La logique de la double avancée
La stratégie russe répond à une logique opérationnelle précise, documentée par l’Institute for the Study of War. Le commandement russe a conçu un plan en deux volets : progresser sur la direction de Huliaipole pour prendre à revers les défenses ukrainiennes à l’est d’Orikhiv, et simultanément pousser depuis l’ouest. L’objectif final : Orikhiv elle-même. Cette ville, positionnée sur un axe routier stratégique, est la clé qui ouvre la route vers Zaporizhzhia, une métropole d’avant-guerre de plus de 700 000 habitants.
Ce schéma d’encerclement progressif est une signature de la doctrine russe contemporaine. On l’a vu à Marioupol, à Bakhmout, à Avdiivka. Identifier un noeud logistique, concentrer des forces supérieures sur ses flancs, comprimer les défenseurs dans une poche de plus en plus étroite. Le problème, c’est que chaque application de cette doctrine a coûté des mois et des dizaines de milliers de vies. Et à Zaporizhzhia, les forces ukrainiennes ont eu le temps de préparer des lignes défensives en profondeur.
Orikhiv est un point sur une carte pour les stratèges. Pour ceux qui y vivent, c’est le dernier rempart avant que la guerre ne dévore tout ce qui reste.
Le groupement Dniepr virtuellement à l’arrêt
Selon l’observateur militaire Kostyantyn Mashovets, le groupement de forces Dniepr était « virtuellement à l’arrêt » près d’Orikhiv au 9 mars. Cette information révèle un paradoxe : même avec des forces considérables, la résistance ukrainienne bloque l’avancée. Mais la pause est temporaire. De nouvelles unités affluent, les stocks de munitions sont reconstitués. La respiration précède la prochaine poussée.
Et pourtant, cette pause raconte autre chose. Elle dit que malgré la supériorité numérique, chaque mètre coûte un prix que même l’armée la plus nombreuse du continent ne peut payer indéfiniment.
La contre-attaque ukrainienne : 400 kilomètres carrés repris
L’opération Oleksandrivka, un tournant tactique
Ce que Moscou n’avait pas anticipé, c’est la capacité ukrainienne à transformer la défense en offensive. Depuis fin janvier 2026, les forces ukrainiennes ont lancé des contre-attaques sur deux axes : Oleksandrivka et Huliaipole. Résultat : 400 kilomètres carrés repris et huit localités libérées dans la seule direction d’Oleksandrivka. Un chiffre qu’on n’avait plus vu depuis 2023. Les communications interceptées révèlent la confusion dans les rangs russes face à des assauts frappant simultanément sur plusieurs points.
Dans un exploit complémentaire, les forces ukrainiennes ont libéré 200 kilomètres carrés lors de la plus rapide avancée depuis 2023, exposant des faiblesses critiques dans les communications et la logistique russes. Les noeuds de commandement ont été ciblés, les lignes d’approvisionnement coupées, les unités isolées contraintes de se replier dans le désordre. Et pourtant, malgré ces succès, les responsables militaires ukrainiens restent prudents. Ils savent que chaque territoire repris devra être défendu avec la même férocité.
Derrière chaque parcelle reconquise, il y a des villages détruits qui retrouvent leur drapeau. Des routes où les mines n’ont pas encore été retirées. Des civils qui reviennent constater que leur maison n’existe plus, mais que leur terre est toujours là.
Le facteur météorologique
L’Ukraine a délibérément synchronisé son opération de Huliaipole avec les conditions météorologiques. Le sol gelé offrait une surface praticable pour les blindés, la couverture nuageuse limitait la surveillance aérienne russe. Ce calcul, fruit d’une planification méticuleuse, a permis une rapidité que les Russes n’avaient pas prévue. Les analystes soulignent toutefois que cette fenêtre est désormais refermée avec l’arrivée du printemps.
La guerre moderne, malgré ses drones et ses missiles de croisière, reste profondément ancrée dans les réalités physiques. Savoir lire le ciel reste un avantage tactique aussi précieux que n’importe quel système d’armes sophistiqué. Les commandants ukrainiens l’ont compris. Ils ont transformé une contrainte naturelle en arme.
