Les failles ethniques, lignes de fracture d’un pays pluriel
L’Iran est une société multi-ethnique profondément hétérogène que la République islamique a maintenue unie par la coercition, l’idéologie et la centralisation du pouvoir. Les Perses représentent la majorité, mais les Kurdes du nord-ouest, les Baloutches du sud-est, les Arabes du Khouzestan et les Azéris du nord constituent des populations aux identités distinctes, aux revendications autonomistes latentes, et dans plusieurs cas aux organisations politiques et militaires structurées. Une défaillance soudaine de l’autorité centrale déclencherait presque mécaniquement une montée en puissance de ces mouvements sécessionnistes. En décembre 2025, des groupes militants baloutches sunnites ont fusionné en une entité unifiée — le Jebhe-ye Mobaarezin-e Mardomi, Front des combattants populaires — signalant une consolidation préoccupante de ces forces séparatistes.
Dans le Sistan-et-Baloutchistan, un effondrement de l’État central donnerait les moyens à ces groupes de prendre le contrôle de vastes portions de territoire, avec des implications directes pour le Pakistan voisin. Les forces kurdes du nord-ouest maintiennent des mouvements politiques et militaires organisés depuis des décennies. L’Institut Chatham House a documenté leur dilemme en mars 2026 : trop fragmentées pour renverser seules le régime, mais suffisamment organisées pour alimenter un chaos durable si l’État central s’effondre. Des informations citées par Al-Jazeera suggèrent que la CIA envisage d’armer ces forces kurdes — une option qui déclencherait une réaction en chaîne régionale impliquant immédiatement la Turquie et ses propres calculs existentiels.
Ce que j’observe dans ces lignes de fracture ethniques, c’est la mémoire d’injustices que la modernité n’a pas effacées. On ne dissout pas des siècles de frustrations accumulées en redessinant des frontières sur une carte. On les libère — brutalement, et souvent sur des décennies.
Les milices proxy, orphelines d’un commandement central disparu
L’influence régionale de l’Iran repose sur un réseau dense de mandataires armés : le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen, les milices chiites en Irak. Ces acteurs dépendent de Téhéran pour leur financement, leur armement, leur direction stratégique. Si le centre disparaît, ces réseaux ne s’évaporent pas — ils se fragmentent, cherchent de nouveaux parrains, deviennent des entités autonomes poursuivant leurs propres agendas dans des zones déjà déstabilisées. Privés de leur coordinateur central, ils ne deviendraient pas inoffensifs. Ils deviendraient imprévisibles. Et l’imprévisibilité, dans un environnement saturé d’armements, est la condition précurseur des catastrophes les plus graves.
Le paradoxe est brutal : tant que l’Iran centralise et contrôle ces réseaux, il peut être tenu responsable de leurs actions. Les négociations sont possibles, les représailles peuvent être calibrées, les mécanismes de dissuasion fonctionnent. Mais comment dissuader ce qui ne répond plus à aucun centre de commandement ? L’Atlantic Council souligne exactement ce point : le défi stratégique fondamental se déplace de la dissuasion d’un gouvernement hostile à la prévention de la prolifération d’armements lors d’un effondrement interne — un défi pour lequel les instruments actuels de la politique étrangère n’ont tout simplement pas été conçus.
Je réalise, en dressant ce tableau, que nous parlons d’une transformation sans retour possible. Une fois les réseaux décentralisés, une fois les factions émancipées de leur tutelle centrale, il n’existe aucun mécanisme connu pour reconstituer la cohérence perdue. Ce qui se fragmente en géopolitique ne se recolle pas facilement.
L'arme nucléaire sans maître, scénario du cauchemar absolu
Khamenei, les Gardiens et le feu vert aux ogives compactes
En octobre 2025, selon des sources analytiques spécialisées en défense, l’ayatollah Khamenei aurait donné son accord pour le développement d’ogives compactes pour missiles balistiques. Cette décision représente un franchissement qualitatif majeur dans le programme nucléaire iranien. Pendant des décennies, Téhéran a maintenu une ambiguïté stratégique sur ses intentions nucléaires — une ambiguïté qui servait à la fois de dissuasion et de marge de négociation. L’autorisation présumée du développement d’ogives compactes signale que cette ambiguïté se dissout, que la logique de la dissuasion maximale prend le dessus. Dans le contexte d’un Corps des Gardiens de la Révolution islamique qui consolide son pouvoir politique, la faction qui bénéficie le plus d’un arsenal nucléaire opérationnel gagne en influence — et ses calculs de risque ne sont pas ceux de diplomates rompus aux compromis.
La question nucléaire dans un scénario de fragmentation iranienne atteint des dimensions proprement terrifiantes. L’infrastructure nucléaire iranienne — centrifugeuses, matières fissiles, installations de recherche — existe physiquement sur un territoire. En cas d’effondrement de l’autorité centrale, cette infrastructure ne disparaît pas. Elle devient un enjeu de la guerre civile, une ressource que des factions rivales chercheront à contrôler, une cible que des puissances extérieures chercheront à sécuriser ou à détruire. L’organisation Alma, dans son évaluation de février 2026, documente la course à la reconstruction de l’arsenal de missiles iranien — signalant que la volonté de reconstitution est intacte malgré les frappes subies.
