En 1840, sept ans après l’abolition britannique, la traite atlantique battait des records. Le marché s’était déplacé, pas dissous. Et les capitaux de la City suivaient le mouvement — discrets, efficaces, rentables.
Un empire esclavagiste florissant après 1833
Pour comprendre comment ce paradoxe a été possible, il faut saisir la géographie de l’esclavage atlantique au XIXe siècle. En 1840, sept ans après l’abolition britannique, plus d’Africains traversaient l’Atlantique en chaînes qu’avant la loi de 1833. Le marché n’avait pas disparu — il s’était simplement déplacé. Et des investisseurs britanniques se trouvaient parmi ceux qui en profitaient.
Le Brésil constituait le plus grand empire esclavagiste des Amériques : entre 1500 et 1888, près de 5 millions d’Africains furent déportés sur ses côtes, soit environ 40 % de l’ensemble de la traite transatlantique. L’esclavage y était non seulement légal mais structurellement nécessaire à l’économie du café, du sucre et de l’or. La Lei Áurea, qui abolit officiellement l’esclavage brésilien, ne fut signée qu’en mai 1888.
Une fenêtre légale que personne ne referma
Après 1833, rien dans la loi britannique n’interdisait formellement à un ressortissant du Royaume-Uni de posséder des esclaves dans un pays étranger où l’esclavage restait légal. C’était une lacune juridique béante, et des marchands, des banquiers, des mineurs britanniques s’y engouffrèrent. Ils possédaient des esclaves au Brésil, à Cuba, dans les États du Sud des États-Unis — en toute légalité selon le droit de leur propre nation.
Et pourtant, ces mêmes Britanniques rentraient à Londres en été, se promenaient dans les rues de Bath et d’Édimbourg, lisaient les journaux qui célébraient leur pays comme le champion mondial de l’abolition. La dissonance cognitive était totale. L’hypocrisie, systémique.
La London and Brazilian Bank : des hommes mis en garantie
Une banque fondée à Londres en 1862. Un portefeuille de plantations brésiliennes. Et inscrites dans les livres de compte, comme n’importe quelle marchandise : plus de 800 personnes. La London and Brazilian Bank n’était pas une exception — elle était le système.
Une banque londonienne au cœur du dispositif
L’un des cas les plus documentés et les plus saisissants mis au jour par les recherches de Mulhern concerne la London and Brazilian Bank, fondée à Londres en 1862. Cette institution financière — dont un prédécesseur direct est aujourd’hui intégré au groupe Lloyds Banking Group — opérait au carrefour du capital britannique et de l’économie brésilienne du café.
Ce que les archives ont révélé dépasse les attentes les plus sombres : la banque londonienne acceptait délibérément des êtres humains comme garantie hypothécaire. Des hommes, des femmes, des enfants enchaînés dans les plantations de café de l’État de São Paulo étaient inscrits dans les livres de compte comme des actifs mobiliers, au même titre qu’un entrepôt ou une récolte.
Un portefeuille hypothécaire bâti sur l’humanité enchaînée
Les chiffres sont précis et glaçants. En 1868, la London and Brazilian Bank avait constitué un portefeuille hypothécaire de £150 000 — l’équivalent d’environ 9 millions de livres sterling actuels — garanti par plusieurs plantations de café de São Paulo et par les 800 esclaves ou plus qui y travaillaient. Ces personnes n’étaient pas des dommages collatéraux d’une transaction commerciale neutre : elles étaient l’objet explicite de la garantie.
Les procès-verbaux des réunions d’actionnaires à Londres révèlent un autre niveau de la complicité : un langage soigneusement sanitisé y dissimulait la réalité de l’esclavage. On parlait d’« estates », de « lock-ups », de « propriétés diverses ». Jamais le mot esclave ne paraissait. Jamais les 800 vies humaines mises en gage n’étaient désignées pour ce qu’elles étaient. Cette dissimulation n’était pas fortuite : une loi de 1843 interdisait la vente forcée d’esclaves pour rembourser des dettes contractées envers des créanciers britanniques dans des juridictions étrangères. La banque violait l’esprit de la loi tout en entretenant les apparences.
