Dix-huit récits pour effacer l’humanité de l’autre
La propagande du Kremlin fonctionne comme un système. Une architecture narrative composée de dix-huit récits distincts. Le taux moyen d’adhésion parmi les prisonniers atteint 47,61 %. Plus révélateur : 76,95 % adhèrent à au moins un récit. Trois prisonniers sur quatre ont intériorisé au moins une pièce du puzzle. L’Ukraine dirigée par des extrémistes. L’OTAN menaçant la Russie. Les russophones persécutés. Isolément, chaque récit ressemble à une opinion discutable. Assemblés, ils forment une machine à fabriquer du consentement au meurtre.
Parmi les soldats qui croient fortement à la propagande du Kremlin, 54 % déshumanisent les Ukrainiens. Parmi les sceptiques, 36 %. Dix-huit points d’écart — le prix exact de la propagande en humanité perdue. Et pourtant, même parmi les sceptiques, plus d’un tiers considère l’Ukrainien comme inférieur. La propagande n’a pas besoin de convaincre tout le monde. Elle a juste besoin de déplacer le curseur suffisamment pour que la violence devienne tolérable.
Je mesure le cynisme de cette ingénierie. Ce n’est pas de la persuasion politique. C’est de la programmation cognitive. Chaque récit est une brique dans un mur qui sépare le bourreau de sa victime. Et quand le mur est assez haut, on ne voit plus l’être humain de l’autre côté.
La fusion identitaire ou comment dissoudre l’individu
Parmi les 1 060 prisonniers, 47,2 % rapportent une fusion identitaire complète avec l’idéologie du « monde russe ». Près de la moitié ne se perçoivent plus comme des individus ayant fait un choix. Pour chaque point d’adhésion supplémentaire à la propagande, la probabilité de cette fusion augmente de 1,16 %. La corrélation est linéaire, prévisible, mécanique. Tant de propagande en entrée, tant de déshumanisation en sortie.
Cette fusion n’est pas une opinion politique qu’on peut changer par la discussion. C’est un état psychologique dans lequel l’individu ne distingue plus sa propre identité de celle du groupe. Le « je » disparaît dans le « nous ». Et quand le « nous » dit que l’ennemi n’est pas humain, le « je » n’existe plus pour objecter.
Les fantômes de l'histoire : quand la propagande précède le massacre
Le Rwanda, la radio et les « cafards »
Sergei, 41 ans, conducteur de camion de Voronej, capturé près de Bakhmout. Il a coché 72 sur 100 pour les Ukrainiens — les reléguant au niveau d’un hominidé primitif. Sa réponse : les Ukrainiens ne sont pas un vrai peuple. Cette phrase, mot pour mot, est celle de Vladimir Poutine dans son essai de juillet 2021. Du bureau présidentiel au questionnaire d’un prisonnier, le poison a voyagé intact. Et pourtant, l’histoire nous avait prévenus. Au Rwanda, en 1994, la radio RTLM qualifiait les Tutsis d’Inyenzi — de cafards. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda a établi que ces émissions avaient ouvert la voie à l’extermination.
La propagande russe n’utilise pas le mot « cafard ». Elle parle de « dénazification ». L’Ukrainien n’est pas un insecte à écraser, mais un fasciste à neutraliser. Le résultat psychologique est identique. L’échelle de Kteily le prouve : que vous traitiez quelqu’un de cafard ou de fasciste, le cerveau finit par le placer au même endroit sur l’échelle évolutive. Quelque part en dessous de soi.
Je refuse de considérer ce parallèle comme excessif. Les données scientifiques le valident. La seule différence entre la RTLM et la télévision d’État russe, c’est le budget et la portée technologique. L’intention est la même.
L’accusation en miroir : technique universelle des régimes meurtriers
Avant d’éliminer un groupe, le régime l’accuse d’abord de vouloir éliminer le vôtre. Au Rwanda, la propagande hutu accusait les Tutsis de planifier l’extermination des Hutus. En Russie, la propagande accuse l’Ukraine de préparer une attaque. L’agresseur se perçoit comme la victime. Et dans cette inversion, tout devient permis.
