Une République islamique affaiblie mais debout
Le premier scénario reste le moins spectaculaire — et paradoxalement le plus souhaitable. La République islamique survit. Abîmée, humiliée, décapitée, mais debout. Les forces de sécurité conservent leurs chaînes de commandement. Le pays reste un interlocuteur — un adversaire qu’on peut dissuader et contenir. C’est le diable que l’on connaît. Les stratégies de sanctions et de pression diplomatique restent opérantes. Imparfaites, frustrantes. Mais opérantes.
Ce scénario présente un avantage fondamental : la prévisibilité. Un État centralisé, même hostile, obéit à une logique stratégique. Il peut être dissuadé parce qu’il a quelque chose à perdre. C’est cette logique qui a empêché l’escalade nucléaire pendant la Guerre froide. Et pourtant, la coalition a choisi la destruction maximale. Comme si l’histoire de l’Irak et de la Libye n’avait été qu’un mauvais rêve.
Il y a quelque chose de profondément troublant dans cette incapacité chronique à apprendre de ses propres erreurs. Pas les erreurs des autres. Les siennes. Les mêmes stratèges, les mêmes capitales, les mêmes certitudes — et les mêmes décombres à la fin.
Le prix de la stabilité imparfaite
Maintenir un régime détestable en place, même affaibli, a un coût moral que personne ne nie. Les manifestations de décembre 2025 et janvier 2026, brutalement réprimées avec un bilan estimé à plus de trente mille victimes, rappellent la cruauté systémique du régime envers son propre peuple. Mais la question stratégique n’est pas de savoir si le régime mérite de tomber. Elle est de savoir si sa chute produira quelque chose de meilleur ou quelque chose de pire. Et l’expérience des vingt-trois dernières années répond avec une brutalité que les discours sur la démocratie ne peuvent pas effacer : chaque État autoritaire brisé sans plan de succession viable a produit un résultat catastrophiquement pire.
Les Gardiens de la révolution : la junte en embuscade
Le pouvoir derrière le pouvoir
Le deuxième scénario donne des sueurs froides. Le leadership clérical s’effondre, mais le Corps des Gardiens de la révolution islamique, les Pasdaran, comblent le vide. Le CGRI est l’une des organisations les plus puissantes du système iranien. Il contrôle des unités militaires d’élite, une partie de l’industrie de défense, et le réseau de forces alliées régionales. Ce n’est pas seulement une armée. C’est un État dans l’État — avec ses entreprises, ses banques, et sa propre vision politique.
Le résultat ne serait pas une transformation démocratique. Ce serait l’émergence d’un État sécuritaire nationaliste — une junte militaire habillée en uniforme de la révolution. Les missiles balistiques, les programmes de drones, les infrastructures nucléaires, le réseau de forces alliées — tous resteraient en place. Et potentiellement, une posture encore plus belliqueuse, car dépourvue des calculs théologiques qui tempéraient parfois les ardeurs des mollahs. Un Iran dirigé par les Gardiens ne serait pas plus faible. Il serait plus dangereux et plus imprévisible.
Quand le scénario le « moins pire » est une junte militaire dotée d’un arsenal balistique et d’ambitions nucléaires, il faut peut-être admettre que quelque chose a fondamentalement mal tourné dans le calcul stratégique initial.
La consolidation par la force
L’histoire du Moyen-Orient regorge de ces moments où des institutions militaires ont capté le pouvoir dans le sillage d’un effondrement politique. L’Égypte de Nasser, l’Irak de Saddam Hussein, la Syrie des Assad — chaque fois, c’est l’appareil sécuritaire qui a rempli le vide. Et chaque fois, le résultat a été un durcissement. Les Gardiens disposent d’un avantage supplémentaire : un réseau transnational de forces alliées déjà opérationnel. Du Hezbollah libanais aux milices irakiennes en passant par les Houthis yéménites, ce réseau pourrait devenir l’instrument d’une politique étrangère encore plus agressive sous commandement militaire direct.
L'Iran sans tête : le scénario de l'horreur absolue
Quand personne ne tient le volant
Le troisième scénario est celui que tout le monde redoute. Un Iran sans successeur clair. L’État se désagrège. Les régions périphériques — minorités ethniques kurdes, azéries, arabes, baloutches — revendiquent leur autonomie. Et au milieu de ce chaos, une question glace le sang : qui contrôle les armes ? Pas les fusils d’assaut. Les missiles balistiques. Les drones de combat. Les installations nucléaires. Quand l’autorité sur ces systèmes devient contestée, le problème régional devient mondial.
