Quand chaque litre de carburant vaut une décision de vie ou de mort
Je vais vous raconter ce que personne ne raconte dans les rapports ministériels. Le prix du diesel. Pour une exploitation de mille hectares, à raison de soixante-dix litres par hectare, la hausse du carburant représente 1,4 million de hryvnias supplémentaires. Un million quatre cent mille. Pour du gasoil. Juste pour pouvoir mettre un tracteur dans un champ. Avant même de parler de semences, d’engrais, de produits phytosanitaires, de main-d’œuvre. Avant même de parler de ce qu’on va récolter, si on récolte. Quand j’étais jeune, mon père me disait que le fermier ukrainien était le plus riche et le plus pauvre des hommes. Riche parce qu’il possède la meilleure terre du monde. Pauvre parce que tout le monde veut la lui prendre. Il avait raison. La Russie veut notre terre. Les marchés mondiaux veulent notre blé. Et nous, on est coincés entre les deux, avec un tracteur qui tousse et un compte en banque qui saigne.
Le coût total de la campagne de semis 2026 pourrait atteindre 700 milliards de hryvnias. C’est quinze pour cent de plus que l’an dernier. Quinze pour cent. Pas parce que l’inflation mondiale fait son œuvre tranquille. Pas parce que les cours des matières premières fluctuent selon les caprices des traders de Chicago. Non. Parce qu’il y a une guerre. Parce que le nitrate d’ammonium ne peut plus entrer stablement par la mer, classé explosif. Parce que les permis d’importation de certaines fournitures bloquées ne sont toujours pas délivrés, malgré les appels répétés au ministère de l’Économie. Parce que l’escalade au Moyen-Orient fait flamber les prix du gaz, et que le gaz, c’est la matière première des engrais azotés. Tout est connecté. Tout est un piège.
Il y a quelque chose d’obscène dans cette équation. D’un côté, des hommes et des femmes qui se battent pour planter des graines dans une terre bombardée. De l’autre, des marchés financiers qui spéculent sur le prix du blé ukrainien depuis des tours climatisées à New York. La guerre enrichit ceux qui ne la vivent pas. Et elle ruine ceux qui la portent sur leur dos, un sillon à la fois.
Les petites et moyennes exploitations en première ligne de la faillite
Ce sont les petites et moyennes entreprises agricoles qui sont les plus touchées. Les grands holdings agraires ont des réserves, des lignes de crédit, des contrats d’exportation en devises fortes. Mais le fermier de cinq cents hectares, celui qui emploie trois gars du village et qui vend son tournesol au collecteur local, celui-là est au bord du gouffre. Il ne peut pas constituer de stocks de carburant à l’avance, les risques sécuritaires l’en empêchent. Il ne peut pas négocier des prix de gros sur les engrais. Il ne peut pas non plus laisser sa terre en jachère, parce que la jachère, dans la tête d’un fermier ukrainien, c’est une capitulation. Et pourtant, combien sont ceux qui y pensent, en secret, la nuit, quand les drones russes passent au-dessus de leurs hangars et que le prix du superphosphate atteint des sommets qu’ils n’ont jamais vus ?
La mobilisation, ou comment un pays perd ses bras en même temps que ses fils
Des champs vidés par la guerre
Mon fils Dmytro était le meilleur opérateur de moissonneuse du village. Il savait régler la barre de coupe au millimètre près, sentir quand le grain était prêt rien qu’en le roulant entre ses doigts. Il est parti en février 2024. Depuis, je n’ai personne pour conduire la moissonneuse-batteuse. J’ai un gars, Viktor, soixante-sept ans, qui fait ce qu’il peut. Mais Viktor voit mal, conduit lentement, et ne peut pas travailler plus de six heures sans que son dos le lâche. C’est ça, la réalité de la pénurie de main-d’œuvre dans l’agriculture ukrainienne. Ce n’est pas un graphique dans un rapport du FMI. C’est un vieil homme qui essaie de conduire un engin de douze tonnes sur un terrain miné pendant que les alertes aériennes sonnent trois fois par jour. La mobilisation a vidé les campagnes de leurs forces vives. Les possibilités de réservation pour les travailleurs agricoles sont limitées, insuffisantes, et les fermes n’arrivent plus à effectuer les travaux dans les délais agronomiques optimaux.
Les chiffres prévisionnels pour 2026 parlent d’eux-mêmes. La superficie totale sous cultures céréalières pourrait chuter à 11,5 millions d’hectares, soit une baisse de quatre pour cent par rapport à 2025. Les superficies de blé devraient reculer de cinq pour cent, à un peu moins de cinq millions d’hectares. L’orge, en chute libre : moins vingt et un pour cent par rapport à l’an dernier, à 1,1 million d’hectares. Et pourtant, l’Ukraine reste le grenier de l’Europe. Elle reste ce pays qui, malgré les missiles, malgré les drones, malgré tout, continue de produire du grain pour des millions de bouches à travers le monde. Et c’est nous, les fermiers, qui rendons ça possible. Avec nos mains abîmées, nos machines vieillissantes et nos cœurs brisés.
