L’artère jugulaire de l’économie planétaire
Le détroit d’Ormuz n’est pas un passage maritime parmi d’autres. C’est l’artère jugulaire de l’économie mondiale. Chaque jour, entre vingt et vingt-et-un millions de barils de pétrole passent par ce corridor qui sépare l’Iran d’Oman. Fermez-le, et le prix du baril double en une semaine. Le Japon importe quatre-vingt-quinze pour cent de son pétrole brut du Moyen-Orient. La Corée du Sud, l’Inde, la Chine : même dépendance, mêmes routes maritimes, même vulnérabilité.
Et pourtant. Quand Trump demande à ces pays d’envoyer des navires d’escorte, la réponse est un murmure gêné. Sanae Takaichi, la première ministre japonaise, déclare que Tokyo n’a pris aucune décision concernant l’envoi de navires d’escorte. Pour un pays qui cesserait littéralement de fonctionner si Ormuz fermait. La Corée du Sud révise la demande. L’Australie dit n’avoir reçu aucune requête formelle. La Chine esquive. Chacun a ses raisons. Mais le résultat collectif est le même : personne ne bouge.
Je me demande à quel moment précis nous avons collectivement décidé que le fonctionnement de l’économie mondiale pouvait reposer sur un corridor de cinquante kilomètres contrôlé par un pays que la première puissance du monde vient de bombarder — et que ça ne méritait pas de plan B. Pas un plan secret. Juste un plan. Le fait qu’il n’existe pas en dit plus sur notre époque que n’importe quel discours sur la gouvernance mondiale.
La facture qui tombe toujours ailleurs
Si le détroit d’Ormuz se ferme, ce ne sont pas les décideurs à Washington qui absorberont le choc. Ce sont les chauffeurs de taxi à Tokyo qui verront le prix du plein doubler. Les usines à Séoul qui tourneront au ralenti. Les ménages européens dont la facture de chauffage explosera. Qui décide. Qui absorbe. Ce n’est jamais les mêmes. La guerre contre l’Iran a été lancée depuis Washington. Les conséquences économiques, elles, tomberont à Osaka, à Busan, à Rotterdam. C’est une taxe imposée sans vote, sans débat, sans consentement.
Londres dit non mais ouvre ses bases
La contradiction diplomatique parfaite
Keir Starmer a trouvé la formule parfaite de la contradiction : le Royaume-Uni ne participera pas aux opérations offensives contre l’Iran, mais il mettra ses bases militaires à disposition pour les frappes américaines. On ne fait pas la guerre, mais on prête la maison pour que d’autres la fassent depuis notre salon. Starmer a ajouté : nous ne serons pas entraînés dans une guerre plus large. Ce n’est pas une tâche simple, a-t-il reconnu. En effet. Ce n’est pas simple de prétendre ne pas participer à une guerre tout en offrant le terrain depuis lequel elle est conduite.
Trump a répondu qu’il avait été très surpris par le refus de Starmer d’envoyer ses porte-avions. Surpris. Comme si l’on pouvait raisonnablement s’attendre à ce qu’un allié qu’on a menacé de tarifs commerciaux envoie spontanément sa flotte.
Il y a dans la position britannique quelque chose qui résume notre époque mieux qu’aucun traité ne pourrait le faire. On refuse de combattre, mais on ouvre la porte. On dit non aux caméras, mais oui dans les couloirs. Ce n’est pas de la diplomatie. C’est de la contorsion morale élevée au rang de doctrine. Et personne ne semble trouver ça étrange — ce qui est peut-être le signe le plus inquiétant de tous.
Berlin pose la question qui tue
Boris Pistorius n’a pas fait dans la dentelle. Le ministre allemand de la Défense a formulé ce que chaque chef d’état-major européen pense en silence : que peut bien attendre Trump d’une poignée de frégates européennes que la puissante US Navy ne peut pas accomplir toute seule ? La question est dévastatrice parce qu’elle est sincère. L’Allemagne n’a pas les moyens navals d’une opération d’escorte dans le Golfe persique. Personne en Europe ne les a. Et Pistorius le sait. Ce qui confirme que la demande n’a jamais été militaire. Elle a toujours été politique.