Le Baron do Turvo : quand la comptabilité devient sentence
Un baron brésilien, une dette, et 103 destins brisés
Il existe des moments où la froide logique du crédit révèle l’horreur nue de ce qu’elle soutient. L’affaire du Baron do Turvo est l’un de ces moments. Un homme ne peut pas rembourser sa dette. Une banque londonienne fait saisir ses biens. Ses biens sont des êtres humains.
L’histoire du Baron do Turvo est celle d’un baron du café brésilien qui, en 1869, se retrouva en défaut de paiement sur son emprunt auprès de la London and Brazilian Bank. La banque était dans son droit. Elle activa ses garanties. Ces garanties étaient des personnes.
Les avocats de la banque poursuivirent une vente aux enchères judiciaire de 103 travailleurs esclaves des plantations du baron. Parmi eux se trouvaient des familles entières, des parents avec leurs enfants — certains âgés d’à peine un an. Ces 103 personnes furent dispersées au marché, vendues au plus offrant, leurs familles peut-être déchirées à jamais. Au moins 30 d’entre elles furent effectivement vendues aux enchères publiques, leurs vies reconfigurées pour l’éternité par une décision de gestion d’une institution financière londonienne.
Les premiers actionnaires de la banque et l’héritage de la traite
L’enchevêtrement ne s’arrêtait pas là. Le site de Lloyds Banking Group reconnaît aujourd’hui que John White Cater, le premier président de la London and Brazilian Bank, avait lui-même reçu des compensations d’indemnisation pour des esclaves à la Jamaïque après 1833. Son collègue administrateur John Bloxham Elin se trouvait dans la même situation. Les fondateurs de la banque n’avaient donc pas rompu avec l’esclavage — ils en avaient simplement changé la géographie et la forme juridique.
Et pourtant, pendant tout ce temps, la City de Londres se félicitait de son rôle dans la croisade abolitionniste mondiale. Les dons affluaient vers les sociétés anti-esclavagistes. Les discours enflammés résonnaient à Westminster. Le double jeu était parfait.
La St. John d'el Rey Mining Company : l'or extrait par des mains enchaînées
La mine de Morro Velho descendait à plus de 2 000 mètres sous la terre de Minas Gerais. C’est là que des centaines d’hommes enchaînés extrayaient l’or qui finissait en lingots dans les coffres londoniens. Une société enregistrée à Londres. Un bilan impeccable. Une réalité enfouie.
La plus grande entreprise esclavagiste britannique au Brésil
À quelques centaines de kilomètres des plantations de café de São Paulo, dans les entrailles rocheuses de l’État de Minas Gerais, une autre entreprise britannique bâtissait sa fortune sur des milliers de corps non libres. La St. John d’el Rey Mining Company — société enregistrée à Londres — exploitait la mine d’or de Morro Velho, l’une des mines les plus profondes et les plus productives d’Amérique du Sud.
Selon les historiens, cette compagnie britannique constituait le plus grand détenteur d’esclaves de la province de Minas Gerais dans la seconde moitié du XIXe siècle. Elle était également le plus grand employeur industriel, propriétaire foncier et contribuable de la région, et produisait la vaste majorité de l’or brésilien en lingots. Sa richesse reposait directement sur le travail d’hommes et de femmes qui ne pouvaient pas partir.
Le scandale de Cata Branca : une promesse de liberté oubliée
En 1845, la St. John d’el Rey avait conclu un accord avec la compagnie Cata Branca pour louer 385 esclaves sur une période de 14 ans, le contrat stipulant explicitement que « la totalité desdits Nègres… sera à l’issue de ladite période de quatorze ans libre et émancipée ». Une promesse écrite, datée, signée.
Quand l’échéance arriva en 1859, la clause fut silencieusement oubliée. Un rapport de 1879 — vingt ans après la date promise de libération — constata que « La S. João d’El-Rei Mining Company tient à ce jour, pleinement, plus de 200 Noirs en esclavage, qui furent déclarés libres et émancipés en l’année 1859. » Ce fut l’intervention des autorités brésiliennes, sous la pression des abolitionnistes locaux, qui libéra finalement ces travailleurs. Cette affaire devint l’un des déclencheurs précoces du mouvement abolitionniste brésilien qui culmina avec la Lei Áurea de 1888.