Je pense souvent à cette absurdité fondamentale : on demande à un pays de se battre ET de nourrir le monde en même temps. On lui prend ses fils pour la tranchée et on s’étonne que les champs restent en friche. L’Ukraine fait les deux. Mais personne ne mesure ce que ça coûte en vies intérieures détruites, en corps épuisés, en regards éteints devant un champ qu’on ne pourra pas finir à temps.
Le calendrier impitoyable de la nature
Quarante-cinq à cinquante jours. C’est la fenêtre de travail dont disposent les agriculteurs ukrainiens pour accomplir leurs semis de printemps. Un mois et demi. Pas un jour de plus. La nature ne négocie pas. Elle ne sait pas qu’il y a une guerre. Elle ne sait pas que le carburant est hors de prix, que les ouvriers sont au front, que les routes sont défoncées par les blindés. Elle exige simplement qu’on sème au bon moment, sinon la récolte sera mauvaise, sinon les rendements chuteront, sinon un pays entier mangera moins et exportera moins. Cette concentration obligée des efforts, des machines, du personnel et du carburant sur une période aussi courte crée une pression inhumaine. Chaque jour perdu à cause d’une alerte aérienne, d’un champ miné découvert trop tard, d’une panne mécanique sans pièces de rechange, c’est un jour qui ne reviendra pas.
Le nitrate d'ammonium ne passe plus la mer
La chimie de la guerre et celle de la terre
Il y a une ironie cruelle dans le fait que le nitrate d’ammonium, cet engrais essentiel pour la croissance des céréales, soit aussi un composant d’explosifs. À cause de cette double nature, il ne peut plus entrer en Ukraine de manière stable par voie maritime. Les restrictions logistiques et sécuritaires bloquent les approvisionnements. Les appels au ministère de l’Économie pour débloquer les permis restent sans réponse satisfaisante. Et pendant ce temps, la terre a faim. La terre noire d’Ukraine, cette merveille géologique qui contient naturellement plus de matière organique que n’importe quel sol européen, a besoin de ses engrais pour atteindre les rendements dont le monde a besoin. Je le sais parce que je le vois chaque année : quand je réduis la fertilisation, mes rendements de blé chutent de vingt pour cent. Et vingt pour cent de moins, sur mille hectares, c’est la différence entre survivre et fermer.
Les prévisions pour les cultures de printemps 2026 montrent des ajustements qui racontent cette réalité. Le maïs, culture dominante, est prévu sur 4,418 millions d’hectares, en baisse de 1,6 pour cent soit 70 300 hectares de moins. L’orge de printemps : 753 700 hectares, en recul de 2,7 pour cent. Le tournesol : cinq millions d’hectares, en baisse de deux pour cent soit 103 600 hectares de moins. Le soja : 2,04 millions d’hectares, moins 1,6 pour cent. La betterave sucrière : 197 200 hectares, moins 0,8 pour cent. Chaque diminution est un renoncement. Chaque hectare abandonné est une victoire invisible pour Moscou.
Quand un engrais devient une arme et qu’une arme empêche l’engrais d’arriver, on touche au cœur noir de cette guerre. La Russie ne se contente pas de bombarder les villes. Elle affame la terre elle-même. Et dans le silence de ce blocus chimique, des millions de tonnes de nourriture ne naîtront jamais.
Le cercle vicieux des coûts et des pénuries
La hausse des prix des engrais, combinée à leur raréfaction, crée un cercle vicieux que chaque fermier ukrainien connaît par cœur. Moins d’engrais disponibles signifie des prix plus élevés. Des prix plus élevés signifient moins d’engrais achetés. Moins d’engrais appliqués signifie des rendements plus faibles. Des rendements plus faibles signifient moins de revenus. Moins de revenus signifient encore moins d’engrais l’année suivante. Et la spirale continue, saison après saison, pendant que la guerre dure. Pendant que personne, dans les capitales européennes ou à Washington, ne parle de ce qui se passe vraiment dans les champs ukrainiens. On parle de missiles. On parle de diplomatie. On parle de cessez-le-feu. Mais on ne parle jamais de ceux qui plantent.
