Le slogan institutionnalisé
Il faut comprendre ce que «Mort à l’Amérique» représente dans la République islamique d’Iran. Ce n’est pas une métaphore. Ce n’est pas une hyperbole politique comparable à un discours enflammé en période électorale. C’est une institution. Le slogan est enseigné dans les écoles, scandé lors des prières du vendredi, imprimé sur des banderoles lors des cérémonies officielles, répété par des ministres, des généraux, des dignitaires religieux. Il traverse les présidences — qu’elles soient dites «modérées» ou «conservatrices», parce que la distinction n’a aucun sens pratique dans un régime où le Guide Suprême détient le pouvoir réel. Ali Khamenei lui-même, dans des discours officiels enregistrés et accessibles publiquement, a affirmé que «la mort à l’Amérique» n’était pas une formule creuse mais une politique. Ce n’est pas une rumeur. Ce n’est pas une interprétation hostile. Ce sont ses mots, dans ses discours, disponibles en archives.
Pendant ces cinquante ans, l’Occident a tenté à peu près toutes les approches imaginables. Les sanctions. La levée des sanctions. La diplomatie directe. L’isolement. Les accords multilatéraux. Les incitations économiques. Les gestes de bonne volonté. Le résultat : le programme nucléaire iranien est plus avancé qu’il ne l’a jamais été, la rhétorique anti-occidentale n’a pas faibli, les proxies iraniens contrôlent au moins partiellement le Liban, le Yémen, l’Irak et une bonne partie de la Syrie, et les ayatollahs n’ont jamais payé le prix politique de leur expansionnisme. On appelle ça un bilan d’échec. On l’appelle aussi la politique occidentale au Moyen-Orient depuis un demi-siècle.
On me dira que la situation est complexe. Bien sûr qu’elle est complexe. Tout l’est. Mais il y a une différence entre la complexité qui mérite d’être analysée et la complexité qui sert à ne jamais conclure. Cinquante ans de «complexité», c’est un choix. Et ce choix a eu des conséquences bien réelles pour des millions de personnes — dont les Iraniens eux-mêmes, qui ont payé de leur corps le prix de ce régime que certains ici s’entêtent à traiter comme un interlocuteur légitime.
La rhétorique qui dure
Ce qui rend la situation particulièrement révélatrice, c’est la constance. On peut pardonner une déclaration excessive dans un moment de tension. On ne peut pas ignorer cinquante ans de constance idéologique. Les dirigeants iraniens n’ont jamais retiré ce slogan. Jamais nuancé. Jamais contextualisé. Quand des journalistes occidentaux posent la question — ce qui arrive rarement — la réponse est toujours la même : «vous ne comprenez pas le contexte culturel» ou «c’est une expression symbolique». Non. Un appel à la mort d’une nation prononcé officiellement par un chef d’État lors d’une cérémonie publique n’est pas symbolique. C’est une position politique. Et une position politique appelle une réponse politique. Laquelle a été, à quelques exceptions près, le silence diplomatique suivi de nouvelles négociations.
Le Détroit d'Ormuz : la gorge de l'économie mondiale
Un passage, un monde
Pour comprendre les enjeux de la situation actuelle, il faut d’abord comprendre ce qu’est le Détroit d’Ormuz dans l’économie mondiale. C’est un bras de mer de 33 kilomètres dans sa partie la plus étroite, situé entre la péninsule arabique et le sud de l’Iran. Par ce goulot d’étranglement maritime passe environ 20 à 21 % du pétrole mondial — soit approximativement 17 millions de barils par jour. Les données de l’Agence américaine d’information sur l’énergie sont sans équivoque : c’est le point de transit pétrolier le plus stratégique de la planète. Sans équivalent. Pas de route alternative efficace. Si ce détroit se ferme — par un blocus militaire iranien, par une escalade armée, par un conflit impliquant l’Iran et ses alliés — les marchés mondiaux s’effondrent, les prix de l’énergie explosent, et les économies dépendantes du pétrole du Golfe Persique entrent en crise immédiate.
L’Iran le sait. Depuis des décennies, Téhéran brandit cette menace comme levier stratégique. Les Gardiens de la Révolution ont mené des exercices militaires répétés dans le détroit, simulant son blocage. Des officiers iraniens ont publiquement évoqué la possibilité de fermer le passage en cas d’attaque américaine ou israélienne. En 2023 et 2024, des incidents impliquant des navires commerciaux se sont multipliés dans la région, attribués à des forces affiliées à l’Iran. La menace n’est pas abstraite. Elle est doctrine. Et elle concerne absolument tout le monde — la Chine incluse, qui importe une portion considérable de son pétrole via ce détroit. Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête.
Il y a quelque chose d’à la fois sidérant et parfaitement logique dans le fait que la Chine refuse de contribuer à sécuriser un passage dont elle dépend elle-même. Sidérant parce que l’intérêt économique devrait théoriquement commander la coopération. Logique parce que Pékin n’a jamais confondu ses intérêts économiques avec une solidarité quelconque envers l’Occident. C’est une leçon qu’on a mis beaucoup trop longtemps à intégrer.
La vulnérabilité que personne ne veut nommer
L’Occident a construit des décennies de prospérité économique sur une vulnérabilité stratégique dont il n’a jamais vraiment voulu assumer le coût de la sécurisation. Les États du Golfe exportent leur pétrole via le Détroit d’Ormuz. L’Iran contrôle une rive de ce détroit. Et l’Iran est le pire ennemi déclaré de la plupart de ces États. Cette équation n’a pas changé depuis 1979. Ce qui a changé, c’est que les capacités militaires iraniennes se sont renforcées — notamment grâce aux transferts technologiques russes et à l’argent libéré par les différentes rondes de levée partielle des sanctions — pendant que la volonté occidentale de maintenir une présence militaire crédible dans la région a oscillé en fonction des cycles électoraux et de la fatigue post-Irak. Un programme stratégique de long terme contre des décisions politiques de court terme. Devinez lequel gagne.
Pourquoi la Chine ne viendra pas — et n'a jamais eu l'intention de venir
L’alliance de la commodité
La Chine refuse de s’impliquer militairement pour sécuriser le Détroit d’Ormuz. Ce refus n’est pas une surprise. Ce serait une surprise si Pékin avait fait le contraire. Parce que depuis des décennies, la Chine a adopté une stratégie parfaitement cohérente : bénéficier du système de sécurité mondial maintenu essentiellement par les États-Unis et leurs alliés, sans jamais contribuer à son maintien. C’est la définition d’un passager clandestin au niveau géopolitique. La marine américaine sécurise les routes commerciales mondiales. La Chine achemine ses marchandises via ces routes. La Chine ne contribue pas à la sécurisation de ces routes. La Chine proteste quand les États-Unis agissent dans ce qu’elle considère comme sa zone d’influence. La Chine construit des îles artificielles en mer de Chine méridionale pour étendre cette zone d’influence. Le tout en continuant d’exporter massivement vers les marchés occidentaux qui financent indirectement la sécurité que Pékin refuse de partager.