Madrid, Tokyo, Séoul — le refus poli comme art de survie
L’Espagne trace une ligne
Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a choisi la prudence maximale : nous ne devons rien faire qui ajoute davantage de tension ou d’escalade. La phrase ne dit rien. Elle ne promet rien. Elle ne refuse rien explicitement. Et c’est exactement ce qu’elle est censée faire. Dans le ballet diplomatique actuel, ne rien dire est une forme de refus que personne ne peut punir.
Le Japon joue une partition encore plus délicate. Quatre-vingt-quinze pour cent du pétrole brut japonais vient du Moyen-Orient. Si Ormuz ferme, le Japon s’arrête. Et pourtant, Sanae Takaichi refuse de s’engager. La raison est historique : le Japon entretient des relations commerciales avec l’Iran que Washington ne respecte pas. Envoyer des navires japonais escorter des pétroliers contre des menaces iraniennes détruirait des décennies de diplomatie d’équilibre. La Corée du Sud fait le même calcul. L’Australie dit n’avoir même pas reçu de demande formelle.
Ce qui me frappe dans ces refus, ce n’est pas leur contenu. C’est leur ton. Personne ne claque la porte. Tout le monde murmure des peut-être, des nous examinons, des nous n’avons pas encore décidé. C’est le langage des gens qui ont peur de celui qui demande — mais qui ont encore plus peur de ce qu’il demande. Et cette peur-là, celle qui empêche même le refus d’être franc, est peut-être le symptôme le plus grave de l’état des alliances occidentales en 2026.
Pékin esquive sans transpirer
La Chine a esquivé avec la grâce d’un joueur de tai-chi. Le ministère des Affaires étrangères chinois n’a pris aucun engagement. Pékin achète du pétrole iranien en quantités massives, à prix réduit, via des circuits que Washington prétend sanctionner mais que personne n’a jamais bloqués. Pourquoi la Chine enverrait-elle des navires pour contenir un pays avec lequel elle fait des affaires lucratives ?
Le vrai problème — quand le crédit diplomatique est à zéro
La mémoire des alliés n’est pas si courte
Pour comprendre pourquoi Trump se heurte au silence, il faut rembobiner. Les tarifs douaniers imposés à l’Europe, au Canada, au Japon. Les menaces répétées de retrait de l’OTAN. L’humiliation publique de Merkel, Macron, Trudeau. L’accord nucléaire iranien déchiré unilatéralement en 2018, contre l’avis de tous les signataires européens. La guerre commerciale avec la Chine qui a forcé chaque allié à choisir un camp. Et maintenant — maintenant que les conséquences frappent sous forme de missiles iraniens — Trump dit : vous devriez sauter pour nous aider parce qu’on vous a aidés pendant des années.
La phrase ignore totalement les violations de confiance qui ont précédé. On ne peut pas demander à quelqu’un de se battre à vos côtés après l’avoir giflé en public. Pas parce que c’est immoral. Parce que ça ne marche pas.
Je me souviens d’une époque où quand Washington appelait, les alliés répondaient. Pas par soumission. Par confiance. Par cette conviction partagée que le système fonctionnait dans les deux sens. Cette époque est finie. Et ce qui l’a tuée n’est pas un événement. C’est une accumulation. Chaque tarif imposé. Chaque insulte lancée. Chaque accord déchiré. La confiance ne meurt pas d’un coup. Elle s’érode. Et quand on la cherche au moment où on en a besoin, elle n’est plus là.
Le capital diplomatique ne se réimprime pas
Ce que Trump découvre en mars 2026, c’est que le capital diplomatique est une ressource finie. On peut la dilapider. Mais on ne peut pas la réimprimer comme des dollars. Washington a brûlé sa bonne volonté. Et la bonne volonté brûlée ne repousse pas sur commande. Il faudra des années — peut-être une génération — pour reconstruire ce que ces dernières années ont détruit.
L'Iran regarde — et calcule
Le cadeau stratégique involontaire
Téhéran n’a pas besoin de faire quoi que ce soit. Il lui suffit de regarder. Chaque refus allié est une victoire iranienne. Chaque silence diplomatique confirme que la coalition anti-Iran que Trump prétend bâtir n’existe pas. L’Iran contrôle la rive nord du détroit d’Ormuz. Ses missiles antinavires, ses drones, ses vedettes rapides peuvent rendre la navigation dangereuse en quelques heures. Et le message que les alliés viennent d’envoyer — involontairement — c’est : en cas de crise, vous êtes seuls.