Odessa mène la danse sur un volcan
La région qui sème le plus est aussi celle qui tremble le plus
Odessa. 26 400 hectares semés. C’est presque la moitié du total national à ce stade. C’est aussi une région bombardée régulièrement, où les infrastructures portuaires ont été pilonnées, où les silos à grains ont été détruits, où les routes d’exportation changent au gré des accords céréaliers qui se font et se défont. J’ai un cousin là-bas, Mykola. Il cultive du blé d’hiver et du tournesol sur huit cents hectares entre Odessa et Mykolaïv. La dernière fois qu’on s’est parlé, il m’a dit quelque chose que je n’oublierai jamais : on sème avec un œil sur le sillon et l’autre sur le ciel. Parce que les missiles de croisière passent parfois à basse altitude au-dessus des champs. Parce que les débris retombent n’importe où. Parce qu’un impact dans un champ fraîchement semé, c’est des tonnes de terre retournées, un cratère au milieu de ce qui devait être du blé.
Et pourtant, Odessa sème. Mykolaïv sème ses 7 700 hectares. Kherson, cette région dont une partie est encore occupée, sème ses 3 800 hectares. Il y a quelque chose de déchirant et de magnifique dans cette obstination. Ces hommes et ces femmes qui montent sur leurs tracteurs chaque matin, sachant qu’ils peuvent ne pas en redescendre le soir, sachant que leur récolte peut être détruite avant d’avoir poussé, sachant que tout peut s’arrêter d’une seconde à l’autre. Et ils sèment quand même. Parce que semer, c’est croire. Croire qu’il y aura un demain. Croire que la récolte viendra. Croire que l’Ukraine tiendra.
Chaque grain déposé dans cette terre martyrisée est un acte de foi brut. Il n’y a pas de mots assez forts pour décrire ce courage silencieux, cette résistance qui ne brandit aucun drapeau, qui ne crie aucun slogan, mais qui, chaque matin, défie la mort en plantant la vie.
Des régions qui avancent à des vitesses différentes
La carte des semis dessine une Ukraine à deux vitesses. Au sud, on avance. Le climat est plus clément, le dégel est plus précoce, et malgré les bombardements, les fermiers du sud ont une tradition d’adaptation qui force le respect. Au centre et au nord, c’est la paralysie. La neige persiste. Le gel retient la terre. Les équipements ne peuvent pas entrer dans les champs. Deux semaines de retard sur 2025, a estimé Denys Martchouk. Deux semaines qui pèseront lourd au moment de la moisson. Deux semaines pendant lesquelles la terre ne sera pas nourrie, les graines ne seront pas en terre, et le calendrier implacable de la nature continuera d’avancer sans attendre personne.
Sept cents milliards de hryvnias pour un pays qui plante sous les tirs
Le coût astronomique d’une saison de semis en zone de guerre
Sept cents milliards de hryvnias. C’est le coût estimé de la campagne de semis 2026. Sept cents milliards. Je dis ce chiffre lentement, parce qu’il faut le temps de comprendre ce qu’il signifie pour des gens comme moi. Pour un fermier qui gère mille hectares, le surcoût en carburant seul représente 1,4 million de hryvnias. Ajoutez la hausse des engrais de vingt à vingt-cinq pour cent. Ajoutez les semences dont les prix ont suivi. Ajoutez les produits phytosanitaires. Ajoutez les réparations mécaniques avec des pièces détachées de plus en plus rares et chères. Ajoutez le salaire des rares ouvriers disponibles, qui savent qu’ils sont en position de force et négocient en conséquence. Tout mis bout à bout, certains agriculteurs se retrouvent à investir plus dans leurs semis qu’ils ne peuvent raisonnablement espérer récupérer à la récolte. C’est un pari. Un pari sur la vie. Un pari sur la paix. Un pari sur le fait que les missiles ne tomberont pas exactement sur leur champ, cette année-là.
L’État ukrainien essaie d’aider. Le programme de prêts préférentiels 5-7-9 pour cent a distribué plus d’un milliard de hryvnias en région de Zaporizhzhia seule. Les subventions à la culture atteignent sept millions de hryvnias par hectare pour les exploitants qui cultivent effectivement leur terre. Il y a aussi des compensations pour l’achat de machines, environ treize millions de hryvnias. Mais ces aides, aussi nécessaires soient-elles, ne couvrent qu’une fraction du gouffre financier dans lequel nous sommes tous plongés. Et elles arrivent souvent avec du retard, de la paperasserie, des conditions que les petits fermiers n’ont ni le temps ni l’énergie de remplir.
Sept cents milliards. Ce chiffre devrait être imprimé sur les murs de chaque ambassade, de chaque institution internationale qui débat mollement du sort de l’Ukraine. Parce que ce chiffre, c’est le prix que paient des femmes et des hommes ordinaires pour que le monde continue de manger. Le minimum que ce monde leur doit, c’est de le savoir.