Le commerce atlantique : une toile d'araignée à capitaux britanniques
Les marchands, les assureurs, les négociants
L’esclavage industriel n’est pas que l’affaire des planteurs. Il faut des banquiers pour financer les achats, des assureurs pour couvrir les « pertes », des négociants pour vendre la récolte, des armateurs pour transporter les marchandises. À chaque maillon de cette chaîne au XIXe siècle brésilien, on trouvait des intérêts britanniques.
Les recherches de Mulhern établissent que la participation britannique à l’économie esclavagiste brésilienne traversait tous les niveaux sociaux de la communauté britannique installée au Brésil. Ce n’était pas l’affaire de quelques capitalistes aventureux isolés. Des marchands individuels, des artisans, de petits commerçants — tous pouvaient posséder des esclaves dans leurs ateliers et entrepôts, en toute légalité selon les lois brésiliennes et sans violer formellement aucune loi britannique.
Le commerce d’exportation du café brésilien — principal produit de la croissance économique du Brésil entre 1830 et 1888 — était intimement connecté aux marchés financiers londoniens. Les maisons de courtage de la City achetaient les obligations des fazendas, finançaient les expéditions, assuraient les cargaisons. Tout cet édifice financier reposait sur des colonnes de travail non rémunéré.
L’ironie de la politique anti-traite britannique
La Royal Navy patrouillait l’Atlantique pour intercepter les navires négriers. Les diplomates britanniques négociaient des traités d’abolition avec le gouvernement brésilien. L’Anti-Slavery Society londonienne publiait ses rapports indignés. Pendant ce temps, à Rio de Janeiro et à São Paulo, des sujets britanniques inscrivaient des noms d’esclaves dans leurs registres commerciaux.
Et pourtant, les archives de la British and Foreign Anti-Slavery Society contiennent elles-mêmes des preuves documentaires de cette complicité — des allégations persistantes, étayées par des témoignages directs, que des entreprises britanniques continuaient de tirer profit de l’esclavage. Ces signaux d’alarme furent ignorés, rangés dans des dossiers, étouffés sous le poids de l’hypocrisie nationale.
L'architecture de la dissimulation
Dans les procès-verbaux londoniens, les esclaves s’appelaient « estates ». Les ventes aux enchères s’appelaient « réalisations d’actifs ». La langue des affaires avait un talent particulier pour rendre l’innommable présentable — et les actionnaires, complaisants.
Comment les entreprises britanniques cachaient leur complicité
La dissimulation était un art que les entreprises britanniques impliquées dans l’esclavage brésilien avaient perfectionné avec soin. Le mécanisme était triple : un langage euphémique dans les communications officielles, une distance géographique qui rendait le contrôle impossible depuis Londres, et une complicité tacite des autorités britanniques au Brésil qui préféraient ne pas voir.
Dans les rapports annuels et les lettres aux actionnaires, les esclaves devenaient des « propriétés », les plantations esclavagistes devenaient des « domaines agricoles », les ventes aux enchères d’êtres humains devenaient des « réalisations d’actifs ». Ce n’était pas que du cynisme — c’était aussi de la protection juridique. Si la London and Brazilian Bank avait explicitement reconnu dans ses rapports londoniens qu’elle vendait des esclaves pour recouvrer ses créances, elle aurait potentiellement violé la loi britannique de 1843.
La complicité des élites brésiliennes
Du côté brésilien, les grandes familles de planteurs — les barões do café — avaient tout intérêt à maintenir ces connexions financières avec la City. L’accès au crédit londonien leur permettait d’étendre leurs domaines, d’acheter plus d’esclaves, de produire plus de café. L’argent britannique nourrissait l’esclavage brésilien qui, en retour, générait les profits qui remontaient vers Londres.
Ce n’est pas une relation de prédateur à victime passif. C’est une co-construction d’un système d’exploitation dans lequel les élites des deux côtés de l’Atlantique trouvaient leur compte, pendant que des centaines de milliers d’êtres humains n’avaient d’autre choix que de subir.
Le silence institutionnel : 190 ans de mémoire tronquée
Ce que les banques n’ont pas dit pendant deux siècles
Il y a le silence des archives perdues. Et il y a le silence choisi, entretenu, institutionnalisé. Celui de Lloyds Banking Group face à l’héritage de la London and Brazilian Bank appartient à la seconde catégorie. Ce silence a duré 190 ans.