Les drones, arme de destruction quotidienne sur le front sud
L’escalade dans le ciel de Zaporizhzhia
Dans la nuit du 25 au 26 février, la Russie a lancé 420 drones et 39 missiles contre l’Ukraine. Quatrième attaque de plus de 400 projectiles en un seul mois. Zaporizhzhia a été parmi les cibles principales : au moins neuf drones ont frappé la ville, endommageant des dizaines d’immeubles résidentiels. Mais ce qui inquiète le plus, c’est l’évolution technique : les forces russes ont modifié leurs drones Shahed pour les équiper de mines et de sous-munitions, transformant chaque frappe en contamination de zone.
Cette mutation fait du drone un outil de terreur de zone. Les infrastructures énergétiques sont systématiquement visées. Couper l’électricité, couper le chauffage, couper l’eau. Rendre la vie impossible pour forcer le déplacement.
Quatre cents drones en une seule nuit. Quatre cents engins de mort qui traversent le ciel d’un pays souverain pour frapper des immeubles où des familles dorment. Et le lendemain, le monde continue comme si de rien n’était. Comme si la normalisation de l’horreur ne nous diminuait pas tous.
La réponse par les systèmes robotiques
La demande de Syrskyi pour des systèmes robotiques terrestres témoigne d’une transformation de la doctrine ukrainienne. Les drones terrestres sont utilisés pour la reconnaissance, l’évacuation des blessés, le transport de munitions. L’industrie de défense ukrainienne produit des milliers de drones par mois, dans des ateliers dispersés pour échapper aux frappes.
Sur le front de Zaporizhzhia, cette guerre technologique se joue en temps réel, avec des adaptations et des contre-adaptations qui se succèdent à un rythme que même les experts peinent à suivre. Chaque semaine apporte une nouvelle innovation, une nouvelle parade, un nouveau défi.
Le prix humain : 1,3 million de soldats russes hors de combat
Des chiffres qui défient l’entendement
Le chiffre communiqué par le directeur du HUR, Oleh Ivashchenko, et confirmé par Zelensky, est de ceux qui devraient trembler : 1 315 000 soldats russes tués ou blessés depuis février 2022. Ce nombre provient d’une évaluation classifiée du Kremlin elle-même. Plus d’un million trois cent mille hommes. L’équivalent de la population d’une ville comme Prague, effacée des rangs d’une armée en quatre ans.
Sur l’axe de Zaporizhzhia, les vagues d’assaut répétées se heurtent à des défenses meurtrières. Champs de mines denses, positions de tir prédéterminées, drones d’observation qui repèrent chaque mouvement. Chaque assaut repoussé ajoute des dizaines de noms à une liste qui ne cesse de s’allonger. Et pourtant, les ordres de Moscou ne changent pas. Avancer. Toujours avancer. Submerger par le nombre et espérer que la masse finira par ouvrir une brèche.
Je pense à Oleg, 22 ans, mobilisé en Sibérie. À Dimitri, 19 ans, qui n’avait jamais vu la mer avant d’être envoyé dans un champ ukrainien. À toutes ces mères russes dont le deuil est interdit par un État qui qualifie leurs fils de « disparus » pour ne pas payer les compensations.
La soutenabilité en question
La Russie recrute avec des primes de plus en plus élevées, dans les prisons, dans les républiques les plus pauvres du Caucase et de Sibérie. Le contrat social implicite qui permet à Poutine de mener cette guerre repose sur la capacité à recruter loin de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Le marché du travail souffre déjà d’une pénurie de main-d’oeuvre liée à la mobilisation, avec des conséquences visibles sur la production industrielle. Mais sous-estimer la capacité de la Russie à absorber des pertes serait une erreur historique : ce pays a perdu 27 millions de citoyens pendant la Seconde Guerre mondiale.
La machine de guerre russe ne s’arrêtera pas à cause des pertes. La culture du sacrifice, instrumentalisée par la propagande du Kremlin, transforme chaque perte en martyre et chaque doute en trahison. Elle ne s’arrêtera que lorsque les moyens matériels ou la volonté politique feront défaut. Et sur ces deux fronts, le verdict n’est pas encore rendu.
L'ISW sonne l'alerte : les plans russes compromis
Un diagnostic stratégique sans appel
L’ISW a rendu un verdict significatif : les contre-attaques ukrainiennes dans le sud génèrent des effets tactiques, opérationnels et stratégiques qui pourraient compromettre le plan d’offensive russe pour le printemps-été 2026. Ce qui se joue à Zaporizhzhia redessine les possibilités sur tous les fronts. Les contre-attaques sur les axes de Huliaipole et d’Oleksandrivka ont considérablement compliqué les plans russes pour une avancée rapide vers Orikhiv.