Les stratèges iraniens ont observé le retrait d’Afghanistan. L’hésitation sur l’Ukraine. Les tarifs douaniers imposés aux alliés. Et maintenant, le silence face à une demande explicite d’aide. Le calcul est simple : si les alliés ne viennent pas quand on leur demande, ils ne viendront pas quand on ne leur demandera pas. Cette équation change la posture de Téhéran dans les négociations.
Et pourtant, personne à Washington ne semble connecter les points. L’isolement diplomatique n’est pas un effet secondaire de la politique de Trump. C’est son produit principal. Chaque allié refroidi rend l’Iran plus audacieux, pas moins. Ce n’est pas un paradoxe. C’est une chaîne causale d’une simplicité terrifiante que n’importe quel étudiant en sciences politiques pourrait dessiner sur un tableau blanc.
Le précédent que tout le monde voit sauf Washington
À quel moment est-il devenu normal qu’un président américain lance une opération militaire — l’opération Epic Fury — sans consulter ses alliés, puis leur demande de nettoyer les conséquences ? Personne n’a annoncé ce changement de paradigme. Il s’est juste produit. Chaque silence crée un précédent. Les mauvais aussi.
Le huit sur dix de Macron — anatomie d'une note scolaire
Le bulletin de notes le plus étrange de l’histoire diplomatique
Trump a noté Macron huit sur dix après leur appel téléphonique. Le président de la République française, chef d’État d’une puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, noté sur dix par un homme qui confond la diplomatie avec un jeu télévisé. Et personne n’a trouvé ça suffisamment dégradant pour en faire un incident. Un chef d’État note un autre chef d’État comme un livreur Uber, et on passe au sujet suivant.
Le simple fait que Trump rende public son système de notation — certains sont très enthousiastes, d’autres le sont moins — transforme la diplomatie internationale en compétition pour l’approbation d’un seul homme. Cette transformation détruit le principe même d’alliance multilatérale : l’idée que les partenaires se coordonnent entre eux, pas qu’ils concourent pour les faveurs du plus fort.
Huit sur dix. Je laisse cette note résonner. Un président note un autre président. Et l’autre ne dit rien. Et nous ne disons rien. Il y a quelque chose de profondément cassé dans un système international où ça ne choque plus personne. Le fait que ça ne nous choque plus est la preuve que quelque chose a bougé sans qu’on le décide. Un seuil a été franchi. En silence. Comme tous les seuils dangereux.
La diplomatie réduite au transactionnel
Ce que Trump fait n’est pas de la maladresse. C’est une méthode. Réduire chaque relation bilatérale à une transaction mesurable détruit la dimension institutionnelle des alliances. L’OTAN n’est plus un traité. C’est un tableau de bord. Et quand les alliances deviennent des tableurs, elles cessent de fonctionner au moment précis où l’on en a besoin — en crise. Parce que les crises ne se résolvent pas avec des transactions. Elles se résolvent avec de la confiance.
Les frégates fantômes — ce que l'Europe ne peut pas offrir
L’état réel des marines européennes
Même si l’Europe voulait répondre — et elle ne le veut pas — pourrait-elle le faire ? La Royal Navy britannique dispose de moins de vingt frégates et destroyers opérationnels. La Marine nationale française est dans un état similaire. La Deutsche Marine aligne une poignée de frégates dont la disponibilité fait l’objet de rapports embarrassants au Bundestag. L’Europe a sous-investi dans sa défense pendant une génération. Trump n’a pas tort de le souligner. Mais demander à l’Europe d’envoyer des navires dans le Golfe, c’est demander à un patient qu’on a empêché de se soigner de courir un marathon.
Ce qui me trouble dans cette demande, ce n’est pas son irréalisme. C’est sa fonction. Si Trump sait que l’Europe ne peut pas envoyer de navires — et il le sait — alors la demande n’est pas une demande. C’est un piège. Un piège conçu pour produire un refus, qui produit une justification, qui produit un narratif : voyez, nos alliés ne nous aident pas. Ce narratif est plus précieux que n’importe quelle frégate.
Le fantôme de la coalition des volontaires
On a déjà vu ce film. En 2003, quand Washington a voulu envahir l’Irak, les alliés réticents ont été classés entre vieille Europe et nouvelle Europe. L’histoire a tranché : l’Irak était un désastre, les armes de destruction massive n’existaient pas, et ceux qui avaient dit non avaient raison. Vingt-trois ans plus tard, le même schéma se reproduit. L’histoire se répète. Personne ne s’en souvient.