Lloyds Banking Group acquit le contrôle de la London and Brazilian Bank en 1923. Pendant près d’un siècle, aucune reconnaissance publique du passé esclavagiste de sa filiale brésilienne ne fut faite. Ce n’est qu’à la suite des travaux des chercheurs — notamment les publications issues du projet Legacies of British Slavery de l’University College London — que le groupe bancaire commença à reconnaître publiquement certains aspects de cet héritage.
Aujourd’hui, le site de Lloyds mentionne que les fondateurs de la London and Brazilian Bank avaient reçu des compensations d’indemnisation pour leurs esclaves après l’abolition de 1833. Ce qu’il ne mentionne pas avec la même clarté, c’est que cette banque continua activement d’utiliser des êtres humains comme garantie hypothécaire pendant encore 55 ans après cette date.
La fabrique du mythe abolitionniste britannique
Le mythe de la « rupture propre » britannique de 1833 n’est pas le produit d’une ignorance innocente. Il est le résultat d’un travail actif de narration nationale dans lequel les institutions — universitaires, médiatiques, gouvernementales — ont eu leur part. Célébrer William Wilberforce et effacer John White Cater. Commémorer la Royal Navy anti-traite et oublier la London and Brazilian Bank. Ériger des monuments à l’abolition et faire disparaître les archives gênantes.
Ce n’est pas de l’histoire qui a été perdue. C’est de l’histoire qui a été rangée.
Le travail des historiens : exhumer ce qui fut enfoui
Des années dans les archives londoniennes. Des mois dans les registres notariaux brésiliens. Des correspondances diplomatiques oubliées dans des cartons. C’est ainsi que Joe Mulhern a reconstitué, pièce par pièce, une histoire que personne ne voulait voir en entier.
Des décennies d’archives à traverser
Le travail de Joe Mulhern s’inscrit dans une vague historiographique plus large qui, depuis les années 2010, s’emploie à documenter avec précision les connexions réelles entre le capitalisme britannique victorien et l’esclavage dans ses multiples formes géographiques. Le projet Legacies of British Slavery de l’UCL, les recherches sur les compensations versées aux anciens propriétaires d’esclaves après 1833, les travaux sur les plantations caribéennes — tous ces chantiers convergent vers la même conclusion.
Mulhern a passé des années dans les archives des deux côtés de l’Atlantique : les archives commerciales londoniennes, les registres notariaux brésiliens, les correspondances diplomatiques, les livres de comptes bancaires. Son livre de 250 pages, le plus complet jamais publié sur le sujet selon les spécialistes, fournit la première cartographie exhaustive des intérêts esclavagistes britanniques au Brésil — des grandes plantations aux petits ateliers d’artisans dans les villes portuaires.
L’enjeu politique de la mémoire historique
Ces révélations ne sont pas que des curiosités académiques. Elles interviennent dans un contexte de débats vivants sur les réparations, sur la désignation des statues, sur la réécriture des curricula scolaires. Savoir précisément qui a profité de quoi, jusqu’à quand, avec quels mécanismes juridiques et financiers — c’est le fondement indispensable de tout débat sérieux sur la responsabilité historique.
Et pourtant, les institutions concernées résistent. La reconnaissance partielle est préférable à la transparence totale. Les mentions discrètes dans des pages web peu consultées valent mieux que les grands gestes publics. L’histoire est admise en silence pour ne pas être confrontée en public.
Après 1888 : la continuité invisible
La transition vers une nouvelle forme d’exploitation
Quand la Lei Áurea libéra les derniers esclaves du Brésil en mai 1888, les capitaux britanniques ne disparurent pas. Ils s’adaptèrent. L’exploitation prit de nouvelles formes — salaires de misère, dettes de boutique, peonage de fait. Les chaînes devinrent invisibles. Les profits, eux, demeurèrent.
La fin de l’esclavage légal au Brésil en 1888 ne signifia pas la fin de l’extraction britannique. Les mêmes entreprises — les mines de la St. John d’el Rey, les banques liées aux réseaux du café — continuèrent d’opérer, reconfigurées pour l’ère du travail dit libre. La St. John d’el Rey Mining Company continua d’exploiter la mine de Morro Velho jusqu’aux années 1950, soit plus d’un siècle d’opérations dans la même veine géologique, avec des travailleurs progressivement formellement libres mais souvent captifs par l’endettement et le manque d’alternatives.
