800 000 soldats hérités, puis perdus
En 1991, quand l’Union soviétique s’est désintégrée comme un vieux meuble vermoulu, l’Ukraine s’est retrouvée avec une armée colossale sur les bras : 800 000 militaires, 6 500 chars de combat, 7 000 véhicules blindés, 1 648 avions de combat. Une puissance militaire brute héritée d’un empire, sans doctrine propre, sans identité nationale affirmée, sans ennemi désigné — du moins, c’est ce que l’on croyait. Les années 1990 et 2000 ont été celles du désarmement progressif, de la réduction des effectifs, de la vente d’équipements, de la négligence organisée. Un pays qui se rêvait en « État neutre permanent » n’avait pas besoin d’une armée de guerre. En 2013, les forces armées ukrainiennes ne comptaient plus que 129 950 personnels. Les chars : 1 110. Les avions de combat : 221. En vingt ans, une puissance militaire avait été réduite à une force symbolique.
Puis 2014 est arrivé. L’annexion de la Crimée par la Russie. La guerre dans le Donbass. Et soudain, l’Ukraine s’est retrouvée face à une réalité que les années de neutralité avaient dissimulée : elle n’avait plus d’armée. Pas vraiment. Pas une armée capable de résister à une agression militaire d’envergure. La conscription avait été suspendue en 2013. Elle a été réinstaurée en urgence dès 2014. Et la reconstruction a commencé — laborieuse, douloureuse, avec les moyens du bord.
Il y a quelque chose de vertigineux dans ces chiffres. En vingt ans, une nation a dilapidé son héritage militaire, convaincu qu’elle n’en aurait jamais besoin. Et puis l’histoire a frappé à la porte — ou plutôt, elle a enfoncé la porte. Je pense souvent à ces soldats de 2014, mobilisés dans l’urgence avec des équipements soviétiques rouillés, pour affronter une armée professionnelle. La résistance qu’ils ont opposée, avec si peu, est déjà en soi une histoire extraordinaire.
La restructuration post-2014
Après 2014, l’Ukraine a entrepris une transformation structurelle majeure. Elle est passée d’une organisation militaire héritée de l’URSS — fondée sur des corps d’armée lourds et rigides — à un système de brigades indépendantes, plus agiles, plus adaptables aux conflits modernes. C’est une révolution silencieuse mais profonde. Les brigades ukrainiennes sont devenues les unités de base de la résistance : capables d’opérer de manière autonome, de s’adapter aux conditions de terrain, de combiner infanterie, blindés, artillerie et systèmes de drones dans une seule formation cohérente.
La structure du commandement suprême
Zelenskyy au sommet, Syrskyi en dessous
La chaîne de commandement ukrainienne commence au sommet par Volodymyr Zelenskyy, Président de l’Ukraine et commandant suprême des forces armées. En dessous, le Conseil national de sécurité et de défense coordonne les décisions stratégiques au niveau politique. Le ministère de la Défense, dirigé par Mykhailo Fedorov, assure l’interface entre le pouvoir civil et le commandement militaire. Et puis vient Syrskyi — Commandant en chef des forces armées, le plus haut grade militaire du pays, responsable de tout : de la planification opérationnelle à l’allocation des ressources, de la coordination entre branches à la relation avec les alliés occidentaux.
Sous son autorité directe : l’État-major général, véritable cerveau opérationnel des forces armées, qui coordonne les onze branches des forces armées ukrainiennes. Cette structure, apparemment simple sur le papier, dissimule une complexité extraordinaire dans la réalité. Coordonner onze branches militaires en temps de guerre, sur un front qui s’étend sur des centaines de kilomètres, avec des équipements provenant de dizaines de pays différents, dans un environnement de menace constante — c’est un défi logistique et stratégique sans précédent dans l’histoire militaire moderne.
Ce que je trouve fascinant chez Syrskyi, c’est qu’il a été formé en URSS — il est né en Russie, il a étudié dans des académies militaires soviétiques. Et c’est précisément lui qui dirige aujourd’hui la résistance la plus acharnée contre l’héritier de cet empire. Il y a dans cette trajectoire quelque chose de profondément symbolique, presque shakespearien. L’élève qui retourne l’enseignement contre le maître.