L’aide de l’État face à l’abîme des coûts réels
Les programmes d’aide étatique existent, mais la distance entre l’aide annoncée et l’aide reçue est un gouffre que connaissent tous les fermiers ukrainiens. Dans ma région, trois de mes voisins ont déposé des demandes de subvention en janvier. Mi-mars, aucun n’a reçu un kopeck. L’un d’eux a fini par emprunter à sa belle-mère pour acheter du diesel. Un autre a vendu une partie de son matériel pour financer ses semis. Le troisième a simplement réduit sa surface cultivée de quarante pour cent. Voilà ce qui se passe vraiment derrière les communiqués officiels et les programmes de soutien. La réalité du terrain est toujours plus dure, plus lente, plus cruelle que la réalité des bureaux ministériels.
Le blé de printemps en hausse, le signe d'une adaptation forcée
Changer de cultures pour survivre
Il y a un chiffre qui m’a frappé dans les prévisions du ministère. Le blé de printemps est prévu en hausse de sept pour cent, à 186 300 hectares. Dans un contexte où presque tout baisse, cette augmentation dit quelque chose d’important. Elle dit que les fermiers ukrainiens s’adaptent. Le blé de printemps a un cycle plus court, il est semé plus tard quand le gel recule, il offre une certaine flexibilité dans un monde où la flexibilité peut sauver une exploitation. C’est un choix pragmatique, dicté par la guerre, par le climat, par la nécessité pure. Et le millet, en hausse spectaculaire de 20,5 pour cent à 40 000 hectares. Le millet, cette céréale résistante à la sécheresse que nos grands-parents cultivaient et que nous avions oubliée. Elle revient parce que quand tout est incertain, on revient aux fondamentaux.
Mais d’autres cultures reculent. Le maïs, roi des champs ukrainiens, perd 70 300 hectares. Le tournesol en perd 103 600. Le sarrasin recule de deux pour cent. L’orge chute de 2,7 pour cent. Les autres céréales et légumineuses s’effondrent de dix-neuf pour cent. Chaque recul est un signal. Le maïs demande beaucoup d’eau, beaucoup d’engrais, beaucoup de temps, et les fermiers n’ont plus rien de tout ça en quantité suffisante. Le tournesol demande de la stabilité, une chaîne logistique qui fonctionne pour acheminer l’huile vers les ports d’exportation. Cette chaîne est brisée. Et donc on recule. On fait avec ce qu’on a. On plante ce qu’on peut.
L’adaptation forcée des cultures raconte mieux que n’importe quel discours diplomatique ce que la guerre fait à un peuple. On ne choisit plus ce qu’on sème en fonction du marché ou du climat. On choisit en fonction de ce qui a le plus de chances de survivre. Comme nous.
Les signaux que le monde ignore
Le total des céréales et légumineuses de printemps est estimé à 6,003 millions d’hectares, en baisse de 1,6 pour cent par rapport aux 6,104 millions de 2025. Une baisse modeste, en apparence. Mais dans un pays qui fournit une part significative du blé, du maïs et du tournesol mondiaux, chaque dixième de pour cent compte. Chaque hectare perdu se traduit en tonnes de nourriture en moins sur les marchés internationaux. En prix qui montent. En populations vulnérables, en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie du Sud, qui mangent un peu moins, un peu plus cher, un peu plus mal. La guerre en Ukraine ne reste pas en Ukraine. Elle contamine les assiettes du monde entier.
Zaporizhzhia, ou comment labourer à portée de canon
Le front est à quelques kilomètres des champs
Je connais des fermiers en région de Zaporizhzhia qui travaillent leurs champs à quinze kilomètres de la ligne de front. Quinze kilomètres. C’est la distance qu’un missile parcourt en quelques secondes. C’est la distance entre la vie et la mort. Ivan Fedorov, chef de l’administration militaire régionale, parle de soutien aux producteurs agricoles, de programmes étatiques, de prêts préférentiels. Et tout ça est vrai. Mais ce que les communiqués ne disent pas, c’est ce que ça fait d’être assis sur un tracteur quand on entend les explosions au loin. Ce que ça fait de semer du blé dans un sol qui contient peut-être des mines antipersonnel. Ce que ça fait de rentrer chez soi le soir et de ne pas savoir si le hangar sera encore debout demain matin.
Mon ami Serhiy, dans la banlieue rurale de Zaporizhzhia, a perdu son entrepôt de stockage en octobre dernier. Un missile l’a touché en pleine nuit. À l’intérieur, deux cents tonnes de tournesol qu’il n’avait pas encore vendues. Toute sa récolte d’automne. En un instant. L’assurance ? Elle ne couvre pas les actes de guerre. L’État ? Les compensations existent en théorie, mais les dossiers prennent des mois. En attendant, Serhiy a dû emprunter pour acheter de nouvelles semences et recommencer. Comme si rien ne s’était passé. Comme si perdre tout était un détail logistique dans une guerre qui n’en finit pas.