Ce n’est pas un exercice théorique. Quand l’Union soviétique s’est effondrée en 1991, la communauté internationale a dépensé des milliards pour sécuriser les arsenaux nucléaires dispersés entre plusieurs nouvelles républiques. Et l’URSS avait l’avantage de se désintégrer le long de frontières républicaines préexistantes. L’Iran n’offre pas cette commodité. Sa fragmentation suivrait des lignes ethniques, confessionnelles et militaires qui s’entrecroisent dans un enchevêtrement indémêlable. Et pourtant, c’est exactement vers ce scénario que la dynamique actuelle nous pousse.
Il y a des moments dans l’histoire où l’incompétence stratégique devient indiscernable de la malveillance. Nous vivons peut-être l’un de ces moments.
La course aux actifs stratégiques
Dans un Iran fragmenté, chaque faction aurait une incitation immédiate à mettre la main sur les actifs militaires les plus précieux. Celui qui contrôle un silo de missiles balistiques dispose d’un pouvoir de négociation que rien d’autre ne peut offrir. Celui qui occupe une installation nucléaire détient une monnaie d’échange que le monde entier sera forcé de prendre au sérieux. Et les puissances extérieures — les États-Unis, Israël, la Russie, la Chine, la Turquie, l’Arabie saoudite — seraient sous pression immédiate pour intervenir. Non pas pour stabiliser le pays. Pour sécuriser ou neutraliser ces capacités avant qu’elles ne tombent entre des mains incontrôlables.
Le détroit d'Ormuz : le nerf du monde à nu
Vingt pour cent du pétrole mondial en otage
L’Iran longe le détroit d’Ormuz, ce goulet de soixante kilomètres par lequel transite un cinquième de l’approvisionnement pétrolier mondial. En temps normal, la marine iranienne maintient une posture de dissuasion calculée. Dans un Iran fragmenté, cette retenue disparaît. Des factions armées, des milices navales incontrôlées pourraient perturber les voies maritimes, attaquer des pétroliers, ou bloquer l’accès au détroit — transformant une crise régionale en choc énergétique mondial. Les prix du pétrole exploseraient. Les économies asiatiques, européennes, africaines encaisseraient le contrecoup. L’inflation, les pénuries, les perturbations des chaînes d’approvisionnement : le cauchemar logistique de la pandémie de 2020, en plus brutal et sans remède en vue.
Les premières semaines ont donné un avant-goût. Les représailles iraniennes de début mars ont ciblé des infrastructures pétrolières aux Émirats, en Arabie saoudite, au Qatar et en Jordanie. L’aéroport international de Dubaï a été endommagé. Le trafic maritime dérouté. Et tout cela sous un commandement iranien encore centralisé. Imaginez le même scénario sans personne aux commandes — des attaques chaotiques menées par des acteurs qui n’ont rien à perdre.
Le pétrole n’est pas qu’un liquide noir dans un pipeline. C’est le sang de l’économie mondiale. Et quand le chirurgien qui opère ne sait pas où passent les artères, tout le monde saigne.
L’effet domino sur les économies mondiales
Une perturbation prolongée du détroit d’Ormuz reconfigurerait les flux commerciaux mondiaux, accélérerait les tensions entre importateurs et exportateurs d’énergie, et aggraverait les inégalités économiques entre les pays qui ont des alternatives énergétiques et ceux qui n’en ont pas. Le coût se mesure du prix de l’essence à Montréal à la facture de chauffage à Berlin, en passant par le transport de marchandises à Singapour. Les pays les plus vulnérables — en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud — seraient les premiers touchés. Pas les architectes de cette guerre. Ses victimes collatérales les plus lointaines et les plus silencieuses.