Les forces russes font face, en ce début de mars, à une situation bien plus difficile dans le sud qu’au début de 2026. La dynamique s’est inversée. L’attaquant est devenu défenseur sur certains segments.
La Russie avait bâti un plan cohérent, l’avait doté de moyens considérables, et l’Ukraine l’a démonté pièce par pièce. Non pas avec des miracles, mais avec de l’intelligence tactique et une compréhension intime du terrain que seuls ceux qui défendent leur terre peuvent posséder.
Les implications pour la campagne globale
Les forces immobilisées dans le sud ne peuvent pas être redéployées vers le Donbass, où les combats restent féroces autour de Pokrovsk et dans la direction de Kramatorsk. Les réserves stratégiques engagées sur cet axe ne seront pas disponibles pour exploiter d’éventuelles percées ailleurs. C’est le piège classique de la surconcentration : en misant tout sur un axe, on fragilise tous les autres.
L’armée ukrainienne exploite cette dispersion avec une discipline tactique remarquable. Des opérations ciblées qui grappillent du terrain, épuisent les réserves et désorganisent la logistique. Une guerre de dentellière face à une guerre de masse.
Orikhiv : la ville-clé que tout le monde convoite
Un verrou stratégique
Orikhiv, située à 70 kilomètres au sud-est de Zaporizhzhia, se trouve au carrefour de routes reliant le sud au centre du pays. Qui tient Orikhiv contrôle les approches sud de la capitale régionale. Les frappes quotidiennes ont transformé cette ville en paysage lunaire. Mais elle tient. Et les contre-attaques ukrainiennes de janvier-février ont repoussé les forces russes suffisamment loin pour desserrer la menace d’encerclement.
Et pourtant, Nadia, 67 ans, ancienne institutrice, descend chaque jour dans sa cave au premier sifflement. Elle refuse de partir. Elle dit que cette maison est la dernière chose qu’il lui reste de son mari. On ne quitte pas les souvenirs.
Orikhiv est devenue l’un de ces noms que l’on apprend à prononcer à travers la guerre. Comme Bakhmout. Des noms qui, avant le fracas, ne disaient rien à personne. Et qui, après, portent en eux le poids de tout ce qui s’y est joué.
La résilience civile sous le feu
Les infrastructures énergétiques sont détruites. L’électricité est sporadique, l’eau courante un souvenir. Le chauffage, dans un hiver parmi les plus rudes, dépend de générateurs dont le carburant est acheminé sous le feu. Des bénévoles acheminent nourriture et médicaments. Des enseignants donnent cours depuis des abris. Des médecins opèrent dans des hôpitaux de fortune. Cette résilience n’est pas un cliché de propagande. C’est la réalité quotidienne de centaines de milliers d’Ukrainiens à portée de canon.
Et pourtant, malgré ces conditions, la vie persiste. Des équipes de réparation d’urgence restaurent l’électricité dès qu’une ligne est coupée, sachant qu’elle sera probablement frappée à nouveau. Cette obstination force le respect.
Les leçons de Bakhmout appliquées à Zaporizhzhia
La Russie reproduit ses schémas
Bakhmout, dix mois. Avdiivka, quatre mois. Même doctrine russe : pression constante, assauts par vagues, indifférence aux pertes, patience opérationnelle. Dans les deux cas, les objectifs ont été atteints au prix de pertes disproportionnées. La question : ce schéma peut-il fonctionner une troisième fois dans un contexte différent ? Le terrain du sud est plus ouvert, les défenses ukrainiennes structurées en profondeur, et les forces ukrainiennes disposent de capacités technologiques supérieures à l’époque de Bakhmout.
Les premiers signes, avec les contre-attaques réussies, suggèrent que l’Ukraine a tiré les leçons de ses combats précédents. La répétition du même schéma dans un environnement différent pourrait aboutir à un résultat différent.
La Russie a pris Bakhmout. Elle a pris Avdiivka. Et elle croit pouvoir prendre Zaporizhzhia de la même manière. Mais Zaporizhzhia n’est pas un siège urbain. C’est une plaine ouverte où la masse se heurte à l’intelligence, et où l’intelligence a l’avantage du terrain.
