Riyad ouvre le bal avec un accord majeur
Le 27 mars, Zelensky est à Riyad. L’accord signé avec l’Arabie saoudite n’est pas un communiqué de bonnes intentions. C’est un partenariat de défense sur dix ans qui inclut l’achat de missiles intercepteurs ukrainiens, la co-production d’armement et la construction d’usines dans les deux pays. Selon les sources du Kyiv Independent, une entreprise saoudienne d’armement a déjà signé un contrat pour acquérir des missiles intercepteurs de fabrication ukrainienne, et un accord séparé qualifié de « deal énorme » serait en cours de finalisation.
Riyad ne fait pas dans la charité. Si les Saoudiens signent avec Kyiv, c’est parce que l’expertise ukrainienne en matière de défense anti-drone est, à ce jour, la plus éprouvée au combat sur la planète. Aucun autre pays n’a affronté un volume d’attaques de drones comparable. Aucun autre pays n’a développé, sous le feu, des contre-mesures aussi variées et aussi efficaces.
L’ironie est cinglante : les drones iraniens qui devaient mettre l’Ukraine à genoux sont devenus le meilleur argument de vente de Kyiv sur le marché mondial de la défense. Téhéran a involontairement créé le plus grand terrain d’entraînement anti-drone de l’histoire — et l’Ukraine en a tiré un avantage compétitif que personne ne peut reproduire.
Doha et Abu Dhabi suivent dans la foulée
Le 28 mars, c’est le Qatar qui signe. L’émir Sheikh Tamim bin Hamad Al Thani accueille Zelensky pour un accord aux contours similaires : partenariat décennal, coopération en défense aérienne, partage de technologies. Les Émirats arabes unis suivront dans les jours qui viennent, a confirmé le président ukrainien lors d’un point presse à Doha.
Trois pays du Conseil de coopération du Golfe. Trois accords en moins de 72 heures. Ce n’est plus de la diplomatie classique. C’est une offensive commerciale et stratégique menée à un rythme de campagne militaire. Zelensky applique au Moyen-Orient la même intensité qu’il met dans sa communication de guerre : vite, fort, sans relâche.
La Jordanie : un partenaire de stabilité dans une région qui s'effondre
Amman, verrou géostratégique
La Jordanie n’est pas un État du Golfe. Elle n’a pas les pétrodollars de Riyad ou d’Abu Dhabi. Mais sa position géographique — coincée entre Israël, la Syrie, l’Irak et l’Arabie saoudite — en fait un verrou stratégique dont la stabilité conditionne l’équilibre de toute la région. Le roi Abdallah II le sait. Et il sait aussi que la guerre contre l’Iran a rendu cette stabilité plus précaire que jamais.
Les « réunions importantes sur la sécurité » évoquées par Zelensky sur Telegram ne sont pas des mondanités diplomatiques. Elles s’inscrivent dans une dynamique régionale où chaque pays cherche à renforcer ses capacités défensives face à la menace iranienne. La Jordanie, dont l’espace aérien a déjà été traversé par des projectiles iraniens lors de frappes précédentes, a un besoin concret et urgent de systèmes d’interception performants.
Zelensky à Amman, c’est le symbole d’un monde qui bascule. Un président dont le pays est envahi qui devient le conseiller en sécurité de monarchies millénaires. La guerre en Ukraine n’a pas seulement forgé un peuple — elle a forgé une puissance de défense que le Moyen-Orient s’arrache.
Au-delà de la défense : un message politique
La visite en Jordanie porte aussi un message politique clair. En multipliant les partenariats au Moyen-Orient, Zelensky démontre que l’Ukraine n’est pas un État-client dépendant exclusivement de l’aide occidentale. Elle est un acteur capable de diversifier ses alliances, de générer des revenus par ses exportations de défense, et de contribuer à la sécurité collective bien au-delà de ses frontières.
Ce message s’adresse à Washington autant qu’à Moscou.
Le spectre du détournement de l'aide américaine
Le Pentagone hésite, l’Ukraine anticipe
En arrière-plan de cette tournée plane une menace que Kyiv prend très au sérieux : la possible réorientation de l’aide militaire américaine vers le Moyen-Orient. Des médias occidentaux ont rapporté que le Pentagone envisageait de rediriger une partie des équipements destinés à l’Ukraine vers le théâtre iranien, où les besoins explosent.
Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andrii Sybiha, a tenu à rassurer : selon lui, les États-Unis ont confirmé qu’aucune aide engagée n’avait été réorientée. « À ce stade, il n’y a pas de plan de redirection », a-t-il déclaré à Ukrinform le 29 mars. Mais le « à ce stade » dit tout. La situation est fluide. Les priorités de Washington peuvent changer en quelques jours.