L’étude Words That Kill reproduit avec une précision troublante ce que les historiens ont identifié dans les pires propagandes du vingtième siècle. La technique est documentée, connue, prévisible. Et pourtant, elle fonctionne toujours. Parce que la peur de l’autre est le levier le plus ancien et le plus efficace de la manipulation politique.
68 % : la guerre est juste, disent-ils
Quand la majorité des prisonniers justifie l’injustifiable
68,29 % des prisonniers considèrent la guerre « légitime, nécessaire et justifiée à un certain degré ». Parmi les croyants en la propagande, le taux grimpe à 88 %. Parmi les sceptiques, il reste à 51 %. Même ceux qui doutent du Kremlin trouvent des raisons de légitimer la guerre. Sept soldats capturés sur dix considèrent que l’invasion d’un pays souverain, la destruction de ses villes, le bombardement de ses hôpitaux constitue une entreprise justifiable.
Dmitri, 37 ans, mécanicien de Krasnodar, capturé dans la région de Zaporijia. Il fait partie des 13 % de croyants convaincus qui jugent la guerre « absolument justifiée ». Chez les sceptiques, ce pourcentage tombe à 2 % — un ratio de un à six. Dmitri ne sait pas localiser Kyiv sur une carte. Mais il sait, avec la certitude d’un catéchisme appris par cœur, que l’Ukraine devait être « sauvée ».
Je constate que la propagande fonctionne même en captivité. Même privés de télévision d’État, même confrontés à la réalité de leur défaite, ces hommes récitent les leçons apprises. C’est la marque d’un endoctrinement qui dépasse la simple influence — c’est une réécriture complète de la réalité intérieure.
Le paradoxe du prisonnier qui veut replonger
32,71 % des prisonniers déclarent vouloir rejoindre les forces armées russes après leur libération. 22,29 % veulent retourner au combat les armes à la main. Ces hommes ont été capturés. Ils ont survécu. Et leur première pensée n’est pas la gratitude d’être en vie. C’est le désir de replonger dans la machine qui les a broyés.
La propagande ne les a pas seulement convaincus que la guerre était juste. Elle les a convaincus que leur propre sacrifice était insignifiant face à la cause. Que leur vie individuelle pesait moins lourd que la mission collective. C’est le même mécanisme qui poussait les kamikazes japonais à plonger vers les navires américains — la dissolution de l’individu dans une cause présentée comme sacrée.
L'échelle de l'évolution : le test qui révèle tout
Comment mesurer scientifiquement la négation de l’humanité
L’échelle « Ascent of Man » a été validée par sept études dans trois pays. On présente au sujet la progression évolutive classique et on lui demande de placer un groupe ethnique de 0 à 100. Les résultats corrèlent avec le degré auquel les sujets jugent la cible comme « sauvage », « barbare » ou « primitive ». Les recherches de Kteily ont démontré que cette déshumanisation explicite prédit le soutien à la torture, à la violence rétributive, à l’agression militaire.
En moyenne, les prisonniers évaluent les Ukrainiens à 88 sur 100. Sur l’image de référence, 88 correspond à un point entre l’homme de Cro-Magnon et l’humain moderne. La zone grise de la déshumanisation — celle où l’on ne refuse pas explicitement l’humanité de l’autre, mais où l’on s’autorise à la considérer comme incomplète. Inférieure. Et dans cette zone grise, tout devient permis.
Je souligne que nous ne parlons pas d’un sondage d’opinion. Nous parlons d’un test psychométrique validé internationalement qui mesure la capacité d’un individu à reconnaître l’humanité d’un autre être humain. Et près de la moitié des soldats testés échouent à ce test. C’est un acte d’accusation contre tout un système.
Après Boston, après le Rwanda : le même mécanisme universel
Après les attentats du marathon de Boston en 2013, les scores de déshumanisation envers les musulmans ont bondi brutalement aux États-Unis. Le mécanisme est universel. La déshumanisation ne suit pas la violence. Elle la précède et la nourrit. Et c’est exactement le mécanisme que la propagande russe active, jour après jour, depuis plus d’une décennie.
Et pourtant, les résultats obtenus avec les prisonniers russes dépassent ce que la littérature scientifique avait documenté dans des contextes civils. 42,94 % de déshumanisation mesurée chez des combattants actifs — c’est un record dans les annales de la psychologie sociale. Les capitales occidentales continuent de traiter ce phénomène comme un problème de communication, pas comme une arme de guerre.
