Août 2024, quand l’Ukraine a franchi la frontière
Le 6 août 2024, les forces ukrainiennes lancent une opération transfrontalière dans la région de Koursk. Première incursion militaire étrangère sur le sol russe depuis la Seconde Guerre mondiale. En quelques jours, l’armée ukrainienne contrôle entre 1 000 et 1 300 kilomètres carrés. Des centaines de conscrits russes sont capturés. L’humiliation est totale pour Vladimir Poutine, qui avait promis que la guerre resterait sur le territoire ukrainien. La réponse militaire prendra des mois. La réponse judiciaire sera immédiate et implacable.
Dès décembre 2024, les premiers verdicts tombent. En janvier 2025, sept condamnations. Février, vingt-deux. Avril 2025 : 58 condamnations en un seul mois. Au total, selon The Insider, plus de 305 soldats ukrainiens condamnés au 25 août 2025. Sur 525 prisonniers capturés à Koursk, plus de la moitié ont été jugés. Le nombre d’acquittements : zéro. Pas un seul sur plus de trois cents procès. Un taux de condamnation de 100 % n’est pas le signe d’une justice qui fonctionne. C’est le signe d’une justice qui obéit.
Quand un tribunal condamne 305 personnes sans en acquitter une seule, quand les procès durent en moyenne 43 jours au lieu de 99, quand les sentences sont décidées avant que les accusés ne parlent, il n’y a qu’un mot : chaîne de montage judiciaire.
Le territoire perdu, la vengeance retrouvée
La contre-offensive russe a réduit le territoire ukrainien à Koursk de 1 300 à moins de 78 kilomètres carrés en mars 2025. Mais les condamnations se sont accélérées à mesure que le terrain était reconquis. Comme si chaque kilomètre repris devait être sanctifié par un verdict.
La logique n’est pas juridique. Elle est politique. Et pourtant, elle avance masquée derrière la robe d’un juge et le sceau d’un tribunal militaire dont l’indépendance n’existe que sur le papier.
Les implications a long terme
Cette dimension merite une attention particuliere dans le contexte actuel. Les consequences de cette situation depassent largement le cadre immediat et s’inscrivent dans une dynamique qui redefinit les equilibres en place depuis des decennies.
Les observateurs les plus attentifs noteront que chaque decision prise dans ce contexte cree un precedent qui influencera les rapports de force pour les annees a venir. La question n’est plus de savoir si le changement aura lieu, mais quelle forme il prendra et qui en sortira renforce.
La fabrique de l'accusation : transformer un soldat en criminel
Le mot qui change tout
La quasi-totalité des 305 condamnations reposent sur une accusation d’actes criminels graves. Poutine lui-même a qualifié tous les soldats ukrainiens présents à Koursk de criminels. Le mot vient d’en haut, le tribunal l’estampille. Le Comité d’enquête, dans ses communiqués, décrit pourtant des actes bien plus prosaïques : franchissement de frontière, blocage de localités, obstruction à l’évacuation. Des opérations militaires standard requalifiées en crimes.
Sergei Davidis, du centre des droits humains Memorial, a posé le diagnostic : ces accusations ne sont pas applicables dans un conflit armé international. Les actes décrits ne constituent soit pas des crimes, soit relèvent des lois et coutumes de la guerre. Un soldat qui mine une route n’est pas un criminel. Il est un combattant. Un combattant capturé est un prisonnier de guerre, protégé par la Troisième Convention de Genève. Pas un accusé.
Transformer un soldat en prisonnier, puis un prisonnier en accusé, puis un accusé en condamné, sans jamais reconnaître qu’il était d’abord un combattant légitime : voilà comment on détruit, pierre par pierre, l’édifice que l’humanité a mis un siècle à construire après les charniers des guerres mondiales.
La rétroactivité, ultime perversion
Le cas du bataillon Aidar illustre une autre dimension. La Russie a déclaré Aidar organisation interdite le 23 septembre 2023. Les charges avaient été déposées en juin 2023, trois mois avant. Application rétroactive de la loi, principe fondamental violé sans hésitation.