Le détroit comme métaphore — ce qui est vraiment en jeu
Plus qu’un passage maritime
Le détroit d’Ormuz a cessé d’être uniquement un point de passage stratégique. Il est devenu une métaphore. Le point exact où se mesure l’écart entre ce que l’Amérique prétend être et ce qu’elle est devenue. Entre la superpuissance qui garantissait la liberté de navigation pour tous et le pays qui réclame de l’aide pour garantir la sienne. Cet écart — entre la prétention et la réalité — est le vrai sujet de cette crise.
Et cet écart grandit. À chaque tarif douanier imposé sans consultation. À chaque accord déchiré. À chaque allié humilié. Les empires ne s’effondrent pas d’un coup. Ils se vident de l’intérieur. Ils perdent d’abord la confiance de leurs alliés. Puis le respect de leurs adversaires. Puis la capacité à agir seuls. Le détroit d’Ormuz, en mars 2026, est le thermomètre qui indique la fièvre. Personne ne veut lire la température.
Je ne suis pas historien. Mais je sais lire une séquence. Et la séquence que je lis — alliés qui se dérobent, adversaires qui s’enhardissent, capacités qui s’érodent, confiance qui s’évapore — ressemble à des séquences que j’ai lues dans d’autres livres, sur d’autres empires, à d’autres époques. Ces livres ne se terminent jamais bien pour l’empire en question. Jamais.
L’ordre maritime mondial en sursis
Depuis 1945, la liberté de navigation dans les détroits internationaux est garantie par un système que les États-Unis ont construit. Ce système a permis la mondialisation. Il reposait sur un principe : la puissance garante agit dans l’intérêt collectif. Ce principe vient de mourir. Pas avec un discours. Avec une demande de navires d’escorte formulée comme un test de loyauté. L’ordre maritime mondial n’a pas été détruit par un ennemi. Il a été abandonné par son fondateur.
Ce que les marchés entendent — et ce que les peuples paient
Le baril comme sismographe
Les marchés pétroliers ne font pas de diplomatie. Ils écoutent, calculent, réagissent. Un détroit d’Ormuz sous tension. Une coalition qui n’existe pas. Des alliés qui refusent. Un Iran qui observe. Chaque élément pousse le prix du baril vers le haut. Et chaque dollar supplémentaire se traduit par des centimes de plus à la pompe, des factures de chauffage qui gonflent, des budgets familiaux qui craquent. Les marchés traduisent la géopolitique en souffrance quotidienne.
Quelque part dans une banlieue de Tokyo, une mère de famille vérifie le prix de l’essence avant de décider si elle prend la voiture demain. Quelque part à Séoul, un patron de PME recalcule ses marges. Quelque part à Rotterdam, un transitaire regarde ses écrans et compte les navires qui ralentissent. Aucun de ces gens ne sait ce qu’est l’opération Epic Fury. Mais tous, sans exception, paieront la facture. La facture tombe toujours ailleurs. Toujours.
La taxe invisible des guerres qu’on n’a pas choisies
Il existe un mot pour ça : externalisation. Les décisions stratégiques se prennent à Washington. Les conséquences économiques s’abattent sur le reste du monde. Les citoyens japonais, sud-coréens, européens qui verront leurs factures augmenter n’ont eu aucune voix dans la décision de bombarder l’Iran. Aucune voix dans la décision de quitter l’accord nucléaire. Aucune voix dans les provocations qui ont conduit à cette escalade. Mais ils paieront. Ils paient déjà.
La faillite du multilatéralisme — autopsie en temps réel
Le cadavre encore chaud des institutions
Les ministres des Affaires étrangères européens se sont réunis à Bruxelles. Ils ont débattu de la possibilité de rediriger les missions en mer Rouge vers le Golfe persique. Et ils n’ont rien décidé. Rien. Berlin résiste. Paris calcule. Madrid temporise. Rome attend. Chacun joue sa partition nationale sur une scène qui prétend être européenne.
