Une mine dans la forêt, une ambition pour un pays
Pour comprendre comment le Canada riposte, il faut quitter Montréal et ses gratte-ciel de verre. Deux heures de route vers le nord, entre les nids-de-poule et les tempêtes de neige, par moins 20 degrés. Au bout de la vallée, des excavatrices jaunes chenillent sur un mont enfoui sous le blanc. Bienvenue à Matawinie.
Ici, dans un village de 2 760 âmes permanentes, se joue une partie de l’avenir stratégique canadien. Des chercheurs ont sillonné en hélicoptère 20 000 kilomètres carrés de terrain avant de trouver ce gisement. Du graphite — cette poudre grise pailletée sans laquelle il n’y a ni batterie de voiture électrique, ni industrie de défense moderne, ni éolienne, ni data center.
Le problème tenait en un chiffre : 80 % du graphite mondial est produit par la Chine. Le Canada veut devenir le premier producteur occidental. Ottawa a désigné Matawinie parmi les « Grands projets d’intérêt national » fin 2025. Ouverture prévue : 2028.
De la roche à la batterie — contrôler la chaîne complète
Dans l’usine-test de Saint-Michel-des-Saints, les résidus de matière grise échappés des machines collent aux semelles des chaussures de sécurité. Ce détail dit tout. Le minerai est explosé, concassé, affiné — de la roche à la batterie, sur sol canadien. Extrait au Québec, le graphite sera ensuite acheminé vers la vallée industrielle de Bécancour, à trois heures de camion.
La stratégie est limpide : pour devenir souverain, il faut contrôler une chaîne de production du début à la fin. Ne plus dépendre de Pékin pour la matière première. Ne plus dépendre de Washington pour le marché. Maîtriser le cycle complet. C’est la leçon que l’Europe a apprise trop tard avec le gaz russe. Le Canada la retient avant la catastrophe.
Et pourtant, Matawinie n’est qu’un début. Une mine ne fait pas une politique industrielle. Un gisement ne fait pas une puissance. Ce qui se joue ici dépasse la géologie — c’est une question de volonté nationale.
Le graphite, l'arme silencieuse que personne ne voit venir
Pourquoi cette poudre grise vaut plus que l’or
Il faut comprendre ce que le graphite représente réellement dans l’économie du XXIe siècle. Ce n’est pas un minerai parmi d’autres. C’est le matériau fondamental de la transition énergétique. Sans graphite, pas d’anode de batterie lithium-ion. Sans anode, pas de véhicule électrique. Sans véhicule électrique, pas de décarbonation des transports. Chaque Tesla, chaque BYD, chaque Rivian contient du graphite.
La Chine le sait depuis longtemps. Elle a verrouillé 80 % de la production mondiale et, ces dernières années, a commencé à restreindre ses exportations vers les pays qu’elle juge hostiles. Le Canada, avec ses réserves immenses et largement inexploitées, possède une carte géostratégique que même Washington lui envie.
Ironie suprême : Trump, en frappant le Canada de tarifs punitifs, accélère la décision canadienne d’exploiter ses propres ressources pour d’autres marchés que le marché américain. L’Europe, le Japon, la Corée du Sud sont des acheteurs avides. Le Canada n’a pas besoin des États-Unis pour vendre ce que le monde entier réclame.
La dépendance chinoise que personne ne veut voir
Le paradoxe est vertigineux. Trump impose des tarifs au Canada au nom de la sécurité nationale américaine. Mais en affaiblissant le seul allié capable de briser le monopole chinois sur les minéraux critiques, il renforce précisément la dépendance qu’il prétend combattre. Chaque dollar de tarif sur l’aluminium canadien est un cadeau à Pékin.
Les stratèges du Pentagone le savent. Les industriels américains de la défense le savent. Mais dans la Maison-Blanche de 2026, la géopolitique des ressources passe après le spectacle politique. Le Canada, lui, n’a plus le luxe de l’aveuglement.
Bécancour : la vallée où le Canada fabrique son indépendance
Un corridor industriel stratégique en construction
Trois heures de route séparent Saint-Michel-des-Saints de Bécancour. Cette vallée industrielle du Québec est en train de devenir ce que la Ruhr était pour l’Allemagne du XIXe siècle : le cœur battant d’une ambition nationale. Transformation du graphite, fabrication de composants de batteries, raffinage — Ottawa concentre ici les investissements qui dessinent le Canada de demain.