Le mécanisme de la reddition volontaire sabotée
Comment la propagande empêche les soldats de se rendre
Parmi les prisonniers qui adhèrent faiblement à la propagande, 15 % se sont rendus volontairement. Parmi les croyants convaincus, ce taux chute à 9 %. Six points qui, à l’échelle d’une armée de centaines de milliers d’hommes, représentent des dizaines de milliers de soldats qui auraient pu choisir la vie. La propagande ne déshumanise pas seulement l’ennemi. Elle prive aussi ses propres soldats de l’option de survie la plus rationnelle : déposer les armes.
Oleksiy, 28 ans, officier ukrainien responsable de l’accueil des prisonniers près de Dnipro, observe ce phénomène depuis trois ans. Les soldats russes arrivent souvent en état de choc, non pas à cause des combats, mais à cause du décalage entre la télévision et la réalité. Certains s’attendaient à être accueillis en libérateurs. D’autres pensaient que les Ukrainiens ne possédaient ni téléphones portables ni voitures modernes. La propagande avait construit un univers parallèle où l’Ukraine n’existait pas comme nation moderne.
Je pense à ces soldats russes qui se sont rendus malgré la propagande — ces 15 % qui ont trouvé en eux la force de résister à l’endoctrinement. Chacun représente une victoire silencieuse de l’humanité sur la machine.
L’engrenage psychologique qui broie les deux camps
Un soldat qui croit combattre des sous-hommes ne peut pas se rendre à eux sans admettre que sa vision du monde entière est fausse. Le coût psychologique de cette admission dépasse souvent la peur de la mort. C’est le piège parfait de la propagande du Kremlin : elle enferme ses propres victimes dans une cage dont la seule sortie exige l’effondrement de tout ce qu’ils croient.
Les murs de cette cage sont faits de mots. Mais ils sont aussi solides que du béton. Et chaque jour de guerre supplémentaire les renforce, car admettre l’erreur après des mois de combat reviendrait à reconnaître que toute la souffrance endurée — et infligée — était vaine. Le cerveau humain refuse cette conclusion avec la même violence qu’il refuse la douleur physique.
Le portrait-robot du soldat endoctriné
39 ans, père de famille, convaincu de sauver le monde
L’âge moyen — 39 ans — dément le mythe du jeune conscrit envoyé au front sans comprendre. Ces hommes sont des adultes intégrés dans le tissu social russe. Ils ont grandi avec la télévision d’État, bercés par les émissions de Vladimir Solovyov et Dmitri Kisselyov. Viktor, 43 ans, enseignant de mathématiques de Novossibirsk mobilisé à l’automne 2022, fait partie des 47,2 % qui rapportent une fusion identitaire complète avec le « monde russe ». Il a évalué les Ukrainiens à 79 sur l’échelle évolutive. Vingt et un points en dessous de la pleine humanité.
Le profil type n’est pas celui du marginal radicalisé. C’est celui de l’homme ordinaire, connecté aux médias d’État, vivant dans une bulle informationnelle hermétique. L’étude montre que pour chaque point supplémentaire de croyance en la propagande, la probabilité de déshumaniser l’ennemi augmente de manière significative. Ce n’est pas un basculement soudain. C’est une érosion lente, imperceptible. Comme l’eau qui creuse la pierre, émission par émission, mensonge par mensonge.
Je me demande combien de Français, de Belges, de Canadiens seraient capables de résister à vingt ans d’un tel matraquage informationnel. La réponse honnête devrait nous terrifier. La déshumanisation n’est pas un défaut russe. C’est un défaut humain que la propagande sait activer avec une précision industrielle.
La bulle informationnelle comme arme de destruction
Les médias indépendants russes ont été méthodiquement démantelés. Novaïa Gazeta, Écho de Moscou, TV Rain — tous réduits au silence. Dans ce vide, la propagande d’État règne sans contradiction. Les 1 060 prisonniers sont les produits de ce système. Ils n’ont pas choisi la déshumanisation. On l’a versée en eux, année après année, comme on verse du béton dans un moule.