Zaporizhzhia est devenu le symbole de cette folie ordinaire. Des gens qui plantent à portée de canon, qui récoltent sous les sirènes, qui stockent leur grain en sachant qu’un missile peut tout effacer en une seconde. Et le monde appelle ça de la résilience. Moi, j’appelle ça de l’abandon. On les a laissés seuls face à l’impensable, et on admire leur courage depuis nos canapés.
La terre tremble, mais les semences tiennent
La région de Poltava, un peu plus en retrait du front, prévoit de semer 1,4 million d’hectares toutes catégories confondues. C’est un objectif ambitieux, qui montre que malgré tout, la machine agricole ukrainienne n’a pas cessé de fonctionner. Elle grince. Elle souffre. Elle perd des pièces à chaque tour de roue. Mais elle avance. Parce que derrière chaque hectare semé, il y a un fermier qui a décidé que la guerre ne lui prendrait pas tout. Pas sa terre. Pas sa dignité. Pas son blé.
Les pois, l'orge, l'avoine, et le courage silencieux des premiers semis
Ce que les premières semences racontent du pays
Les premières cultures en terre sont les pois, l’orge, le blé et l’avoine. Des cultures de printemps précoces qui se sèment dès que la terre dégèle. 25 600 hectares de pois, soit neuf pour cent du plan. Le pois est une légumineuse précieuse, qui fixe l’azote dans le sol et réduit le besoin en engrais chimiques. Dans un contexte de pénurie d’engrais, c’est un choix intelligent. C’est aussi un choix de survie. Chaque hectare de pois planté, c’est de l’azote gratuit injecté dans la terre pour la culture suivante. Les fermiers ukrainiens ne pensent pas qu’à cette saison. Ils pensent à la suivante. Et à celle d’après. Parce que la guerre finira bien un jour, et quand elle finira, il faudra que la terre soit encore fertile.
L’orge de printemps, avec ses 16 900 hectares semés, avance à deux pour cent du plan. C’est lent. C’est inquiétant. Mais c’est un début. L’orge est essentielle pour l’alimentation animale, pour la brasserie, pour l’exportation. Chaque sac d’orge qui sortira de ces champs sera un petit miracle quotidien accompli par des gens que personne ne remercie. L’avoine, 5 400 hectares, suit le même rythme lent et déterminé. Le blé de printemps, 5 400 hectares également. Modeste. Presque dérisoire à l’échelle d’un pays de 603 000 kilomètres carrés. Mais chaque hectare est une promesse. Et chaque promesse tenue, en temps de guerre, vaut plus que mille discours.
Il y a dans ces premiers sillons de mars quelque chose qui me serre la gorge. Ce n’est pas du patriotisme de tribune. C’est plus discret que ça, plus humble, plus vrai. C’est un homme qui enfonce une graine dans la terre gelée en sachant que peut-être, dans six mois, il ne sera plus là pour la voir pousser. Mais il la plante quand même.
L’orge, le miroir d’un recul qui en dit long
La prévision de 753 700 hectares d’orge pour 2026, en baisse de 2,7 pour cent, illustre un recul structurel. L’orge était traditionnellement l’une des grandes cultures ukrainiennes. Elle reculait déjà avant la guerre, au profit du maïs et du tournesol, plus rentables. Mais la guerre a accéléré ce déclin. Moins de bras pour la cultiver. Moins de marchés d’exportation accessibles. Moins de stockage disponible. Et pour ceux d’entre nous qui cultivons encore de l’orge, chaque tonne produite est arrachée à un monde qui semble conspirer pour nous faire abandonner.
Quand la neige fond sur des champs qui attendent depuis trop longtemps
Le gel qui ne lâche pas le centre et le nord
Dans les régions centrales et nordiques de l’Ukraine, la terre est encore prisonnière du gel. Les températures n’ont pas permis le dégel nécessaire pour que les machines puissent entrer dans les champs. Le sol est dur comme de la pierre. Les tracteurs patinent, les semoirs ne peuvent pas pénétrer la croûte gelée. J’ai regardé mon champ principal hier, celui de quatre cents hectares derrière le village. Il y avait encore une fine couche de neige par endroits, et le sol craquait sous mes bottes comme du verre. Ce n’est pas un sol prêt à recevoir des semences. Ce n’est pas un sol qui dira oui. Il faut attendre. Mais attendre, quand on n’a que quarante-cinq jours, c’est un luxe qu’on ne peut pas se permettre.
Ce retard de deux semaines par rapport à la campagne 2025 n’est pas anodin. Chaque jour de retard au semis réduit le potentiel de rendement. Pour le blé de printemps, un semis tardif peut coûter entre cinq et dix pour cent de rendement. Pour le maïs, c’est encore pire : un semis décalé de deux semaines en zone nord peut réduire le rendement de quinze pour cent. Multipliez ça par des millions d’hectares, et vous commencez à comprendre l’ampleur silencieuse de ce désastre qui se joue sous la neige, loin des caméras, loin des unes des journaux, loin de tout.