Les onze branches : une armée dans l’armée
L’Ukraine est l’un des rares pays au monde à avoir créé une branche militaire entièrement dédiée aux systèmes sans pilote. Mais avant d’y revenir, il faut comprendre l’architecture d’ensemble. Les onze branches des forces armées ukrainiennes sont : les forces terrestres, la force aérienne, la marine, les forces d’opérations spéciales, les forces de défense territoriale, les forces de systèmes sans pilote, les forces de soutien, les forces logistiques, les forces médicales, les forces d’assaut aéroporté, et les troupes de transmission et de cybersécurité. Chacune a son commandant, sa doctrine, ses équipements spécifiques. Chacune est un monde en soi — et toutes convergent vers un seul objectif : tenir, résister, contre-attaquer.
Les forces terrestres : le cœur battant de la résistance
Plus de la moitié de l’armée
Les forces terrestres ukrainiennes représentent plus de la moitié du total des effectifs militaires du pays. Commandées par le Major Général Hennadii Shapovalov, elles s’organisent autour de quatre commandements opérationnels — Nord, Sud, Est, Ouest — qui couvrent l’intégralité du territoire ukrainien et du front de combat. La diversité des unités qui composent ces forces est saisissante : quarante brigades mécanisées équipées de Bradley M2, de CV90, de véhicules soviétiques modernisés ; sept brigades motorisées ; douze brigades de missiles et d’artillerie armées de PzH 2000, de CAESAR, d’Archer, de HIMARS ; trois brigades blindées dédiées équipées de Leopard 1, Leopard 2, Challenger 2 et M1 Abrams.
Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils représentent des hommes et des femmes qui vivent dans des tranchées, qui dorment dans la boue, qui calculent chaque tir d’artillerie avec la précision de mathématiciens sous pression extrême. Le Major Général Shapovalov l’a dit clairement : « Il est fondamentalement important de développer chaque composante — de l’infanterie et des unités blindées à l’artillerie, la défense aérienne et l’aviation de l’armée. » Ce n’est pas une formule creuse. C’est la description d’une doctrine de guerre totale, intégrée, où chaque pièce dépend des autres.
Quand on parle de brigades et de bataillons, on parle en réalité de personnes. Des agriculteurs, des programmeurs, des professeurs qui ont posé leurs outils et ont pris les armes. Les forces territoriales ukrainiennes en témoignent : en quelques semaines après le 24 février 2022, 110 000 personnes se sont enrôlées. Cent dix mille. Le chiffre devrait nous couper le souffle.
La transition vers les corps d’armée
Début 2025, le général Syrskyi a annoncé quelque chose de significatif : « Nous avons commencé à mettre en œuvre des mesures pour passer à une structure basée sur des corps d’armée. » C’est un retour partiel à une organisation plus classique, mais enrichi de toutes les leçons apprises depuis 2022. Dix-huit corps ont été établis fin 2025. Chaque corps regroupe environ cinq brigades, commandé par un Major Général. C’est la reconnaissance que la guerre de haute intensité, menée sur un front aussi étendu, nécessite des niveaux de commandement intermédiaires robustes, capables de coordonner des opérations complexes sans dépendre constamment de l’échelon supérieur.
La force aérienne : un bouclier dans le ciel
30 000 cibles détruites en février 2026
La force aérienne ukrainienne, commandée par le Lieutenant Général Anatolii Kryvonozhko, s’organise autour de quatre commandements aériens — Ouest, Centre, Sud, Est. Elle repose sur trois piliers : l’aviation, la défense aérienne, et les troupes radiotechniques. Le bilan de février 2026 seul est vertigineux : plus de 30 000 cibles aériennes détruites. Trente mille missiles, drones, bombes planantes interceptés — autant d’attaques qui n’ont pas atteint leur cible, autant de villes, d’hôpitaux, d’écoles qui n’ont pas été détruits ce jour-là.