La mosaïque ethnique : les lignes de fracture intérieures
Un pays, des nations
L’Iran n’est pas un bloc monolithique. C’est une mosaïque de peuples maintenue ensemble par une autorité centrale, une histoire partagée, et un appareil répressif efficace. Les Perses représentent environ la moitié de la population. Les Azéris, concentrés au nord-ouest, partagent des liens culturels avec l’Azerbaïdjan voisin. Les Kurdes nourrissent des aspirations autonomistes que des décennies de répression n’ont pas éteintes. Les Arabes du Khouzestan, au sud-ouest — là où se concentrent les richesses pétrolières — ont une histoire de tensions avec le pouvoir central. Les Baloutches, à l’est, vivent dans une région marquée par des mouvements armés. Tant que l’État central tient, ces tensions restent contenues. Quand il lâche, chaque communauté devient un acteur dans une guerre civile à fronts multiples.
Et pourtant, ce risque de fragmentation ethnique est systématiquement ignoré dans les analyses triomphalistes. Comme si un pays de 90 millions d’habitants pouvait se fragmenter sans déplacements massifs de populations, sans règlements de comptes accumulés sur des décennies. L’Irak post-2003 a montré ce que produit la libération simultanée de toutes les tensions ethniques d’un pays. Et l’Iran est trois fois plus peuplé que l’Irak ne l’était en 2003.
Quand on brise le couvercle d’une cocotte-minute, on ne libère pas la vapeur — on libère l’explosion. Chaque communauté, chaque province, chaque faction a des comptes à régler. Et personne ne règle ses comptes poliment.
Les voisins aux aguets
La fragmentation ethnique de l’Iran ne resterait pas un problème iranien. La Turquie, obsédée par la question kurde, ne resterait pas les bras croisés face à une entité kurde autonome à sa frontière. L’Azerbaïdjan serait tenté d’intervenir en faveur des Azéris iraniens. L’Arabie saoudite verrait dans le Khouzestan arabe une opportunité de redessiner l’équilibre régional. Le Pakistan, déjà déstabilisé par sa propre crise baloutche, subirait les ondes de choc d’un mouvement séparatiste renforcé. Les voisins ne restent jamais passifs quand un grand État se disloque. Ils interviennent. Et leurs interventions ne stabilisent jamais rien.
La crise humanitaire en embuscade
Quatre-vingt-dix millions de personnes sur la ligne de faille
Derrière les calculs stratégiques, il y a des êtres humains. Farzan, 34 ans, ingénieur informatique à Téhéran, hésite entre rester et partir. Sa mère est trop âgée pour voyager. Son fils de quatre ans ne comprend pas pourquoi les fenêtres tremblent la nuit. Nazanin, 28 ans, infirmière à Ispahan, soigne des blessés dans un hôpital dont les réserves de médicaments fondent chaque jour. Reza, 52 ans, commerçant à Tabriz, dort chez son frère avec ses trois enfants depuis que sa boutique a été détruite. Ce ne sont pas des statistiques. Ce sont des vies. Et même une fraction des 90 millions d’Iraniens cherchant refuge submergerait les pays voisins.
La crise syrienne a produit plus de six millions de réfugiés et a déstabilisé la Turquie, le Liban, la Jordanie et même l’Europe. L’Iran est cinq fois plus peuplé. Même un déplacement proportionnellement plus modeste produirait des flux migratoires sans précédent, submergeant la Turquie, l’Irak, le Pakistan. Et pourtant, cette dimension humanitaire est presque absente des discussions stratégiques à Washington. Comme si les êtres humains n’étaient qu’un détail logistique dans le grand jeu des puissances.
On planifie les frappes au missile près. On calcule les trajectoires au mètre près. Mais les réfugiés — les millions de personnes qui fuiront les décombres — personne ne les a comptés dans l’équation. Personne.
Le tissu social en lambeaux
Au-delà des déplacements de population, c’est tout le tissu social iranien qui risque de se déchirer. Les universités, les hôpitaux, les écoles — tout ce qui fait fonctionner une société de 90 millions d’habitants — dépend d’un État centralisé. Quand cet État disparaît, les services publics s’effondrent. Les médecins fuient. Les enseignants partent. Et ceux qui restent — les plus pauvres, les plus âgés, les plus vulnérables — se retrouvent abandonnés dans un pays qui ne fonctionne plus. Farzan hésite encore. Nazanin soigne encore. Reza cherche encore un toit. Mais combien de temps avant que l’hésitation devienne fuite et que le soin devienne impossible ?