Le gel est le deuxième ennemi. Invisible, patient, implacable. Il ne bombarde pas. Il ne tire pas. Il se contente d’attendre, de retenir la terre dans ses griffes, pendant que les jours passent et que la fenêtre de semis se referme comme un piège. Et le fermier ukrainien se retrouve pris entre deux forces qu’il ne contrôle pas : la guerre et le climat.
Le dégel, ce moment fragile où tout se joue
Quand le dégel arrivera, il faudra aller vite. Très vite. Toute l’énergie, toutes les machines, tous les hommes disponibles devront être concentrés sur une période compressée de quelques semaines. C’est un effort surhumain pour des communautés rurales déjà épuisées par trois années de guerre. Les équipes tourneront jour et nuit. Les tracteurs ne s’arrêteront que pour faire le plein de ce diesel hors de prix. Et chaque minute comptera, parce qu’une minute perdue au semis, c’est du grain en moins à la moisson. C’est de la nourriture en moins pour l’Ukraine. C’est de la nourriture en moins pour le monde.
Treize millions d'hectares à semer, un pays à nourrir
L’objectif colossal que personne ne croit possible
L’objectif officiel est de semer environ treize millions d’hectares au total cette saison. Treize millions. C’est à peu près la superficie de la Grèce. C’est un objectif qui, dans n’importe quel autre pays, serait ambitieux. Dans un pays en guerre, c’est un défi qui frôle l’impossible. Et pourtant, les fermiers ukrainiens l’ont relevé chaque année depuis 2022. Chaque année, on leur dit que c’est impossible. Chaque année, ils le font. Pas totalement, pas parfaitement, mais ils le font. Avec des moyens qui diminuent, des bras qui manquent, des prix qui explosent et des bombes qui tombent.
La structure des cultures reste largement traditionnelle malgré les adaptations. Le tournesol et le maïs dominent, suivis du blé de printemps, de l’orge, du soja et du sarrasin. Ce sont des cultures choisies pour leur potentiel d’exportation et leurs perspectives de vente prévisibles en temps de guerre. Les fermiers ne plantent pas ce dont ils rêvent. Ils plantent ce qu’ils peuvent vendre. Ce qui leur permettra de rembourser leurs prêts, de payer leurs ouvriers, d’acheter du diesel pour la saison suivante. La poésie du blé doré ondulant sous le vent a laissé place à un calcul de survie glacé et méthodique.
Treize millions d’hectares. Ce chiffre est à la fois une promesse et un cri. Il dit : nous sommes encore debout. Il dit : nous refusons de mourir de faim en plus de mourir sous les bombes. Il dit, dans le langage muet de la terre retournée, que l’Ukraine ne sera pas effacée. Ni de la carte. Ni de la table.
Les prévisions face à la réalité du terrain
Les prévisions ministérielles sont des objectifs. La réalité, c’est autre chose. L’année dernière, l’Ukraine avait réussi à atteindre l’essentiel de ses objectifs de semis, grâce à un printemps relativement clément et à un effort colossal des communautés agricoles. Cette année, le retard pris en mars pèsera lourd. Si le dégel tarde encore d’une semaine, si les pluies de printemps arrivent trop tôt ou trop tard, si une offensive russe cible des zones agricoles clés, tout le plan pourrait s’effondrer. Et ce sont les populations les plus vulnérables, en Ukraine et dans le monde, qui en paieront le prix.
Les mains de ceux que personne ne filme
Des corps usés par trois années de guerre et de labeur
Je veux parler de nos mains. Les mains des fermiers ukrainiens. Des mains craquelées par le gel, brûlées par le diesel, calleuses à force de serrer des manettes de tracteur. Des mains qui tremblent parfois, le soir, quand la fatigue est trop grande et que l’adrénaline des alertes aériennes retombe. Ma femme, Oksana, me dit que mes mains ont vieilli de vingt ans en trois ans. Elle a raison. Trois saisons de semis sous les bombes. Trois récoltes faites en courant entre les alertes. Trois hivers à réparer des machines dans un hangar glacé parce que le chauffage coûte trop cher. Nos corps portent les stigmates d’une guerre que le monde regarde de loin, en comptant les missiles et les cessez-le-feu, sans jamais compter les hernies discales, les genoux détruits, les nuits blanches.