Il existe des seuils dans l’histoire que l’on ne peut pas franchir à rebrousse-poil. Une ogive, une fois développée, ne s’oublie pas. Un savoir-faire technique, une fois maîtrisé, ne s’efface pas. L’humanité vit avec cette réalité depuis Hiroshima. Et pourtant, on continue d’agir comme si la prolifération était un problème soluble par la seule bonne volonté politique.
Le risque de prolifération incontrôlée en cas d’effondrement total
Des missiles balistiques sans autorité de commandement claire, des capacités de drones avancées en flux, des matériaux nucléaires sensibles dans un contexte de lutte politique interne — chacun de ces éléments pris séparément constitue un risque grave. Leur combinaison dans un État en décomposition produit une équation stratégique que les architectes de la sécurité internationale n’ont jamais eu à résoudre à cette échelle. Les analystes du DEFCON Warning System ont posé en mars 2026 la question que personne ne veut se poser : un régime iranien survivant est-il plus ou moins susceptible de chercher l’arme nucléaire après avoir subi des frappes ? La réponse contre-intuitive mais logique est qu’un régime blessé, ayant vu sa dissuasion conventionnelle échouer, aura un incitatif accru à rechercher la dissuasion nucléaire ultime comme garantie de survie.
Les interventions extérieures pour sécuriser ces actifs deviendraient quasi mécaniques dans un scénario d’effondrement. Israël, les États-Unis, peut-être l’Arabie saoudite chercheraient à neutraliser les capacités les plus dangereuses. La Turquie et la Russie auraient leurs propres calculs. Chaque intervention extérieure dans une guerre civile iranienne ajouterait une couche de complexité, multiplierait les acteurs, réduirait les chances d’une sortie de crise rapide. Le précédent libyen — où des puissances étrangères ont soutenu des factions rivales pendant des années, perpétuant le chaos — serait reproduit à une échelle bien supérieure.
Le détroit d'Hormuz, artère vitale d'une économie mondiale fragile
Un cinquième du pétrole mondial au bord du gouffre
Le détroit d’Ormuz représente le passage obligé pour environ un cinquième des flux mondiaux de pétrole et de gaz. Par ses eaux transitent quelque 15 millions de barils par jour — une quantité que l’économie mondiale ne peut pas remplacer rapidement par des alternatives. Un Iran stable, même hostile, administre ce détroit dans le cadre de calculs rationnels : menacer de le fermer est une monnaie diplomatique ; le fermer réellement reviendrait à se tirer une balle dans le pied économique. Mais un Iran fragmenté offre une toute autre réalité. Une milice régionale, une unité du CGRI renégate n’a pas nécessairement les mêmes calculs de rationalité qu’un État souverain. Le chaos dans la zone côtière iranienne suffirait à paralyser le trafic maritime, avec des conséquences économiques mondiales immédiates et brutales.
L’impact sur les prix de l’énergie mondiale serait fulgurant. Les économies importatrices — Europe, Asie du sud-est, Inde, Chine — absorberaient un choc dont l’ampleur dépasserait les perturbations connues lors des guerres du Golfe précédentes. Et contrairement à 1990 ou à 2003, le contexte économique mondial de 2026 présente déjà de sérieuses fragilités accumulées. Un choc pétrolier majeur sur une économie mondiale fragilisée constitue une formule pour une récession globale aux conséquences sociales et politiques imprévisibles bien au-delà du Moyen-Orient.
Ce que l’Occident n’a jamais complètement intégré, c’est que la géopolitique du pétrole ne concerne pas les pétrodollars abstraits — elle concerne le prix que vous payez pour chauffer votre maison, pour faire le plein, pour acheter du pain. L’instabilité du détroit d’Ormuz atterrit dans les cuisines de familles françaises, allemandes, japonaises.
Les monarchies du Golfe, prises entre deux menaces incompatibles
Les États du Golfe pris entre deux craintes également légitimes
Les États du Conseil de coopération du Golfe ont construit leurs architectures de sécurité en réponse à la projection de puissance iranienne. Et pourtant, selon le Stimson Center, ces mêmes États ne craignent pas seulement un Iran belligérant — ils craignent tout autant la fragmentation iranienne, l’escalade et la miscalculation stratégique. La question centrale n’est pas seulement de savoir si le régime iranien survit — c’est de savoir si l’Iran reste gouvernable et si l’ensemble de ses forces armées restent sous contrôle. C’est une question stratégique immédiate, pas une préoccupation théorique réservée aux think tanks.
Un Iran effondré provoquerait des flux de réfugiés massifs vers les États du Golfe, en particulier vers les Émirats arabes unis où la diaspora iranienne est déjà nombreuse. Dubaï, avec sa communauté expatriée et son attractivité économique, deviendrait une destination de premier ordre pour des vagues migratoires complexes sur les plans sécuritaire et administratif. Ces mêmes États du Golfe, qui disposent de ressources financières considérables mais de capacités militaires terrestres limitées, se trouveraient face à des défis qu’aucune dépense militaire en armements dernier cri ne peut résoudre dans l’urgence d’un effondrement voisin.
Ce paradoxe du Golfe me frappe chaque fois que je l’examine : des États qui ont consacré des décennies et des milliards à se protéger d’un Iran fort, et qui découvrent aujourd’hui qu’un Iran effondré les menace tout autant — mais d’une manière pour laquelle ils n’ont aucun outil préparé.