Le réseau de forces alliées : la toile sans araignée
Du Hezbollah aux Houthis, le grand désarrimage
L’Iran n’est pas qu’un pays. C’est le centre nerveux d’un réseau régional qui s’étend du Liban au Yémen. Le Hezbollah, les milices chiites irakiennes, les Houthis yéménites — tous dépendent du soutien financier, logistique et stratégique de Téhéran. Retirez ce centre, et le réseau ne disparaît pas. Il se fragmente. Et un réseau fragmenté est infiniment plus dangereux qu’un réseau coordonné. Un Hezbollah qui répond aux ordres de Téhéran peut être dissuadé. Un Hezbollah livré à lui-même, sans patron, sans stratégie d’ensemble, sans frein extérieur — c’est un acteur imprévisible doté d’un arsenal que la plupart des armées régulières lui envieraient.
En Irak, les milices chiites représentent déjà un État dans l’État. Sans Téhéran comme centre de commandement, elles deviendraient autonomes avec des arsenaux conséquents et aucune contrainte. Les Houthis yéménites perdraient leur soutien logistique — sans disparaître pour autant. Et pourtant, les architectes de cette campagne semblent avoir considéré la destruction du réseau iranien comme un objectif en soi, sans se demander ce qui remplacerait le vide.
Détruire le centre de commandement d’un réseau armé sans neutraliser ses nœuds périphériques, c’est comme décapiter une hydre en espérant que les têtes restantes ne mordront plus. Elles mordront. Sans direction, sans retenue, et sans discrimination.
L’engagement diplomatique rendu impossible
La diplomatie repose sur un principe simple : il faut des interlocuteurs identifiables. Le régime iranien, malgré ses défauts, était un interlocuteur. L’accord nucléaire de 2015 en est la preuve. Dans un Iran fragmenté, avec qui négocie-t-on ? Avec le commandant du CGRI qui contrôle Isfahan ? Avec le chef de milice qui tient Ahvaz ? La fragmentation de l’autorité rend l’engagement diplomatique pratiquement impossible. Chaque accord conclu avec une faction est contesté par une autre. Chaque cessez-le-feu négocié avec un acteur est bafoué par un acteur différent. C’est l’enfer diplomatique — exactement ce que la communauté internationale a vécu en Libye et en Syrie pendant plus d’une décennie.
Le spectre nucléaire : le risque ultime
Des installations sans gardien
De toutes les dimensions de ce cauchemar, la dimension nucléaire est celle qui devrait empêcher les dirigeants du monde de dormir. La centrale de Bouchehr, les installations d’enrichissement de Natanz et de Fordow, les laboratoires de recherche dispersés — tout cela existe. Dans un scénario de fragmentation, la question de savoir qui contrôle ces installations devient une urgence existentielle. Le matériel nucléaire entre les mains d’un État centralisé est un problème gérable. Le même matériel entre les mains de factions rivales ou d’acteurs non étatiques est un problème d’une tout autre nature.
Les frappes de l’opération Epic Fury ont ciblé certaines installations. Mais l’infrastructure nucléaire iranienne est dispersée, en partie enterrée, conçue pour résister aux bombardements. Des composants, des matériaux et surtout des connaissances persistent. Dans le chaos d’un État effondré, ces actifs deviennent des objets de convoitise pour des acteurs sans protocoles de sécurité. Et pourtant, cette dimension est traitée comme un problème technique plutôt que comme le risque civilisationnel qu’elle représente.
On peut détruire une centrale. On ne peut pas bombarder un savoir. Les physiciens nucléaires iraniens existent toujours. Leur expertise ne s’évapore pas sous les bombes. Et dans un pays sans État, cette expertise devient la marchandise la plus dangereuse du monde.
La prolifération par le chaos
Le risque de prolifération dans un Iran fragmenté est une extrapolation directe de chaque effondrement étatique dans une zone dotée d’actifs militaires sensibles. Les arsenaux libyens, après la chute de Kadhafi, se sont retrouvés dispersés à travers le Sahel. Les stocks d’armes irakiens ont alimenté des milices pendant des années. L’ampleur du problème iranien serait d’un ordre de grandeur supérieur — potentiellement en termes nucléaires. La communauté internationale serait confrontée à un choix impossible : intervenir massivement pour sécuriser ces actifs, ou accepter le risque de prolifération. Aucune option n’est acceptable. Mais c’est exactement ce que produit la destruction d’un État sans plan pour l’après.