Personne ne filme les mains d’un fermier ukrainien. Les caméras filment les soldats, les ruines, les convois humanitaires. Elles ne filment jamais l’homme de soixante ans qui monte sur son tracteur à quatre heures du matin, le ventre vide, pour aller labourer un champ qui jouxte un cratère de missile. Elles ne filment pas la femme qui conduit un camion de grain sur une route dont les ponts ont été détruits, en faisant un détour de soixante kilomètres par des chemins de terre. Elles ne filment pas le vieil homme qui pleure, silencieusement, en regardant son champ transformé en terrain miné, sachant qu’il faudra des années pour le déminer, et que lui ne sera peut-être plus là pour le voir propre.
Je suis fatigué de cette invisibilité. Fatigué que le monde entier mange notre blé sans jamais voir les mains qui l’ont planté. Fatigué que les prix des céréales fluctuent sur des écrans à Londres et Chicago pendant que nous, on crève à petit feu dans nos champs. Nos mains méritent d’être vues. Nos visages méritent d’être connus. Notre histoire mérite d’être racontée.
Le silence des campagnes ukrainiennes
Les villages agricoles d’Ukraine sont devenus silencieux. Pas le silence de la paix. Le silence de l’absence. Les jeunes hommes sont partis. Les familles qui pouvaient fuir ont fui. Restent les anciens, les obstinés, les enracinés. Ceux pour qui partir serait mourir autrement. Ceux qui préfèrent risquer leur vie sur un tracteur plutôt que de végéter dans un camp de réfugiés en Pologne ou en Allemagne. Ce silence est assourdissant pour qui sait l’écouter. Il raconte l’exode rural accéléré par la guerre. Il raconte la fin d’un monde, d’une certaine idée de la campagne ukrainienne, de ses marchés du dimanche, de ses fêtes de la moisson, de ses traditions transmises de père en fils. Tout ça s’évapore, saison après saison, pendant que les statistiques ministérielles comptent les hectares semés.
Semer, c'est résister, et personne ne me fera dire le contraire
L’acte le plus politique qui soit
Poutine veut notre terre. C’est aussi simple et aussi brutal que ça. Toute cette guerre, derrière les discours sur l’OTAN, sur les zones tampons, sur la sécurité de la Russie, tourne autour de ça : la terre. Notre terre noire. Nos champs. Notre capacité à nourrir le monde. Et chaque fois que je monte sur mon tracteur, chaque fois que j’enfonce une graine dans le sol, je lui dis non. Pas avec des mots. Pas avec des armes. Avec du blé. Avec du tournesol. Avec de la sueur et du diesel et des prières silencieuses pour que la récolte vienne. Semer en Ukraine en 2026, c’est l’acte de résistance le plus concret, le plus quotidien, le plus invisible qui soit. On ne nous donnera pas de médaille pour ça. On ne prononcera pas nos noms dans les sommets internationaux. Mais sans nous, sans notre obstination à planter dans une terre qui tremble, ce pays ne tiendrait pas. Et le monde aurait faim.
Les six millions d’hectares de céréales et légumineuses de printemps prévus pour cette saison ne sont pas qu’un objectif agricole. Ce sont six millions de déclarations d’existence. Six millions de fois où un fermier ukrainien a dit : je suis encore là. Ma terre est encore à moi. Mon pays existe encore. Et si vous voulez le prendre, il faudra d’abord passer sur mes sillons.
Je ne suis pas un héros. Je suis un fermier. Mais dans cette guerre, semer est devenu un acte héroïque par la force des choses. Et si l’histoire retient quelque chose de ce conflit, j’espère qu’elle retiendra aussi les noms de ceux qui ont planté quand tout brûlait. Qui ont nourri quand tout mourait. Qui ont cru en la terre quand plus personne ne croyait en rien.
La résistance qui pousse entre les sillons
Et pourtant, malgré tout ce que j’ai raconté, je ne suis pas désespéré. Fatigué, oui. Brisé par endroits, oui. Mais pas désespéré. Parce que chaque matin, quand je vois le soleil se lever sur mes champs, même couverts de neige, même bordés de cratères, je sais que la terre est patiente. Elle attend. Elle sait que le printemps finira par venir. Que les graines finiront par germer. Que la vie finira par gagner. Parce qu’elle gagne toujours. Pas proprement. Pas facilement. Mais toujours.
La sécurité alimentaire mondiale en jeu dans chaque champ ukrainien
Quand un fermier de Zaporizhzhia nourrit une famille du Caire
Ce que les gens ne comprennent pas, c’est que mon champ en Ukraine nourrit quelqu’un au Caire. Quelqu’un à Dakar. Quelqu’un à Beyrouth. L’Ukraine était le quatrième exportateur mondial de céréales avant la guerre. Elle reste un acteur majeur malgré tout. Chaque tonne de blé ou de maïs en moins sur les marchés internationaux se traduit en hausse de prix. Chaque hausse de prix se traduit en faim. En émeutes du pain. En déstabilisation politique. Le Conseil européen l’a documenté : l’invasion russe de l’Ukraine a aggravé la crise alimentaire mondiale. Les prix des denrées alimentaires ont atteint des niveaux records. Les pays dépendants des importations céréalières ont été frappés de plein fouet. Et tout ça parce que quelqu’un, à Moscou, a décidé que notre terre lui appartenait.