Cette logique s’applique au Détroit d’Ormuz avec une précision particulière. La Chine importe une part significative de son pétrole en provenance du Golfe Persique. Elle a donc un intérêt économique direct dans la libre circulation dans ce détroit. Pourtant, elle refuse d’y contribuer militairement, et entretient parallèlement un partenariat stratégique avec l’Iran — l’État qui menace précisément ce passage. L’explication est simple : Pékin préfère que les États-Unis portent le fardeau de la sécurisation de ses propres approvisionnements énergétiques, tout en conservant son alliance avec Téhéran comme levier de pression contre Washington. C’est une stratégie cynique, exécutée avec une cohérence admirable. Et c’est l’Occident qui, pendant des décennies, a fourni le cadre dans lequel cette stratégie pouvait fonctionner.
Ce qui me frappe dans cette équation, ce n’est pas l’absence de morale dans la stratégie chinoise — les grandes puissances ne font pas de la morale, c’est une constante historique. Ce qui me frappe, c’est notre refus persistant de voir la stratégie pour ce qu’elle est. On a passé des années à parler de «concurrence stratégique» avec Pékin comme si c’était une nouveauté révélée par Xi Jinping. La Chine poursuit exactement les mêmes objectifs depuis Deng Xiaoping. Nous ne voulions simplement pas regarder.
Pas d’honneur, pas d’entraide, pas d’espace
Il y a un mot que les analystes géopolitiques occidentaux utilisent rarement pour décrire le comportement chinois dans les affaires internationales : trahison. On préfère «pragmatisme», «intérêts nationaux», «réalisme». Ces euphémismes ont leur utilité analytique. Mais ils ne décrivent pas ce que ressentent les soldats américains dont les restes ont parfois été traités avec une indifférence ostentatoire lors de cérémonies censées honorer leur sacrifice, ni les alliés qui ont tendu la main et ont reçu, en retour, une indifférence calculée. Pékin n’entretient pas de relations fondées sur la réciprocité, la gratitude ou l’honneur mutuel. Ses relations sont transactionnelles dans un sens unique : que puis-je extraire de cette interaction? Lorsque la transaction devient moins profitable, l’interaction cesse. C’est la réalité que l’Occident doit intégrer, non comme une condamnation morale, mais comme une donnée stratégique fondamentale.
L'affront des soldats ignorés : quand le mépris se passe de discours
Un symbolisme qui dit tout
Les actes symboliques ont une valeur stratégique réelle. Ils communiquent des positions que les discours diplomatiques dissimulent. Quand la Chine choisit de ne pas honorer dignement les soldats américains lors d’échanges officiels — que ce soit dans le contexte des restes de combattants de la Guerre de Corée ou lors d’autres occasions commémoratives — elle envoie un message précis : vous ne méritez pas notre respect, même dans la mort. Ce n’est pas un oubli protocolaire. C’est une décision. Une décision prise par un appareil d’État qui planifie chaque geste public avec une minutie remarquable. On ne loupe pas ce type de cérémonie par accident quand on est la République populaire de Chine. On la loupe parce qu’on a calculé que le message de mépris valait davantage que le coût diplomatique de son envoi.
Ce comportement n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un pattern cohérent : la Chine utilise systématiquement les opportunités symboliques pour affirmer sa supériorité perçue et tester les limites de la réaction occidentale. Chaque fois que l’Occident absorbe l’affront sans répondre de manière proportionnée, Pékin enregistre l’information et calibre son prochain geste en conséquence. Ce n’est pas de la provocation gratuite. C’est de la reconnaissance de l’adversaire — ou plus précisément, de son absence de réponse. Le silence occidental face aux affronts symboliques chinois est interprété à Pékin comme une confirmation de la hiérarchie de pouvoir que la Chine souhaite établir. Et cette hiérarchie n’est pas favorable à l’Occident.
J’entends déjà l’objection : «Mais les États-Unis ont aussi ignoré des soldats, aussi commis des gestes irrespectueux.» Peut-être. Mais la whatabouterie ne change pas l’équation stratégique. Ce qui compte, ce n’est pas de savoir qui est le plus vertueux. Ce qui compte, c’est de savoir qui poursuit une stratégie cohérente de long terme et qui réagit au coup par coup en espérant que la bonne volonté sera réciproque. Spoiler : elle ne l’est pas.
La dignité comme levier
Les démocraties occidentales ont une vulnérabilité particulière face à ce type de tactique : elles valorisent sincèrement la réciprocité, la bonne foi et le respect des formes diplomatiques. Ces valeurs, dans les relations intraoccidentales, produisent des résultats remarquables. Dans les relations avec des régimes qui ne partagent pas ces valeurs, elles deviennent des angles d’attaque. L’Iran exploite l’espace diplomatique qu’on lui offre pour avancer son programme nucléaire. La Chine exploite les marchés ouverts pour renforcer sa capacité militaire. La Corée du Nord exploite chaque round de négociations pour gagner du temps pendant que ses missiles progressent. La Russie exploitait les interdépendances énergétiques européennes comme levier de chantage. Ce n’est pas de la paranoïa. C’est une observation factuelle sur quatre décennies de comportement documenté.
Les ayatollahs ne sont pas des victimes — ils sont des bourreaux
La narration inversée
Il y a une tendance intellectuelle sur les réseaux sociaux et dans certains milieux académiques à présenter le régime des ayatollahs iraniens comme une victime de l’impérialisme occidental. Cette narration repose sur des éléments historiques réels — le coup d’État de 1953 orchestré par la CIA et le MI6 contre Mossadegh, le soutien occidental au régime du Shah, le soutien américain à Saddam Hussein pendant la Guerre Iran-Irak — pour construire une explication totalisante de toutes les actions du régime comme une réaction légitime à une agression historique. C’est une manipulation intellectuelle grossière. Le fait que des puissances occidentales aient commis des erreurs graves en Iran au XXe siècle ne justifie ni n’explique l’assassinat de journalistes, la pendaison d’homosexuels, l’emprisonnement de manifestantes, la répression sanglante des soulèvements populaires ou le financement de groupes terroristes dans toute la région. Ces actes ne sont pas une réaction à l’Occident. Ils sont la nature du régime.