Le nationalisme comme combustible
Quand la bombe renforce le drapeau
Il y a un paradoxe que les stratèges sous-estiment systématiquement : la pression militaire externe ne brise pas le nationalisme — elle le forge. L’invasion de l’Irak n’a pas produit des Irakiens reconnaissants. Elle a produit une insurrection. Les campagnes israéliennes au Liban n’ont pas affaibli le Hezbollah — elles ont renforcé son soutien populaire. Et les frappes sur l’Iran risquent de souder une nation divisée autour de son identité nationale face à l’agresseur étranger. Mehdi, 41 ans, professeur d’histoire à Téhéran, l’a résumé dans Al Jazeera : avant les frappes, il manifestait contre le régime. Depuis, il ne peut plus se résoudre à critiquer un gouvernement que son pays bombarde.
L’Iran possède une identité nationale millénaire qui transcende le régime islamique. Les Iraniens sont héritiers de la Perse — de Cyrus, de Darius, d’une civilisation qui précède l’islam de plus d’un millénaire. Cette fierté civilisationnelle risque de se cristalliser en un nationalisme de résistance. Pas au service du régime. Au service de la nation. Et pourtant, ce facteur humain fondamental est absent de tous les calculs stratégiques. Comme si les Iraniens étaient des pions sur un échiquier, pas des êtres humains dotés de mémoire, de fierté et de rancune.
On ne conquiert pas un peuple en le bombardant. On le radicalise. Chaque bombe qui tombe sur l’Iran ne détruit pas seulement du béton et de l’acier — elle cimente une génération entière dans un ressentiment qui durera des décennies.
La mémoire comme arme de mobilisation
Les sociétés bombardées n’oublient pas. Le Japon n’a pas oublié Hiroshima. Le Vietnam n’a pas oublié le napalm. Et l’Iran n’oubliera pas les 900 frappes du 28 février 2026. Ni l’école de filles de Bandar Abbas touchée par une frappe qui a fait environ 170 victimes civiles. Chaque image de destruction deviendra un récit fondateur pour une génération d’Iraniens. Que le régime survive ou s’effondre, cette mémoire persistera. On ne règle rien en bombardant un pays. On crée les conditions de la prochaine confrontation.
L'intervention étrangère : le piège de la multiplicité
Trop de joueurs, pas assez de règles
Si l’Iran se fragmente, il ne se fragmentera pas dans le vide. Un Iran en dislocation attirerait les interventions comme un aimant. Les États-Unis, déjà engagés, seraient sous pression pour empêcher la prolifération nucléaire. Israël chercherait à éliminer la menace balistique. La Russie ne laisserait pas un vide iranien être comblé par Washington. La Chine, premier importateur de pétrole iranien, défendrait ses intérêts énergétiques. La Turquie surveillerait la question kurde. L’Arabie saoudite verrait une opportunité historique de redessiner l’équilibre confessionnel.
Six puissances majeures avec des objectifs contradictoires, intervenant simultanément dans un pays en décomposition. C’est la recette du désastre syrien, à une échelle multipliée par dix. En Syrie, l’intervention croisée de la Russie, des États-Unis, de la Turquie et de l’Iran a transformé un conflit civil en enchevêtrement géopolitique inextricable pendant plus d’une décennie. L’Iran offrirait un terrain plus vaste, des enjeux plus élevés — pétrole, nucléaire, routes maritimes — et des acteurs plus déterminés.
Le Moyen-Orient ne manque jamais de volontaires pour intervenir dans le chaos des autres. Ce qui manque, ce sont des volontaires pour nettoyer après. Chaque puissance veut sa part du gâteau iranien. Aucune ne veut payer l’addition.
Le syndrome de l’enlisement
L’enlisement est le destin naturel de toute intervention dans un État effondré. Les États-Unis ont passé vingt ans en Afghanistan sans atteindre leurs objectifs. Ils ont occupé l’Irak pendant huit ans et laissé un pays plus instable. L’Iran, plus grand, plus peuplé, plus armé, doté d’une géographie montagneuse qui fait de toute occupation un cauchemar logistique, offrirait un piège encore plus redoutable. Et les leçons de l’Afghanistan semblent déjà oubliées, cinq ans après le retrait humiliant de Kaboul.