Et c’est précisément pour ça que la tournée au Golfe est si brillante. Zelensky ne se contente pas d’attendre que Washington décide de son sort. Il construit un réseau de partenariats qui rend l’Ukraine indispensable au Moyen-Orient — et donc plus difficile à lâcher pour les Américains. C’est de la survie stratégique déguisée en diplomatie commerciale.
Une assurance contre l’incertitude américaine
Les accords de défense avec le Golfe représentent bien plus que des contrats commerciaux. Ils constituent une police d’assurance géopolitique. Si l’aide américaine devait effectivement diminuer — scénario que personne à Kyiv ne peut exclure —, les revenus générés par les exportations d’armement et les co-productions avec les pays du Golfe offriraient une source de financement alternative pour l’effort de guerre ukrainien.
Les usines prévues dans les accords ne sont pas des projets à vingt ans. Ce sont des infrastructures industrielles conçues pour produire rapidement des systèmes que l’Ukraine fabrique déjà : drones, missiles intercepteurs, systèmes de guerre électronique. L’argent du Golfe finance la capacité de production. L’expertise ukrainienne fournit la technologie. Tout le monde y gagne.
L'Iran, ennemi commun qui soude les alliances
Le fil rouge entre Kyiv et le Golfe
Ce qui lie l’Ukraine aux monarchies du Golfe, ce n’est pas une affinité culturelle. Ce n’est pas une proximité idéologique. C’est un ennemi commun : l’Iran. Téhéran fournit à la Russie les drones Shahed qui frappent les villes ukrainiennes chaque nuit. Et Téhéran lance ces mêmes drones contre les capitales du Golfe depuis le début de la guerre américano-israélienne.
Cette convergence d’intérêts crée un alignement stratégique naturel entre Kyiv et les États du Golfe. L’Ukraine combat les produits iraniens en Europe de l’Est. Le Golfe les combat au Moyen-Orient. Le partage d’expérience, de données et de technologies entre ces deux fronts est d’une logique imparable.
L’Iran pensait pouvoir exporter son chaos impunément — armer la Russie contre l’Ukraine d’un côté, menacer le Golfe de l’autre. Le résultat est exactement l’inverse de ce que Téhéran espérait : ses victimes se sont trouvées, se sont alliées, et construisent ensemble les moyens de neutraliser la menace iranienne.
Le détroit d’Ormuz : l’Ukraine entre dans la grande partie
Le détail le plus stupéfiant de cette tournée est peut-être celui-ci : Zelensky a annoncé que l’Ukraine contribuerait à la réouverture du détroit d’Ormuz dans le cadre de ses accords avec les pays du Golfe. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial, est sous la menace directe de l’Iran depuis le début du conflit.
Que l’Ukraine — un pays enclavé qui se bat pour sa survie à 5 000 kilomètres de là — se propose de contribuer à sécuriser le passage maritime le plus stratégique du monde est un renversement géopolitique d’une ampleur considérable. Cela signifie que Kyiv n’offre plus seulement des armes et du savoir-faire. Elle offre une projection de puissance.
La défense aérienne ukrainienne : le produit que tout le monde veut
Quatre ans de guerre comme catalogue commercial
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En une seule nuit — celle du 29 au 30 mars 2026 — la défense aérienne ukrainienne a abattu 150 drones sur 164. Un taux d’interception de 91,5 %. La veille, 130 sur 153. La semaine précédente, 148 sur 154. Nuit après nuit, les forces ukrainiennes affinent leurs tactiques, combinent systèmes occidentaux et solutions développées en interne, intègrent des unités de défense aérienne privées — une innovation annoncée le 30 mars par le ministre de la Défense Mykhaïlo Fedorov.
Ce bilan opérationnel est le meilleur argumentaire de vente imaginable. Aucun salon d’armement, aucune brochure marketing ne peut rivaliser avec des résultats de combat réels, vérifiés nuit après nuit, sous le feu ennemi. Les pays du Golfe ne signent pas avec l’Ukraine par sympathie. Ils signent parce que les systèmes ukrainiens fonctionnent.
Il y a une ironie magnifique dans cette histoire. Chaque drone Shahed que l’Iran a envoyé sur l’Ukraine a contribué, malgré lui, à perfectionner les défenses ukrainiennes — et maintenant, ces défenses sont exportées vers les pays que l’Iran menace. Téhéran a armé son propre cauchemar.
La co-production : le modèle économique de la survie
Zelensky a été explicite lors de son point presse à Doha : la première priorité, ce sont les armes. Leur production. L’échange d’expérience. Le partage de ressources rares qu’un pays possède et qu’un autre n’a pas. Les accords décennaux prévoient la construction d’usines en Ukraine et dans les pays partenaires. C’est un modèle de co-production qui transforme l’Ukraine en hub industriel de défense au service d’une coalition informelle anti-iranienne.