Les ayatollahs gouvernent l’Iran depuis 1979. Quarante-cinq ans. Une génération et demie d’Iraniens ont grandi sous ce régime. Ces mêmes Iraniens se sont soulevés à plusieurs reprises — en 2009, en 2019, en 2022 — pour réclamer des libertés fondamentales. Ils ont été abattus dans les rues, emprisonnés par milliers, torturés dans les prisons de la République islamique. Les Gardiens de la Révolution ont tiré sur leurs propres citoyens. Les victimes de la répression ne sont pas des agents de l’impérialisme américain. Ce sont des Iraniens qui voulaient vivre librement dans leur propre pays. Un régime qui tue son propre peuple pour se maintenir n’est pas une victime. C’est un oppresseur.
La tentation de voir dans les ayatollahs des résistants anticoloniaux est compréhensible dans un monde où le vocabulaire de la décolonisation est devenu un prêt-à-penser universel. Mais ce vocabulaire, appliqué sans discernement, finit par couvrir des régimes qui seraient les premiers à écraser toute véritable émancipation. Les femmes iraniennes qui marchaient dans les rues avec leurs cheveux au vent méritent mieux que d’être récupérées par des théories qui, au fond, défendent le régime qui les emprisonne.
Ce que sont vraiment les ayatollahs
Permettons-nous d’être précis. Les dirigeants de la République islamique d’Iran sont des théocrates autoritaires qui ont construit un système politique conçu pour perpétuer leur pouvoir indéfiniment. Ils ont éliminé toute opposition politique réelle. Ils ont exécuté des opposants, y compris des réformistes islamistes qui ne contestaient pas le cadre théocratique mais simplement sa gestion. Ils ont bâti un appareil de répression — la Basij, les Gardiens de la Révolution, les services de renseignement — qui surveille la population, punit la dissidence et tue si nécessaire. Ils ont exporté cette logique de déstabilisation à travers toute la région, finançant des groupes armés qui pratiquent le terrorisme au sens le plus littéral du terme. Ce ne sont pas des dirigeants que l’on peut comparer à Gandhi, à Mandela ou à Churchill — comme certains le suggèrent avec une légèreté stupéfiante. Ce sont des dirigeants qui partagent davantage les méthodes de ceux que Gandhi et Mandela combattaient.
1979-2024 : un régime construit sur le sang de son propre peuple
La chronique d’une oppression documentée
L’histoire de la République islamique d’Iran depuis 1979 est une succession documentée de répressions. Les premières années du régime ont vu l’exécution de milliers d’opposants politiques — monarchistes, communistes, libéraux, moudjahedin. Dans les années 1980, notamment en 1988, plusieurs milliers de prisonniers politiques ont été exécutés en secret, dans ce que les historiens qualifient de massacre. En 2009, le Mouvement vert, né d’une élection présidentielle contestée, a été écrasé. Des dizaines de manifestants ont été tués, des milliers arrêtés. En 2019, lors des manifestations contre la hausse du prix de l’essence, les forces de sécurité ont ouvert le feu sur la foule. Les estimations, incluant celles de Human Rights Watch et d’Amnesty International, parlent de plusieurs centaines de morts en quelques jours, dans ce qui constitue l’une des répressions les plus sanglantes de l’histoire contemporaine du pays. En 2022, la mort de Mahsa Amini sous la garde de la police des mœurs a déclenché le soulèvement le plus important depuis des décennies. Là encore, la réponse du régime a été la répression armée, les arrestations massives, les exécutions.
Ces faits sont documentés par des organisations indépendantes, des journalistes en exil, des militants iraniens des droits humains qui risquent leur vie pour transmettre ces informations. Ils ne sont pas contestés par ceux qui étudient sérieusement l’Iran. Ils sont simplement ignorés par ceux qui trouvent plus confortable de maintenir une grille de lecture où le régime iranien est fondamentalement une victime. Mais un régime qui tue par centaines ses propres citoyens pour ne pas avoir à changer de politique n’est pas une victime. C’est un régime qui a fait de la survie politique de ses dirigeants une valeur supérieure à la vie de sa propre population.
Ce qui me révolte, ce n’est pas seulement la violence du régime. C’est la façon dont cette violence est constamment réencadrée, minimisée ou expliquée de l’extérieur d’une manière que ses victimes elles-mêmes n’ont jamais choisie. Les Iraniens qui ont marché, qui ont été battus, qui sont morts, n’ont jamais demandé à être défendus par une rhétorique anticoloniale qui, paradoxalement, conforte le régime qui les opprime. Ils ont demandé la liberté. C’est beaucoup plus simple. Et beaucoup plus dérangeant.
L’exportation de la violence
Au-delà de ses frontières, le régime iranien a construit ce que les stratèges américains appellent un «axe de résistance» — un réseau de groupes armés et d’États alliés reliés à Téhéran par des liens idéologiques, financiers et opérationnels. Le Hezbollah au Liban, considéré par de nombreux gouvernements comme une organisation terroriste. Les Houthis au Yémen, qui ont mené des attaques de missiles et de drones contre des navires commerciaux dans la mer Rouge et contre le territoire saoudien. Des milices irakiennes qui ont attaqué des bases américaines. Des groupes palestiniens armés. Ce réseau n’est pas né spontanément de la résistance populaire aux ingérences extérieures. Il a été financé, armé, entraîné et dirigé par les Gardiens de la Révolution iraniens, en particulier par la Force Qods. Ce n’est pas une théorie du complot. C’est la conclusion documentée de services de renseignement de dizaines de pays, incluant des pays qui n’ont aucun intérêt particulier à dénigrer l’Iran.
L'axe qui ne dit pas son nom : Téhéran, Moscou, Pyongyang, Pékin
Quatre pays, une logique
Il existe aujourd’hui une convergence d’intérêts entre quatre États qui ne partagent pas exactement la même idéologie mais qui partagent quelque chose de plus fondamental : la conviction que l’ordre mondial libéral dirigé par les États-Unis est un obstacle à leurs ambitions respectives, et la volonté de le fracturer. L’Iran veut l’hégémonie régionale au Moyen-Orient et la reconnaissance de son statut de puissance nucléaire. La Russie veut reconstituer une sphère d’influence sur l’espace post-soviétique et restaurer ce qu’elle considère comme son rang de grande puissance. La Corée du Nord veut la garantie de survie du régime Kim et la reconnaissance internationale de son arsenal nucléaire. La Chine veut remplacer les États-Unis comme puissance hégémonique mondiale, d’abord en Asie, puis globalement. Ces objectifs sont différents. Mais ils se renforcent mutuellement dans la mesure où chacun contribue à affaiblir la capacité américaine et occidentale de s’y opposer.
