La satisfaction dangereuse
Soyons honnêtes avec nous-mêmes. Quand le chiffre de pertes russes est élevé, une partie de l’opinion pro-ukrainienne — dont je fais partie — ressent une forme de satisfaction. C’est humain. C’est compréhensible. Et c’est dangereux. Parce que cette satisfaction transforme des êtres humains morts en points marqués. Parce qu’elle nous fait oublier que la majorité de ces 1 610 hommes n’ont pas choisi cette guerre. Certains étaient des mobilisés arrachés à leur vie civile. D’autres des conscrits à peine formés. D’autres encore des hommes issus de régions pauvres qui ont signé un contrat militaire parce que la prime représentait plus d’argent qu’ils n’en avaient jamais vu.
Victimes d’un système, pas d’une cause
Il est possible — et nécessaire — de tenir deux vérités simultanément. Première vérité : l’invasion russe de l’Ukraine est une guerre d’agression illégale, immorale et injustifiable. L’Ukraine a le droit absolu de se défendre et d’infliger des pertes à l’armée qui l’envahit. Deuxième vérité : les soldats russes qui meurent dans les champs du Donbas sont, pour beaucoup d’entre eux, les victimes d’un régime qui les traite comme des consommables. Ces deux vérités ne s’annulent pas. Elles coexistent. Et refuser l’une au profit de l’autre est une paresse intellectuelle.
Je soutiens l’Ukraine. Je veux que l’Ukraine gagne. Et je refuse de me réjouir de 1 610 morts. Ces deux positions ne sont pas contradictoires. Elles sont la définition même de ce que signifie garder son humanité en temps de guerre.
Le vrai coupable n'est pas sur le champ de bataille
La responsabilité qui remonte à Moscou
Chacun de ces 1 610 hommes a été envoyé en Ukraine par une chaîne de commandement qui commence au Kremlin. Le président Vladimir Poutine a ordonné cette guerre. Le ministre de la Défense l’a planifiée. L’état-major russe l’exécute. Les généraux qui ordonnent les vagues d’assaut suicidaires contre les positions ukrainiennes portent la responsabilité directe de chaque mort. Les propagandistes qui justifient cette guerre sur les plateaux de télévision portent une responsabilité morale. Les oligarques qui financent le système portent une responsabilité économique. La mort de ces 1 610 soldats n’est pas un accident de parcours. C’est le résultat prévisible de décisions prises par des individus identifiables.
Nommer les responsables
Il faut les nommer. Vladimir Poutine, commandant en chef. Andreï Belooussov, ministre de la Défense. Valéri Guérassimov, chef de l’état-major. Les commandants de secteur qui ordonnent les assauts. Les officiers de recrutement qui promettent des primes en taisant les taux de mortalité. Ce ne sont pas des forces abstraites. Ce sont des individus qui prennent des décisions chaque jour et qui portent la responsabilité de chaque vie perdue — russe autant qu’ukrainienne.
Et pourtant, quand cette guerre finira, combien d’entre eux répondront de quoi que ce soit devant un tribunal ? L’histoire enseigne que les responsables de la mort de milliers sont rarement ceux qui paient. Et cette impunité programmée est peut-être la chose la plus obscène de toute cette guerre.
Le piège du « body count » : leçon du Vietnam
Quand compter les morts remplace la stratégie
L’histoire militaire offre un précédent troublant. Pendant la guerre du Vietnam, les États-Unis ont adopté le « body count » — le décompte des corps ennemis — comme principal indicateur de succès de la guerre. Chaque jour, des chiffres étaient communiqués au public pour démontrer que la guerre était en train d’être « gagnée ». Les généraux étaient évalués sur les pertes infligées. Les officiers de terrain gonflaient les chiffres pour satisfaire le commandement. Et pendant que l’Amérique comptait les morts vietnamiens, le Viet Cong gagnait la guerre par d’autres moyens. Le body count était devenu un substitut à la pensée stratégique.