L’Arabie saoudite et les Émirats pris dans l’étau économique et sécuritaire
L’Arabie saoudite présente un cas emblématique de cette contradiction. Riyad a investi des centaines de milliards dans ses forces armées depuis la révolution islamique de 1979, en grande partie pour répondre à la menace iranienne directe. Ces dépenses militaires colossales ont produit une armée puissante sur le papier, mais dont les performances au Yémen ont révélé les limites face à des adversaires asymétriques dispersés sur un territoire. Face à un Iran fragmenté produisant des dizaines de groupes armés aux caractéristiques similaires aux Houthis, mais sur un territoire six fois plus grand, l’armée saoudienne se retrouverait structurellement inadaptée à la nature du défi.
Les Émirats arabes unis, eux, jouent une partition différente mais tout aussi exposée. Abu Dhabi a construit une capacité militaire projetable remarquable pour un État de cette taille, démontrée notamment en Libye et au Yémen. Mais la stabilisation d’un Iran en décomposition dépasse de loin les capacités d’intervention des Émirats, même alliés à l’ensemble du Conseil de coopération du Golfe. Le modèle économique de Dubaï, fondé sur la prévisibilité et la neutralité perçue, serait directement menacé par un voisinage iranien chaotique qui ferait fuir investisseurs et touristes vers des destinations plus sûres.
L'Irak, première victime collatérale d'un effondrement voisin
Bagdad déjà pris entre deux feux dans le conflit actuel
L’Irak est déjà pris entre deux feux dans la dynamique du conflit actuel, avec des frappes des deux côtés sur son territoire. Le Boston Herald a documenté en mars 2026 comment l’Irak se retrouve dans la position impossible d’un État dont la souveraineté est violée par les belligérants des deux camps. L’Irak partage une frontière de 1 458 kilomètres avec l’Iran. Les milices chiites irakiennes, profondément liées au CGRI, constitueraient l’une des premières zones de contagion d’une guerre civile iranienne. Les dynamiques kurdes en Iran, en Irak, en Syrie et en Turquie deviendraient immédiatement plus volatiles, réactivant des tensions qui n’ont jamais complètement disparu malgré des années de gestion laborieuse.
L’Irak de 2026 est un État dont les institutions restent fragiles, dont les milices armées constituent un État dans l’État, et dont l’économie dépend largement des exportations pétrolières que menacerait directement une déstabilisation régionale majeure. Bagdad n’a ni la capacité ni la volonté de gérer le déversement d’une guerre civile iranienne sur son territoire. La frontière poreuse entre les deux pays a toujours fonctionné comme un vase communicant pour les hommes, les armes et les idéologies. Dans un scénario d’effondrement iranien, ce vase communicant deviendrait un torrent incontrôlable qui noierait les dernières institutions chèrement construites depuis 2003.
Et pourtant, l’Irak continue d’être traité comme un acteur secondaire dans les analyses de la crise iranienne. Comme si Bagdad allait simplement regarder le chaos de l’autre côté de la frontière sans en être submergé. Cette myopie stratégique me laisse sans voix.
Les dynamiques kurdes, variable explosive à l’échelle régionale
La question kurde est l’une des variables les plus complexes et les plus explosives d’un scénario d’effondrement iranien. Si l’option d’armement des Kurdes par la CIA était effectivement mise en œuvre, elle déclencherait une réaction en chaîne régionale impliquant la Turquie, dont les intérêts sont directement contradictoires avec l’émergence d’entités kurdes autonomes armées à sa frontière. La Turquie a déjà mené des opérations militaires dans le nord de la Syrie et dans le nord de l’Irak pour cette raison précise. Un troisième front en Iran placerait Ankara dans une collision directe avec les objectifs américains si Washington choisit de soutenir la coalition kurde — scénario que les planificateurs des deux capitales redoutent sans le nommer.
Le National Interest a tenté de démontrer pourquoi l’Iran ne se balkanisera pas — mais ses arguments supposent un État central suffisamment fonctionnel pour résister aux forces centrifuges. Cette hypothèse est de moins en moins assurée à mesure que les frappes s’accumulent et que les pressions séparatistes trouvent dans l’affaiblissement du pouvoir central une fenêtre d’opportunité historique. Le Parti pour une vie libre au Kurdistan — PJAK — et ses liens avec le PKK turc constituent précisément le nœud gordien que ni Washington ni Ankara ne peuvent dénouer sans se heurter frontalement l’un à l’autre.
La Turquie face à sa pire configuration sécuritaire
Ankara entre l’OTAN, les Kurdes et le chaos à sa frontière orientale
Les décideurs politiques turcs ont identifié l’effondrement ou la fragmentation de l’État iranien comme la configuration qui frapperait la Turquie le plus durement : crises sécuritaires, migratoires et économiques simultanées, toutes alimentées par la même source. La Turquie partage une frontière de près de 500 kilomètres avec l’Iran. Elle a absorbé, au fil des années, des millions de réfugiés syriens qui ont transformé son tissu social et sa politique intérieure. Un déversement de réfugiés iraniens d’une ampleur comparable — dans le contexte d’une économie turque déjà sous pression — constituerait un défi politique intérieur d’une magnitude que le gouvernement actuel aurait les plus grandes difficultés à gérer sans dommages durables.