Le choix de Bécancour n’est pas un hasard. Électricité hydroélectrique abondante et bon marché, main-d’œuvre qualifiée, infrastructures portuaires accessibles. Le Québec produit plus de 95 % de son électricité à partir de l’hydroélectricité — un avantage compétitif que ni le Texas ni l’Alberta ne peuvent offrir. L’énergie propre et souveraine attire les usines comme un aimant.
La course contre la montre
Le problème, c’est le temps. La mine de Matawinie n’ouvrira qu’en 2028. Les usines de transformation mettront des années à atteindre leur capacité maximale. Pendant ce temps, les tarifs de Trump mordent déjà dans l’économie canadienne. Des emplois sont menacés. Des entreprises exportatrices suffoquent. Le Canada joue une partie d’échecs alors que Trump joue au poker — et bluffe avec une main forte.
C’est la tension fondamentale de cette riposte canadienne : la stratégie est bonne, mais le calendrier est cruel. Construire une souveraineté économique prend une génération. Survivre à une guerre commerciale exige des réponses immédiates. Ottawa doit faire les deux en même temps.
Ce qui frappe, quand on traverse ces territoires immenses, c’est le contraste entre l’urgence politique et la patience géologique. Le graphite a mis des millions d’années à se former sous ces forêts. Le Canada a quelques années pour le transformer en levier de puissance.
Jean Charest, le diplomate qui dit tout haut ce qu'Ottawa pense tout bas
Un ancien premier ministre sans filtre diplomatique
Jean Charest a dirigé le Québec pendant neuf ans. Il connaît Washington comme sa poche. Quand Ottawa l’a rappelé pour gérer la relation la plus toxique de l’histoire canado-américaine, c’est parce qu’il possède une qualité rare dans les cercles diplomatiques : il dit la vérité sans la diluer.
Son diagnostic est impitoyable envers son propre pays. Le Canada a profité de la puissance américaine sans jamais se poser la question de ce qui arriverait si cette puissance se retournait contre lui. La sécurité sous-traitée. Le commerce concentré. La défense négligée. Quand votre seul client devient votre adversaire, vous découvrez que la dépendance n’était pas de la coopération — c’était de la soumission consentie.
La franchise comme stratégie
Charest ne dit pas que Trump a raison. Il dit que Trump a rendu service — involontairement, brutalement, mais réellement. L’analogie est celle du patient qui remercie le médecin après une opération douloureuse. Le diagnostic était là depuis longtemps. Il a fallu une crise pour ouvrir.
Cette posture irrite une partie de l’opinion canadienne, habituée à la victimisation confortable face aux États-Unis. Dire « nous aussi, nous avons notre part de responsabilité » n’est jamais populaire quand l’ennemi frappe à la porte. Mais Charest sait que la colère sans lucidité ne produit que du bruit. La riposte efficace commence par l’honnêteté.
La défense : le trou béant que le Canada ne peut plus ignorer
Un budget militaire qui fait rire — et qui fait peur
Parlons du sujet qui fâche. Le Canada consacre environ 1,3 % de son PIB à la défense. L’objectif de l’OTAN est de 2 %. Les États-Unis en dépensent 3,4 %. Pendant des décennies, Ottawa a compté sur le parapluie américain pour protéger le deuxième plus grand territoire national du monde — 10 millions de kilomètres carrés, dont une grande partie dans l’Arctique, la nouvelle frontière géostratégique.
Trump utilise cet argument comme un bélier. Et sur ce point précis, il n’a pas entièrement tort. Le Canada a bénéficié de la protection américaine sans payer sa part. C’est un fait. Le nier serait aussi malhonnête que de nier l’agressivité de Trump.
L’Arctique, le nouveau front
La Russie a rouvert des bases militaires dans l’Arctique. La Chine se déclare « État quasi-arctique » et investit massivement dans les brise-glaces. Le passage du Nord-Ouest, autrefois gelé toute l’année, s’ouvre de plus en plus longtemps sous l’effet du réchauffement climatique. La souveraineté canadienne sur ces eaux est contestée par Washington, Moscou et Pékin.