Le parallèle ukrainien
Je ne dis pas que l’Ukraine commet la même erreur. La situation est fondamentalement différente : l’Ukraine défend son territoire, les pertes russes ont un impact réel sur la capacité offensive de l’ennemi, et les chiffres servent un objectif de communication légitime envers les alliés occidentaux. Mais le risque existe — pas pour l’Ukraine, mais pour nous, les observateurs. Le risque de croire que 1 610 morts russes par jour signifient automatiquement que la guerre va dans le bon sens. Car la Russie, malgré ces pertes, continue d’avancer — lentement, au prix fort, mais elle avance. Les pertes seules ne racontent pas l’histoire complète.
Compter les morts de l’ennemi n’a jamais gagné une guerre. Ce qui gagne une guerre, c’est la capacité de transformer les pertes infligées en résultat stratégique. Et cette capacité dépend d’armes, de munitions et de volonté politique que l’Occident continue de doser au compte-gouttes.
Ce que l'Occident fait réellement — et ce qu'il prétend faire
Le fossé entre les discours et les livraisons
Chaque dirigeant occidental a prononcé les mots : « nous soutenons l’Ukraine aussi longtemps qu’il le faudra ». Cette phrase est devenue un lieu commun diplomatique vidé de son sens à force de répétition. Parce que « aussi longtemps qu’il le faudra » ne signifie rien si les livraisons de munitions arrivent en retard, si les systèmes d’armes promis sont livrés au compte-gouttes, si chaque nouveau type d’armement nécessite des mois de débat politique avant approbation. L’Ukraine ne combat pas avec des discours. Elle combat avec des obus. Et les obus, eux, sont comptables.
La complicité par l’insuffisance
Il existe une forme de complicité qui ne porte pas ce nom. Elle consiste à donner assez pour que l’Ukraine ne perde pas, mais pas assez pour qu’elle gagne. Cette politique — non dite, jamais assumée officiellement — prolonge la guerre. Elle prolonge les pertes des deux côtés. Elle prolonge la souffrance des civils. Elle transforme chaque jour de combat supplémentaire en conséquence directe d’un choix politique occidental. Les 1 610 pertes russes du jour sont aussi le produit d’une guerre qui dure parce que personne n’a donné à l’Ukraine les moyens de la raccourcir.
Chaque missile longue portée refusé, chaque avion de combat retardé, chaque système de défense aérienne livré « au prochain trimestre » se mesure en vies. Des deux côtés. Et prétendre soutenir l’Ukraine tout en la privant des outils de la victoire n’est pas de la prudence. C’est de la lâcheté qui porte un costume diplomatique.
Les mères russes qu'on n'entend pas
Le deuil sous censure
En Russie, le deuil est devenu un acte politique. Les mères, épouses et familles de soldats tués n’ont pas le droit de contester publiquement les circonstances de la mort de leurs proches. Les groupes de soutien en ligne sont surveillés. Les manifestations de protestation sont réprimées. Le Comité des mères de soldats — qui avait été une force de pression puissante pendant les guerres de Tchétchénie — opère désormais sous une surveillance qui le rend pratiquement inopérant. Les femmes qui osent parler sont harcelées, menacées, parfois poursuivies pour « discrédit des forces armées » — un délit créé spécifiquement pour criminaliser la dissidence liée à la guerre.
Le silence qui hurle
Mais le silence n’est pas l’absence de douleur. Des chaînes Telegram privées — accessibles malgré la censure — montrent des femmes qui cherchent désespérément des nouvelles de leurs fils, de leurs maris. Des messages qui restent sans réponse pendant des semaines, des mois. Des rumeurs qui circulent : tel régiment aurait été décimé, tel bataillon n’aurait plus d’officiers. Ces femmes portent le poids réel des 1 610 pertes quotidiennes. Et elles le portent dans un silence imposé par un État qui leur interdit même le droit de pleurer publiquement.