Le résultat est prévisible, mesurable, quantifiable. Et c’est exactement ce que l’étude Words That Kill documente avec une précision clinique : le lien direct entre l’exposition à la propagande et la capacité à nier l’humanité de l’autre. Un lien que vingt ans de démantèlement médiatique ont rendu aussi solide qu’une chaîne d’acier.
Les 18 récits décortiqués : chaque mensonge a sa fonction
De la dénazification aux laboratoires biologiques
Chaque récit remplit une fonction dans l’architecture de la déshumanisation. La « dénazification » transforme la victime en agresseur. La « protection des russophones » confère au bourreau le statut de sauveur. Les « laboratoires biologiques » américains injectent la paranoïa. L’« OTAN aux portes » transforme l’agression en légitime défense. Un soldat peut rejeter dix récits sur dix-huit et rester prisonnier des huit autres. L’adhésion à un seul récit suffit à modifier l’évaluation de l’humanité de l’ennemi.
Le taux d’adhésion moyen de 47,61 % masque des variations considérables. Certains récits trouvent un écho au-delà des cercles propagandistes. D’autres ne convainquent que les plus crédules. Mais la force du système réside dans sa redondance. C’est la puissance du poison à dose homéopathique : il n’a pas besoin d’être concentré pour faire son œuvre. Il a juste besoin d’être constant.
Je note que cette architecture n’a pas été improvisée en février 2022. Elle a été construite sur deux décennies. Chaque média fermé, chaque journaliste emprisonné, chaque voix dissidente étouffée a ajouté une couche d’isolation. Quand l’ordre d’envahir est arrivé, le terrain psychologique était déjà préparé.
Le cercle vicieux de la croyance renforcée
Les soldats qui adhèrent à la propagande sont six fois plus susceptibles de considérer la guerre comme « absolument justifiée » — 13 % contre 2 %. Cette conviction absolue renforce l’adhésion aux récits, car douter reviendrait à admettre que tout est faux. C’est un cercle vicieux de dissonance cognitive : plus le coût de la remise en question est élevé, plus l’individu s’accroche à ses croyances.
Même en captivité, ce mécanisme persiste. Le mur intérieur est plus solide que le mur extérieur. Et chaque tentative de confronter ces hommes à la réalité — photos de villes détruites, témoignages de civils — se heurte au système immunitaire idéologique que la propagande a installé : toute preuve contraire est automatiquement classée comme manipulation occidentale.
L'impact opérationnel : de la psychologie au champ de bataille
Quand la déshumanisation devient doctrine de combat
Un soldat qui considère l’ennemi comme moins qu’humain ne se comporte pas comme un soldat qui reconnaît l’humanité de son adversaire. Les rapports du Bureau du Procureur général d’Ukraine documentent des milliers d’incidents où les forces russes ont ciblé délibérément des infrastructures civiles. Ce n’est pas de l’incompétence tactique. C’est le résultat prévisible d’un processus dont l’étude mesure l’ampleur. Quand 43 % de vos soldats ne voient pas l’ennemi comme pleinement humain, les conventions de Genève deviennent une abstraction.
Marina, 52 ans, médecin à Kherson, a soigné des civils blessés pendant huit mois d’occupation. Les soldats russes refusaient de laisser passer les ambulances vers les quartiers bombardés. Pas par ordre explicite. Par indifférence. Et pourtant, Marina a aussi vu des soldats qui laissaient passer les ambulances. Des hommes qui, malgré le matraquage, avaient conservé assez d’humanité pour reconnaître celle de l’autre. Ils étaient minoritaires. Mais ils existaient.
Je m’accroche à cette minorité comme à une bouée. Si la propagande efface l’humanité chez 43 % des soldats, cela signifie que 57 % y résistent encore. La bataille n’est pas perdue. Elle sera gagnée par la vérité, répétée avec autant d’obstination que le mensonge.
Le coût humain de chaque pourcentage
Chaque point de pourcentage représente environ onze soldats sur les 1 060 interrogés. Rapporté à l’ensemble des forces russes, chaque point représente des milliers d’individus. Si l’échantillon est représentatif, des dizaines de milliers de soldats russes actuellement déployés ne considèrent pas les civils ukrainiens comme pleinement humains.