Les manifestations concrètes de cette convergence sont multiples et documentées. La Corée du Nord a fourni des obus d’artillerie à la Russie pour son invasion de l’Ukraine. L’Iran a fourni des drones — les fameux Shahed — qui ont été utilisés pour attaquer des infrastructures civiles ukrainiennes. La Chine a fourni à la Russie des composants électroniques dont elle avait besoin pour maintenir sa production militaire sous sanctions. Ces transferts ne constituent pas formellement un traité d’alliance. Ils constituent quelque chose de plus dangereux : une coopération pragmatique sans obligation de réciprocité mutuelle, adaptable, difficile à sanctionner et cohérente dans sa finalité. L’Occident se bat sur plusieurs fronts, contre des adversaires qui se soutiennent mutuellement sans en porter le coût diplomatique d’une alliance formelle.
On objectera que ces pays ont des intérêts divergents et que leur coopération est fragile. C’est probablement vrai à long terme. Mais «à long terme», Keynes nous l’a rappelé, nous sommes tous morts. Dans le court et moyen terme, cette convergence produit des effets réels et mesurables. Les Ukrainiens qui se font tuer par des drones iraniens lancés depuis la Russie ne sont pas particulièrement réconfortés par le fait que Moscou et Téhéran ont des désaccords sur d’autres sujets.
Une compagnie révélatrice
Il y a quelque chose d’éclairant dans le fait qu’on juge une entité — personne, entreprise, régime — à la compagnie qu’elle choisit. L’Iran a choisi comme partenaires privilégiés la Russie de Poutine, la Corée du Nord des Kim et la Chine du Parti communiste. C’est une sélection. Elle dit quelque chose sur les valeurs communes et les objectifs partagés. On ne choisit pas la Corée du Nord comme partenaire stratégique par inadvertance. On ne choisit pas de fournir des drones à une puissance qui bombarde des civils par accident. Ces choix sont délibérés, assumés et cohérents avec une vision du monde dans laquelle les valeurs libérales occidentales — droits de l’homme, liberté de la presse, pluralisme politique — sont soit des obstacles à contourner soit des hypocrisies à dénoncer. Aucun de ces quatre États ne réunit des conditions minimalement acceptables pour ses propres citoyens. Aucun. Pas un seul des quatre.
Quelle autre civilisation aurait accepté ça?
La question historique
Posons la question sérieusement, sans rhétorique. À travers l’histoire, quand une puissance ou une civilisation s’est retrouvée face à un État proclamant officiellement sa destruction, quelle a été la réponse? La Rome antique n’a pas toléré pendant un demi-siècle un État voisin finançant activement ses ennemis intérieurs tout en proclamant sa mort. L’Empire britannique n’a pas passé cinquante ans à négocier avec des entités qui déclaraient vouloir son élimination. L’Union soviétique — pour prendre un exemple plus récent — n’a pas accepté pendant cinq décennies que des États frontières financent des mouvements armés contre ses intérêts, tout en proclamant haut et fort son élimination. Ces exemples ne constituent pas des modèles de vertu. Ils constituent des exemples de comportements géopolitiques normaux dans un monde où les États prennent leur survie au sérieux.
Ce qui est extraordinaire — au sens propre : hors de l’ordinaire — ce n’est pas que l’Iran répète son slogan de destruction depuis un demi-siècle. C’est que la réponse de l’Occident ait consisté, pendant ces mêmes cinquante ans, à alterner entre tentatives de diplomatie, concessions économiques, gel puis dégel de fonds, et expressions de préoccupation modérée. Aucune grande civilisation de l’histoire n’a toléré sur une telle durée un antagonisme aussi explicite de la part d’un État qu’elle n’était pas en mesure — ou ne voulait pas — détruire ou contraindre à se taire. L’Occident a inventé quelque chose de nouveau : la coexistence institutionnalisée avec un ennemi qui vous dit chaque semaine qu’il veut vous tuer.
Je ne plaide pas pour la guerre. Je plaide pour la cohérence. Il est possible d’avoir une politique ferme, de poser des lignes rouges réelles et d’en assumer les conséquences diplomatiques, sans déclencher de conflit armé. Ce que je conteste, c’est l’idée que la seule alternative à la guerre soit l’acceptation résignée de tout ce que le régime iranien veut faire. Il y a un espace considérable entre ces deux extrêmes, et cet espace a été occupé pendant cinquante ans par de la faiblesse habillée en prudence.
Le prix de la complaisance
Cette complaisance a un coût concret et documenté. Le programme nucléaire iranien est aujourd’hui le plus avancé qu’il n’ait jamais été, avec des niveaux d’enrichissement d’uranium proches du seuil militaire. Les capacités balistiques de l’Iran lui permettent d’atteindre pratiquement tous les États du Golfe et une partie de l’Europe. L’influence iranienne au Moyen-Orient s’est étendue de manière spectaculaire — le Liban, le Yémen, une partie de l’Irak et de la Syrie subissent des pressions iraniennes directes. Des civils ont été tués par des armes iraniennes dans plusieurs pays. Et l’Occident, à intervalles réguliers, produit des documents diplomatiques exprimant sa «profonde préoccupation». C’est le bilan de cinquante ans de gestion de la menace iranienne. Il n’est pas glorieux.
La tolérance confondue avec la vertu
Quand la patience devient de la passivité
Il y a une confusion fondamentale qui s’est installée dans la culture politique occidentale au fil des décennies, et qui se manifeste particulièrement dans le traitement du dossier iranien : la confusion entre tolérance et vertu. La tolérance est une valeur réelle et importante dans les relations entre individus, entre communautés, entre cultures. Elle signifie l’acceptation de la différence, le refus de condamner ce qui ne nous regarde pas, l’ouverture à l’altérité. C’est un bien précieux des sociétés libérales. Mais la tolérance a des limites. Elle n’est pas un principe absolu applicable à toutes les situations, y compris aux régimes qui proclament vouloir votre destruction tout en armant vos ennemis. Tolérer ça n’est pas une vertu. C’est une erreur stratégique habillée en principe moral.
Cette confusion a été activement cultivée par des acteurs qui avaient intérêt à ce que l’Occident ne réagisse pas trop vigoureusement. Les régimes eux-mêmes, bien sûr, qui ont appris à utiliser le langage de la tolérance et du respect culturel pour désamorcer les critiques. Mais aussi une partie de l’establishment académique et médiatique occidental qui a trouvé dans la critique de la puissance américaine un cadre interprétatif universel où tout ce qui s’oppose aux États-Unis mérite, sinon l’approbation, du moins la compréhension. Ce cadre a produit des analyses sophistiquées et, souvent, politiquement aveugles. Comprendre les motivations d’un régime n’est pas la même chose que valider ses actions. Cette distinction élémentaire a parfois été perdue.