La flotte aérienne ukrainienne est un mélange fascinant de l’ancien et du nouveau. Les MiG-29 et Su-27 soviétiques volent aux côtés des F-16 entrés en service à la mi-2024, des Mirage 2000-5 français, et bientôt des Gripen suédois attendus en 2026. La défense aérienne s’appuie sur un mix tout aussi hétérogène : les vénérables S-300 et Buk-M1 soviétiques cohabitent avec les systèmes occidentaux de pointe — Patriot, NASAMS, IRIS-T. Kryvonozhko a décrit son unité comme « un bouclier contre des centaines de missiles, drones et avions ennemis chaque jour« . Ce n’est pas une métaphore. C’est une description clinique de la réalité quotidienne.
Il y a quelque chose de presque surhumain dans le fait de maintenir une force aérienne opérationnelle, de la moderniser, d’intégrer des équipements occidentaux radicalement différents des appareils soviétiques — tout en étant sous bombardement constant. Les pilotes ukrainiens apprennent à voler sur de nouveaux appareils entre deux missions de combat. Ce niveau d’adaptation dépasse ce que la plupart des armées de l’OTAN pourraient soutenir.
L’intégration des drones dans l’aviation
La branche drones de la force aérienne utilise le Raybird pour la surveillance et le Bayraktar TB2 pour les frappes — ce dernier étant devenu un symbole de la résistance ukrainienne dès les premières semaines de la guerre. Mais la véritable révolution dans l’utilisation des drones n’appartient pas à la force aérienne : elle appartient à une branche entièrement nouvelle, créée en 2024, qui n’existait dans aucune armée du monde auparavant.
La marine : tenir la mer avec les moyens du bord
Un croiseur coulé, une victoire symbolique immense
La marine ukrainienne, commandée par le Vice-Amiral Oleksiy Neizhpapa, opère sur plus de 2 700 kilomètres de côtes — mer Noire et mer d’Azov combinées. Elle a accompli ce qu’aucune marine au monde n’avait réalisé depuis des décennies : couler un navire de guerre majeur en temps de combat. En avril 2022, le Moskva — croiseur amiral de la flotte russe de la mer Noire — a été touché par deux missiles R-360 Neptune ukrainiens et a sombré. Neizhpapa n’a pas caché sa fierté : « L’Ukraine est le seul pays au monde qui a détruit un croiseur de missiles pendant la guerre. » Cette affirmation n’est pas de la vantardise. C’est un fait historique.
Mais la marine ukrainienne n’est pas qu’une histoire de victoires spectaculaires. C’est aussi une histoire de résilience et d’innovation. Les drones maritimes sans pilote — le Magura V5, le Sea Baby — sont devenus des armes redoutables, capables de menacer des navires bien plus imposants à une fraction du coût. La flottille fluviale du Kherson, formée lors de la défense de Kyiv en 2022, patrouille le Dnipro inférieur avec des embarcations d’assaut CB90 suédois et norvégiens livrés fin 2025. Les opérations navales ukrainiennes ont également permis d’ouvrir une route d’exportation maritime pour les céréales, générant une hausse des exportations de 57% — ce qui signifie des revenus pour financer la guerre, et de la nourriture pour des millions de personnes dans le monde.
Le Moskva. Je reviens toujours au Moskva. Parce que ce n’est pas juste un croiseur coulé. C’est le symbole d’une arrogance militaire fracassée. La Russie était persuadée que sa supériorité navale était écrasante, intouchable. L’Ukraine, avec deux missiles et une détermination absolue, a démontré que la technologie et l’audace pouvaient renverser les équilibres. C’est une leçon qui résonne bien au-delà de la mer Noire.
Le corps des Marines et les drones navals
Reorganisé en 2023 comme service distinct, le corps des Marines ukrainiens combine infanterie navale, soutien blindé et artillerie, et une capacité croissante en drones de surface. Le drone fluvial Barracuda est désormais intégré aux opérations amphibies. Les missions incluent la défense des bases et ports, les assauts amphibies, et la projection de force sur les berges du Dnipro.