Ce n’est pas une statistique abstraite. C’est une sentence pour chaque village sur leur chemin. Chaque école qu’ils traversent. Chaque famille qu’ils croisent. La déshumanisation mesurée par l’étude se traduit en comportements concrets, en souffrances réelles, en vies brisées dont aucun chiffre ne pourra jamais rendre compte.
La propagande comme arme de guerre : un statut juridique à redéfinir
Le précédent rwandais et ses implications
Si la propagande d’État produit de manière mesurable une déshumanisation systématique corrélée à des violations du droit humanitaire, constitue-t-elle une arme de guerre ? Le Tribunal pénal international pour le Rwanda a condamné les responsables de la RTLM pour incitation au meurtre. Les données de LingvaLexa fournissent la base empirique pour une réflexion similaire concernant les médias d’État russes.
Reconnaître la propagande russe comme arme de guerre impliquerait de traiter ses producteurs — les Solovyov, les Kisselyov, les Simonian — comme des participants actifs au conflit. Cela impliquerait des sanctions ciblées, des poursuites internationales. Cela impliquerait d’admettre que les mots peuvent détruire avec la même efficacité qu’un missile. Et que ceux qui les prononcent portent une responsabilité comparable à ceux qui appuient sur la gâchette.
Je pose la question sans détour : si nous acceptons que la propagande de la RTLM a contribué au massacre de 800 000 Tutsis, comment pouvons-nous refuser de reconnaître que la propagande russe contribue aux atrocités commises en Ukraine ? Les données sont là. Seule la volonté politique manque.
L’impunité des architectes de la haine
Les présentateurs de la télévision d’État russe continuent d’émettre, protégés par les frontières d’un État nucléaire. Ils appellent quotidiennement à la destruction de l’Ukraine et alimentent la machine dont l’étude mesure les effets. Aucune instance internationale ne les a inculpés.
Et pourtant, tant que cette impunité persiste, la machine continuera de produire des soldats convaincus que l’ennemi n’est pas tout à fait humain. La corrélation entre consommation de propagande et déshumanisation est statistiquement robuste. Le lien entre déshumanisation et comportement violent est établi par des décennies de recherche en psychologie sociale. L’impunité n’est pas un vide juridique. C’est un choix politique.
Peut-on déprogrammer une armée : la question qui hante
Les limites de la dépropagandisation
La fusion identitaire chez 47,2 % des prisonniers pose un défi sans précédent. Car cette fusion n’est pas une opinion. C’est un état psychologique où l’individu ne distingue plus sa propre identité de celle du groupe. Les programmes de déradicalisation utilisés pour les anciens combattants de Daech fonctionnent sur ce levier : reconstruire une identité individuelle. Mais ils opèrent à l’échelle de centaines d’individus. L’étude parle de centaines de milliers.
Anton, 44 ans, ancien professeur d’histoire devenu aumônier dans un centre de détention ukrainien, tente chaque jour ce que la science considère comme presque impossible. Il organise des discussions où les prisonniers sont confrontés à des témoignages de civils ukrainiens. Certains pleurent. D’autres se ferment. Quelques-uns accusent Anton de manipulation. La propagande a prévu cette éventualité : toute information contredisant le récit officiel est automatiquement classée comme manipulation occidentale.
Je ne crois pas que la déprogrammation soit impossible. Mais elle prendra une génération. Et chaque jour où la propagande russe émet sans entrave est un jour de plus où la prochaine génération de soldats est formée à nier l’humanité de ses voisins.
Le précédent allemand et ses limites
La dénazification de l’Allemagne est souvent citée comme modèle. Mais les conditions — défaite totale, occupation alliée, contrôle des médias, procès publics — n’existent pas dans le cas russe. La Russie n’a pas été vaincue. Ses médias continuent d’émettre. L’arme nucléaire garantit qu’aucune force extérieure ne pourra imposer un processus comparable.
Le changement, s’il survient, devra venir de l’intérieur. De ces 57 % de soldats qui résistent encore à la déshumanisation. De ces 15 % qui choisissent de se rendre malgré tout. De cette minorité qui, même au cœur de la machine, conserve assez de lucidité pour reconnaître l’humanité de l’autre.