Le Canada possède un seul brise-glace lourd. La Russie en a plus de quarante. Quand on ne peut pas patrouiller son propre territoire, on n’est pas souverain — on est locataire. La crise Trump force Ottawa à regarder cette carte avec des yeux neufs. Et ce qu’il voit est terrifiant.
Et pourtant, l’Arctique canadien recèle des ressources qui pourraient financer dix budgets de défense. Le paradoxe est là : le pays le plus riche en ressources naturelles du G7 est aussi celui qui investit le moins dans la protection de ces mêmes ressources.
Diversifier ou mourir : la nouvelle doctrine commerciale d'Ottawa
L’Europe comme partenaire de substitution
Le CETA — l’accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne — existe depuis 2017. Mais il a été sous-exploité de manière spectaculaire. Les entreprises canadiennes, habituées au confort du marché américain à leur porte, n’ont jamais vraiment investi dans la relation commerciale européenne. Pourquoi traverser l’Atlantique quand le client est de l’autre côté de la rue ?
La réponse est désormais évidente : parce que le client de l’autre côté de la rue vient de changer les serrures. Ottawa pousse ses exportateurs vers l’Europe, l’Asie-Pacifique, l’Inde. Le Japon et la Corée du Sud, assoiffés de minéraux critiques et méfiants envers la Chine, regardent le Canada avec un intérêt nouveau.
Le temps des accords bilatéraux
Le Canada est membre du CPTPP — l’accord transpacifique dont les États-Unis se sont retirés sous Trump 1.0. Il dispose d’un accès privilégié au marché japonais, australien, vietnamien, malaisien. Ce réseau d’accords commerciaux est un atout que le Canada a sous-utilisé pendant des années.
La diversification ne se fera pas en un jour. Réorienter 75 % de ses exportations est un chantier titanesque. Mais chaque pourcentage gagné vers l’Europe ou l’Asie est un pourcentage de liberté reconquise. Le Canada commence à comprendre que la dépendance commerciale n’est pas une relation — c’est une laisse.
L'énergie : l'atout maître que le Canada tarde à jouer
Hydroélectricité, pétrole, uranium — la triple couronne
Le Canada est un géant énergétique qui se comporte en nain. Quatrième producteur mondial de pétrole. Deuxième producteur mondial d’uranium. Champion incontesté de l’hydroélectricité en Amérique du Nord. Et malgré tout, il exporte l’essentiel de ses ressources brutes vers un seul acheteur qui fixe les prix et les conditions.
L’Alberta produit du pétrole. Le Québec produit de l’hydroélectricité. La Saskatchewan produit de l’uranium. Mais ces provinces se parlent à peine. Le fédéralisme canadien, avec ses querelles interprovinciales chroniques, a empêché l’émergence d’une stratégie énergétique nationale cohérente. Trump, en frappant tout le monde en même temps, réalise ce qu’aucun premier ministre n’avait accompli : unir les provinces autour d’un ennemi commun.
Le pipeline qui n’existera jamais — et ceux qui devraient exister
Pendant des années, le Canada s’est déchiré autour de projets de pipelines vers ses propres côtes. Keystone XL, Northern Gateway, Énergie Est — chaque projet a été torpillé par des querelles politiques internes, des oppositions environnementales légitimes et une incapacité chronique à trancher.
Le résultat : le pétrole albertain part vers les États-Unis, à prix réduit, par des infrastructures américaines. Le Canada vend son pétrole 20 à 30 dollars de moins le baril que le prix mondial parce qu’il n’a pas les infrastructures pour l’acheminer vers d’autres marchés. C’est comme posséder un vignoble de grand cru et vendre en vrac au supermarché d’en face parce qu’on n’a pas de camion de livraison.
Ce gaspillage stratégique est peut-être la plus grande faute collective du Canada des trente dernières années. Non pas d’avoir des ressources — mais d’avoir refusé de les transformer en pouvoir.
L'identité canadienne : ce que Trump ne comprend pas
Un pays qui se définit par ce qu’il n’est pas
Les Américains ont une mythologie fondatrice : la révolution, la frontière, le destin manifeste. Les Canadiens ont quelque chose de plus subtil et de plus fragile : la certitude tranquille de ne pas être américains. C’est une identité en creux, construite sur la différence plutôt que sur l’affirmation.