La Turquie est aussi membre de l’OTAN, liée à des obligations d’alliance qui compliquent sa liberté d’action. Ankara renforcerait presque certainement sa frontière et pourrait utiliser l’implication kurde comme catalyseur pour justifier une intervention militaire — créant une situation où deux alliés de l’OTAN pourraient se retrouver en opposition ouverte sur le terrain iranien. Cette configuration est l’une des plus redoutées par les planificateurs stratégiques des deux côtés de l’Atlantique. Elle illustre parfaitement comment un effondrement iranien ne resterait pas localisé mais se diffuserait dans les alliances elles-mêmes.
Et pourtant, c’est précisément ce type de collision entre alliés que l’histoire a le plus souvent produit dans les guerres par procuration. La Première Guerre mondiale l’a démontré. Les guerres balkaniques aussi. On ne tire jamais les leçons qu’on croit avoir tirées.
Le spectre de la migration massive et ses effets systémiques durables
L’Iran compte 90 millions d’habitants. Même en postulant que seule une fraction de cette population fuirait un effondrement de l’État — 5 à 10 % dans un premier temps — on parle de 4,5 à 9 millions de personnes en déplacement. Pour donner une échelle de comparaison : la crise syrienne a déplacé environ 13 millions de personnes et a profondément transformé la politique européenne, turque et libanaise. Un exode iranien de cette ampleur, survenant dans un contexte régional déjà fragilisé, produirait des effets systémiques sur plusieurs décennies. Les Émirats arabes unis seraient frappés en premier, la Turquie ensuite, puis inévitablement l’Europe via la route des Balkans.
Ces flux ne seraient pas seulement humanitaires. Ils transporteraient avec eux des dynamiques politiques, des réseaux d’influence, des tensions communautaires que les pays d’accueil n’auraient pas les instruments pour gérer. La diaspora iranienne est éduquée, qualifiée, politiquement active — mais aussi divisée entre monarchistes, républicains, mouvements civiques et organisations ethniques. Concentrer ces tensions dans des pays d’accueil aux fragilités propres, c’est créer les conditions d’une instabilité politique par contagion qui déborderait largement le cadre régional pour atteindre les démocraties européennes.
Israël face au paradoxe cruel de sa propre victoire
Tel-Aviv ne peut pas vouloir un Iran capable de nuire, ni un Iran en déliquescence
Israël a longtemps considéré la République islamique d’Iran comme sa menace existentielle principale. Le financement du Hezbollah, le soutien au Hamas, les déclarations répétées contre l’existence même de l’État hébreu, le programme nucléaire : autant d’éléments qui ont fondé une hostilité profonde et structurelle. On pourrait supposer qu’un effondrement de la République islamique servirait les intérêts israéliens. Mais les analystes israéliens eux-mêmes nuancent cette lecture. L’organisation Alma, dans son évaluation de février 2026, souligne que l’Iran cherche à reconstruire son arsenal malgré les frappes — signal que la menace ne disparaîtra pas avec le régime actuel, mais pourrait se disperser en quelque chose d’encore moins contrôlable pour la sécurité régionale.
La question que Tel-Aviv doit se poser est celle-ci : préfère-t-on un Iran hostile mais dissuadable — un interlocuteur involontaire mais identifiable — ou un Iran fragmenté où des dizaines de factions armées, certaines potentiellement plus radicales que le régime actuel, pourraient acquérir des capacités de missiles et nucléaires dans l’anarchie de la succession ? L’histoire de la désintégration de l’URSS enseigne ici une leçon pertinente : la prolifération des arsenaux soviétiques dans l’espace post-soviétique a été l’un des principaux défis sécuritaires des années 1990, mobilisant des ressources colossales. L’analogie iranienne serait d’une complexité autrement supérieure.
Je pense souvent à cette ironie cruelle de la géopolitique : les victoires que l’on cherche le plus ardemment sont parfois celles qui contiennent les germes du désastre suivant. Détruire n’est pas contrôler. Vaincre n’est pas résoudre.
Le risque de contagion vers les États arabes du Golfe
Les monarchies du Golfe ont financé massivement leurs capacités de défense, en grande partie pour faire face à la menace iranienne. Mais elles savent aussi que leur stabilité interne dépend d’une certaine prévisibilité régionale. L’Arabie saoudite, qui a amorcé une transformation économique ambitieuse avec sa Vision 2030, a besoin de stabilité régionale pour attirer les investissements étrangers et diversifier son économie. Un voisin en guerre civile, potentiellement doté d’armes à longue portée sans commandement central identifié, est incompatible avec un environnement d’investissement attractif pour les capitaux internationaux qui regardent la région avec méfiance croissante.
Les Émirats arabes unis ont construit leur modèle économique sur leur position de hub régional neutre. Cette neutralité fonctionnelle suppose un environnement régional suffisamment stable pour que les flux de personnes et de capitaux continuent de transiter par Dubaï et Abu Dhabi. Un Iran en déliquescence, produisant des flux de réfugiés, des perturbations du trafic maritime dans le Golfe et une multiplication d’acteurs armés imprévisibles, détruirait les conditions mêmes qui permettent au modèle émirati de fonctionner. Le Golfe est donc dans la position paradoxale d’un bloc qui a intérêt à ce que son adversaire historique reste suffisamment intact pour rester gérable et dissuadable.