L'urgence d'agir avant que le poison ne devienne irréversible
Un appel aux démocraties paralysées
L’étude Words That Kill prouve que la propagande russe produit exactement les effets recherchés : déshumanisation systématique, légitimation de la guerre, suppression de la reddition volontaire. Face à ces données, l’inaction des démocraties n’est plus de la prudence. C’est de la négligence. Chaque jour, de nouveaux conscrits sont exposés aux mêmes récits. De nouveaux soldats apprennent à voir l’Ukrainien comme quelque chose de moins qu’humain.
Les démocraties disposent d’outils. Des sanctions ciblées contre les architectes de la propagande. Le soutien aux médias russes indépendants en exil. Le financement de la recherche sur la déradicalisation. La documentation systématique du lien entre propagande et atrocités. Et pourtant, la communauté internationale continue de traiter la propagande russe comme un irritant diplomatique, une nuisance gérée par des communiqués indignés et des résolutions non contraignantes.
Je demande à ceux qui considèrent la propagande comme un sujet périphérique de relire ce chiffre : 42,94 %. Près de la moitié des soldats capturés ne reconnaissent pas la pleine humanité de leurs victimes. Ce n’est pas périphérique. C’est le carburant qui alimente cette guerre.
Le rôle des plateformes numériques
La propagande russe prospère sur les réseaux sociaux, dans les applications de messagerie, dans les forums en ligne. Les plateformes numériques occidentales continuent de servir de vecteurs de transmission. Un algorithme qui amplifie la désinformation est aussi coupable que le propagandiste qui la produit.
L’étude devrait servir de base empirique pour une régulation plus agressive des contenus propagandistes. Pas au nom de la censure. Au nom de la prévention. Car les données montrent clairement que chaque récit propagandiste qui atteint sa cible augmente la probabilité de déshumanisation et, par extension, de violence contre des civils.
La vérité comme seul antidote au poison des mots
Quand les chiffres parlent plus fort que les discours
La force de l’étude réside dans son refus de l’anecdote. Elle compte. Elle mesure. Elle quantifie. 1 060 questionnaires. 18 récits testés. 42,94 % de déshumanisation. 47,2 % de fusion identitaire. 68,29 % de légitimation. Chaque chiffre est un clou dans le cercueil de l’argument selon lequel « les deux camps se valent ». La vérité est dans les données. Et les données disent que la propagande du Kremlin fabrique des soldats qui ne voient plus l’ennemi comme humain.
La chercheuse Anna Vyshniakova a fondé LingvaLexa en 2023 avec une conviction : que la rigueur scientifique est le meilleur antidote à la propagande. Que les chiffres résistent mieux que les discours à l’érosion du temps. Et qu’un jour, ces données serviront de preuves. Devant un tribunal. Devant l’histoire.
Je salue le courage d’Anna Vyshniakova et de son équipe. Mener une étude scientifique au milieu d’une guerre, transformer la douleur d’une nation en données exploitables par la justice internationale — c’est un acte de résistance aussi puissant qu’une victoire sur le champ de bataille.
Ce que chacun peut faire
La déshumanisation commence toujours par les mots. Refuser de reprendre les euphémismes du Kremlin. Nommer l’invasion une invasion. Reconnaître les Ukrainiens comme un peuple souverain. Chaque mot juste est un contrepoids à la montagne de mensonges documentée par LingvaLexa.
La vérité n’a pas besoin d’un budget de plusieurs milliards. Elle a besoin de gens qui refusent de la laisser mourir en silence. De citoyens qui exigent de leurs gouvernements qu’ils traitent la propagande de guerre avec le même sérieux que les armes conventionnelles. Car les mots qui tuent méritent la même vigilance que les missiles qui détruisent.
Les victimes invisibles de la machine à déshumaniser
Le visage de ceux que la propagande a effacés
Irina, 8 ans, dort dans un abri à Kharkiv. Elle ne connaît pas les chiffres de l’étude. Elle ne sait pas que 42,94 % des soldats qui bombardent sa ville ne la considèrent pas comme pleinement humaine. Elle sait seulement que le sol tremble la nuit et que sa mère pleure en silence. Quand un soldat appuie sur un bouton pour lancer un missile vers un quartier résidentiel, il ne vise pas Irina. Il vise une abstraction. La propagande a effacé Irina de sa conscience bien avant que le missile ne quitte son lanceur.