L’adaptation permanente ukrainienne
Ce qui distingue les forces ukrainiennes de 2026, c’est leur capacité d’adaptation en temps réel. Les commandants disposent d’une autonomie tactique que le système russe, rigide et centralisé, ne permet pas. L’utilisation combinée de drones FPV, de guerre électronique et d’artillerie de précision crée un système de combat intégré que la Russie peine à contrer.
Sur l’axe de Zaporizhzhia, cette intégration technologique est particulièrement visible. Drones, artillerie et infanterie agissent en synchronisation. C’est la guerre du vingt-et-unième siècle dans sa forme la plus avancée.
Le renseignement ukrainien, arme invisible du front sud
Les yeux de la défense
Le HUR joue un rôle central sur l’axe de Zaporizhzhia. Ses analystes ont obtenu les documents classifiés du Kremlin sur les pertes russes. Ses opérateurs interceptent les communications permettant d’anticiper les assauts. La transparence du champ de bataille, alimentée par le renseignement occidental et les capacités propres ukrainiennes, prive la Russie de l’effet de surprise essentiel à toute offensive majeure.
Le HUR a également révélé des détails sur les opérations combinant actions spéciales, frappes de précision en profondeur et sabotage des lignes logistiques, ralentissant l’avancée russe bien avant les lignes de défense principales. Chaque dépôt détruit, c’est une semaine de bombardements en moins. Chaque centre de commandement neutralisé, c’est une journée de confusion dans les rangs adverses.
Derrière chaque tranchée tenue, il y a un analyste qui a identifié la menace douze heures avant, un opérateur de drone qui a repéré le mouvement, un technicien en guerre électronique qui a brouillé les communications adverses. Les héros invisibles méritent leur part de reconnaissance.
La coopération occidentale en renseignement
Les données satellitaires de l’OTAN, les interceptions des alliés, les analyses des services américains et britanniques alimentent les décisions ukrainiennes. Cette coopération en renseignement, rarement évoquée publiquement, est l’un des piliers les plus efficaces du soutien occidental. Elle ne coûte pas un obus, ne nécessite pas un char, mais son impact est immense.
L’intégration de satellites commerciaux, de drones de reconnaissance longue endurance, d’interceptions de signaux électroniques et de renseignement humain crée une image opérationnelle du champ de bataille d’une résolution que peu d’armées au monde peuvent égaler.
Zaporizhzhia, ville sous la menace permanente
Vivre à portée d’artillerie
La ville de Zaporizhzhia, avec ses centaines de milliers d’habitants, vit sous une menace que peu de métropoles européennes ont connue depuis 1945. L’objectif russe de placer ses forces à portée d’artillerie de tube signifie que chaque avancée rapproche le moment où des obus conventionnels atteindront les quartiers résidentiels. Si l’artillerie entre dans l’équation, ce serait un bombardement continu, comme Kherson le subit depuis la rive gauche du Dniepr.
Les habitants ne vivent pas dans la peur. Ils vivent avec la peur, comme on vit avec une douleur chronique qu’on a appris à ne plus nommer mais qui ne cesse jamais.
Zaporizhzhia est aussi la ville de la plus grande centrale nucléaire d’Europe. Une offensive massive à quelques dizaines de kilomètres d’un site nucléaire. Je me demande à quel moment nous avons accepté que cela soit possible.
La centrale nucléaire, l’ombre permanente
La centrale nucléaire de Zaporijjia, occupée par les forces russes depuis mars 2022, reste un point de tension majeur. L’AIEA et son directeur Rafael Grossi surveillent avec une inquiétude croissante les risques liés aux combats environnants. Le personnel ukrainien maintient les systèmes de refroidissement sous occupation militaire, une situation unique dans l’histoire nucléaire civile.
Ces techniciens sont les gardiens d’un seuil que l’humanité ne peut pas se permettre de franchir. Personne ne connaît leurs noms. Personne ne filme leurs journées. Et pourtant, leur travail silencieux empêche potentiellement une catastrophe comparable à Tchernobyl.
La dimension géopolitique : ce que Zaporizhzhia signifie pour le monde
Un test pour la crédibilité occidentale
Chaque obus tiré par l’artillerie ukrainienne a été fabriqué en Europe ou aux États-Unis. Chaque système de défense antiaérienne provient de l’OTAN. Si l’axe de Zaporizhzhia cède, c’est le message envoyé à Pékin, à Téhéran, à Pyongyang que la force brute paie et que la patience des autocraties l’emporte sur la volonté des démocraties.