Les forces d'opérations spéciales : l'invisible bras long
Directement rattachées au Commandant en chef
Les forces d’opérations spéciales ukrainiennes répondent directement au Commandant en chef et au Ministère de la Défense. Leur équivalent occidental le plus proche ? Les Navy SEALs américains ou le SAS britannique. Leurs missions couvrent les raids d’action directe, la reconnaissance stratégique, le contre-terrorisme, et le soutien au mouvement de résistance dans les territoires occupés. Formées aux standards de l’OTAN, ces unités sont l’un des éléments les moins visibles mais les plus efficaces de l’arsenal ukrainien.
Leur efficacité réside précisément dans leur discrétion. Les opérations des forces spéciales ukrainiennes ne font généralement pas la une des journaux — et c’est voulu. Chaque mission réussie laisse peu de traces visibles, mais ses effets se mesurent dans la dégradation progressive des capacités russes : réseaux logistiques sabotés, commandants éliminés, informations recueillies qui orientent les frappes d’artillerie à des centaines de kilomètres.
Il y a une poésie sombre dans l’existence des forces spéciales en temps de guerre. Ces hommes et ces femmes qui opèrent dans l’ombre, qui savent que leur efficacité se mesure à leur invisibilité. Ils ne veulent pas de reconnaissance publique — la reconnaissance publique signifierait que quelque chose a mal tourné. Leur plus grande victoire est celle dont personne n’entendra jamais parler.
Les forces d’assaut aéroporté
Les forces d’assaut aéroporté ukrainiennes sont des formations offensives à déploiement rapide. Seule la 25e brigade aéroportée conserve une capacité de saut en parachute — les autres ont évolué vers des unités d’assaut héliporté et terrestre renforcées par des véhicules blindés de combat, des chars et de l’artillerie. Leur palmarès opérationnel est remarquable : la libération de Sloviansk en 2014, la défense de Kyiv en 2022, la contre-offensive de Kharkiv. Ces unités incarnent la capacité de l’Ukraine à passer de la défensive à l’offensive en un minimum de temps.
Les forces de défense territoriale : la nation en armes
De 580 à 110 000 en quelques semaines
L’histoire des forces de défense territoriale ukrainiennes est l’une des plus stupéfiantes de toute cette guerre. Avant 2022, elles comptaient 580 défenseurs. Pas 580 000. 580. Une présence symbolique. Puis le 24 février 2022 est arrivé, et en quelques semaines, plus de 110 000 volontaires s’étaient enrôlés. Agriculteurs, hommes d’affaires, journalistes, constructeurs, programmeurs — des gens de tous horizons qui ont posé ce qu’ils faisaient et ont pris les armes. Les forces territoriales constituent une brigade par région, des bataillons par district, et ont évolué bien au-delà de leur rôle initial d’infanterie légère : elles intègrent désormais des groupes mécanisés, de la reconnaissance aérienne, des mortiers, des équipes de démineurs.
Cette mobilisation populaire spontanée est peut-être la réponse la plus éloquente à la question que se posait Poutine en lançant son invasion : est-ce que les Ukrainiens résisteront vraiment ? La réponse a été donnée en quelques semaines, par 110 000 civils qui ont dit collectivement : oui. Sans hésitation. Sans calcul.
110 000 volontaires en quelques semaines. Ce chiffre me revient souvent, à des moments inattendus. Parce qu’il dit quelque chose de fondamental sur ce qu’est une nation — pas un territoire, pas une administration, pas une histoire enseignée dans les manuels scolaires. Une nation, c’est des gens qui choisissent de se battre pour elle. Et ce choix, multiplié par 110 000, c’est la définition même de la souveraineté populaire.
L’évolution vers l’unité de combat intégrée
Les forces territoriales ne sont plus ce qu’elles étaient en 2022. L’expérience de combat accumulée les a transformées : de défenseurs improvisés de leurs villes et villages, elles sont devenues des unités de combat professionnalisées, capables de mener des opérations complexes. Certaines brigades territoriales ont été intégrées à des opérations offensives, aux côtés des forces régulières. C’est la preuve que la frontière entre armée professionnelle et réserve citoyenne s’est estompée — parce que la guerre l’a effacée.