Les anciens esclaves libérés en 1888 ne reçurent aucune compensation, aucune terre, aucune ressource pour commencer une vie libre. Les propriétaires d’esclaves, eux, avaient reçu — en Grande-Bretagne après 1833 — 20 millions de livres sterling d’indemnisation gouvernementale pour la perte de leur « propriété ». Les victimes payèrent, au sens propre, la liberté de leurs bourreaux.
La chaîne causale de l’inégalité contemporaine
L’inégalité raciale structurelle qui marque encore le Brésil du XXIe siècle — où les Afro-Brésiliens représentent la majorité de la population mais restent surreprésentés dans la pauvreté et sous-représentés dans les positions de pouvoir — n’est pas tombée du ciel. Elle est le produit direct et mesurable de l’esclavage et de ses suites institutionnelles. Les capitaux accumulés par les entreprises britanniques sur le dos de ces travailleurs non rémunérés ont circulé vers Londres, alimenté des fortunes familiales, financé des institutions éducatives et culturelles.
Suivre cet argent n’est pas un exercice rhétorique. C’est une nécessité de justice historique.
Les chiffres que personne ne voulait mettre sur la table
800 vies humaines en garantie hypothécaire. 385 esclaves loués puis non libérés. 103 personnes vendues aux enchères pour rembourser une dette. Ces chiffres ne sont pas abstraits — ils ont des noms, des visages, des destins brisés par des décisions comptables prises à Londres.
L’ampleur réelle de l’implication britannique
Les recherches de Mulhern permettent pour la première fois de tracer les contours quantitatifs de cette implication. La London and Brazilian Bank seule avait constitué un portefeuille garanti par plus de 800 vies humaines. La St. John d’el Rey était le plus grand détenteur d’esclaves de toute la province de Minas Gerais dans la seconde moitié du XIXe siècle — une province de plusieurs millions d’habitants.
Au-delà de ces cas emblématiques, des dizaines d’autres entreprises et individus britanniques éparpillés dans les villes et campagnes brésiliennes participaient à l’économie esclavagiste à des échelles variées. Marchands de café à Santos, armateurs à Rio de Janeiro, propriétaires d’ateliers à Salvador — l’empreinte était nationale, pas locale. Les archives le prouvent.
La rentabilité du double discours
Ce qui frappe dans l’analyse de Mulhern, c’est la rentabilité économique du double discours. En se positionnant publiquement comme les champions de l’abolition, les entreprises britanniques obtenaient plusieurs avantages simultanés : une image de marque vertueuse en Grande-Bretagne, une pression diplomatique sur le Brésil qui favorisait en réalité leurs intérêts commerciaux, et une liberté totale de continuer leurs opérations esclavagistes sur le terrain.
C’était un arbitrage cynique entre réputation et profit, orchestré avec une sophistication que les mécanismes de « greenwashing » contemporains ne font que répéter avec de nouveaux costumes.
Les résonances contemporaines : qui porte la responsabilité ?
Des institutions encore existantes
Les archives ne mentent pas. Les banques, elles, peuvent choisir de se souvenir — ou d’oublier. Quand une institution financière du XXIe siècle porte l’héritage juridique et le patrimoine accumulé d’une banque qui a vendu des êtres humains aux enchères, la question de la responsabilité n’est pas philosophique. Elle est comptable.
Lloyds Banking Group existe encore. Il est l’une des plus grandes banques de Grande-Bretagne, coté en Bourse, gérant des milliards de livres d’actifs. La chaîne de filiation juridique entre lui et la London and Brazilian Bank est documentée, incontestable. Ce n’est pas une métaphore sur la culpabilité collective — c’est une réalité juridique et comptable.
Que signifie cette réalité en termes de responsabilité ? C’est précisément la question que les travaux de Mulhern, en fournissant une base factuelle solide, permettent de poser avec rigueur. Les militants des réparations au Brésil, au Royaume-Uni et à l’international disposent désormais d’un dossier documentaire précis là où ils n’avaient auparavant que des récits généraux.