La désintégration des réseaux de milices, un héritage empoisonné
Hezbollah, Houthis et milices irakiennes sans leur centre directeur
Le réseau de mandataires armés construit par l’Iran au fil de quarante ans représente l’un des héritages les plus complexes d’un éventuel effondrement de l’État iranien. Le Hezbollah au Liban est une organisation qui a des racines profondes dans la société chiite libanaise, des capacités militaires qui dépassent celles de plusieurs armées nationales, et une structure institutionnelle qui va bien au-delà de sa seule fonction militaire. Il ne disparaîtrait pas avec Téhéran — mais il se retrouverait privé de son principal financeur et coordinateur stratégique, contraint de chercher de nouveaux parrains et de redéfinir ses objectifs. Ce processus de redéfinition ne serait pas pacifique et produirait une instabilité libanaise accrue dans un pays déjà à bout de souffle.
Les Houthis au Yémen ont démontré depuis 2015 leur capacité à opérer dans un contexte de quasi-abandon par leurs parrains. Leur désorientation post-Iran serait donc relative — mais leur comportement deviendrait encore plus imprévisible si des factions cherchent à compenser la perte du soutien iranien par une montée en intensité des opérations. Les milices chiites irakiennes du Hachd al-Chaabi constituent quant à elles un État dans l’État dont les liens organiques avec Téhéran définissent leur identité même. Leur avenir dans un monde post-Iran est l’une des questions stratégiques les plus difficiles que Bagdad aura à gérer.
Il y a quelque chose de profondément troublant dans cette réalité : les armes que l’on produit pour assurer sa sécurité deviennent, une fois le producteur disparu, la principale source d’insécurité des autres. L’histoire militaire est pleine de ces retournements qui auraient dû être prévisibles et qui ne l’ont jamais vraiment été.
La prolifération d’acteurs non étatiques armés, risque systémique global
L’expérience des guerres en Syrie, en Libye et en Irak a produit une leçon stratégique claire : la fragmentation d’un État n’élimine pas les capacités militaires — elle les redistribue. Les arsenaux de Kadhafi se sont retrouvés au Sahel, alimentant des insurrections pendant des années. Les armes de l’armée irakienne dissoute de 2003 ont nourri Al-Qaïda puis Daech. Les stocks de missiles et de drones iraniens — dont la sophistication est sans commune mesure avec ce que Kadhafi possédait — ne disparaîtraient pas dans les sables. Ils alimenteraient des acteurs non étatiques aux agendas impossibles à prédire, dans une région déjà saturée d’armements et de tensions non résolues.
Le Center for American Progress identifie ce risque comme l’un des plus aigus de l’après-conflit. La question n’est plus de savoir comment dissuader un gouvernement de Téhéran d’utiliser ses arsenaux — c’est de savoir comment empêcher que ces arsenaux se dispersent entre des mains dont on ne peut même pas encore prévoir l’identité. C’est un défi de non-prolifération d’un type entièrement nouveau, pour lequel les traités internationaux et les mécanismes de l’Agence internationale de l’énergie atomique n’ont absolument pas été conçus — et cette lacune est peut-être la plus dangereuse de toutes.
L'analyse de Clausewitz appliquée à l'Iran de 2026
La guerre produit ses propres dynamiques, indépendamment des intentions initiales
Andrew Latham convoque Clausewitz dans son analyse pour une raison précise : le grand stratège prussien avait compris que la guerre n’est jamais l’exécution mécanique d’un plan. Elle développe sa propre friction, ses propres imprévus, ses propres logiques internes qui échappent au contrôle de ceux qui l’ont déclenchée. Personne en 1914 n’avait planifié quatre années de tranchées. Personne en 2003 n’avait anticipé que l’invasion de l’Irak produirait Daech. La loi clausewitzienne des conséquences non voulues s’applique avec une pertinence particulière à la situation iranienne de 2026, où les acteurs qui ont projeté de la force avaient des objectifs précis et limités sans avoir articulé de vision cohérente pour l’après.
Ces acteurs voulaient neutraliser les capacités nucléaires, affaiblir le CGRI, réduire la projection de puissance régionale. Aucun de ces objectifs ne s’accompagnait d’une intention délibérée de produire un État défaillant de 90 millions d’habitants. Et pourtant, la dynamique de la guerre peut produire exactement ce résultat sans que personne n’ait explicitement choisi cette trajectoire. C’est ce que Clausewitz appelait le brouillard de la guerre — non pas l’ignorance des faits, mais l’incapacité à contrôler les enchaînements causaux que les faits produisent une fois la machine lancée.
Et pourtant, on continue de planifier les guerres comme si leur issue était prévisible au-delà du premier acte. Comme si la puissance de feu suffisait à contrôler les lendemains. Clausewitz l’a écrit il y a deux siècles. On ne l’a toujours pas vraiment lu.