Le lien entre mon tracteur qui tousse dans un champ de Zaporizhzhia et le prix du pain dans une boulangerie de Khartoum est direct, brutal, implacable. Quand mes rendements baissent de vingt pour cent parce que je n’ai pas assez d’engrais, quelqu’un, quelque part dans le monde, mange moins. Quand je ne peux pas semer quarante hectares parce qu’ils sont minés, quelqu’un, quelque part, paie son blé plus cher. Cette interconnexion devrait mobiliser la communauté internationale. Elle devrait créer un sursaut. Mais elle ne le fait pas. Parce que la faim des autres, c’est toujours la faim des autres.
Il est temps que le monde comprenne une chose simple : protéger les fermiers ukrainiens, c’est protéger la sécurité alimentaire de la planète entière. Ce n’est pas de la charité. Ce n’est pas de l’aide humanitaire. C’est de la survie collective. Et chaque jour où cette vérité est ignorée, quelqu’un, quelque part, en paie le prix dans son assiette.
L’onde de choc qui traverse les continents
Les données sont là, implacables. La baisse de 1,6 pour cent de la superficie de céréales de printemps, combinée aux baisses de rendement causées par le retard des semis, la pénurie d’engrais et la destruction d’infrastructures, pourrait se traduire par plusieurs millions de tonnes de céréales en moins sur le marché mondial. Les traders le savent déjà. Les prix à terme du blé et du maïs intègrent déjà cette réalité. Les gouvernements africains qui dépendent du blé ukrainien préparent déjà des plans d’urgence. Tout le monde sait. Personne n’agit assez vite.
Ce que je dirai à mon fils quand il reviendra du front
La terre l’attend, et moi aussi
Quand Dmytro reviendra, si Dmytro revient, je lui montrerai les champs. Je lui dirai : regarde, j’ai tenu. Chaque saison, chaque hectare, chaque grain. J’ai tenu pour toi. Pour que tu aies quelque chose à quoi revenir. Pas des ruines. Pas de la friche. Des champs cultivés. Du blé qui pousse. Une terre qui vit. Je lui montrerai les comptes, aussi. Les dettes. Les emprunts. Le prix que j’ai payé pour maintenir tout ça à flot pendant qu’il était loin. Et peut-être qu’il comprendra. Peut-être qu’il verra, dans ces colonnes de chiffres rouges, le même courage qu’il a mis dans ses tranchées. Deux guerres différentes. Le même combat. Le même refus de céder un centimètre de cette terre qui est la nôtre.
La campagne de semis 2026 sera difficile. Plus difficile que 2025. Plus difficile que 2024. Parce que la fatigue s’accumule. Parce que les réserves s’épuisent. Parce que l’espoir, même chez les plus solides d’entre nous, commence à s’effriter par les bords. Mais nous serons là. Dans nos tracteurs. Sur nos champs. Les mains sur le volant, les yeux sur le sillon, et l’autre œil sur le ciel. Comme toujours. Comme depuis trois ans. Comme jusqu’à ce que cette guerre finisse ou que nous finissions avec elle.
Je ne demande pas grand-chose. Je demande qu’on se souvienne que derrière chaque tonne de blé ukrainien, il y a un homme, une femme, une famille qui a tout risqué pour la mettre en terre. Je demande qu’on ne nous oublie pas. Et je demande que lorsque la paix viendra, si elle vient, on regarde enfin nos mains. Et qu’on dise merci.
Le dernier sillon avant la nuit
Ce soir, quand je descendrai de mon tracteur, le soleil sera déjà couché. Il fait noir tôt, en mars, en Ukraine. J’irai retrouver Oksana. On mangera un bortsch chaud, en silence, parce qu’on a plus grand-chose à se dire que la fatigue ne dise déjà. Je regarderai mes mains sous la lumière de la cuisine. Je penserai à Dmytro. À Petro qui ne reviendra pas. À Serhiy et son hangar pulvérisé. À tous ceux qui, demain matin, remonteront sur leurs tracteurs, comme moi, pour refaire les mêmes gestes, dans les mêmes champs, sous les mêmes menaces. Et je sais que je n’aurai pas besoin de me convaincre d’y retourner. Parce que cette terre, c’est tout ce que j’ai. C’est tout ce que je suis. Et tant qu’elle aura besoin de moi, je serai là. Un sillon à la fois. Un grain à la fois. Un jour à la fois.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Interfax-Ukraine — Sowing campaign 2026 in Ukraine lags 35.7% behind last year — 16 mars 2026
Sources secondaires
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