Le Liban au bord du gouffre
Sept cent mille déplacés et la suite
Le Liban, quatre millions d’habitants déjà écrasés par une crise économique sans précédent, a vu plus de 700 000 personnes déplacées par l’engagement du Hezbollah et les représailles qui ont suivi. Layla, 67 ans, institutrice retraitée de la banlieue sud de Beyrouth, a fui sa maison pour la troisième fois en vingt ans. La première en 2006. La deuxième en 2023. La troisième, il y a deux semaines. Chaque fois, on lui a dit que c’était la dernière. Elle ne croit plus. Le Liban, déjà exsangue, ne peut pas absorber une nouvelle vague de destructions et de paralysie économique.
La déstabilisation du Liban est une conséquence directe et prévisible. Le Hezbollah est le pont entre Téhéran et Beyrouth. Si ce pont s’effondre, le mouvement se retrouve livré à lui-même dans un pays dont il contrôle une partie significative de l’appareil politique et militaire. Un Hezbollah autonome, sans parrain stratégique, mais armé jusqu’aux dents, pourrait soit se radicaliser, soit tenter de consolider son pouvoir par la force. Dans les deux cas, les quatre millions de Libanais se retrouvent otages d’un conflit qu’ils n’ont pas choisi.
Le Liban est le sismographe du Moyen-Orient. Chaque secousse régionale s’y mesure en premier. Et le séisme iranien de 2026 pourrait être celui qui brise définitivement l’aiguille.
Les dominos régionaux
Ce qui vaut pour le Liban vaut pour la région entière. L’Irak, la Jordanie, les monarchies du Golfe subissent déjà les ondes de choc. Les vols commerciaux suspendus. Les chaînes d’approvisionnement perturbées. Les investisseurs en fuite. La Vision 2030 de l’Arabie saoudite confrontée à une réalité sécuritaire qui rend tout investissement à long terme incertain. Dubaï panse les plaies d’un aéroport endommagé et d’une réputation écornée. Chaque pays calcule ses pertes et se demande ce qui restera quand ce conflit sera terminé.
Plus de deux mille vies fauchées : le bilan humain qui s'alourdit
Les chiffres derrière les chiffres
Plus de deux mille personnes ont perdu la vie à travers l’Iran, le Liban et Israël depuis le 28 février. Deux mille vies. Les 170 victimes de l’école de filles près de Bandar Abbas — des enfants pour la plupart — sont devenues le symbole de ce que les stratèges appellent pudiquement les « dommages collatéraux ». Derrière chaque chiffre, un parent qui ne retrouvera pas son enfant. Une chaise vide à un repas de famille. Et ce bilan ne représente que les premières semaines d’un conflit dont personne ne peut prédire la durée.
Et pourtant, ces chiffres ne capturent pas l’ampleur réelle. Les blessés, les traumatisés, les déplacés ne figurent dans aucun comptage officiel. Les systèmes de santé, fragilisés par des années de sanctions en Iran et par la crise au Liban, sont submergés. Les médicaments manquent. Le personnel soignant est épuisé ou en fuite. Le bilan humain réel ne sera connu que dans des mois. Mais il sera massif, dévastateur, et composé pour l’essentiel de civils qui n’avaient rien demandé à personne.
On compte les missiles tirés. On compte les cibles détruites. On compte les objectifs militaires atteints. Mais les enfants de Bandar Abbas — on les a comptés aussi ? Ou est-ce que certains comptages sont moins importants que d’autres dans le vocabulaire de la guerre ?
La mémoire collective en formation
Chaque victime civile devient un nom dans la mémoire collective d’un peuple. Chaque image de destruction devient un chapitre dans le récit national. Et chaque récit forgé dans la douleur devient le terreau du prochain conflit. Les États-Unis l’ont appris au Vietnam, en Irak, en Afghanistan. Les bombardements ne créent pas la paix. Ils créent la mémoire. Et la mémoire, dans cette partie du monde, a la vie longue et la rancune tenace.