La dissuasion comme seul mécanisme de contrôle d’un État hostile
L’argument central de Latham sur le scénario de survie du régime — le moins attractif moralement — repose sur une réalité stratégique fondamentale : même les régimes idéologiquement hostiles se soucient de leur survie. Les États peuvent être dissuadés. La République islamique, malgré toute sa rhétorique, a montré au fil des années une rationalité stratégique de survie dans ses comportements réels. Elle a reculé face aux pressions quand le coût devenait trop élevé. Elle a négocié quand c’était dans son intérêt. Elle a maintenu des canaux de communication indirects même avec ses adversaires les plus déclarés. Cette rationalité — aussi limitée soit-elle — constitue le fondement même de la dissuasion et de toute négociation possible.
Remplacez ce régime par un vide de pouvoir peuplé de factions rivales, et vous perdez précisément cet ancrage de rationalité. Vous perdez l’interlocuteur — aussi peu fiable soit-il — au profit d’un chaos diffus où personne ne répond de rien. Les mécanismes de la diplomatie internationale ont été construits pour traiter avec des États, même hostiles. Ils n’ont pas été construits pour gérer la fragmentation de la puissance étatique en dizaines de factions armées aux objectifs incompatibles. C’est un angle mort de l’architecture de sécurité internationale que l’Iran de 2026 pourrait révéler dans toute son étendue tragique.
La Russie et la Chine face à l'effondrement d'un partenaire stratégique
Moscou et Pékin : intérêts divergents mais refus commun du chaos iranien
La Russie et la Chine ont toutes deux développé des relations stratégiques substantielles avec l’Iran — relations qui s’inscrivent dans leur stratégie commune de résistance à l’hégémonie américaine au Moyen-Orient. Moscou a fourni des armements et un soutien diplomatique. Pékin a maintenu des échanges commerciaux et des investissements énergétiques malgré les sanctions. Aucune de ces deux puissances ne souhaitait voir le régime iranien s’effondrer — non par sympathie idéologique, mais parce qu’un Iran fonctionnel représentait un contrepoids utile à l’influence américaine dans la région et un partenaire dans l’architecture de résistance à l’ordre occidental qu’elles construisent patiemment.
Mais leurs calculs face à un Iran en effondrement ne seraient pas identiques. La Russie, engagée en Ukraine avec des ressources stratégiques limitées, aurait peu de capacité à s’impliquer massivement dans une crise iranienne. La Chine, dont les intérêts économiques dans la région sont considérables — routes d’approvisionnement énergétique, investissements dans l’accord 25 ans signé avec Téhéran — aurait un intérêt direct mais des instruments d’intervention limités. Leur compétition pour l’influence dans les débris d’un État effondré ajouterait une couche de rivalité des grandes puissances à une crise déjà inextricable.
Je me pose cette question sans cesse : est-ce que l’humanité est condamnée à répéter les mêmes erreurs systémiques parce que ses institutions sont structurellement incapables d’agir avant que la catastrophe soit consommée ? La réponse honnête, au regard de l’histoire récente, n’est pas rassurante.
Le vide institutionnel international face à un effondrement sans précédent
L’absence de mécanisme multilatéral pour gérer la faillite d’un grand État
L’une des lacunes les plus criantes de l’architecture de sécurité internationale contemporaine est précisément l’absence de mécanisme efficace pour gérer l’effondrement d’un État de grande taille doté d’armements avancés. Le Conseil de sécurité de l’ONU, paralysé par les vetos croisés, ne produirait probablement aucune réponse cohérente. L’OTAN, dont la vocation principale est la défense collective de ses membres, n’a pas de mandat clair pour la stabilisation d’États tiers en effondrement. La Ligue arabe, dont les membres ont des intérêts divergents sur la question iranienne, ne constitue pas un cadre de coordination opérationnel crédible face à cette ampleur de crise — et son impuissance historique en témoigne.
Ce vide institutionnel signifie que chaque acteur régional et international agirait selon ses intérêts particuliers immédiats, sans coordination, sans vision commune, sans mécanisme de résolution des conflits entre intervenants. C’est la formule exacte qui a produit la guerre par procuration en Syrie — un conflit alimenté par de multiples acteurs extérieurs aux intérêts contradictoires qui a duré plus d’une décennie, tué des centaines de milliers de personnes et déplacé des millions d’autres. Reproduire cette dynamique à l’échelle iranienne produirait un désastre d’une ampleur proportionnellement supérieure et d’une durée potentiellement multigénérationnelle.
La nécessité urgente d’une architecture de gestion de crise adaptée
La communauté stratégique internationale dispose pourtant des leçons nécessaires pour concevoir un mécanisme de gestion de crise adapté aux effondrements étatiques armés. Les expériences de l’après-guerre froide — dissolution de l’URSS, fragmentation de la Yougoslavie, instabilité post-Saddam — ont produit un corpus de connaissances sur ce qui fonctionne et ce qui échoue. Ce corpus existe. Il est documenté, analysé, enseigné dans les académies militaires et les instituts diplomatiques. Ce qui manque n’est pas le savoir — c’est la volonté politique de l’institutionnaliser avant la crise plutôt qu’après, quand il est trop tard pour agir avec méthode.
Un protocole international de stabilisation d’urgence pour les États dotés d’armements avancés en situation de défaillance — incluant des mécanismes de sécurisation des arsenaux, de coordination entre puissances régionales et de gestion des flux migratoires — représente l’une des lacunes les plus dangereuses du droit international contemporain. L’Iran de 2026 n’est pas le premier cas à révéler cette lacune. Il pourrait être le cas qui force enfin à la combler — à condition que les décideurs choisissent la lucidité préventive plutôt que la réaction tardive aux désastres consommés.