Les systèmes HIMARS, les obus de 155 mm, les véhicules blindés, les systèmes Patriot et IRIS-T — chacun traduit en matériel la promesse de soutenir l’Ukraine. Les soldats ukrainiens ne mesurent pas le soutien occidental en déclarations. Ils le mesurent en caisses de munitions livrées, en batteries antiaériennes opérationnelles, en drones disponibles au lever du jour.
Il y a dans cette guerre une asymétrie morale que trop peu osent nommer. D’un côté, un pays qui se défend sur son sol. De l’autre, un agresseur. Et entre les deux, un Occident qui aide avec cette retenue calculée, cette peur de l’escalade qui accorde à l’agresseur le privilège de l’escalade unilatérale.
La course territoriale avant les négociations
Chaque mètre gagné ou perdu affecte la dynamique des négociations. Moscou pousse avec urgence : chaque kilomètre conquis avant un cessez-le-feu est un kilomètre conservé à la table des discussions. Kiev contre-attaque avec la même logique : chaque kilomètre repris est un argument pour refuser de légitimer la conquête par la force.
Les diplomates comptent les kilomètres comme les banquiers comptent les billets. Sur le front de Zaporizhzhia, chaque parcelle disputée est une monnaie d’échange dans un marchandage dont les termes n’ont pas encore été formulés mais dont les enjeux sont déjà gravés dans la terre retournée par les obus.
Le front invisible : la guerre logistique
Les lignes d’approvisionnement sous pression
Les lignes d’approvisionnement russes, longues et exposées, sont ciblées par les frappes ukrainiennes en profondeur. Les HIMARS frappent les dépôts de munitions, les centres logistiques et les ponts ferroviaires. Chaque frappe réussie se traduit par des jours de retard. Des soldats sans munitions, des chars sans carburant. La logistique ne fait pas les gros titres, mais c’est elle qui décide si un assaut sera lancé avec cent obus ou avec dix.
L’Ukraine fait face aux mêmes défis logistiques. L’acheminement des armements occidentaux depuis la Pologne et la Roumanie emprunte des routes que la Russie tente régulièrement de couper par des frappes de missiles sur les noeuds ferroviaires et les ponts. Chaque pont réparé, chaque voie ferrée remise en service, chaque convoi arrivé intact est une victoire logistique silencieuse.
Napoléon disait qu’une armée marche sur son ventre. En 2026, la capacité à faire arriver un obus de 155 mm depuis une usine américaine jusqu’à un canon positionné dans un champ de tournesols de l’oblast de Zaporizhzhia est un exploit qui devrait forcer l’admiration.
La fatigue matérielle
Après quatre ans de guerre à haute intensité, les deux armées montrent des signes de fatigue matérielle. Les chars T-72 et T-80 sortis des réserves stratégiques russes sont de plus en plus vétustes, parfois remis en service après des décennies de stockage. L’industrie de défense russe tourne à plein régime sans compenser les pertes au rythme actuel. Du côté ukrainien, les équipements occidentaux, technologiquement supérieurs, sont livrés en quantités limitées et leur maintenance exige des pièces et une expertise pas toujours disponibles sur le terrain.
Cette course à l’attrition renvoie aux choix politiques des capitales occidentales. La guerre se gagne aussi dans les usines de munitions de Pennsylvanie, de Rhénanie et du Yorkshire.
Le printemps 2026 : la saison de tous les dangers
La raspoutitsa, alliée temporaire
Le printemps ukrainien apporte la raspoutitsa, cette période où le dégel transforme les champs en bourbiers. Pour les blindés russes, c’est un obstacle considérable. Les chars s’enlisent, les véhicules logistiques restent sur les routes principales. Ce répit est temporaire et à double tranchant : il empêche aussi les contre-attaques ukrainiennes sur les axes secondaires.
La fenêtre critique se situera à la fin de la raspoutitsa. C’est alors que la Russie lancera probablement la phase décisive. La course est lancée : qui accumulera le plus de moyens pendant cette pause forcée.
La boue avale les chars, engloutit les camions, transforme les plans en chimères. La raspoutitsa a arrêté des armées avant celle de Poutine. Et elle rappelle que la nature ne négocie pas.