1 610 hommes. Imaginez 1 610 téléphones qui ne sonnent plus. 1 610 places vides à table. 1 610 femmes qui vérifient leur messagerie une dernière fois avant de s’endormir. Le chiffre de l’état-major ukrainien est une abstraction. La douleur de ces femmes est la seule chose concrète dans toute cette horreur.
L'industrie de guerre russe : la machine qui dévore ses enfants
Le basculement en économie de guerre
La Russie a restructuré son économie autour de la production militaire. Le budget de défense pour 2026 représente une part du PIB sans précédent depuis l’Union soviétique. Les usines d’armement tournent en trois-huit. La production de munitions a été multipliée. Les importations de composants électroniques — contournant les sanctions via des pays tiers — alimentent la fabrication de drones et de missiles guidés. Cette économie de guerre produit du matériel. Mais elle ne produit pas des soldats expérimentés. La formation d’un fantassin compétent prend des mois. La formation d’un officier prend des années. Celle d’un équipage de char coordonné, encore plus. La Russie peut remplacer un T-72. Elle ne peut pas remplacer un commandant de compagnie aguerri.
Le déficit qualitatif
C’est le paradoxe central de la guerre d’attrition russe. En acceptant des pertes massives, le commandement russe détruit non seulement ses effectifs mais aussi son capital d’expérience. Les sous-officiers et officiers subalternes qui meurent au front sont remplacés par des hommes moins formés, moins expérimentés, moins capables de prendre des décisions tactiques sous le feu. Ce cercle vicieux — pertes → remplacement par du personnel moins qualifié → pertes accrues — est documenté par les analystes militaires occidentaux et visible dans la qualité décroissante des opérations offensives russes.
La Russie a construit une machine de guerre qui fonctionne. Le problème, c’est que cette machine fonctionne en dévorant les hommes qui la font tourner. Et chaque 1 610 de pertes quotidiennes rend la machine un peu plus stupide, un peu plus maladroite, un peu plus dépendante de la force brute pour compenser l’intelligence tactique qu’elle a enterrée dans les champs du Donbas.
La question morale que personne ne veut poser
Jusqu’où est-il acceptable de compter ?
Voici la question que je pose — et dont la réponse me met moi-même mal à l’aise. En publiant, relayant et commentant les chiffres de pertes russes quotidiens, participons-nous à une forme de déshumanisation qui sert la guerre plus qu’elle ne sert la paix ? L’état-major ukrainien publie ces chiffres pour des raisons légitimes : maintenir le moral national, démontrer l’efficacité de la défense, justifier le soutien occidental. Mais nous, commentateurs, chroniqueurs, lecteurs — que faisons-nous de ces chiffres ? Les traitons-nous comme des preuves de l’horreur de la guerre, ou comme des indicateurs de performance dans un jeu dont nous ne payons pas le prix ?
La réponse inconfortable
Ma réponse — honnête, imparfaite — est que les deux sont vrais. Ces chiffres sont nécessaires pour documenter la réalité de cette guerre. Ils sont nécessaires pour contrebalancer le mensonge institutionnel de Moscou. Ils sont nécessaires pour que le monde ne détourne pas le regard. Mais ils sont aussi dangereux — dangereux parce qu’ils nous permettent de croire que nous comprenons la guerre en lisant un chiffre, alors que nous n’en comprenons que la surface arithmétique. La guerre n’est pas un tableur. Et les morts ne sont pas des cellules.
Je suis chroniqueur. Mon métier est de mettre des mots sur les chiffres. Mais certains matins, devant le chiffre du jour, les mots refusent de venir. Pas par manque de vocabulaire. Par excès de réalité.