Le paradoxe stratégique : vaincre sans gagner
La victoire militaire comme illusion politique
Voici le paradoxe fondamental que le professeur Latham met en lumière : on peut gagner une guerre militaire contre l’Iran et perdre la paix stratégique au Moyen-Orient. L’opération Epic Fury a démontré une supériorité écrasante. En termes militaires, c’est un succès remarquable. Mais la guerre est un instrument politique. Et l’objectif politique — un Moyen-Orient plus stable, un Iran moins menaçant — s’éloigne à chaque bombe qui tombe. Parce que la destruction de l’État iranien ne produit pas la stabilité. Elle produit le chaos. Et le chaos est l’ennemi de tout objectif politique.
Le problème stratégique se déplace : il ne s’agit plus de dissuader un gouvernement hostile, mais d’empêcher la fragmentation de l’un des États les plus grands et les plus armés du Moyen-Orient. Dissuader un État, on sait faire — cinquante ans de Guerre froide l’ont démontré. Gérer l’effondrement d’un État doté de missiles balistiques et d’infrastructures nucléaires, personne ne sait faire. Et pourtant, c’est exactement le défi qui se profile à mesure que les frappes continuent et que l’autorité iranienne se désintègre.
Clausewitz avait raison, comme toujours. La guerre a son propre momentum. Et ce momentum ne se soucie pas des PowerPoints stratégiques présentés dans les salles de crise de Washington. Il avance, il détruit, et il laisse aux politiciens le soin de ramasser les morceaux — s’il en reste.
Le coût de l’imprévisibilité
Un Moyen-Orient avec un Iran centralisé et hostile est un Moyen-Orient difficile mais navigable. Les règles sont connues. Les lignes rouges identifiées. Un Moyen-Orient avec un Iran fragmenté est un monde où les règles n’existent plus. Où chaque milice agit selon sa propre logique. Où les armes stratégiques circulent entre des mains inconnues. Où le détroit d’Ormuz est à la merci d’acteurs non étatiques. C’est un monde plus dangereux pour tout le monde — y compris pour ceux qui ont déclenché cette guerre en pensant qu’elle les rendrait plus sûrs.
Ce que l'histoire retiendra de mars 2026
Le verdict des décennies à venir
Dans dix ans, dans vingt ans, les historiens ne jugeront pas la précision des frappes. Ils jugeront ce qui est venu après. Ils jugeront si la destruction de l’État iranien a produit un Moyen-Orient plus stable ou plus chaotique. Ils jugeront si les millions de vies affectées ont été prises en compte ou traitées comme des externalités négligeables. Et je crains — profondément, sincèrement — que le verdict ne soit pas celui que les architectes de cette guerre espèrent.
Un Iran vaincu reste gérable. Un Iran brisé pourrait ne plus l’être. Cette phrase du professeur Latham devrait être affichée dans chaque salle de crise. Non pas comme un argument pour protéger le régime iranien — ce régime ne mérite aucune protection. Mais comme un rappel que la destruction sans reconstruction est un acte de vandalisme stratégique dont les conséquences se mesurent en générations. Le Moyen-Orient n’a pas besoin d’un Iran brisé. Il a besoin d’une vision stratégique qui prend en compte ce que l’histoire enseigne depuis des siècles : on ne construit rien de durable sur des ruines qu’on n’a pas prévu de reconstruire.
Et c’est peut-être ça, la leçon la plus amère de ce siècle naissant : nous avons perfectionné l’art de détruire au-delà de toute mesure, mais nous n’avons jamais appris à construire ce qui vient après. Mars 2026 en sera peut-être la démonstration la plus coûteuse — et la plus inutile.
La question qui hantera cette génération
Dans les décombres de ce conflit, une question se forme — lentement, inexorablement, comme une fissure dans un mur porteur. Pas la question de savoir qui a gagné. Ni celle de savoir qui a perdu. Mais celle-ci : savions-nous ce que nous faisions ? Savions-nous, quand les premières bombes sont tombées, que nous ne brisions pas seulement un régime mais potentiellement un pays entier ? Savions-nous, quand nous avons célébré les premiers résultats militaires, que chaque cible détruite était aussi un fil coupé dans le tissu d’une société de 90 millions de personnes ? Cette question n’aura pas de réponse satisfaisante. Parce que la réponse, quelle qu’elle soit, condamne quelqu’un.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
A weak Iran would backfire on the United States — Al Jazeera — 6 mars 2026
Sources secondaires
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