Le débat sur les réparations change de terrain
Le débat sur les réparations pour l’esclavage bute souvent sur un argument : comment attribuer des responsabilités précises à des événements aussi anciens et diffus ? Les recherches historiques comme celles de Mulhern répondent directement à cette objection. En identifiant des acteurs nommés, des montants précis, des mécanismes documentés, elles transforment un débat moral général en une question de responsabilité institutionnelle spécifique.
Le chantier est immense. Les archives sont nombreuses. Les connexions entre capital britannique du XIXe siècle et esclavage brésilien sont probablement encore largement sous-documentées. Le livre de Mulhern n’est pas une conclusion — c’est un début.
L'université britannique face à ses propres fantômes
Oxford, Cambridge, Durham — les grandes universités britanniques ont été financées, en partie, par des fortunes bâties sur l’esclavage. L’ironie est totale : c’est dans ces mêmes murs qu’on exhume aujourd’hui la vérité que ces murs ont longtemps contribué à enterrer.
Durham, Cambridge, Oxford : complices silencieux ?
L’ironie de la publication du livre de Mulhern sous l’égide de l’Université de Durham n’a pas échappé aux observateurs. Les grandes universités britanniques — Oxford, Cambridge, Bristol, Durham — sont elles-mêmes liées à l’histoire de l’esclavage, qu’il s’agisse de dons de négriers qui ont financé leurs bâtiments, de chaires endowées par des planteurs, ou de l’enseignement d’une histoire coloniale expurgée de ses aspects les plus sombres.
Le projet Legacies of British Slavery de l’UCL, le travail de la commission de Cambridge sur son passé colonial, les enquêtes d’Oxford sur les sources de ses financements historiques — ces initiatives témoignent d’une prise de conscience progressive dans le monde académique britannique. Mais une prise de conscience ne vaut que ce qu’elle produit comme action concrète.
La responsabilité de nommer
Ce que font Mulhern et ses collègues historiens, c’est exercer la responsabilité fondamentale de l’historien : nommer. Nommer les institutions. Nommer les individus. Nommer les mécanismes. Nommer les montants. Sortir l’esclavage de l’abstraction victimaire pour le placer dans la réalité concrete des livres de comptes et des registres bancaires.
Et pourtant, dans les écoles britanniques, le curriculum d’histoire continue de placer l’abolition de 1833 au centre du récit national. Les 55 années qui suivent, pendant lesquelles des entreprises londoniennes vendaient aux enchères des familles brésiliennes pour rembourser leurs créances, n’y figurent pas.
La mémoire comme enjeu politique au XXIe siècle
Des statues renversées aux archives ouvertes
Le débat sur les statues — Colston à Bristol, Rhodes à Oxford — a eu le mérite de rendre visible une question que beaucoup préféraient invisible. Mais renverser une statue sans ouvrir les archives, c’est faire du théâtre. La vraie confrontation avec le passé passe par les chiffres, les noms, les mécanismes. Par l’histoire, pas par la symbolique seule.
Le mouvement Black Lives Matter de 2020 a relancé dans le monde anglophone un débat sur la mémoire coloniale et esclavagiste qui avait sommeillé pendant des décennies. En Grande-Bretagne, la statue du négrier Edward Colston jetée dans les eaux du port de Bristol est devenue le symbole d’une confrontation plus large avec un passé refoulé.
Mais le vrai travail — celui qui permet de comprendre précisément comment les richesses furent accumulées et par quels mécanismes — est archivistique, pas monumental. Il se fait dans les bibliothèques de Durham, dans les registres notariaux de São Paulo, dans les procès-verbaux des assemblées d’actionnaires londoniens. Ce travail prend des années. Il ne fait pas la une. Il ne génère pas de virales photos de bronze tombant dans l’eau.
Le Brésil, le Royaume-Uni et la dette non réglée
Au Brésil, la publication du livre de Mulhern a été relayée par des chercheurs et militants afro-brésiliens comme Tiago Rogero, cité dans le tweet de l’Université de Durham annonçant l’article du Guardian. Pour les communautés descendantes d’esclaves au Brésil, ces révélations ne sont pas des nouvelles — elles sont la confirmation documentaire de ce que la mémoire familiale et communautaire préservait depuis des générations.