La mémoire sélective du monde
Les guerres qu’on compte et celles qu’on oublie
La guerre en Ukraine bénéficie d’une couverture médiatique que d’autres conflits n’ont jamais eue. Le Yémen — plus de 150 000 morts et une famine catastrophique — n’a jamais suscité le même engagement occidental. Le Soudan — guerre civile depuis avril 2023, des millions de déplacés, des atrocités documentées — reste en marge de l’attention internationale. L’Éthiopie, le Myanmar, la
Pourquoi l’Ukraine et pas les autres
Les raisons sont identifiables — et aucune n’est entièrement noble. La proximité géographique : l’Ukraine est en Europe, les réfugiés sont blancs, les villes bombardées ressemblent aux nôtres. La menace stratégique : la Russie est une puissance nucléaire qui défie l’ordre international post-1945. L’identification culturelle : les images de Marioupol ou de Bakhmout évoquent des villes que les Européens pourraient habiter. Ces facteurs expliquent l’attention. Ils ne la justifient pas moralement. Et reconnaître cette asymétrie ne diminue en rien la légitimité du combat ukrainien — elle nous oblige simplement à regarder notre propre sélectivité en face.
Et pourtant, je choisis d’écrire sur l’Ukraine aujourd’hui. Pas sur le Soudan. Pas sur le Congo. Parce que 1 610 soldats russes sont morts hier et que cette guerre menace l’architecture de sécurité dans laquelle je vis. Mon attention est sélective. La vôtre aussi. Le reconnaître est le minimum de l’honnêteté.
Ce que « victoire » veut dire quand le compteur ne s'arrête pas
Gagner sans fin
La question la plus difficile de cette guerre n’est pas « qui va gagner ? » — c’est « que signifie gagner ? ». Pour l’Ukraine, la victoire peut signifier la récupération de tous les territoires occupés — y compris la Crimée. Elle peut signifier un cessez-le-feu qui gèle la ligne de front actuelle. Elle peut signifier l’adhésion à l’OTAN comme garantie de sécurité. Pour la Russie, la victoire peut signifier la reconnaissance internationale de l’annexion de quatre oblasts ukrainiens. Elle peut signifier la neutralisation permanente de l’Ukraine. Elle peut signifier simplement ne pas perdre — tenir assez longtemps pour que l’Occident se lasse.
Le compteur comme substitut à la stratégie
Dans cette ambiguïté stratégique, le compteur de pertes quotidien devient un ersatz de boussole. Il donne l’illusion d’une direction — « les pertes russes augmentent, donc ça va dans le bon sens ». Mais cette illusion masque une réalité inconfortable : la Russie avance malgré les pertes. Le front se déplace, lentement mais régulièrement, vers l’ouest dans certains secteurs. Les villes ukrainiennes continuent de tomber — Avdiïvka hier, d’autres demain. Les 1 610 morts du jour n’empêchent pas le grignotage territorial. Ils en sont le carburant.
Voilà la vérité que le compteur ne montre pas : la Russie est prête à payer 1 610 hommes par jour pour avancer de quelques centaines de mètres. Et tant que ce calcul restera rationnel dans l’esprit du Kremlin, le compteur continuera de tourner. Ce n’est pas l’Ukraine qui doit changer cette équation. C’est nous.
Le jour d'après : qui comptera les morts russes ?
La vérité viendra — mais quand ?
Un jour, cette guerre finira. Et un jour, les archives s’ouvriront — peut-être pas celles du Kremlin, pas tout de suite, mais celles des hôpitaux militaires, des bureaux d’enregistrement municipaux, des cimetières qui se sont agrandis silencieusement dans les villes russes. Un jour, des historiens et des démographes croiseront les données et produiront un chiffre — le vrai chiffre, ou quelque chose qui s’en approche. Et ce chiffre sera vertigineux. Le projet Mediazona et BBC Russia ont déjà documenté des dizaines de milliers de morts confirmés par sources ouvertes. Ils estiment que ce chiffre ne représente qu’une fraction du total réel.