Les scénarios pour l’été
Trois scénarios se dessinent. Le premier, favorable à Moscou : les forces russes percent vers Orikhiv et menacent directement Zaporizhzhia. Le deuxième : un front stabilisé, une guerre de position prolongée, coûteuse et sans percée décisive. Le troisième, le plus audacieux : l’Ukraine exploite ses succès pour une contre-offensive plus large dans le sud. La réalité se situera probablement entre ces extrêmes : des combats acharnés, des gains mesurés en centaines de mètres, et une lente attrition qui mettra à l’épreuve la volonté des deux belligérants.
Chaque semaine qui passe avec les lignes dans leur position renforce la revendication de celui qui les tient. Le temps n’est pas neutre dans cette guerre.
La résistance comme identité : ce que Zaporizhzhia dit de l'Ukraine
Plus qu’un front, un symbole
Zaporizhzhia est le berceau historique des Cosaques zaporogues, ces guerriers qui incarnent l’esprit d’indépendance ukrainien depuis des siècles. Que la Russie ait choisi ce lieu comme axe principal n’est pas dépourvu d’ironie historique. Les soldats qui tiennent les lignes savent ce qu’ils défendent. Pas seulement des coordonnées GPS. Un héritage. Une identité. Cette détermination symbolique est un facteur de combat qui n’apparaît dans aucun tableau de bord mais qui se manifeste dans chaque décision de tenir un jour de plus.
Andriy, 24 ans, opérateur de drone, décrit la routine de son unité : seize heures de veille par jour, les yeux rivés sur un écran. Un travail d’une précision chirurgicale et d’une tension constante. Cette génération, née après l’indépendance de 1991, se bat avec des outils que leurs pères n’auraient pas reconnus.
Les Cosaques zaporogues ont envoyé un jour une lettre au sultan ottoman qui leur demandait de se soumettre. Cinq siècles plus tard, les descendants de ces Cosaques reçoivent de Moscou la même demande. Leur réponse, formulée non pas avec des mots mais avec des actes, est la même.
Le prix de la jeunesse sacrifiée
Et pourtant, cette génération paie un prix que peu de sociétés européennes imaginent. Les traumatismes psychologiques, les blessures, les années de jeunesse sacrifiées. Quand la guerre finira, ces hommes et ces femmes devront reconstruire leurs vies avec des cicatrices que le front aura laissées.
Le soutien psychologique, la réintégration sociale, la reconnaissance du sacrifice : autant de défis que l’Ukraine devra affronter dans l’après-guerre, et dont la taille est proportionnelle à la durée et à l’intensité du conflit.
Conclusion : Zaporizhzhia, le verdict qui décidera de tout
Un front qui concentre tous les enjeux
Zaporizhzhia est devenue le point de convergence de toutes les forces de cette guerre. La Russie y concentre sa puissance maximale. L’Ukraine y déploie son intelligence tactique la plus affûtée. L’Occident y mesure la sincérité de ses engagements. Les 400 kilomètres carrés repris disent que la résistance est possible. Les 1,3 million de pertes russes disent que le prix est vertigineux. Les 420 drones en une nuit disent que la brutalité ne connaît pas de limite.
Chaque village repris, chaque offensive stoppée, chaque soldat qui tient sa position — c’est un message au monde. La volonté d’un peuple défendant sa terre peut tenir tête à la machine de guerre la plus massive que le continent européen ait vue depuis 1945. La résistance, quand elle est enracinée dans la justice et portée par le courage, n’est pas un acte désespéré. C’est un acte fondateur.
Je pense à Nadia, l’institutrice qui refuse de quitter sa maison. À Andriy, l’opérateur de drone épuisé. Aux techniciens de la centrale nucléaire qui maintiennent les systèmes sous occupation. Zaporizhzhia n’est pas qu’un axe sur une carte. C’est le lieu où l’humanité décide, jour après jour, si elle vaut encore la peine d’être défendue.
Ce qui reste dans la tête
L’histoire retiendra que la Russie a choisi Zaporizhzhia comme axe principal de 2026 et s’est heurtée à une résistance qui a contre-attaqué. Que des hommes et des femmes ordinaires, dans des tranchées au milieu de champs de tournesols, ont refusé de céder face à une supériorité numérique écrasante. Que la plus grande centrale nucléaire d’Europe a continué de fonctionner, maintenue par des mains invisibles, au milieu d’un champ de bataille. Et l’histoire demandera, à ceux qui regardaient, ce qu’ils ont fait pendant que Zaporizhzhia brûlait. La réponse à cette question n’a pas encore été écrite. Elle dépend de nous. De tous.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
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