Memorial a reconnu les 18 accusés comme prisonniers politiques en juillet 2024. Et pourtant, les condamnations ont tenu. Nul ne peut être condamné pour un acte qui ne constituait pas une infraction au moment où il a été commis : ce principe gravé dans la Déclaration universelle des droits de l’homme n’a pas survécu au passage dans un tribunal russe.
Les Conventions de Genève réduites en cendres
Ce que dit le droit, ce que fait Moscou
La Troisième Convention de Genève, ratifiée par l’URSS en 1954, est sans ambiguïté. L’article 84 exige un tribunal offrant les garanties d’indépendance et d’impartialité. L’article 85 interdit de poursuivre un prisonnier pour des actes que la puissance détentrice autoriserait à ses propres soldats. Si un soldat russe peut légitimement miner une route, un soldat ukrainien ne peut pas être condamné pour la même chose. La Russie contourne ces protections par un tour sémantique : en qualifiant les actes de guerre d’actes criminels, elle sort les prisonniers du champ d’application des Conventions.
C’est ce qu’a relevé Justice Info : cette qualification permet de traiter les prisonniers non comme des combattants légitimes, et donc de contourner les protections de Genève. Le mécanisme est limpide. Tous les condamnés doivent purger les premières années en isolement strict dans des colonies de haute sécurité. Pour James Scott Rees Anderson, Britannique de 22 ans condamné à 19 ans, cinq ans de régime spécial. Pour les Américains Daniel Bernard Rebar et Robert Wertman, 25 et 23 ans respectivement. L’isolement strict signifie une cellule de quelques mètres carrés, des contacts humains réduits au minimum. Ce n’est pas de la détention. C’est de la destruction psychologique.
Je relis ces articles de la Convention de Genève et je mesure l’abîme entre ce que le monde s’est promis en 1949 et ce qui se passe dans un tribunal de Moscou. Nous avions juré « plus jamais ». Plus jamais les prisonniers traités comme du bétail. Plus jamais les procès-spectacles. Nous avons menti.
Le fantôme de Nuremberg
Les procès de Nuremberg ont établi que les dirigeants sont responsables des violations du droit de la guerre. Soixante-dix-sept ans plus tard, cet édifice est attaqué par un membre permanent du Conseil de sécurité. Un État qui possède un droit de veto, qui peut bloquer toute action contraignante.
L’ironie est amère : le pays qui a siégé à Nuremberg parmi les vainqueurs applique aujourd’hui les méthodes contre lesquelles Nuremberg a été créé. Les juges soviétiques qui siégeaient à ce tribunal auraient-ils imaginé que leurs successeurs retourneraient un jour ces principes contre des prisonniers de guerre ?
La machine à condamner : 43 jours pour briser une vie
Un tempo qui ne ment pas
Un procès pour actes criminels graves en Russie dure en moyenne 99 jours. Les procès des soldats ukrainiens : 43 jours. Moins de la moitié. Le délai entre accusation et procès : 5,5 mois contre 12 à 18 habituellement. Ces chiffres sont le signe d’une justice expéditive, calibrée pour le débit. En avril 2025, le tribunal a prononcé 58 verdicts en un mois, près de deux par jour. Deux vies brisées par jour. Alexandre Bastrykine, chef du Comité d’enquête, a fourni les chiffres en mars 2025 : 46 condamnés, 92 procès en cours, 58 dossiers en instruction.
Un détail statistique révèle la mascarade. Sur 290 soldats condamnés en présentiel, seuls 72 figurent sur le registre officiel des personnes liées à des activités extrémistes. Soit 25 %. Trois quarts des condamnés pour actes criminels graves ne sont même pas sur la liste officielle correspondante. Cette incohérence est un aveu : les condamnations répondent à un impératif politique, pas à une logique juridique.
Je pense aux juges qui prononcent deux condamnations par jour, qui signent des sentences de 15, 18, 20 ans comme on signe des bons de commande. Ont-ils encore une conscience, ou l’ont-ils déposée au vestiaire en même temps que leur manteau ?
La propagande en robe noire
Le Comité d’enquête accompagne chaque condamnation d’un communiqué calibré. Le vocabulaire est toujours identique : invasion, menaces contre les civils, obstruction. La répétition est stratégique. Chaque communiqué renforce le narratif selon lequel les soldats ukrainiens sont des criminels.