Les forces de systèmes sans pilote : une révolution mondiale
La première armée de drones au monde
En 2024, l’Ukraine a fait quelque chose qu’aucun pays au monde n’avait fait auparavant : elle a créé une branche militaire entièrement dédiée aux systèmes sans pilote. Les Forces de systèmes sans pilote sont nées de la reconnaissance d’une réalité que la guerre avait imposée — les drones ne sont plus un accessoire du combat. Ils en sont devenus l’épine dorsale. Des milliers de drones FPV — économiques, précis, redoutables — ont changé la nature même du champ de bataille. Les opérateurs ukrainiens sont parmi les plus expérimentés du monde, avec des milliers d’heures de combat réel à leur actif.
Le programme Army of Drones Bonus illustre le niveau d’innovation que l’Ukraine a atteint : un système de points numériques récompense les résultats vérifiés sur le terrain. Détruire un char russe rapporte environ 40 points, qui financent directement le remplacement d’un drone FPV. C’est une économie de guerre circulaire, efficace, qui réduit les coûts opérationnels tout en maintenant la pression sur l’adversaire. La plateforme Brave1 et le marché digital DOT-Chain complètent cet écosystème d’innovation militaire. Quand le Lieutenant Général Ben Hodges, général américain à la retraite, déclare que « la plupart des armées de l’OTAN ne pourraient pas atteindre les standards ukrainiens » en conditions de combat réel, il parle en grande partie de cette capacité d’adaptation et d’innovation sous pression maximale.
La branche des systèmes sans pilote ukrainiens est peut-être ce qui restera dans les livres d’histoire comme la contribution la plus durable de cette guerre à l’art militaire. Toutes les armées du monde regardent, prennent des notes, essaient de comprendre comment intégrer ce que l’Ukraine a fait. Ils regardent un laboratoire de guerre en temps réel — avec tout ce que cela implique de tragique.
Drones et cryptomonnaie : l’innovation sans limites
L’utilisation de systèmes de récompense numériques pour les opérateurs de drones est une innovation sans précédent dans l’histoire militaire. Elle reflète une culture ukrainienne de l’innovation technologique — le pays qui a produit des startups tech mondialement reconnues, qui dispose d’une des scènes de développement logiciel les plus dynamiques d’Europe — appliquée directement à la guerre. Les drones FPV protégés par des cages métalliques contre les drones adverses, les chars équipés de maillages anti-drones, les algorithmes de reconnaissance d’image embarqués sur des appareils à cent euros — c’est l’Ukraine qui réinvente la guerre au quotidien.
Le renseignement et les opérations de cyber-défense
Les troupes de transmission et de cybersécurité
Dans toute chaîne de commandement moderne, la transmission de l’information est aussi vitale que le feu des armes. Les troupes de transmission et de cybersécurité ukrainiennes gèrent les réseaux de communications militaires, assurent l’interopérabilité avec les standards de l’OTAN, maintiennent les systèmes d’alerte précoce et défendent les infrastructures numériques contre les attaques russes incessantes. Elles sont présentes dans chaque branche, intégrées à chaque formation — invisibles mais indispensables.
La cybersécurité ukrainienne mérite une mention particulière. Depuis 2014, l’Ukraine a subi certaines des cyberattaques les plus sophistiquées jamais documentées — et elle a tenu. Non sans dommages, non sans pertes, mais elle a tenu. Le Service de sécurité de l’Ukraine (SBU) — qui reporte directement au Président et joue un rôle clé de contre-espionnage et de contre-sabotage — a notamment procédé à l’arrestation d’un agent des services secrets biélorusses (KGB) en 2026, démontrant la continuité des opérations de renseignement même en temps de guerre totale.
La guerre numérique est invisible, mais elle est réelle. Chaque réseau électrique coupé, chaque système bancaire paralysé, chaque plateforme de communication brouillée — c’est autant de pression sur une population déjà sous bombardements physiques. Que l’Ukraine ait maintenu ses systèmes numériques opérationnels malgré tout cela est, à sa manière, aussi remarquable que de tenir Bakhmut.
La coopération avec les alliés
L’interopérabilité avec l’OTAN n’est pas un objectif futur pour l’Ukraine. C’est une réalité opérationnelle quotidienne. Les systèmes de communication, les protocoles de commandement, les formats de rapport — tout a été aligné sur les standards de l’Alliance atlantique, non par adhésion formelle, mais par nécessité pratique. Les équipements occidentaux ne fonctionnent efficacement que dans un environnement de commandement compatible. L’Ukraine l’a compris, et elle a fait le travail.