Trump, en menaçant d’absorber le Canada, a commis une erreur que seul un homme incapable de comprendre la psychologie des peuples pouvait commettre. Il a touché à la seule chose qui unit véritablement les Canadiens au-delà de leurs divisions linguistiques, régionales et politiques : leur refus viscéral d’être américains.
La colère qui soude
Dans les bars de Montréal comme dans les Tim Hortons d’Edmonton, la réaction est la même : un mélange de stupéfaction, de colère et de fierté blessée. Les sondages montrent une chute historique de l’opinion favorable envers les États-Unis. Les Canadiens boycottent les produits américains. Le whisky du Tennessee est remplacé par le rye canadien. Le tourisme vers la Floride chute.
Ce mouvement populaire est plus puissant que n’importe quelle politique gouvernementale. Quand 38 millions de personnes décident simultanément qu’elles ne veulent plus être traitées comme des vassaux, cela crée une énergie politique que même le plus timoré des gouvernements doit canaliser. Trump a réveillé quelque chose qu’il serait dangereux de sous-estimer.
Le nouveau premier ministre face à l'épreuve du feu
Mark Carney et l’héritage Trudeau
Justin Trudeau a quitté la scène affaibli, contesté, épuisé par une décennie au pouvoir et par l’impossibilité de gérer simultanément une crise économique interne et une agression externe. Son successeur, Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre, arrive avec un profil radicalement différent : celui d’un technocrate de calibre mondial qui a géré la crise financière de 2008 depuis les deux côtés de l’Atlantique.
Carney comprend les marchés. Il comprend la finance internationale. Il comprend la mécanique du pouvoir économique. Ce qui reste à prouver, c’est s’il comprend la mécanique du pouvoir politique dans un pays fracturé entre provinces riches et provinces pauvres, entre anglophones et francophones, entre l’Ouest pétrolier et l’Est industriel.
Le mandat impossible
Carney hérite d’une mission qui tiendrait de l’exploit : riposter à Trump sans déclencher une escalade catastrophique, diversifier l’économie sans provoquer de récession de transition, renforcer la défense sans provoquer un tollé budgétaire, et unir un pays que tout divise — sauf la colère envers Washington.
La question qui hante Ottawa : cette colère durera-t-elle assez longtemps pour soutenir les réformes douloureuses ? Ou s’éteindra-t-elle dès que Trump passera à une autre cible ? L’histoire du Canada est jonchée de sursauts nationaux avortés. La mémoire courte est un luxe que le pays ne peut plus se permettre.
L'erreur stratégique monumentale de Washington
Pousser un allié dans les bras du monde
Prenons du recul. Les États-Unis possédaient, avec le Canada, le partenaire commercial le plus fiable, le plus stable et le plus prévisible du monde. Un voisin démocratique, anglophone (et francophone), culturellement proche, militairement allié, géographiquement intégré. La frontière canado-américaine est la plus longue frontière non militarisée de la planète.
Et Trump a décidé de traiter ce partenaire comme un ennemi. D’imposer des tarifs punitifs. De menacer sa souveraineté territoriale. De l’humilier publiquement. Le résultat prévisible — et désormais visible — est que le Canada cherche activement d’autres alliances, d’autres marchés, d’autres protecteurs.
Le précédent australien en accéléré
L’Australie a vécu quelque chose de similaire avec la Chine. Quand Pékin a imposé des sanctions commerciales à Canberra en 2020, les Australiens ont diversifié à toute vitesse — et ont découvert que le monde était plus grand que leur dépendance. Le Canada est en train de vivre la même expérience, mais avec les États-Unis dans le rôle de la Chine.
La différence : l’Australie avait des décennies de relations avec l’Asie du Sud-Est pour amortir le choc. Le Canada part de presque zéro en matière de diversification. Le chantier est plus grand, le temps plus court, les enjeux plus élevés.
Il y a quelque chose de profondément ironique dans le spectacle d’un président américain qui, au nom de « l’Amérique d’abord », pousse son allié le plus naturel à devenir un concurrent autonome. La géopolitique ne pardonne pas l’arrogance.
Les failles : ce que le Canada refuse encore de voir
Le déni provincial
Toute cette analyse serait malhonnête si elle ne mentionnait pas les failles béantes du projet canadien de souveraineté. La première est structurelle : le fédéralisme canadien est un frein permanent à toute action coordonnée. L’Alberta veut vendre du pétrole. Le Québec veut protéger l’environnement. L’Ontario veut sauver son industrie automobile. La Colombie-Britannique veut préserver ses côtes. Chacun a raison. Tous ensemble, ils ont tort.