Youri, 71 ans, ancien ingénieur de Marioupol, a survécu au siège de sa ville en 2022. Les soldats russes qui occupaient son quartier fouillaient les maisons à la recherche de « radicaux ». Quand Youri leur a montré ses diplômes soviétiques, attestant qu’il avait étudié à Moscou, ils ont paru surpris. Pour ces soldats, l’identité ukrainienne n’était pas une nationalité. C’était une pathologie. La propagande leur avait appris que les vrais Ukrainiens n’existaient pas — qu’ils étaient des Russes égarés ou des fascistes manipulés.
Je pense à tous les Youri, toutes les Irina, tous ces êtres humains réduits à des abstractions dans l’esprit de soldats programmés. Chaque visage effacé par la propagande est un acte d’accusation de plus contre le système qui l’a effacé. Ces données ne doivent pas rester dans les revues académiques. Elles doivent être lues dans les parlements et citées dans les tribunaux.
L’humanité niée, l’humanité qui résiste
L’étude Words That Kill ne documente pas seulement la déshumanisation. Elle documente aussi la résistance à la déshumanisation. Car si 43 % des prisonniers refusent la pleine humanité aux Ukrainiens, 57 % la reconnaissent encore. Cette majorité silencieuse porte en elle la preuve que la propagande, aussi puissante soit-elle, ne parvient pas à écraser totalement la capacité humaine à reconnaître l’autre.
Quelque part dans ces 57 %, il y a des soldats qui ont refusé de tirer sur des civils. Des hommes qui ont laissé passer des ambulances. Des prisonniers qui, une fois les barbelés franchis, ont pleuré en découvrant la vérité. Chacun d’entre eux est la preuve vivante que la machine à déshumaniser n’est pas invincible. Que l’humanité, même assiégée, trouve toujours un chemin.
Le verdict des données et l'obligation de mémoire
Un acte d’accusation scientifique
L’étude Words That Kill accuse. Avec la froideur des chiffres, elle établit que la propagande d’État russe est directement corrélée à la déshumanisation, à la légitimation de l’agression, à la suppression de la reddition, à la fusion identitaire. Ces corrélations sont le produit d’un système conçu et déployé par un État qui savait exactement ce qu’il faisait. Les architectes de cette propagande ont des noms, des visages, des émissions de télévision. Ils ont transformé des pères de famille en machines à déshumaniser. Et pour l’instant, ils dorment tranquilles.
Quarante-trois pour cent. C’est le pourcentage de soldats russes capturés qui ne considèrent pas les Ukrainiens comme pleinement humains. L’histoire ne se répète pas exactement. Mais elle rime. Et le poème qu’elle écrit en ce moment, avec le sang ukrainien et l’encre de la propagande russe, est un poème que nous avons déjà lu. Nous connaissons la fin. La seule question est de savoir si nous aurons le courage de la réécrire avant qu’il ne soit trop tard. Avant que les 42,94 % ne deviennent 50. Puis 60. Puis le silence.
Je choisis de croire que la vérité finira par l’emporter. Pas par optimisme naïf. Mais parce que chaque étude comme celle-ci, chaque chiffre documenté, chaque preuve archivée retire une brique au mur de mensonges. Et qu’un mur, même le plus solide, finit toujours par tomber quand on refuse de cesser de frapper.
La phrase qui doit hanter
La propagande du Kremlin a réussi ce que toute propagande de guerre aspire à accomplir : transformer des hommes ordinaires en instruments d’une violence déshumanisée. L’étude Words That Kill en fournit la preuve irréfutable. Mais cette preuve est aussi un espoir. Car ce qui a été programmé peut être déprogrammé. Ce qui a été détruit peut être reconstruit. Et ce qui a été mesuré peut être combattu.
À condition que le monde refuse de détourner le regard. À condition que 42,94 % reste un signal d’alarme et non un constat d’impuissance accepté. À condition que les mots de vérité finissent par peser plus lourd que les mots qui tuent.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
Ukrainska Pravda — Almost 70% of Russian POWs consider war justified, survey shows — 25 février 2026
United24 Media — Inside the Mindset of Russian POWs: Majority Say War Is Necessary — février 2026
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