J’écris sur le multilatéralisme depuis assez longtemps pour reconnaître un cadavre quand j’en vois un. Ce que je vois à Bruxelles en mars 2026 n’est pas une institution en crise. C’est une institution qui a cessé de fonctionner tout en continuant de se réunir. Les réunions ont lieu. Les communiqués sont publiés. Les photos sont prises. Mais rien ne se décide. Le multilatéralisme est devenu son propre fantôme — présent partout, efficace nulle part.
Le chacun-pour-soi comme doctrine par défaut
Ce que la crise d’Ormuz révèle, c’est que le chacun-pour-soi n’est plus une déviance. C’est devenu la norme. Chaque pays calcule son intérêt propre. C’est rationnel. C’est compréhensible. Et c’est catastrophique. Parce que le système international n’a jamais été conçu pour fonctionner sur la base du chacun-pour-soi. Il a été conçu sur la base de la réciprocité. Et la réciprocité exige de la confiance.
L'histoire tranche — mais elle tranche toujours trop tard
Les parallèles qui dérangent
En 1956, lors de la crise de Suez, les États-Unis ont forcé la France et le Royaume-Uni à reculer — démontrant que la puissance américaine pouvait imposer sa volonté à ses alliés. En 2026, la situation s’est inversée : les États-Unis demandent de l’aide et se heurtent à un refus poli. En soixante-dix ans, l’Amérique est passée de la puissance qui pouvait dire non à tout le monde à la puissance à qui tout le monde dit non. Ce n’est pas un déclin militaire. C’est un déclin de légitimité.
Et pourtant. Les leçons de Suez, les leçons de l’Irak, les leçons de l’Afghanistan — elles sont toutes là, documentées, enseignées dans chaque université. Et elles n’ont servi à rien. Parce que l’histoire ne prévient pas. Elle tranche. Toujours trop tard pour ceux qui auraient pu changer le cours des choses.
Il y a une forme de cruauté dans la façon dont l’histoire fonctionne. Elle laisse les erreurs se commettre. Elle laisse les avertissements être ignorés. Et puis elle tranche. Toujours trop tard pour les victimes. Toujours assez tôt pour que les historiens écrivent : on savait. On savait, et on n’a rien fait. C’est peut-être la phrase la plus terrifiante de toute l’historiographie humaine.
Ce qu’on ne pourra plus prétendre ignorer
Les faits sont là. Trump a lancé une guerre contre l’Iran sans consulter ses alliés. Il leur a demandé de venir nettoyer les conséquences. Ils ont refusé. L’Iran contrôle toujours sa rive du détroit. Et le système d’alliances qui a garanti la stabilité mondiale pendant huit décennies vient de démontrer publiquement qu’il ne fonctionne plus. Ce ne sont pas des analyses. Ce sont des faits. Documentés. Datés. Irréversibles.
Ce que l'avenir immédiat nous réserve
Les scénarios que personne ne veut nommer
Premier scénario : l’Iran teste les limites. Une vedette rapide qui s’approche trop d’un pétrolier. Un drone qui survole un convoi. Pas d’attaque directe — juste assez de pression pour faire monter les primes d’assurance maritime. C’est la stratégie du grignotage. Elle ne fait pas les gros titres. Elle fait les prix à la pompe. Deuxième scénario : une erreur de calcul. Un officier iranien qui interprète mal un mouvement. Un navire américain qui réagit trop vite. Un incident qui escalade avant que quiconque ait le temps de décrocher un téléphone.
Troisième scénario : le statu quo. Ormuz reste ouvert. La tension demeure sans conflagration. C’est le scénario le plus probable et le plus dangereux — parce qu’il permet à tout le monde de faire semblant que le problème n’existe pas. De passer au sujet suivant. Jusqu’à la prochaine crise. Et la prochaine sera calibrée sur ce que celle-ci a permis d’obtenir. Un coup absorbé sans réponse repousse le seuil un peu plus loin.
Le troisième scénario est celui qui m’inquiète le plus. Pas parce qu’il est le pire. Mais parce qu’il est celui qui nous permettra de ne rien changer. De ne rien décider. De laisser le système se vider de sa substance en silence, jusqu’au jour où quelqu’un fera le geste de trop. Et ce jour-là, il sera trop tard pour regretter les coalitions qu’on n’a pas bâties et les alliances qu’on a laissé mourir.