Les scénarios de sortie de crise — ou leur absence programmée
Ce que la stabilisation exigerait que personne ne peut fournir aujourd’hui
La stabilisation d’un Iran fragmenté exigerait une coalition internationale d’une ampleur et d’une cohérence sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle impliquerait une présence militaire internationale massive pour sécuriser les arsenaux et empêcher leur dispersion. Elle nécessiterait un accord politique entre des acteurs régionaux dont les intérêts sont directement contradictoires : Turquie contre coalition kurde, Arabie saoudite contre factions chiites, Israël contre toute entité iranienne résiduelle dotée de capacités balistiques. Elle supposerait une volonté des grandes puissances — États-Unis, Russie, Chine — de collaborer dans la gestion d’une crise alors que leurs relations sont au plus bas depuis la Guerre froide.
Aucune de ces conditions n’est réunie. Ce qui signifie concrètement que si l’Iran venait à s’effondrer, il n’y aurait pas de plan B cohérent. Il y aurait une série d’interventions nationales désordonnées, d’ajustements tactiques au jour le jour, de crises humanitaires partiellement gérées et d’instabilités durables qui s’auto-alimenteraient pendant des années. C’est le scénario libyen étendu à l’échelle iranienne — et la Libye, petite puissance de six millions d’habitants, n’a toujours pas retrouvé la stabilité plus d’une décennie après l’intervention de 2011.
La stabilité imparfaite comme seul objectif réaliste à court terme
La conclusion que tirent les analystes les plus sérieux — du Belfer Center au Stimson Center en passant par Andrew Latham — est inconfortable mais logique : dans ce contexte, la stabilité imparfaite vaut mieux que la destruction parfaite. Un Iran qui survit à la confrontation de 2026, même renforcé dans ses convictions sur la nécessité de la dissuasion nucléaire, représente un problème gérable. C’est un interlocuteur. C’est un État avec lequel des négociations sont possibles, des sanctions applicables, des mécanismes de surveillance déployables. C’est une entité dont la rationalité de survie peut être exploitée diplomatiquement sur le long terme.
Un Iran en déliquescence n’est rien de tout cela. C’est un vide géopolitique de 90 millions d’habitants, armé jusqu’aux dents, aux frontières de six pays, contrôlant les rives d’un détroit par lequel transite un cinquième de l’énergie mondiale. Ce vide attirerait, comme tous les vides géopolitiques, les acteurs les plus déstabilisateurs — internes et externes. Il produirait une instabilité durable dont les effets se feraient sentir bien au-delà du Moyen-Orient, bien au-delà de 2026. Un Iran vaincu pourrait encore être gérable. Un Iran brisé ne le serait pas.
La stabilité imparfaite est une notion que nos démocraties ont du mal à accepter — parce qu’elle suppose de vivre avec une menace plutôt que de l’éliminer. Mais parfois, c’est précisément ce choix inconfortable qui sépare la sagesse stratégique de l’imprudence dévastatrice.
L'histoire comme miroir — les précédents qui devraient terrifier
Irak 2003, Libye 2011, les leçons jamais intégrées
En 2003, la dissolution de l’armée irakienne — décision prise par l’administrateur civil américain Paul Bremer — a créé en quelques semaines plusieurs centaines de milliers de soldats armés, entraînés, sans emploi et profondément humiliés. Cette décision, unanimement reconnue aujourd’hui comme l’une des plus catastrophiques de l’histoire récente de la politique étrangère américaine, a fourni le vivier humain et organisationnel d’Al-Qaïda en Irak, puis de Daech. Le coût humain de cette erreur de calcul se mesure en centaines de milliers de morts et en millions de déplacés sur deux décennies. La leçon était claire, criante, documentée — et elle n’a pas empêché des erreurs similaires de se reproduire dans les conflits suivants.
En 2011, l’intervention en Libye a produit un État qui n’a jamais retrouvé son unité, des arsenaux dispersés dans toute l’Afrique subsaharienne alimentant des insurrections au Mali, au Niger, au Tchad, en Centrafrique. La Libye comptait six millions d’habitants. L’Iran en compte quatre-vingt-dix. Les arsenaux iraniens sont incomparablement plus sophistiqués que ceux de Kadhafi. La magnitude du désastre potentiel est donc sans commune mesure avec ces précédents — et ces précédents étaient déjà catastrophiques à leurs propres échelles, produisant des effets qui se font encore sentir quinze ans plus tard dans des régions entières du monde.
Je lis ces pages d’histoire récente avec un sentiment croissant de déjà-vu. Non pas que l’histoire se répète identiquement — elle ne le fait jamais. Mais les schémas, eux, persistent. L’hubris de ceux qui croient que la puissance militaire suffit à contrôler l’histoire. La surprise devant les conséquences que les analystes avaient pourtant prédites. Le mélange de culpabilité et d’impuissance face aux désastres consommés.