Pour un pays dont l’économie est ravagée par quatre ans de guerre, ces accords représentent une bouffée d’oxygène industrielle et financière. Ils créent des emplois. Ils attirent des investissements. Ils donnent à l’industrie de défense ukrainienne une base de clients qui ne dépend pas des aléas de l’aide occidentale.
Le message à Moscou : l'Ukraine ne s'isole pas, elle se multiplie
Poutine face à un adversaire qui grandit
Depuis le Kremlin, la tournée de Zelensky au Moyen-Orient doit être observée avec une inquiétude croissante. La stratégie russe repose sur un calcul simple : épuiser l’Ukraine militairement et économiquement, lasser ses soutiens occidentaux, et attendre que le monde passe à autre chose. Cette stratégie suppose que l’Ukraine reste dépendante d’un nombre limité de partenaires.
Or, ce qui se passe au Moyen-Orient est l’exact contraire. L’Ukraine diversifie ses alliances. Elle monétise son expertise de combat. Elle construit des partenariats structurels à dix ans qui survivront aux changements d’administration à Washington et aux humeurs de Bruxelles. Chaque accord signé au Golfe est un clou supplémentaire dans le cercueil de la stratégie d’usure russe.
Poutine pensait que le temps jouait pour lui. Que l’Ukraine finirait par s’effondrer sous le poids de la guerre. Mais pendant que Moscou s’enfonce dans une guerre d’attrition ruineuse, Kyiv construit un réseau d’alliances qui rend chaque mois de guerre plus coûteux pour la Russie — et moins pour l’Ukraine.
L’axe Iran-Russie fragilisé par ses propres armes
L’alliance entre Moscou et Téhéran — les drones iraniens contre l’Ukraine, le soutien diplomatique russe à l’Iran — était supposée renforcer les deux régimes. Elle est en train de produire l’effet inverse. En armant la Russie avec des Shahed, l’Iran a donné à l’Ukraine la motivation et les données nécessaires pour devenir le premier expert mondial en neutralisation de drones iraniens. Et maintenant, cette expertise est vendue aux ennemis de l’Iran.
C’est un retour de flamme stratégique d’une brutalité rare dans l’histoire des alliances militaires.
L'Europe et la Bulgarie : le front occidental se consolide aussi
Sofia signe à son tour
La tournée au Moyen-Orient ne doit pas faire oublier les développements en Europe. Le 30 mars, l’Ukraine et la Bulgarie ont signé un accord de sécurité sur dix ans prévoyant le financement de la défense aérienne ukrainienne et la co-production de drones. Le même jour, l’Union européenne a approuvé un programme de défense de 1,7 milliard de dollars visant à renforcer les capacités industrielles européennes et à intégrer l’Ukraine dans la base de défense continentale.
Kyiv avance sur tous les fronts simultanément. Golfe. Europe. Bilatéral. Multilatéral. Avec une cohérence stratégique qui force le respect : chaque accord renforce la position de l’Ukraine dans les futurs pourparlers de paix, en démontrant que ce pays n’est pas un État fragile qu’on peut ignorer, mais un partenaire de sécurité dont dépendent désormais plusieurs régions du globe.
L’Ukraine de 2026 n’est plus celle de 2022. Ce n’est plus seulement un pays qui résiste. C’est un pays qui projette, qui exporte, qui signe des accords stratégiques sur trois continents. La transformation est stupéfiante — et elle a été forgée dans le feu.
Le rôle britannique : un allié constant
La visite de Zelensky à Londres le 17 mars, où il a rencontré le Premier ministre Keir Starmer, avait déjà posé les bases. Le Royaume-Uni a alloué plus de 115 millions d’euros supplémentaires pour la défense aérienne ukrainienne. Londres reste l’allié le plus constant et le plus déterminé de Kyiv en Europe — un pilier sur lequel l’architecture de sécurité ukrainienne continue de s’appuyer.
Cette constance britannique contraste avec les hésitations qui traversent parfois d’autres capitales européennes. Et elle renforce le message que Zelensky porte au Moyen-Orient : l’Ukraine est soutenue par des puissances sérieuses et s’inscrit dans le camp occidental avec une détermination sans ambiguïté.
La privatisation de la défense aérienne : l'innovation de rupture
Quand le secteur privé abat des Shahed
Le même jour que l’arrivée de Zelensky en Jordanie, le ministre de la Défense Mykhaïlo Fedorov a annoncé une première historique : une unité de défense aérienne du secteur privé a abattu plusieurs drones russes Shahed et Zala dans l’oblast de Kharkiv. Fedorov a qualifié cela d’« ouverture du marché de la défense aérienne » — un projet expérimental du ministère.