La justice ne sert pas la vérité. Elle sert la propagande de guerre. Les procès de Moscou des années 1930 avaient déjà établi le modèle : accusés brisés, aveux sous contrainte, verdicts prédéterminés. Les formes se sont modernisées, le fond reste identique. Le tribunal n’est pas un lieu de justice. C’est un instrument de pouvoir.
Les visages derrière les numéros de dossier
Garbulz, le réserviste qui n’aurait jamais dû être là
Oleksandr Garbulz, 53 ans, n’était pas un soldat de carrière. Réserviste de la 129e brigade de défense territoriale, il avait une vie civile avant d’enfiler un uniforme. Capturé le 23 juillet 2025, accusé d’avoir miné des routes neuf mois plus tôt. 18 ans. S’il survit, il aura 71 ans à sa sortie. Un tiers de sa vie restante dans une cellule russe pour avoir posé des mines en temps de guerre. Oleksandr Sychuhov, 53 ans lui aussi, du 33e régiment d’assaut : 15 ans. Mykola Cheban, du 255e bataillon d’assaut : 16 ans. Serhiy Mehonoshyn, 17e brigade mécanisée : 16 ans. Volodymyr Koshmela, 25e bataillon d’assaut : 17 ans.
Cinq unités différentes. Cinq hommes qui ne se connaissaient probablement pas. Cinq destins broyés par la même machine. Et pourtant, au-delà de ces cinq, onze ressortissants étrangers ont aussi été condamnés. Le Britannique James Scott Rees Anderson, 22 ans, 19 ans de prison. Les Américains Rebar et Wertman, 25 et 23 ans. Des Géorgiens, 24 à 25 ans. Le Lituanien Sharunas Jasyukevicius, 23 ans. La peine la plus lourde enregistrée : 28 ans. Et une condamnation à perpétuité.
J’écris leurs noms en entier, délibérément. Oleksandr Garbulz. Volodymyr Koshmela. Serhiy Mehonoshyn. Mykola Cheban. Oleksandr Sychuhov. Parce que le premier acte de résistance face à cette machine, c’est de refuser qu’ils deviennent des numéros de dossier. Tant que quelqu’un prononce leurs noms, ils ne sont pas effacés.
L’aveu comme arme de propagande
Le cas d’Anderson est emblématique. Selon le tribunal, il aurait plaidé coupable et déclaré avoir rejoint le conflit pour l’argent. Cet aveu alimente la propagande : les combattants étrangers seraient des mercenaires cupides, pas des volontaires solidaires.
Personne n’a pu vérifier les conditions de cet aveu. Personne n’a eu accès à Anderson depuis sa condamnation. Mais l’aveu est là, consigné dans un procès-verbal, et il nourrit la machine avec la régularité d’un métronome. Un jeune homme de 22 ans, seul face à un système judiciaire conçu pour le broyer.
Les familles condamnées à l'obscurité
L’attente sans fin
Derrière chaque prisonnier, une famille attend. Des milliers de proches vivent dans l’angoisse de ne pas savoir si leur fils, mari, père est vivant. Les familles des prisonniers de Koursk affrontent une cruauté supplémentaire : la condamnation pénale complique les échanges de prisonniers. Un prisonnier de guerre peut être échangé. Un condamné pour actes criminels graves devient un levier de négociation. La condamnation transforme chaque verdict en monnaie d’échange, chaque sentence en outil diplomatique. Les cinq soldats ne sont pas seulement des victimes de la justice russe. Ils sont des otages de la diplomatie russe.
La femme de Garbulz sait désormais que son mari de 53 ans ne reviendra pas avant ses 71 ans. Les conditions dans les colonies pénitentiaires russes sont documentées : violence institutionnelle, soins insuffisants, contact limité avec l’extérieur. Pour un homme de 53 ans, 18 ans dans ces conditions ne sont pas une sentence de prison. C’est une sentence à petit feu.