Je connais la réponse habituelle : «Mais les États-Unis ne sont pas sans reproches eux non plus.» Vrai. Et alors? La critique légitime des erreurs américaines — Irak, Abu Ghraib, les coups d’État parrainés, la diplomatie du dollar — ne change rien à la réalité du régime iranien, ne justifie pas ses crimes contre sa propre population et ne devrait pas empêcher de nommer clairement ses agissements. Le relativisme moral, poussé à ses conclusions logiques, finit toujours par protéger les plus forts contre les plus faibles. Et dans le cas iranien, les plus faibles, ce sont les Iraniens qui meurent dans les rues de Téhéran.
Le coût de la passivité
La passivité n’est pas neutre. Elle n’est pas le statu quo. Elle est une décision qui favorise le plus actif des deux camps. Quand l’Occident choisit de ne pas réagir fermement à l’expansion iranienne dans la région, la conséquence n’est pas que le statu quo se maintient — c’est que l’Iran avance. Quand l’Occident choisit de lever des fonds gelés sans garanties contraignantes sur le comportement iranien, la conséquence n’est pas neutre — ces fonds se retrouvent, directement ou indirectement, dans l’économie de guerre iranienne. Quand l’Occident choisit de continuer à faire du commerce avec la Chine sans tenir compte du soutien chinois à la Russie et à l’Iran, la conséquence n’est pas neutre — c’est que cet argent finance la capacité de nuisance des adversaires de l’Occident. La passivité a des conséquences. Elles ne sont pas théoriques.
La fabrique de la victimisation : comment des geôliers deviennent des martyrs
La rhétorique de la résistance
Sur les réseaux sociaux — sur X, Instagram, TikTok, dans les commentaires de YouTube — il existe un corpus de contenu qui présente le régime iranien comme une victime de l’impérialisme occidental. Ce contenu est parfois produit par des agents d’influence directement liés au régime, parfois par des idéologues sincèrement convaincus, parfois par des personnes qui répètent des schémas narratifs sans en vérifier la source. Le résultat est une confusion systématique entre la critique légitime de la politique étrangère américaine et la défense implicite du régime qui en est la cible. Critiquer la CIA pour le coup d’État de 1953 est légitime. Utiliser ce coup d’État pour justifier la pendaison d’homosexuels en 2024 est une manipulation. Ce n’est pas la même chose, et confondre les deux sert exclusivement les intérêts du régime.
La victimisation est un outil rhétorique redoutable parce qu’elle court-circuite l’analyse rationnelle. Elle place celui qui critique dans la position de l’oppresseur et celui qui est critiqué dans la position de l’innocent persécuté. Cette inversion, appliquée systématiquement, permet à des régimes qui tuent leurs opposants d’apparaître comme des résistants courageux. Elle permet aux ayatollahs d’emprisonner des femmes pour avoir montré leurs cheveux tout en se présentant comme des champions de la dignité face au néocolonialisme culturel occidental. Cette rhétorique est sophistiquée. Elle est aussi profondément malhonnête. Et elle fait des dégâts réels, notamment auprès de publics jeunes qui n’ont pas les outils historiques pour en démêler les fils.
Il y a quelque chose de particulièrement troublant dans le fait que cette rhétorique de victimisation se déploie souvent au nom de personnes — les femmes iraniennes, les minorités ethniques, les opposants politiques — qui n’ont jamais demandé à être défendues de cette manière. Les militantes iraniennes des droits humains sont très claires sur ce qu’elles pensent du régime. Elles ne demandent pas qu’on comprenne les ayatollahs. Elles demandent qu’on les aide à s’en libérer. Ces deux positions sont incompatibles.
Internet et le réenchantement de la tyrannie
L’ère numérique a démultiplié la capacité des régimes autoritaires à diffuser leurs récits dans les démocraties occidentales. Les Gardiens de la Révolution iraniens disposent de capacités d’influence en ligne documentées. Les équipes de communication du régime produisent du contenu en anglais, en français, en espagnol, destiné à des audiences occidentales, qui présente systématiquement le régime sous un jour favorable et les critiques comme des agents de la CIA ou des sionistes. Ce contenu circule, est partagé, commenté, repris. Il ne convainc pas nécessairement. Mais il brouille. Il crée du doute. Il génère une ambiguïté là où la réalité est moins ambiguë. Et dans un espace médiatique saturé, le brouillage seul suffit souvent à neutraliser des informations dérangeantes. L’objectif n’est pas de convaincre. C’est d’épuiser.
Ni Gandhi. Ni Mandela. Ni Churchill.
L’insulte à la comparaison
Il faut parler des comparaisons absurdes. Il y a des personnes, sur internet et ailleurs, qui présentent des dirigeants iraniens — ou le régime dans son ensemble — comme une forme de résistance moralement comparable à celle de Gandhi, de Mandela ou d’autres figures historiques de la libération et de la résistance. Cette comparaison est une insulte à ces figures. Gandhi a mené une résistance non violente contre un occupant colonial, au péril de sa vie, avec comme seules armes le jeûne et la désobéissance civile. Nelson Mandela a passé vingt-sept ans en prison pour avoir combattu un régime d’apartheid, puis a refusé la rancœur et construit une réconciliation nationale. Churchill a résisté à la tyrannie nazie au moment où toute l’Europe s’y soumettait. Ces personnes ont payé personnellement le prix de leurs convictions. Elles ont combattu pour la liberté de leurs peuples.
Les ayatollahs iraniens ont construit un appareil de répression, utilisé la violence contre leur propre peuple, financé des groupes armés qui tuent des civils, développé un programme nucléaire en secret, et maintenu leur pouvoir par la combinaison de l’intimidation, de la corruption et de l’exécution des opposants. Ce ne sont pas des combattants de la liberté. Ce sont des dirigeants autoritaires qui utilisent l’antiaméricanisme comme ciment idéologique pour masquer l’absence de légitimité populaire de leur régime. Les confondre avec des résistants non violents ou des défenseurs des droits humains est non seulement historiquement faux, c’est moralement obscène.
Je veux être précis : il existe des Iraniens qui sont de véritables résistants, de vrais combattants de la liberté, des héros au sens plein du terme. Ce sont les femmes qui enlèvent leur voile dans les rues de Téhéran en sachant ce que ça risque de leur coûter. Ce sont les manifestants de 2022 qui sont sortis malgré les balles. Ce sont les journalistes qui transmettent des informations depuis la clandestinité. Ce sont eux, les héritiers de Gandhi et de Mandela. Pas leurs oppresseurs.