La dette non réglée entre le Royaume-Uni et le Brésil — pas la dette financière, mais la dette de vérité et de responsabilité — est désormais mieux mesurable. Les archives parlent. La question est de savoir si les institutions veulent entendre.
Conclusion : l'histoire comme acte de résistance
Faire de l’histoire, c’est refuser que les puissants écrivent seuls le récit. C’est ouvrir les archives, suivre les chiffres, nommer les responsables. C’est ce que fait Joe Mulhern. Et c’est pour ça que ce travail dérange — et qu’il était nécessaire.
Ce que révèle vraiment le livre de Mulhern
Le livre de Joe Mulhern n’est pas qu’une contribution académique à l’historiographie de l’esclavage. C’est un acte politique au sens le plus noble du terme : l’acte de refuser l’amnésie commode, de suivre les archives là où elles mènent même quand elles contredisent les récits nationaux confortables.
Ce que révèle la recherche de Mulhern, au fond, c’est la structure profonde du capitalisme victorien : sa capacité à internaliser les profits de l’exploitation tout en externalisant les coûts moraux. La City de Londres pouvait simultanément financer la lutte contre la traite négrière atlantique et accepter des êtres humains en garantie hypothécaire dans ses filiales brésiliennes. Ce n’était pas de la schizophrénie — c’était du business ordinaire.
La chaîne causale de l’oubli
L’oubli n’arrive pas par hasard. Il y a une chaîne causale qui va du langage euphémique dans les procès-verbaux bancaires de 1868 aux curricula scolaires britanniques du XXIe siècle qui placent 1833 comme date finale. Chaque maillon de cette chaîne a été forgé délibérément : par les institutions qui avaient intérêt au silence, par les historiens qui reproduisaient les récits officiels, par une culture nationale qui a besoin de se voir comme force du bien dans l’histoire mondiale.
Et pourtant — et c’est peut-être la conclusion la plus importante — les archives ont survécu. Les livres de compte de la London and Brazilian Bank existent encore. Les registres notariaux brésiliens consignant les ventes d’esclaves pour rembourser des dettes britanniques sont consultables. L’histoire peut être faite. Elle est en train de l’être. Et elle change tout.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels des gouvernements et institutions internationales, déclarations publiques des dirigeants politiques, rapports d’organisations intergouvernementales, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse, Bloomberg News, Xinhua News Agency).
Sources secondaires : publications spécialisées, médias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche établies, rapports d’organisations sectorielles (The Washington Post, The New York Times, Financial Times, The Economist, Foreign Affairs, Le Monde, The Guardian).
Les données statistiques, économiques et géopolitiques citées proviennent d’institutions officielles : Agence internationale de l’énergie (AIE), Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, instituts statistiques nationaux.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques et économiques contemporaines, et de leur donner un sens cohérent dans le grand récit des transformations qui façonnent notre époque. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales et la compréhension des mécanismes stratégiques qui animent les acteurs globaux.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées, garantissant ainsi la pertinence et l’actualité de l’analyse proposée.
Sources
Sources primaires
La City de Londres fait face à son passé esclavagiste – Challenges
Sources secondaires
La City de Londres revisite son passé esclavagiste – Mediapart
Joe Mulhern, British Entanglement with Brazilian Slavery: Commerce, Credit and Complicity in Another Empire, c. 1822–1888, Anthem Press, février 2026. https://anthempress.com/british-entanglement-with-brazilian-slavery-hb
Joe Mulhern, After 1833: British Entanglement with Brazilian Slavery, thèse de doctorat, Université de Durham. http://etheses.dur.ac.uk/13071/
LSE Latin America and Caribbean Blog, « Human collateral: British banking’s long-neglected connection with slavery in Brazil », 1er juillet 2020. https://blogs.lse.ac.uk/latamcaribbean/2020/07/01/human-collateral-british-bankings-long-neglected-connection-with-slavery-in-brazil/
UCL Legacies of British Slavery, fiche London and Brazilian Bank. https://www.ucl.ac.uk/lbs/firm/view/-492935882
Hispanic American Historical Review (Duke University Press), « Business Imperialism and British Enterprise in Brazil: The St. John d’el Rey Mining Company, Limited, 1830–1960 ». https://read.dukeupress.edu/hahr/article/66/4/697/148257/Business-Imperialism-and-British-Enterprise-in
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