Je pense aux familles ce soir. À ces femmes qui attendent sans nouvelles. À ces enfants qui grandissent sans père. Le droit international prévoyait des mécanismes pour les protéger : droit à l’information, droit de correspondance, visites de la Croix-Rouge. Autant de droits bafoués. La Russie n’a pas seulement emprisonné cinq soldats. Elle a condamné cinq familles à l’obscurité.
L’échange impossible
L’Ukraine et la Russie procèdent régulièrement à des échanges de prisonniers. Mais la qualification pénale permet à Moscou d’arguer qu’un condamné n’est pas échangeable selon les mêmes termes qu’un simple prisonnier de guerre.
Cette distinction artificielle transforme chaque verdict en levier. Leur condamnation n’est pas la fin de leur histoire. C’est le début d’un marchandage dont ils sont l’enjeu et le prix. Chaque année ajoutée à une sentence est un argument de plus dans les mains des négociateurs russes.
Le droit international face à sa propre faillite
Les mécanismes fantômes
Les Conventions de Genève prévoient des mécanismes de contrôle. Le CICR est censé avoir accès aux prisonniers. Dans la pratique, l’accès est extrêmement limité. Les prisonniers condamnés sont transférés dans le système pénitentiaire ordinaire, où les règles relatives aux prisonniers de guerre ne s’appliquent plus. Ce transfert n’est pas seulement un changement de lieu. C’est un changement de statut. Le prisonnier de guerre disparaît. Le détenu de droit commun apparaît. Toutes les protections de Genève s’évaporent.
La Cour pénale internationale a émis un mandat d’arrêt contre Poutine en mars 2023 pour la déportation d’enfants ukrainiens. Mais la Russie ne reconnaît pas la CPI. Elle ne respecte pas les Conventions. Elle ne rend de comptes à personne. Le système international, conçu pour un monde où les grandes puissances acceptaient un minimum de règles, se retrouve face à un acteur qui refuse toutes les règles. Et il n’a aucun moyen de le contraindre.
Je ne crois plus aux communiqués de protestation. Je ne crois plus aux « vives préoccupations » exprimées derrière des podiums en acajou. Ce en quoi je crois encore, c’est la capacité de l’opinion publique mondiale à exiger des comptes quand elle est informée. L’indifférence est le meilleur allié de l’injustice.
Le silence assourdissant
Le silence de la communauté internationale est accablant. Les Nations Unies expriment des préoccupations, mais les préoccupations ne libèrent personne. Les gouvernements occidentaux condamnent, mais les condamnations diplomatiques ne raccourcissent pas les peines.
Pendant que le monde rédige ses communiqués, Oleksandr Garbulz compte les jours dans sa cellule. Il en a 6 570 devant lui. Six mille cinq cent soixante-dix jours d’attente. Et chaque communiqué qui reste sans suite rend le prochain un peu plus insignifiant.
Ce que personne ne dit : la stratégie derrière les barreaux
Le piège à long terme
Les condamnations ne sont pas qu’un acte de vengeance. Elles sont un investissement stratégique. Chaque soldat condamné à 15 ou 20 ans ne retournera pas au combat. Chaque condamnation envoie un message aux troupes ukrainiennes sur le terrain : voilà ce qui vous attend si vous êtes capturés. La sentence moyenne de 15,7 ans n’est pas le résultat d’un calcul juridique. C’est un calcul psychologique : assez longue pour terrifier, assez courte pour ne pas déclencher une mobilisation internationale massive.
Et pourtant, cette stratégie pourrait se retourner contre Moscou. L’Ukraine détient des milliers de prisonniers de guerre russes. Kiev a jusqu’ici respecté les Conventions de Genève dans leur traitement. Mais chaque verdict russe alimente la pression pour des mesures de réciprocité. Si la Russie condamne les prisonniers ukrainiens, pourquoi l’Ukraine ne condamnerait-elle pas les prisonniers russes ? Cette spirale serait catastrophique pour les prisonniers des deux camps.
Je lance un avertissement clair : si la communauté internationale ne réagit pas avec fermeté, nous assistons à la naissance d’un nouveau paradigme. Un paradigme où les prisonniers de guerre ne sont plus protégés par le droit, mais condamnés par la politique. Où la capture au combat équivaut à une condamnation pénale. Chaque jour d’inaction nous enfonce un peu plus.