Ce que les figures historiques auraient pensé
On peut se demander, non par exercice rhétorique mais sérieusement, ce que Gandhi, ce que Mandela, ce que Churchill auraient pensé du régime iranien. Gandhi, dont la doctrine centrale était la non-violence absolue, aurait-il soutenu un régime qui exécute ses opposants? Mandela, qui a consacré sa vie à abolir un système d’apartheid basé sur la discrimination, aurait-il soutenu un régime qui discrimine systématiquement les femmes, les minorités religieuses, les homosexuels? Churchill, qui avait déclaré que la liberté de la presse était la première victime des tyrannies, aurait-il soutenu un régime qui emprisonne les journalistes et bloque internet? La réponse est évidente. Ces figures ne seraient pas des soutiens du régime iranien. Ils en seraient parmi les critiques les plus véhéments. Les utiliser pour défendre ce régime est une falsification historique.
Ce que le silence de Pékin révèle sur ses vraies intentions
Le silence qui parle
La Chine n’a pas soutenu activement les efforts occidentaux pour limiter le programme nucléaire iranien. La Chine n’a pas soutenu les sanctions les plus efficaces contre l’Iran. La Chine n’a pas condamné les attaques de proxies iraniens contre des navires commerciaux dans la mer Rouge, attaques qui ont considérablement perturbé le commerce mondial, y compris le commerce avec la Chine elle-même. La Chine n’a pas condamné la fourniture de drones iraniens à la Russie. La Chine n’a pas soutenu les demandes de transparence sur le programme nucléaire iranien formulées par l’AIEA. Dans chacune de ces situations, Pékin a choisi soit l’abstention soit une formulation diplomatique ambiguë qui revenait, concrètement, à protéger les positions iraniennes. Ce comportement n’est pas aléatoire. Il est cohérent. Et sa cohérence révèle une intention.
Cette intention n’est pas que la Chine aime l’Iran. Pékin n’entretient pas de sentiments particuliers pour Téhéran. L’intention, c’est que la Chine trouve stratégiquement utile qu’un État agressif et déstabilisant maintienne les États-Unis et leurs alliés sous pression constante au Moyen-Orient. Chaque ressource — militaire, diplomatique, financière — que les États-Unis consacrent à la gestion de la menace iranienne est une ressource qui n’est pas disponible pour contenir l’expansion chinoise en Asie Pacifique. L’Iran est, de ce point de vue, un avantage gratuit pour la Chine : un État qui porte le coût de l’hostilité envers l’Occident pendant que Pékin avance ses pions plus discrètement. C’est une stratégie brillante. Et nous la financons en continuant à acheter des produits chinois fabriqués avec des composants qui soutiennent indirectement l’économie de guerre de nos adversaires.
On me dira : «Mais la Chine achète aussi du pétrole iranien, ce qui soutient le régime.» Absolument. Et c’est là toute la cohérence de la stratégie chinoise : Pékin paie l’Iran en pétrole pas cher, l’Iran utilise une partie de cet argent pour financer ses proxies, ses proxies maintiennent les États-Unis sous pression, ce qui libère de l’espace stratégique pour la Chine. Le tout sans engagement formel. Sans traité. Sans responsabilité documentée. C’est de la géopolitique à quatre dimensions dans un monde où l’Occident joue encore à deux.
Ce que la Chine pense vraiment de l’Occident
Il faut cesser de se raconter des histoires. La Chine n’est pas un partenaire stratégique qui a des désaccords ponctuels avec l’Occident. La Chine est une puissance concurrente qui considère l’ordre mondial libéral comme un obstacle à ses ambitions hégémoniques et qui travaille, méthodiquement, à le fracasser. Cette position n’est pas cachée. Des documents officiels du Parti communiste chinois, des discours de Xi Jinping, des analyses de think tanks proches du gouvernement chinois la formulent clairement : la Chine veut un ordre mondial multipolaire dans lequel elle jouerait le rôle dominant que les États-Unis jouent actuellement. Pour y arriver, il faut affaiblir les institutions créées par les États-Unis, éroder la confiance dans le modèle démocratique, soutenir — directement ou indirectement — tout ce qui fragilise l’Occident. L’Iran, dans cette équation, n’est pas un problème pour la Chine. C’est un outil.
L'accord du siècle : quand la Chine choisit officiellement son camp
Mars 2021 : le signal clair
En mars 2021, la Chine et l’Iran ont signé un accord de coopération sur 25 ans, souvent décrit comme l’accord «stratégique global». Ses termes exacts restent partiellement confidentiels, mais les éléments disponibles font état d’investissements chinois dans les secteurs de l’énergie, des transports et des infrastructures iraniens, en échange d’approvisionnements pétroliers iraniens à des tarifs préférentiels. L’accord a été signé en grande pompe à Téhéran par les ministres des Affaires étrangères des deux pays. Il n’était pas présenté comme un partenariat économique ordinaire. Il était présenté comme un acte stratégique de rapprochement entre deux puissances qui partagent une vision commune du monde. C’est exactement ce que c’était.
Cet accord, dont la valeur potentielle est estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars sur sa durée, envoie un message très simple à l’Occident : la Chine a choisi son camp, et ce camp n’est pas celui qui défend l’ordre libéral. Il dit à l’Iran que malgré les sanctions occidentales, malgré l’isolement diplomatique, malgré les menaces de représailles, il a un partenaire majeur qui continuera à faire du commerce avec lui, à lui fournir des devises et des technologies, à le protéger partiellement au Conseil de sécurité. Il dit au reste du monde que les sanctions occidentales ont des limites : tant que la Chine ne les respecte pas, leur efficacité est structurellement compromise. Et il dit à l’Occident que le temps où il pouvait coordonner une pression économique mondiale sur ses adversaires est révolu — parce que la Chine a décidé de ne pas participer.
En lisant les détails de cet accord quand il a été signé, j’ai eu une pensée simple : voilà quelque chose qui mérite une réaction ferme et coordonnée de l’Occident. Voilà quelque chose qui devrait changer la façon dont on parle à Pékin, dont on conçoit nos dépendances économiques, dont on pense notre stratégie industrielle. Trois ans plus tard, le commerce sino-occidental continue de battre des records. J’avais espéré me tromper sur la réponse occidentale. Je ne m’étais pas trompé.
Les conséquences concrètes
Depuis cet accord, l’Iran a continué d’avancer son programme nucléaire à un rythme accéléré. Les niveaux d’enrichissement de l’uranium ont atteint des seuils proches du grade militaire. L’AIEA a signalé de multiples obstacles à ses activités d’inspection. Dans le même temps, les exportations pétrolières iraniennes vers la Chine — en violation partielle des sanctions occidentales — ont continué à représenter une source de revenus substantielle pour le régime. Cet argent ne va pas aux écoles ou aux hôpitaux iraniens. Il alimente en bonne partie un appareil d’État qui finance les Gardiens de la Révolution, les proxies régionaux et le programme de missiles balistiques. La politique de la Chine envers l’Iran a donc des effets concrets et mesurables sur la sécurité régionale et mondiale. Elle n’est pas neutre. Elle est délibérément favorable au régime iranien. Et elle se déroule sous nos yeux.