La prudence stratégique comme vertu — au-delà du pacifisme naïf
Affirmer que la prudence stratégique devrait guider l’approche de la situation iranienne n’est pas du pacifisme naïf. Ce n’est pas nier la réalité de la menace que représente la République islamique pour ses voisins et pour la stabilité régionale. C’est simplement intégrer la complexité des conséquences dans le calcul stratégique. La force militaire est un instrument dont les effets secondaires sont notoires et dont le contrôle s’échappe une fois déclenché. Les États qui l’utilisent sans avoir répondu à la question de l’après — sans avoir articulé une vision cohérente du jour suivant — s’exposent précisément aux dynamiques clausewitziennes que Latham décrit dans son analyse de mars 2026 avec une clarté qui devrait obliger à l’inconfort.
La recalibration régionale post-frappes suppose que les acteurs impliqués ont des plans pour gérer les conséquences de leurs actions. La réalité historique suggère que ces plans, quand ils existent, sont invariablement insuffisants. Ce n’est pas une raison de ne jamais agir — mais c’est une raison impérative d’agir en ayant les yeux ouverts sur ce que l’action produit. L’Iran de 2026 est le test de cette lucidité stratégique. Et pourtant, les premiers signaux de la réponse internationale ne sont pas nécessairement rassurants pour ceux qui ont appris à lire les signes avant-coureurs des désastres à venir.
Ce que la posture de veilleur impose de dire à haute voix
Nommer le risque quand personne ne veut l’entendre
La posture du veilleur impose une forme de courage éditorial particulier : celui de nommer les risques que la dynamique du moment rend politiquement inconfortables à formuler. Dire, en plein conflit avec l’Iran, que l’effondrement de cet État serait une catastrophe, c’est risquer d’être entendu comme un défenseur du régime des mollahs — ce que je ne suis pas. La République islamique d’Iran a commis des crimes, opprimé sa population, déstabilisé la région, financé le terrorisme. Aucune de ces réalités n’est niable. Mais reconnaître la dangerosité du régime n’implique pas d’ignorer la dangerosité encore supérieure de son effondrement. Ce sont deux vérités qui coexistent — et la sophistication stratégique consiste précisément à les tenir ensemble sans renoncer à aucune des deux.
Les guerres produisent leurs propres rhétoriques — des simplifications, des certitudes, des oppositions binaires qui rendent la nuance suspecte. Dans ce contexte, affirmer que la victoire pourrait être sa propre punition, c’est nager à contre-courant d’un discours dominant qui préfère la clarté rassurante à la complexité dérangeante. Et pourtant, c’est précisément le rôle du chroniqueur analytique que de maintenir cette lucidité inconfortable quand les emportements du moment rendent la pensée complexe politiquement coûteuse. La question de l’Iran ne se résoudra pas par des certitudes simplistes — elle se résoudra, si elle se résout, par une pensée stratégique qui intègre les paradoxes plutôt que de les nier systématiquement.
Je termine cette chronique avec le sentiment que les mots sont insuffisants face à l’ampleur de ce qui se joue. Pas parce que les mots manquent — ils ne manquent pas. Mais parce que la politique a toujours été sourde aux chroniqueurs quand les tambours de guerre couvrent toutes les autres voix. J’écris quand même. Parce que le silence, face à ce qui se profile, serait une complicité que je refuse.
L’urgence d’une pensée de l’après avant que l’après ne commence
La leçon la plus importante que l’histoire des conflits récents enseigne est celle-ci : il faut penser l’après avant que l’après ne commence. Pas après les premières frappes. Pas après la chute du régime. Avant. Dans la phase de planification, quand les options sont encore ouvertes et que les conséquences ne sont pas encore consommées. Cette pensée de l’après implique de se poser des questions inconfortables : qui gouverne l’Iran au lendemain du régime ? Comment sécurise-t-on les arsenaux dans la période de transition ? Quel cadre international préside à la reconstruction de l’État ? Comment évite-t-on les collisions entre acteurs régionaux aux intérêts contradictoires ? Ces questions n’ont pas de réponses simples — mais les poser explicitement, les inscrire dans le débat public, contraindre les décideurs à s’y confronter avant plutôt qu’après : c’est le minimum que la lucidité stratégique exige.
L’Iran de 2026 est peut-être le moment où la communauté des démocraties devra démontrer qu’elle a appris quelque chose de l’Irak et de la Libye. Ou le moment où elle prouvera que l’histoire n’a pas été son professeur. Un Iran vaincu pourrait encore être gérable. Un Iran brisé ne le serait pas. Cette phrase devrait être gravée au fronton de chaque salle de planification stratégique du monde occidental — rappel permanent que la destruction d’un adversaire n’est pas synonyme de victoire si ce qui vient après est pire que ce qui existait avant.
Ce que l’histoire exige de nous, ce n’est pas l’inaction face au mal — c’est la responsabilité de regarder lucidement ce que nos actions construisent après avoir détruit. Cette responsabilité-là, personne ne peut nous l’enlever. Et personne ne peut nous exonérer si nous choisissons de l’ignorer.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
19FortyFive — A Shattered Iran Would Be a Nightmare for the Middle East — 13 mars 2026
Responsible Statecraft — If Iranian regime collapses or is toppled, what’s next? — mars 2026
Stimson Center — Scenarios for Iran’s Future and Implications for GCC Security — 2026
Sources secondaires
Chatham House — Kurdish groups in Iran face risky dilemma amid unclear US endgame — mars 2026
Center for American Progress — Regional Recalibration After the Iran Strikes — 2026
Atlantic Council — Twenty questions and expert answers about the Iran war — 2026
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