Le soutien logistique et médical : la guerre de l'ombre
Nourrir une armée de 800 000 hommes
Une armée ne gagne pas seulement sur le champ de bataille. Elle gagne — ou perd — dans ses dépôts de munitions, ses réseaux de ravitaillement, ses ateliers de réparation, ses unités médicales de première ligne. Les forces logistiques ukrainiennes assurent le stockage et la distribution des armes, des munitions, du carburant et de la nourriture. Elles maintiennent des brigades de réparation de terrain dans les zones de combat, capables de remettre en état un véhicule blindé en quelques heures. Le réseau d’arsenaux, d’entrepôts et de bases de réparation à travers le pays est un système nerveux invisible dont l’efficacité conditionne tout le reste.
Les forces de soutien incluent cinq composantes spécialisées : les troupes du génie — construction de fortifications, déminage (avec les Leopard 2R finlandais dédiés au déminage) — ; les troupes NRBC pour la protection contre les dangers nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques — la Russie est suspectée d’avoir mené plus de 12 000 attaques chimiques depuis 2022 — ; le service géospatial pour la cartographie et l’analyse du terrain ; le service hydrométéorologique ; et le service cynotechnique pour la détection d’explosifs.
Les 12 000 attaques chimiques suspectées. Je m’arrête sur ce chiffre. Douze mille. Ce n’est pas une statistique de guerre classique. C’est une accusation gravissime, si elle est confirmée. Ce sont des soldats qui étouffent dans des tranchées, des civils qui se retrouvent exposés à des agents de guerre prohibés par les conventions internationales. Si l’histoire juge un jour, ces chiffres seront au cœur du dossier.
La médecine de guerre comme innovation
Les forces médicales ukrainiennes ont développé quelque chose qui intéresse maintenant les armées de l’OTAN : un système numérisé intégré qui connecte le point de blessure en première ligne directement avec les hôpitaux civils. C’est la première fois dans l’histoire qu’un tel système est mis en œuvre à cette échelle, en conditions de combat réel. La formation à la médecine tactique a été généralisée — chaque soldat apprend les gestes de base pour se soigner lui-même ou soigner son camarade. Les véhicules d’évacuation médicale blindés ont réduit les pertes pendant les évacuations. C’est une révolution médicale militaire née dans la nécessité absolue.
La Légion internationale : 72 nations debout
8 000 volontaires confirmés, 16 000 estimés
Le 27 février 2022, trois jours après le début de l’invasion, le Président Zelenskyy a lancé un appel aux citoyens étrangers : « Quiconque veut rejoindre la défense de l’Ukraine, de l’Europe et du monde peut venir combattre aux côtés des Ukrainiens contre les criminels de guerre russes. » La réponse a été immédiate. La Légion internationale d’Ukraine représente aujourd’hui des volontaires de 72 pays. Au minimum 8 000 volontaires internationaux confirmés dans les forces terrestres — et probablement au moins 16 000 au total, toutes branches confondues.
Ces hommes viennent de partout. L’Américain Murray, vétéran de l’armée aéroportée américaine, sert dans la Légion internationale du renseignement militaire (unité A3449). Le Portugais Tuga, sergent de bataillon dans le bataillon international d’Azov, a combattu à Bakhmut et sur d’autres fronts. Sa conviction est simple, et elle résume quelque chose d’essentiel sur ce conflit : « Nous défendons tout un continent. » Et plus loin : « Nous sommes du bon côté, le bon côté de l’histoire. »
72 pays. Je pense à ce que cela signifie concrètement — des familles sur six continents qui ont vu partir un fils, un frère, un ami vers un pays dont ils épelaient peut-être le nom pour la première fois. Certains ne sont pas revenus. Chacun a fait un choix que personne ne lui imposait. Il y a dans cette liberté choisie quelque chose qui touche au plus profond de ce que nous voulons être comme civilisation.