Les États-Unis doivent reprendre leur place — et le monde en a besoin
Le coût du retrait
Depuis le début des années 2000, les États-Unis ont traversé plusieurs phases de désengagement relatif du Moyen-Orient — motivées par la fatigue post-Irak, le développement de l’industrie pétrolière domestique qui réduisait la dépendance américaine au pétrole du Golfe, et une tendance politique bipartisane à se concentrer sur les défis asiatiques. Ce désengagement n’a pas produit la stabilité espérée. Il a produit un vide dans lequel l’Iran, la Russie et d’autres acteurs se sont engouffrés. La Syrie a basculé dans la guerre civile avec une intervention russe et iranienne décisive. Le Yémen s’est effondré avec le soutien actif de l’Iran aux Houthis. La présence iranienne en Irak s’est renforcée au point de rendre problématique la souveraineté réelle du gouvernement de Bagdad. Ces évolutions ne sont pas des coïncidences. Elles sont les conséquences prévisibles d’un retrait américain qui n’a pas été accompagné d’une architecture alternative de sécurité régionale.
Reprendre leur place ne signifie pas que les États-Unis doivent envahir de nouveaux pays. Cela signifie maintenir une présence militaire et diplomatique crédible qui signifie à leurs adversaires que le coût de l’agression est réel. Cela signifie être cohérent entre les déclarations et les actes. Cela signifie que les lignes rouges annoncées sont suivies de conséquences réelles quand elles sont franchies. La crédibilité d’une puissance ne tient pas à sa capacité à lancer des guerres. Elle tient à sa capacité à faire en sorte que ses adversaires calculent que l’agression coûtera plus qu’elle ne rapportera. Cette crédibilité a été endommagée par des années d’incohérence. Elle peut être reconstruite. Mais cela demande de la volonté politique, de la constance et l’acceptation que la sécurité a un coût — coût qu’on ne peut pas perpétuellement différer.
Je suis conscient que ce que je dis ici sera décrit par certains comme du bellicisme, de l’impérialisme, de la nostalgie de la superpuissance. Ces accusations viennent généralement de personnes qui bénéficient de la sécurité que cette puissance maintient tout en refusant d’en assumer le principe. L’hypocrisie est confortable. Elle a ses limites quand la réalité se rappelle à vous avec assez de force.
Ce que la puissance américaine préserve
Il existe une pensée magique dans certains milieux qui consiste à imaginer qu’un retrait des États-Unis de leur rôle de puissance mondiale dominante produirait un monde plus équitable, plus multipolaire, plus respectueux de la diversité des nations. Cette pensée ne résiste pas à l’analyse historique. Les périodes de retrait américain n’ont pas produit la coopération multilatérale harmonieuse que ses partisans imaginent. Elles ont produit des guerres régionales, des expansionnismes non contraints et des crises humanitaires. L’ordre mondial libéral que les États-Unis maintiennent — imparfaitement, avec ses propres injustices et ses propres contradictions — protège des routes commerciales, des institutions multilatérales, des normes de droit international et une architecture de sécurité qui bénéficie à un très grand nombre de pays, y compris à ceux qui le critiquent le plus vigoureusement. Le remplacer par quoi? Par un ordre dominé par la Chine? Par la Russie? Par l’Iran? Que ceux qui souhaitent la fin de la suprématie occidentale précisent clairement ce qui viendrait à la place. La question mérite une réponse honnête.
L'Occident comme civilisation dominante : une responsabilité, pas une arrogance
La culpabilité mal placée
L’Occident — les démocraties libérales d’Europe et d’Amérique du Nord, les alliés dans la région Asie-Pacifique — a développé depuis plusieurs décennies une forme de culpabilité culturelle et politique qui, dans ses excès, devient paralysante. Cette culpabilité est partiellement légitime : les puissances coloniales européennes ont commis des crimes documentés et historiquement établis. Les États-Unis ont soutenu des régimes répressifs pendant la Guerre froide par anticommunisme opportuniste. Ces pages d’histoire doivent être lues avec honnêteté. Mais la culpabilité historique légitime est devenue, pour certains, un principe d’inaction perpétuelle qui aboutit à une posture où toute affirmation d’intérêts occidentaux est perçue comme néocoloniale et toute critique de régimes non occidentaux autoritaires comme de l’arrogance culturelle. Cette posture est confortable pour les intellectuels des universités de Paris ou de Toronto. Elle est mortelle pour les femmes iraniennes qui marchent dans les rues de Téhéran.
La civilisation occidentale — avec tous ses défauts, ses contradictions, ses échecs — a produit des principes dont la valeur n’est pas culturellement relative. La séparation des pouvoirs. La liberté de la presse. L’indépendance de la justice. Le droit de voter. La liberté de conscience. Ces principes ne sont pas des préférences culturelles au même titre que les cuisines ou les arts. Ils sont des conquêtes humaines, arrachées à des siècles d’absolutisme, de théocratie et de tyrannie, par des sociétés qui ont payé ce progrès dans le sang. Les défendre n’est pas de l’arrogance. C’est de la fidélité à une expérience humaine précieuse et fragile, dont nous sommes à la fois les héritiers et les gardiens. Et cette fidélité implique de ne pas accepter avec bienveillance que des régimes qui martyrisent leurs populations se présentent comme des alternatives légitimes au modèle libéral.
Affirmer que l’Occident représente quelque chose qui vaut la peine d’être défendu n’est pas renier les injustices qu’il a commises. C’est refuser que ces injustices servent de prétexte pour ne rien défendre du tout. Le relativisme moral absolu est le luxe de ceux qui vivent assez loin des conséquences pour ne pas avoir à choisir. La plupart des gens dans le monde n’ont pas ce luxe. Et si on leur pose la question directement — à Téhéran, à Moscou, à Pyongyang — ils vous diront exactement ce qu’ils pensent du modèle vers lequel ils veulent aller. Ce n’est pas vers le leur.
Assumer la place qui est la nôtre
Assumer que l’Occident est la civilisation dominante n’est pas un acte de suprémacisme. C’est un constat. L’Occident domine actuellement l’économie mondiale, la technologie, les institutions internationales, les normes de droit, la culture populaire planétaire. Ce n’est pas éternel — aucune hégémonie ne l’est. Mais c’est la réalité présente. Et cette réalité s’accompagne de responsabilités. L’une d’elles est de maintenir les conditions dans lesquelles cette domination bénéficie à ceux qui vivent sous sa protection — ce qui implique de tenir les adversaires à distance, de ne pas permettre aux États qui proclament votre destruction d’acquérir les capacités de l’exécuter, et de comprendre que les partenaires qui ne partagent pas vos valeurs ne deviendront pas vos amis parce que vous leur aurez accordé des concessions économiques. C’est une leçon que l’histoire a enseignée maintes fois. Elle continue de résister à l’apprentissage.