La mémoire comme dernière défense
Dans dix ans, les historiens examineront ces procès. Ils compteront les verdicts, analyseront les sentences. Et ils concluront que la Russie a instrumentalisé son système judiciaire pour punir des soldats d’avoir été soldats.
La question est de savoir si cette mémoire viendra trop tard. Pour Garbulz, chaque jour sans action est un jour de plus dans une cellule. La mémoire ne libère pas les prisonniers. Seule l’action le peut.
Les 220 fantômes qui attendent leur tour
La file d’attente de l’injustice
Sur 525 soldats ukrainiens capturés à Koursk, environ 305 ont été condamnés. Plus de 220 prisonniers attendent encore. Ils savent ce qui les attend. Ils ont vu leurs camarades partir vers le tribunal et revenir avec des sentences de 15 à 28 ans. Ils savent que le taux d’acquittement est de zéro pour cent. La question n’est pas « serai-je condamné ? » mais « à combien d’années ? ». Cette certitude de la condamnation est la forme la plus cruelle de la détention.
Certains sont détenus depuis plus d’un an sans jugement. La détention provisoire prolongée est elle-même une violation des normes internationales. Mais dans le système russe, elle peut être prolongée quasi indéfiniment. Le prisonnier attend que son dossier soit monté, que son accusation soit rédigée, que son procès soit programmé. Et pendant qu’il attend, il vieillit dans une cellule, loin de sa famille, loin de tout espoir.
Je pense à ces 220 hommes qui attendent. Qui savent que leur verdict est déjà écrit. Il y a une cruauté supplémentaire dans cette attente, une cruauté que même les architectes de cette machine judiciaire n’ont peut-être pas calculée. Ou peut-être que si. Peut-être que l’attente fait partie de la sentence.
Le précédent qui menace le monde
Chaque verdict crée un précédent. Si la Russie peut condamner un soldat pour avoir miné une route, qu’empêchera demain un autre État de condamner ses prisonniers pour avoir tiré un coup de feu ? La réponse est : rien.
Chaque procès à Moscou érode les protections fondamentales auxquelles tout soldat a droit. Chaque sentence envoie un message aux armées du monde : si vous êtes capturés, ne comptez plus sur Genève. Ce message résonnera bien au-delà de cette guerre.
L'impossible neutralité face à l'injustice
Les faits contre le narratif
Il serait tentant de présenter cette situation comme une zone grise juridique. Ce serait malhonnête. Les faits sont limpides. Des soldats en uniforme ont été capturés pendant des opérations de combat. Ils ont été jugés pour le simple fait d’avoir combattu. Condamnés par un tribunal avec zéro acquittement en 305 procès. Leurs droits bafoués. Le cadre juridique contourné par un tour sémantique. Aucune interprétation raisonnable du droit ne peut justifier ces pratiques.
Memorial, en reconnaissant les soldats comme des prisonniers politiques, a posé le diagnostic exact : ces hommes ne sont pas détenus pour ce qu’ils ont fait, mais pour ce qu’ils sont. Des soldats d’un pays que la Russie cherche à soumettre. Des citoyens d’un État dont Moscou nie le droit à l’existence souveraine. Les procès de Koursk ne sont pas des procès pour des crimes. Ce sont des procès pour l’existence même de l’Ukraine.
Je refuse la neutralité sur ce sujet et je l’assume pleinement. La neutralité face à une injustice systémique n’est pas de l’objectivité. C’est de la complicité par le silence. Les faits sont établis, les preuves documentées, le droit clair. Ce que fait la Russie est illégal. Ce que fait la communauté internationale est insuffisant.
Ce qui peut encore être fait
La documentation systématique de chaque procès constitue la base pour la justice internationale future. Le soutien aux familles est un devoir moral que les alliés de l’Ukraine peuvent assumer maintenant.
La pression ciblée sur les juges et procureurs peut avoir un effet. La perspective de poursuites individuelles pour violations des Conventions de Genève peut tempérer les zélés. Et le refus de normaliser cette situation est en soi un acte de résistance. Chaque nom de juge documenté aujourd’hui sera une preuve demain.