Cette innovation dit quelque chose de profond sur l’Ukraine de 2026. Ce pays ne se contente pas de combattre avec les outils qu’on lui donne. Il invente. Il expérimente. Il pousse les limites de ce qu’un État en guerre peut faire en intégrant le secteur privé dans des fonctions régaliennes de défense. C’est un modèle que les pays du Golfe observent avec une attention extrême.
Une entreprise privée qui abat des drones ennemis. On est loin des schémas classiques de la défense nationale. Mais la guerre classique est morte en Ukraine le 24 février 2022. Ce qui a émergé depuis est un modèle hybride, agile, qui mêle État, armée et secteur privé dans une danse de survie permanente. Et ce modèle s’exporte.
Un argument de vente irrésistible pour le Golfe
Pour les pays du Golfe, la capacité ukrainienne à intégrer des solutions privées dans son architecture de défense aérienne est un atout considérable. Les monarchies pétrolières disposent d’un secteur privé puissant et d’une volonté de développer leurs propres industries de défense. Le modèle ukrainien — où des entreprises privées développent des systèmes, les testent au combat, et les déploient opérationnellement — est exactement ce que Riyad, Doha et Abu Dhabi veulent reproduire.
L’Ukraine ne vend pas seulement des missiles. Elle vend un écosystème.
Les risques : ce qui pourrait mal tourner
La dispersion stratégique
Le principal risque de cette stratégie est la dispersion. L’Ukraine mène une guerre existentielle sur son propre territoire. Chaque missile intercepteur envoyé au Golfe est un missile qui ne protège pas une ville ukrainienne. Chaque ingénieur mobilisé pour un projet de co-production à l’étranger est un ingénieur qui ne travaille pas sur la ligne de front.
Zelensky en est conscient. Sa formulation est révélatrice : « la première priorité, ce sont les armes ». Il ne parle pas de diplomatie en premier. Il parle de production, de partage de ressources rares, de complémentarité. Le calcul est que les accords du Golfe augmenteront la capacité totale de production plutôt qu’ils ne la dilueront. Mais ce calcul reste à démontrer.
Tout repose sur l’exécution. Les accords sont signés. Les intentions sont claires. Mais transformer des signatures en usines opérationnelles, en chaînes d’approvisionnement fonctionnelles, en systèmes déployés — tout cela prend du temps. Et le temps, en guerre, est la ressource la plus cruelle.
La réaction américaine : soutien ou jalousie ?
L’autre inconnue est la réaction de Washington. L’administration Trump pourrait voir les accords ukrainiens au Moyen-Orient de deux manières. Soit comme une initiative positive qui allège la pression sur les États-Unis et contribue à la sécurité régionale. Soit comme une action indépendante qui complique les plans américains pour la région. La réponse dépendra largement de la manière dont Kyiv présentera ces accords à la Maison Blanche — et de l’humeur du jour à Washington.
Le fait que Sybiha se soit empressé de rassurer sur la non-redirection de l’aide américaine montre que Kyiv navigue avec précaution dans ces eaux troubles.
Conclusion : L'Ukraine, puissance exportatrice de survie
Le monde a changé — et l’Ukraine l’a changé
Ce qui se joue en Jordanie, à Riyad, à Doha, dépasse de loin des contrats d’armement. C’est la naissance d’un nouvel acteur sur la scène de la sécurité mondiale. Un pays qui, il y a quatre ans, suppliait le monde de lui envoyer des casques et des gilets pare-balles, signe aujourd’hui des accords de défense stratégiques avec certaines des nations les plus riches de la planète.
L’Ukraine n’est plus seulement un pays qui reçoit de l’aide. C’est un pays qui donne de la sécurité. Qui exporte du savoir-faire forgé dans le sang. Qui transforme ses cicatrices de guerre en avantage compétitif. Zelensky en Jordanie, ce n’est pas un président qui mendie. C’est un chef d’État qui construit, accord après accord, l’architecture de la souveraineté durable de son pays.
Et pendant que Poutine rumine dans son bunker, convaincu que le temps joue pour lui, l’Ukraine tisse une toile d’alliances qui s’étend du Golfe Persique à la mer du Nord. Le monde n’a pas oublié l’Ukraine. Le monde commence à réaliser qu’il a besoin d’elle.
Signé Maxime Marquette
Sources
Zelensky arrives in Jordan for ‘important’ security talks — Kyiv Independent, 29 mars 2026
Ukraine, Saudi Arabia sign major defense deal amid ongoing Iran war — Kyiv Independent, 27 mars 2026
Ukraine, Bulgaria to jointly produce drones under new security deal — Kyiv Independent, 30 mars 2026
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