L’endurance comme seule stratégie disponible
Pour les pays qui dépendent du détroit d’Ormuz — c’est-à-dire la moitié de la planète — la seule stratégie est l’endurance. Tenir. Absorber. Espérer que la crise passera sans exploser. Ne pas perdre, c’est gagner quand l’autre compte sur ton effondrement. Mais gagner combien de temps ? Et à quel prix ?
Le monde d'après Ormuz — ce qui a déjà changé sans retour
La fin de la garantie implicite
Quelque chose a changé en mars 2026 qui ne se changera plus. La garantie implicite de sécurité maritime américaine — celle qui a permis à des économies entières de fonctionner sans marine de guerre — vient d’être publiquement conditionnée. Ce n’est plus un service. C’est un deal. Et les deals se négocient. Chaque pays qui dépend du pétrole du Golfe vient de recevoir un message : construisez votre propre marine, trouvez d’autres routes, ou payez le prix que Washington fixera. C’est la fin d’une ère. Et elle s’est produite non pas avec une déclaration solennelle mais avec une demande de frégates à laquelle personne n’a répondu.
À quel moment exactement avons-nous décidé que la sécurité de la moitié de la planète pouvait dépendre d’un corridor de cinquante kilomètres sans que personne ne soit responsable de le protéger collectivement ? Personne n’a pris cette décision. Elle s’est prise toute seule, à force de renoncements successifs, de calculs à courte vue, de confiance trahie et de silences accumulés. Et maintenant on est là. Devant le détroit. Sans plan. Sans coalition. Sans confiance.
Les routes alternatives qui n’existent pas
Le pipeline Est-Ouest saoudien peut contourner Ormuz pour une fraction du trafic. Les Émirats ont leur propre oléoduc vers Fujairah. Mais ces alternatives ne couvrent qu’une partie infime des vingt millions de barils quotidiens. La vérité brutale est qu’il n’existe pas de plan B pour Ormuz. Et le fait que cette vérité soit connue de tous — y compris de l’Iran — est la donnée la plus dangereuse de toute cette équation.
Conclusion : La question qu'Ormuz pose à chacun d'entre nous
Ce qui reste quand les navires ne viennent pas
Le détroit d’Ormuz est ouvert. Les pétroliers passent. Le monde tourne. Et personne — pas un seul gouvernement, pas une seule institution — n’a de plan pour le jour où il ne tournera plus. C’est ça, la vraie information. Pas les refus. Pas les notes sur dix. Pas les pirouettes diplomatiques. L’information, celle qui devrait empêcher de dormir, c’est l’absence de plan. L’absence de coalition. L’absence de cette chose qu’on appelait autrefois la sécurité collective.
Alors voilà la dette. Celle qu’on a contractée collectivement, sans le vouloir, à force de regarder chaque crise et de passer à la suivante. On doit quoi aux générations qui hériteront d’un système international vidé de sa substance ? On doit quoi aux peuples qui paient les conséquences de guerres qu’ils n’ont pas choisies ? On doit quoi à cette idée — usée, fatiguée, abîmée mais pas encore morte — qu’il existe quelque chose de plus grand que l’intérêt national, quelque chose qui s’appelle le bien commun ?
Quelque part dans le détroit d’Ormuz, un pétrolier passe. Sans escorte. Sans coalition. Sans filet. Il transporte le pétrole dont la moitié du monde a besoin pour fonctionner demain matin. Son capitaine ne sait probablement pas que Trump a noté Macron huit sur dix. Il ne sait probablement pas que Pistorius a posé la question qui tue. Tout ce qu’il sait, c’est que la côte iranienne est à tribord, que ses instruments fonctionnent, et que personne ne viendra s’il a besoin d’aide. Et il passe quand même. Parce que le pétrole doit passer. Parce que le monde doit tourner. Parce que quelqu’un doit continuer pendant que les autres délibèrent. C’est peut-être ça, finalement, la définition de notre époque : un monde qui tient parce que des gens anonymes continuent de faire leur travail pendant que ceux qui devraient les protéger n’arrivent pas à se mettre d’accord. Et on va payer comment ?
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Trump gets chilly response from allies over demand on Hormuz — Moneyweb, mars 2026
Trump asks allies to send ships to Strait of Hormuz — Reuters, mars 2026
Sources secondaires
European allies resist Trump’s call for naval escort in Hormuz — Financial Times, mars 2026
Trump demands allies send ships to Hormuz as Iran tensions mount — The Guardian, mars 2026
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