Le piège du miroir : la Russie face à ses propres contradictions
Les mêmes actes, deux justices
La Russie soutient que l’incursion de Koursk constituait une agression contre son territoire souverain. Elle invoque l’obstruction à l’évacuation des populations, le blocage de localités, les menaces contre les civils. Mais ces mêmes actes, décrits différemment, sont des opérations militaires standard. Établir un périmètre de sécurité, contrôler les mouvements de population en zone de combat, sécuriser des routes : ce sont des procédures militaires. L’armée russe applique ces mêmes procédures dans chaque ville ukrainienne qu’elle occupe depuis février 2022. La différence : personne ne juge les soldats russes pour les avoir appliquées.
Et pourtant, cette asymétrie est au coeur du problème. Le droit de la guerre repose sur la réciprocité. Si un belligérant peut criminaliser les actes de guerre de l’autre, tout l’édifice s’effondre. C’est exactement ce que la Russie est en train de faire. En traitant les soldats ukrainiens comme des criminels tout en exigeant que ses propres soldats capturés soient traités comme des prisonniers de guerre, Moscou dynamite le principe même qui protège les combattants des deux camps.
Je pose la question qui devrait hanter chaque diplomate impliqué dans ce dossier : si la Russie peut condamner des prisonniers de guerre pour avoir combattu, quelle protection reste-t-il pour les soldats russes capturés par l’Ukraine ? La réponse est simple : celle que l’Ukraine choisira de leur accorder. Et cette réponse dépendra de la réponse que le monde aura donnée aux procès de Koursk.
Le registre de l’absurde
Parmi les 15 ressortissants étrangers poursuivis, six sont géorgiens, les autres américains, péruviens, paraguayens, lituaniens, danois. Les charges supplémentaires de mercenariat alourdissent leurs sentences.
Mais la plupart ont été condamnés par contumace, ce qui révèle une autre dimension de cette justice : elle ne cherche pas à punir des personnes présentes. Elle cherche à créer des précédents juridiques qui criminaliseront toute aide militaire étrangère à l’Ukraine. Le message est adressé au monde entier.
La dernière ligne avant l'oubli
Ce que nous devrons expliquer
Il y aura un jour un après. Les historiens examineront ce qui s’est passé au 2e tribunal militaire du district Ouest. Ils compteront : 305 condamnations, zéro acquittement, des peines de 13 à 28 ans plus une perpétuité. Ils mesureront : 43 jours par procès, un taux de condamnation de 100 %. Et ils concluront ce que nous savons déjà : que ces procès étaient une perversion systématique du droit, orchestrée au plus haut niveau de l’État russe.
La question qui hantera nos consciences n’est pas de savoir si ces procès étaient légitimes. Ils ne l’étaient pas. La question est de savoir ce que nous avons fait pour les arrêter. Pendant que nous débattions, Oleksandr Garbulz a entendu sa sentence. Volodymyr Koshmela a été transféré vers sa cellule. Serhiy Mehonoshyn, Mykola Cheban, Oleksandr Sychuhov ont vu la porte de leur cellule se refermer sur les prochaines décennies de leur vie.
Je termine cette section avec une certitude amère : demain, un sixième soldat sera condamné. Puis un septième. Et la machine ne s’arrêtera pas tant que quelqu’un ne la forcera pas à s’arrêter. Ce quelqu’un, ce n’est pas un tribunal international qui mettra des années à se saisir du dossier. C’est nous. L’opinion publique. Ceux qui refusent de détourner le regard.
Le prix du silence collectif
Trois cent cinq condamnations, et le monde continue de tourner. Les sommets diplomatiques se succèdent, les communiqués s’empilent, les expressions de préoccupation se répètent.
Mais dans une colonie pénitentiaire quelque part en Russie, un homme de 53 ans compte les jours. Six mille cinq cent soixante-dix. Un par un. Et chaque jour qui passe sans action est un jour de plus que le monde lui doit.