Construire une stratégie nationale dans un pays où les provinces possèdent leurs ressources naturelles et défendent leurs prérogatives avec une férocité jalouse relève du miracle politique. Trump unifie les Canadiens dans la colère. Mais la colère ne construit pas de pipelines, ne finance pas de brise-glaces et ne résout pas les querelles constitutionnelles.
Le piège de l’économie de rente
Le Canada reste fondamentalement une économie d’extraction. Il exporte des matières premières et importe des produits finis. Il vend du bois et achète des meubles. Il vend du pétrole et achète de l’essence raffinée. Il vend du graphite brut et achète des batteries. Ce modèle ne produit pas de la souveraineté — il produit de la dépendance sous un autre nom.
La mine de Matawinie est prometteuse précisément parce qu’elle intègre la transformation. Mais combien de projets canadiens s’arrêtent à l’extraction ? Combien de ressources quittent le pays sous forme brute pour revenir sous forme de produits finis — avec la marge bénéficiaire captée par d’autres ?
Ce que l'Europe devrait apprendre de cette crise
Le miroir canadien de nos propres faiblesses
Les Européens qui regardent la crise canadienne avec une condescendance tranquille devraient y regarder à deux fois. L’Union européenne dépend des États-Unis pour sa sécurité militaire. Elle dépend de la Chine pour ses terres rares. Elle dépend de pays instables pour son énergie. La maladie canadienne est aussi la maladie européenne — simplement à un stade différent.
Le Canada a au moins l’avantage de posséder les ressources nécessaires à son émancipation. L’Europe ne les a même pas. Quand un continent dépend de l’extérieur pour son énergie, ses minéraux, sa sécurité et une partie de sa technologie, il n’est pas souverain. Il est client.
Le réveil par la douleur
Ce que le Canada enseigne à l’Europe, c’est que la souveraineté ne se décrète pas dans les discours — elle se construit dans les mines, les usines et les budgets de défense. Les mots ne suffisent pas. Les plans quinquennaux ne suffisent pas. Il faut des investissements massifs, des décisions impopulaires et une volonté politique qui survive aux cycles électoraux.
L’Europe a ses propres « Matawinie » potentielles — des gisements de lithium au Portugal, des terres rares en Suède, du cobalt en Finlande. Mais elle hésite, tergiverse, consulte, reporte. Le Canada, dos au mur, n’a plus ce luxe. L’Europe n’aura bientôt plus ce luxe non plus.
Le test du Grand Nord : souveraineté ou fiction
Quand la carte ne correspond plus au territoire
Le Canada revendique la souveraineté sur l’Arctique. Sur les cartes, le territoire canadien s’étend jusqu’au pôle Nord. Mais entre la carte et la réalité, il y a un gouffre glacé. Revendiquer un territoire sans avoir les moyens de le surveiller, de le patrouiller et de le défendre, c’est écrire son nom sur une porte qu’on ne peut pas fermer à clé.
La Russie construit des bases. La Chine envoie des navires de recherche. Les États-Unis considèrent le passage du Nord-Ouest comme des eaux internationales. Le Canada dit que ce sont des eaux intérieures. Mais qui a la marine pour faire respecter cette prétention ?
Un brise-glace contre quarante
Le chiffre résume tout. Un brise-glace lourd canadien. Plus de quarante russes. On peut avoir le plus beau discours du monde sur la souveraineté arctique — sans les navires pour le faire respecter, ce discours est du vent qui gèle avant d’atteindre l’oreille de quiconque.
Ottawa a annoncé la construction de nouveaux brise-glaces. Les délais de livraison : des années. L’Arctique, lui, fond maintenant. Le passage s’ouvre maintenant. Les navires étrangers passent maintenant. Le Canada planifie pour 2035. La géopolitique, elle, n’attend pas.
Il y a une forme de cruauté dans cette course. Le réchauffement climatique ouvre les eaux arctiques canadiennes au moment précis où le Canada est le moins capable de les protéger. La nature ne fait pas de faveurs aux pays qui procrastinent.