Conclusion : Ce qu'on a trop longtemps refusé de dire à voix haute
Le moment de la clarté
Il y a des moments dans l’histoire où la clarté devient nécessaire, non parce qu’elle résout tout, mais parce que l’ambiguïté entretenue a coûté trop longtemps trop cher. Ce moment est arrivé concernant l’Iran, la Chine, et la posture occidentale face à ses adversaires déclarés. La clarté à laquelle je pense n’est pas la clarté de la haine ou de l’hostilité irrationnelle. C’est la clarté de l’analyse honnête. L’Iran, depuis 1979, n’a jamais renoncé à ses ambitions hégémoniques régionales ni à son hostilité fondamentale envers l’Occident. Ce n’est pas une interprétation. C’est ce que ses dirigeants disent eux-mêmes. La Chine n’a aucune intention de contribuer à la sécurisation d’un ordre mondial qui bénéficie à l’Occident plus qu’à elle. Ce n’est pas de la paranoïa. C’est une lecture des actes, pas des mots. Et l’Occident, s’il veut continuer à exister comme entité politique et comme civilisation cohérente, devra un jour cesser de traiter ces faits comme des opinions discutables et commencer à en tirer les conséquences stratégiques.
Les conséquences pratiques ne sont pas mystérieuses. Elles incluent une présence militaire américaine crédible et soutenue dans les zones stratégiques, notamment autour du Détroit d’Ormuz. Elles incluent des sanctions réellement appliquées, y compris contre les États qui violent ces sanctions — ce qui vise directement la Chine. Elles incluent une révision des dépendances économiques qui ont transformé des adversaires déclarés en partenaires indispensables. Elles incluent une politique cohérente qui lie les concessions diplomatiques à des comportements vérifiables, pas à des promesses. Et elles incluent, peut-être plus fondamentalement, le refus d’être intimidé par la rhétorique de la victimisation chaque fois qu’un régime autoritaire est mis face à ses responsabilités. Ce ne sont pas des politiques impérialistes. Ce sont des politiques de survie. Et l’Occident est en droit de les mener sans s’excuser.
Je termine là où j’ai commencé : avec la question simple. Quelle autre civilisation aurait toléré ça? Aucune. Et si l’Occident continue de le tolérer, ce ne sera pas parce qu’il est plus vertueux que les autres. Ce sera parce qu’il aura confondu la vertu avec la capitulation. Cette confusion peut encore être corrigée. Le reste dépend de la volonté collective de regarder la réalité en face, sans les lunettes du relativisme moral ou du confort de l’ambiguïté perpétuelle. C’est possible. Ce n’est pas facile. Mais l’absence de difficulté n’a jamais été un critère de l’importance d’un choix.
Ce qui reste quand on a tout dit
Une génération d’Iraniens a grandi en entendant son régime crier «Mort à l’Amérique». Cette même génération est descendue dans les rues en 2022 pour réclamer sa liberté, et a reçu des balles en réponse. Les femmes de ce pays, en enlevant leur voile dans les rues, ont montré plus de courage que la plupart des gouvernements occidentaux n’en ont démontré face à leurs oppresseurs dans des décennies de «diplomatie pragmatique». La Chine regarde. Elle note. Elle calcule. Et elle continue d’avancer. Le Détroit d’Ormuz reste ouvert — pour combien de temps, et à quel prix? La réponse dépend de si l’Occident décide enfin de prendre au sérieux ceux qui disent vouloir sa fin.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Ce billet exprime une opinion engagée et assumée sur des sujets de géopolitique, de politique étrangère et de sécurité internationale. Il ne prétend pas à la neutralité — la neutralité face à des faits clairement documentés n’est pas une vertu analytique, c’est une posture. Mes analyses sont fondées sur des sources vérifiables, mais les conclusions et les jugements de valeur qui en découlent sont les miens et n’engagent que moi.
Ce texte ne constitue pas une incitation à la haine envers une population — ni le peuple iranien, ni le peuple chinois, dont la grande majorité n’est pas responsable des politiques de leurs régimes respectifs. Il distingue explicitement les régimes de leurs populations. La critique adressée dans ce billet vise les systèmes de pouvoir, les dirigeants qui les incarnent, et les politiques qu’ils mènent — pas les individus qui les subissent.
Méthodologie et sources
Les affirmations factuelles contenues dans ce texte s’appuient sur des sources primaires et secondaires vérifiables : déclarations officielles de dirigeants iraniens disponibles en archives publiques, données de l’Agence américaine d’information sur l’énergie sur le Détroit d’Ormuz, rapports de Human Rights Watch et d’Amnesty International sur la répression en Iran, couverture de presse internationale sur l’accord sino-iranien de 2021 et sur les exportations pétrolières iraniennes vers la Chine. Les éléments liés aux capacités nucléaires iraniennes se fondent sur les rapports publics de l’Agence internationale de l’énergie atomique.
Les analyses, jugements et positions exprimées dans les passages éditoriaux — signalés par les passages en italique — constituent des opinions du chroniqueur et non des faits établis. Toute évolution ultérieure de la situation géopolitique pourrait modifier les perspectives présentées.
Nature de l’analyse
Ce billet est un texte d’opinion engagé, qui assume une position claire sur des questions débattues. Il n’est pas exhaustif — un sujet d’une telle complexité mériterait plusieurs volumes. Son objectif est de contribuer à un débat public sur des questions stratégiques qui méritent d’être posées avec clarté plutôt que de continuer à être noyées dans des nuances qui paralysent l’action. Les lecteurs qui souhaitent approfondir ces sujets trouveront dans les sources ci-dessous des points de départ solides.
Sources
Sources primaires
Strait of Hormuz — World Oil Transit Chokepoints — U.S. Energy Information Administration — 2023
«Shoot to Kill» — Iran’s Crackdown on November 2019 Protests — Human Rights Watch — 2020
Iran : les femmes un an après le soulèvement Mahsa Amini — Human Rights Watch — 2023
AIEA — Déclaration du Directeur général sur le programme nucléaire iranien — mars 2024
Sources secondaires
China and Iran sign 25-year cooperation agreement — Reuters — 27 mars 2021
Iran’s regional influence and proxy network — Associated Press — 2024
Iran — Country report — Amnesty International — 2023
The China-Iran Axis in the Middle East — Foreign Affairs — 2023
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