Le verdict de l'Histoire ne connaît pas la prescription
Les noms que personne ne pourra effacer
L’Histoire retiendra qu’en 2026, un État membre permanent du Conseil de sécurité a condamné des prisonniers de guerre pour avoir combattu. Qu’il a transformé son système judiciaire en arme. Qu’il a piétiné des conventions signées par ses propres prédécesseurs. Et que le monde a regardé. L’Histoire retiendra aussi les noms. Oleksandr Garbulz. Volodymyr Koshmela. Serhiy Mehonoshyn. Mykola Cheban. Oleksandr Sychuhov. Cinq noms parmi des centaines. Cinq preuves irréfutables que le droit de la guerre, en 2026, est devenu une fiction que seuls les vaincus respectent.
Dans le silence d’une cellule du système pénitentiaire russe, cinq hommes dorment ce soir avec une sentence de 15 à 18 ans au-dessus de la tête. Ils ne liront probablement jamais ces lignes. Mais il est des vérités que les murs ne peuvent pas contenir. Garbulz n’est pas un criminel. Il est un soldat. Un prisonnier de guerre. Un homme qui a fait son devoir. Et aucun verdict, aucune sentence, aucun tribunal ne changera cette vérité. Les murs d’une cellule peuvent enfermer un homme. Ils ne peuvent pas enfermer ce qu’il est.
Je signe cette enquête en sachant qu’elle ne libérera personne. Les mots ne brisent pas les barreaux. Mais le silence est la pire des prisons. Plus durable que les murs. Plus cruelle que l’isolement. Ce que je peux faire, c’est refuser ce silence. Prononcer ces noms. Documenter ces faits. Et espérer que quelqu’un, quelque part, transformera ces mots en action.
La promesse qui reste à tenir
En 1949, après les horreurs de la guerre, les nations du monde se sont réunies à Genève pour se faire une promesse : plus jamais les prisonniers de guerre ne seraient traités comme des sous-hommes. Plus jamais la justice ne serait instrumentalisée pour punir des soldats d’avoir combattu. Cette promesse tient en quelques articles de droit. Elle tient surtout dans la volonté des États de la respecter.
Aujourd’hui, cette volonté est mise à l’épreuve comme elle ne l’a pas été depuis des décennies. Et la réponse que nous donnons, collectivement, déterminera si cette promesse vaut encore quelque chose. Cinq hommes attendent cette réponse. Deux cent vingt autres sont les prochains sur la liste.
Conclusion : Les barreaux ne font pas taire la vérité
Le bilan que nul ne peut contester
Trois cent cinq condamnations. Zéro acquittement. Des sentences de 13 ans à la perpétuité. 43 jours par procès. Un taux de condamnation de 100 %. Des prisonniers de guerre traités comme des criminels. Des Conventions de Genève réduites en cendres. Des familles plongées dans l’obscurité. Voilà le bilan, chiffré, documenté, irréfutable. Ce bilan n’est pas une opinion. Ce sont des faits. Et les faits, contrairement aux verdicts du 2e tribunal militaire du district Ouest, n’ont pas besoin d’être fabriqués pour être vrais.
Ce soir, Oleksandr Garbulz est dans sa cellule. Il a 53 ans, 18 ans de sentence, et probablement une photo de sa famille glissée quelque part, si on ne la lui a pas confisquée. Il ne sait pas si le monde sait. Mais il sait une chose que ses geôliers ne pourront jamais lui enlever : il n’est pas un criminel. Il est un soldat qui a fait son devoir. Et aucun tribunal au monde, aussi puissant soit-il, ne possède le pouvoir de transformer cette vérité en mensonge. Les murs d’une cellule peuvent enfermer un corps. Ils ne peuvent pas enfermer ce que l’Histoire retiendra.
Je dépose cette enquête comme on dépose un dossier devant un tribunal. Celui de l’Histoire. Avec les noms, les dates, les preuves. Et la conviction inébranlable que la vérité finit toujours par sortir de sa cellule, même quand ceux qui la portent y restent enfermés. Pour Garbulz. Pour Koshmela. Pour Mehonoshyn, Cheban, Sychuhov. Et pour les deux cent vingt qui n’ont pas encore entendu leur sentence, mais qui savent déjà qu’elle est écrite.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
The Insider — Over 300 Ukrainian soldiers convicted in Russia on terrorism charges — Août 2025
Justice Info — Kursk’s battle goes to court in Moscow — Mars 2025
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.