Le facteur humain : ce qui ne se mesure pas
La fierté comme carburant politique
Les économistes mesurent les flux commerciaux. Les stratèges mesurent les budgets de défense. Mais ce qui se passe au Canada en ce moment échappe aux tableaux Excel. C’est une mutation psychologique. Un peuple qui se pensait protégé découvre qu’il est menacé par son protecteur. Un pays qui se définissait par sa modestie découvre qu’il a besoin d’ambition.
Dans les universités canadiennes, les inscriptions en études stratégiques et en politique de défense explosent. Les jeunes ingénieurs qui partaient vers la Silicon Valley regardent les offres d’emploi à Bécancour. Le discours national change : il ne s’agit plus seulement d’être « pas américain ». Il s’agit d’être quelque chose.
La génération de la rupture
Les Canadiens de moins de 30 ans n’ont pas grandi avec l’illusion de la relation spéciale canado-américaine. Ils ont grandi avec Trump 1.0, avec les tarifs, avec les tweets menaçants, avec la remise en question permanente. Pour eux, les États-Unis ne sont pas un allié naturel — c’est un voisin imprévisible qu’il faut gérer.
Cette génération est la meilleure chance du Canada. Elle n’a pas de nostalgie à perdre. Elle n’a pas d’illusions à abandonner. Elle est prête à construire quelque chose de neuf — si on lui en donne les moyens et les institutions.
Le verdict de l'histoire n'est pas encore écrit
Deux scénarios, un seul choix
Premier scénario : le Canada capitalise sur cette crise. Il investit massivement dans la défense, diversifie ses exportations, développe ses chaînes de valeur complètes, construit les infrastructures arctiques nécessaires et émerge dans vingt ans comme une puissance moyenne crédible et souveraine. Jean Charest a raison : le pays remercie Trump.
Deuxième scénario : la colère s’éteint. Les querelles provinciales reprennent. Les investissements sont reportés. Le prochain premier ministre trouve un arrangement avec Washington, et le Canada retourne à sa position de vassal confortable. La mine de Matawinie produit du graphite — vendu brut aux Américains, à prix réduit.
Le choix est politique, pas géologique
Le Canada possède tout ce qu’il faut pour le premier scénario. Les ressources. Le territoire. L’éducation. La stabilité institutionnelle. Ce qui lui manque, c’est la volonté durable — cette chose fragile qui survit rarement aux changements de gouvernement et aux cycles d’attention médiatique.
La question n’est pas : le Canada peut-il devenir souverain ? La question est : le veut-il assez longtemps pour que ça fonctionne ?
Dans la forêt de Saint-Michel-des-Saints, les excavatrices continuent de creuser. La neige tombe. Le graphite attend sous la roche, patient comme la géologie. Il sera là dans vingt ans. La question est de savoir si la volonté canadienne y sera aussi.
Le vieil homme qui nourrissait les ours n’avait peur de rien. Pas même du froid, pas même de la solitude, pas même des bêtes sauvages. Le Canada, s’il veut mériter son propre territoire, devra retrouver cette qualité. Pas la bravoure spectaculaire — la constance tranquille de celui qui revient chaque matin, quoi qu’il arrive.
Signé Jacques PJ Provost
Encadré de transparence
Ce que cet article est — et ce qu’il n’est pas
Cet article est une chronique analytique, pas un reportage de terrain. Il s’appuie sur les faits rapportés par l’enquête du Point réalisée au Canada en février 2026, sur des données publiques et sur l’analyse personnelle du chroniqueur.
Méthodologie et positionnement
L’auteur n’est pas journaliste — il est chroniqueur et analyste. Son rôle est d’interpréter les faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques contemporaines et de leur donner un sens cohérent. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales.
Limites et évolutions
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. La politique commerciale américaine change fréquemment et sans préavis. Les projets miniers et industriels mentionnés sont soumis à des aléas techniques, politiques et financiers. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées.
Sources
Sources primaires
Le Point — Jean Charest : « On est face à un Trump sous stéroïdes » — 2 mars 2025
Le Point — Trump alourdit de 10 % les droits de douane du Canada — 26 octobre 2025
Sources secondaires
Le Point — Titane, uranium et lithium : les minerais convoités par Trump — 25 février 2025
Le Point — Le Canada 51e État américain : Louise Penny prophète malgré elle — 22 mars 2025
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.