La dimension politique du volontariat international
La présence de volontaires étrangers dans les rangs ukrainiens a une dimension politique qui dépasse le militaire. Elle envoie un message aux capitales du monde : l’Ukraine n’est pas seule, et des individus libres, de tous horizons, ont jugé sa cause suffisamment juste pour y risquer leur vie. C’est un argument moral dont aucun communiqué diplomatique ne peut rivaliser en termes d’impact émotionnel et symbolique.
La mobilisation : l'Ukraine en guerre permanente
De 25 ans, l’âge de la conscription abaissé
La conscription militaire en Ukraine a une histoire chaotique. Suspendue en 2013, réinstaurée en urgence après 2014, elle est aujourd’hui sous loi martiale depuis le 24 février 2022. En 2024, l’âge de mobilisation a été abaissé de 27 à 25 ans. Les hommes de 18 à 60 ans doivent s’enregistrer auprès des centres de recrutement territoriaux et ne peuvent pas quitter le pays. La formation militaire de base dure 51 jours, adaptée aux standards de l’OTAN — un délai très court pour transformer un civil en combattant, mais l’Ukraine n’a pas le luxe du temps.
Les autres services armés en uniforme jouent également un rôle en temps de guerre : la Garde nationale (brigades de combat de première ligne, dont la libération de Koupiansk début 2026), les Gardes-frontières (première ligne de résistance, avec des frappes de chars et de surveillance début 2026), le SBU, la Police nationale (dont l’unité White Angels assure des évacuations dans le Donbass), et le Service des situations d’urgence qui intervient après les frappes. Chaque uniforme, chaque institution — tous ont été mobilisés.
51 jours pour faire un soldat. C’est peu. C’est terriblement peu. Je pense aux instructeurs qui savent que l’homme en face d’eux sera sur le front dans moins de deux mois. Il y a une forme de tendresse militaire dans cet enseignement accéléré — essayer de transmettre en sept semaines ce qui prend normalement des années, en sachant que chaque heure d’entraînement supplémentaire peut être la différence entre la vie et la mort.
Le rôle des femmes dans l’armée ukrainienne
La mobilisation ukrainienne n’est pas seulement masculine. Des milliers de femmes servent dans les forces armées, à tous les niveaux — combattantes, médecins de terrain, opératrices de drones, officières de renseignement. L’Ukraine a une tradition militaire féminine qui remonte à la Seconde Guerre mondiale, et la guerre actuelle a accentué cette intégration. C’est un aspect souvent sous-estimé de la puissance militaire ukrainienne — et un démenti supplémentaire à l’idée que cette résistance serait fragile ou précaire.
Syrskyi face à l'histoire : le portrait intime
Né en Russie, commandant en chef de l’Ukraine
Oleksandr Syrskyi est né en 1965 à Vladimir, en Russie. Il a étudié à l’Académie militaire supérieure de commandement des forces combinées de Moscou — les mêmes institutions qui ont formé les généraux qui combattent aujourd’hui contre lui. Cette trajectoire personnelle est l’une des plus extraordinaires de ce conflit. Un homme formé dans le système militaire soviétique, qui en a intégré toutes les leçons, toutes les doctrines, toutes les méthodes — et qui utilise aujourd’hui cette connaissance intime pour défendre l’Ukraine contre l’héritier de cet empire.
Il n’est pas expansif. Il n’est pas charismatique au sens politique du terme. Il n’a pas le talent oratoire de Zelenskyy, ni la présence médiatique de certains commandants de brigade. Ce que Syrskyi a, c’est quelque chose de plus rare et de plus précieux en temps de guerre : une froideur analytique, une capacité à traiter l’information en temps réel sous pression maximale, et une volonté absolue de ne pas sacrifier des vies inutilement. Ses hommes le respectent. Certains le craignent. Beaucoup lui font confiance d’une manière qui transcende l’admiration personnelle — parce que dans la guerre totale, la confiance dans le commandement peut être la différence entre l’unité et la débandade.
Je me retrouve à essayer d’imaginer ce que c’est d’être Syrskyi. De regarder une carte et de savoir que chaque couleur, chaque flèche, chaque point représente des milliers de personnes réelles. De prendre une décision opérationnelle et de savoir, dans les heures qui suivent, si elle était juste ou non — au prix de vies humaines. Il y a une solitude dans le commandement suprême que je ne suis pas sûr que l’on puisse vraiment comprendre de l’extérieur.