Le procès de la mémoire
La question n’est pas seulement combien sont morts. La question est : qui se souviendra, et comment ? En Russie, le régime fera tout pour contrôler le récit — minimiser les pertes, héroïser les morts, interdire les questions. Comme après l’Afghanistan soviétique. Comme après la Tchétchénie. Les morts seront honorés dans des cérémonies officielles qui ne diront rien sur les circonstances réelles de leur mort. Les familles recevront des médailles et des compensations. Et le silence retombera — comme il retombe toujours en Russie après chaque guerre.
Mais le silence ne dure jamais éternellement. Les mères parlent. Les archives fuient. Les tombes se comptent. Un jour, la Russie devra regarder ses morts en face. Et ce jour-là, le chiffre de 1 610 en un seul mercredi de mars 2026 sera l’un des clous du cercueil d’un régime qui a sacrifié ses enfants pour les ambitions d’un seul homme.
L'obscénité de la paix négociée sur des cadavres
Les appels à la « négociation » et ce qu’ils impliquent
Depuis le début du conflit, des voix s’élèvent — en Europe, aux États-Unis, dans les forums internationaux — pour appeler à des négociations de paix. L’intention semble raisonnable. Qui peut être contre la paix ? Mais derrière le mot « négociation » se cache une arithmétique rarement explicitée. Négocier aujourd’hui, sur les lignes actuelles, signifie récompenser l’agression. Cela signifie que les centaines de milliers de morts — des deux côtés — auront servi à entériner un vol de territoire. Cela signifie dire aux Ukrainiens de Marioupol, de Kherson, de Melitopol : votre ville appartient désormais à l’homme qui l’a bombardée.
La paix juste contre la paix rapide
Il y a une différence fondamentale entre une paix juste et une paix rapide. Une paix rapide arrête les morts — aujourd’hui. Mais elle crée les conditions de la prochaine guerre — demain. Parce qu’un agresseur récompensé est un agresseur encouragé. Parce que la Moldavie, la Géorgie, les pays baltes regardent et tirent des conclusions. Parce que la Chine regarde Taïwan et tire des conclusions. La paix juste coûte plus cher — en temps, en armes, en vies. Mais elle est la seule qui ne soit pas un simple report de l’échéance.
Chaque fois que quelqu’un dit « il faut négocier », demandez-lui : négocier quoi ? Quel territoire ukrainien êtes-vous prêt à céder depuis votre salon ? Quelle ville êtes-vous prêt à abandonner à un occupant qui y pratique la filtration, la déportation et la torture ? La paix n’est pas un mot magique. C’est un résultat. Et un résultat se construit — il ne se décrète pas.
Mon malaise — et le vôtre
L’aveu nécessaire
Je vais dire quelque chose que les chroniqueurs disent rarement. Je ne sais pas comment écrire sur 1 610 morts sans participer au problème que je dénonce. Chaque mot que je pose sur cette page transforme des vies perdues en matière à commentaire. Chaque analyse que je construis autour de ce chiffre donne une forme intellectuelle à quelque chose qui est d’abord une tragédie brute. Je suis conscient de cette contradiction. Elle ne me quitte pas pendant l’écriture de ces lignes. Et si elle ne vous a pas traversé pendant la lecture, c’est que l’engourdissement dont je parlais plus haut a déjà fait son travail sur vous aussi.
Ce que je vous demande
Je ne vous demande pas de pleurer chaque matin devant le chiffre du jour. Ce serait insoutenable et inutile. Je ne vous demande pas de cesser de lire les rapports de l’état-major ukrainien. Ils sont nécessaires. Je vous demande une seule chose : la prochaine fois que vous lirez « 1 610 pertes russes », prenez trois secondes. Pas pour pleurer. Pas pour analyser. Juste pour reconnaître que derrière ce chiffre, il y avait des hommes qui étaient vivants hier matin. Des hommes qui avaient des visages, des prénoms, des mères qui les attendaient. Trois secondes. C’est tout. C’est le minimum que nous leur devons — à eux, et à notre propre humanité.