Ce que la chaîne de commandement dit de l’Ukraine
La chaîne de commandement ukrainienne n’est pas parfaite. Elle a ses dysfonctionnements, ses tensions internes, ses défis de coordination. Mais elle a accompli quelque chose que beaucoup d’analystes militaires jugeaient impossible en février 2022 : tenir. Résister à une armée équipée et financée par la deuxième puissance nucléaire mondiale. S’adapter. Innover. Contre-attaquer. Construire, en temps de guerre réelle, une armée de 800 000 hommes dotée de onze branches, de dix-huit corps, d’une branche de drones unique au monde, d’un système médical d’évacuation étudié par l’OTAN. Ce n’est pas le résultat d’un miracle. C’est le résultat d’une structure de commandement qui fonctionne — imparfaitement, douloureusement, avec des pertes terribles — mais qui fonctionne.
Conclusion : ce que tient Syrskyi
Le poids d’une nation sur une seule paire d’épaules
Oleksandr Syrskyi tient une chaîne. Pas une chaîne de métal — une chaîne humaine, institutionnelle, stratégique, qui court du sommet politique jusqu’au dernier soldat dans la dernière tranchée du front est. Cette chaîne, c’est la chaîne de commandement ukrainienne dans toute sa complexité — ses onze branches, ses dix-huit corps, ses cent brigades, ses 800 000 soldats, ses volontaires de 72 pays, ses drones, ses chars, ses missiles, ses médecins de terrain, ses opérateurs de cyber-défense. Il la tient parce que c’est son métier. Il la tient parce que l’Ukraine n’a pas d’autre choix. Il la tient parce que, dans les grandes crises de l’histoire, certains hommes et certaines femmes décident de ne pas lâcher.
Le Lieutenant Général Ben Hodges a dit que « la plupart des armées de l’OTAN ne pourraient pas atteindre les standards ukrainiens » en conditions de combat réel. Ce n’est pas un compliment de circonstance. C’est le constat d’un professionnel qui a passé sa vie à évaluer les forces militaires, et qui a vu quelque chose en Ukraine qu’il n’avait pas vu ailleurs : une armée qui apprend plus vite que son adversaire, qui innove sous pression maximale, qui maintient sa cohésion sous des pertes que d’autres nations n’auraient pas supportées. Zelenskyy l’a dit d’une formule simple, presque trop simple pour contenir tout ce qu’elle porte : « La liberté gagne toujours. »
Je ne sais pas comment cette guerre finira. Personne ne le sait vraiment. Mais je sais ceci : quand les historiens écriront sur cette période, ils devront raconter comment un pays que tout le monde avait condamné en quarante-huit heures a tenu des années. Comment des civils sont devenus soldats. Comment des soldats sont devenus des innovateurs militaires. Comment une chaîne de commandement reconstruite de zéro est devenue l’une des plus expérimentées du monde. Et au centre de cette histoire, il y aura un général né en Russie, formé en URSS, qui a choisi l’Ukraine — et qui tient.
La leçon de Kyiv pour le monde
Ce que l’Ukraine a construit depuis 2022 — et même depuis 2014 — est une leçon pour toutes les démocraties. Une leçon sur la résilience institutionnelle, sur la capacité d’une société à se mobiliser quand elle perçoit une menace existentielle comme réelle. Une leçon sur l’innovation militaire née de la nécessité. Une leçon sur le prix de la liberté — un prix qui se paie en vies, en souffrances, en années perdues, en deuils impossibles. Ce prix, l’Ukraine le paie chaque jour. Et elle continue. C’est peut-être cela, en définitive, le portrait le plus juste de Syrskyi et de l’armée qu’il commande : des gens qui continuent.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
UNITED24 Media — How Ukraine’s Military Chain of Command Works — 10 mars 2026
Sources secondaires
OTAN — Relations Ukraine-OTAN et coopération de défense — NATO.int
Ministère de la Défense de l’Ukraine — Structure des forces armées — mil.gov.ua
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