Trois secondes. Le temps de lire ce paragraphe. Le temps que prend un cœur pour battre quatre fois. Le temps qu’il faut pour qu’un être humain devienne un chiffre dans un communiqué militaire. Trois secondes, c’est tout ce que je demande. Et c’est probablement plus que ce que la plupart d’entre nous leur accordent.
Le verdict
Ce que 1 610 nous dit sur nous
1 610 soldats russes sont morts le 20 mars 2026 dans une guerre qu’ils n’ont pas choisie, ordonnée par un homme qu’ils n’ont pas élu démocratiquement, pour des objectifs qu’on ne leur a jamais honnêtement expliqués. Ils sont morts parce qu’un régime autoritaire a décidé que la vie de ses citoyens valait moins que ses ambitions territoriales. Ils sont morts face à des soldats ukrainiens qui défendaient leur terre avec un courage que l’histoire devra reconnaître. Et ils sont morts pendant que le monde les comptait, les classait, les commentait — puis passait au sujet suivant.
Le choix qui reste
Nous ne pouvons pas ressusciter les 1 610 du jour. Ni les 1 610 de demain. Ni ceux d’après-demain. Mais nous pouvons refuser que leur mort soit vaine. Et la seule manière de le faire est de donner à l’Ukraine les moyens de mettre fin à cette guerre par la victoire — pas par l’épuisement, pas par le compromis, pas par l’abandon. Chaque jour supplémentaire de cette guerre est un choix politique. Le compteur ne s’arrêtera pas tout seul. Quelqu’un doit décider de l’arrêter. Et ce quelqu’un, ce n’est pas Poutine. C’est nous.
1 610. Demain, un autre chiffre. Et après-demain, un autre. Jusqu’à ce que quelqu’un — vous, moi, nos gouvernements — décide que le prix est devenu inacceptable. Pas le prix pour la Russie. Le prix pour notre conscience.
Le mot de la fin — que personne ne veut entendre
La phrase qui reste
Cette guerre ne se terminera pas parce que la Russie manquera d’hommes à envoyer mourir. L’histoire montre que les régimes autoritaires trouvent toujours de la chair à canon — dans les prisons, dans les minorités, dans les pays alliés, dans les rangs des désespérés. Cette guerre se terminera quand le coût politique de la poursuivre dépassera le coût politique de l’arrêter — pour Moscou et pour les capitales occidentales. Nous n’en sommes pas là. Pas encore. Et chaque jour qui passe sans que ce seuil soit atteint est un jour de plus où le compteur tourne.
La dernière question
1 610. C’est le chiffre d’un seul jour. Combien de jours nous faudra-t-il encore avant d’agir comme si ces morts comptaient vraiment ?
Le compteur ne s’arrête pas la nuit. Pendant que vous dormiez, des hommes sont morts dans des tranchées du Donbas. Pendant que je relisais ces lignes, d’autres les ont rejoints. Le compteur tourne. Il tourne encore. Et il nous regarde.
Signé Maxime Marquette
Note de transparence du chroniqueur
Cette opinion s’appuie sur le communiqué de l’état-major ukrainien relayé par Ukrinform le 20 mars 2026. Les chiffres de pertes proviennent d’une source belligérante et ne sont pas vérifiés de manière indépendante. Les recoupements avec Mediazona, le ministère britannique de la Défense et l’IISS sont cités dans le texte. La référence aux travaux de Paul Slovic sur le psychic numbing s’appuie sur ses recherches publiées dans Psychic Numbing and Genocide (2007). Mon positionnement est explicite tout au long du texte : je considère l’invasion russe de l’Ukraine comme une guerre d’agression illégale et je soutiens le droit de l’Ukraine à se défendre. Cette opinion est la mienne. Elle n’engage que moi. Mais je la tiens.
Sources
Sources primaires
Ukrinform — Russian military loses another 1,610 soldiers in war against Ukraine — 20 mars 2026
Sources secondaires
Mediazona — Russian casualties in Ukraine — Suivi continu par sources ouvertes
International Institute for Strategic Studies (IISS) — Analyses du conflit en Ukraine
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