Poutine n’est pas seul — il dépend d’un réseau
L’erreur fondamentale que commettent la plupart des observateurs occidentaux est de traiter le pouvoir russe comme un bloc. Un homme. Une volonté. Un système verrouillé. C’est faux. Le régime Poutine repose sur un équilibre fragile entre plusieurs factions : les siloviki — les hommes des services de sécurité —, les oligarques liés aux matières premières, les technocrates qui gèrent l’économie, et les élites régionales qui maintiennent l’ordre loin de Moscou.
Ces groupes n’ont pas les mêmes intérêts. Ils n’ont pas les mêmes calculs. Et surtout, ils ne souffrent pas de la même manière sous les sanctions. Certains perdent des fortunes. D’autres, protégés par leur proximité avec le Kremlin, prospèrent dans l’économie de guerre. Cette asymétrie est exactement le levier que l’Ukraine et ses alliés devraient exploiter.
Un régime autoritaire n’est jamais aussi solide qu’il en a l’air. Il suffit de regarder l’épisode Prigojine pour comprendre que sous le vernis de l’unité, les rivalités sont féroces et les loyautés, conditionnelles.
L’épisode Wagner : la preuve que le système peut craquer
En juin 2023, Evgueni Prigojine et ses mercenaires de Wagner ont marché sur Moscou. Pendant quelques heures, le monde a vu ce que personne ne croyait possible : une rébellion armée contre Poutine, menée par l’un de ses propres créatures. La mutinerie a échoué. Prigojine est mort quelques semaines plus tard dans un accident d’avion dont personne ne croit au caractère accidentel. Mais le message était clair : le système a des failles.
Et ces failles ne se sont pas refermées. Elles se sont simplement enfoncées plus profondément, hors de vue, là où les caméras ne vont pas.
Les sanctions comme outil de division, pas seulement de punition
Repenser la finalité même du régime de sanctions
Aujourd’hui, les sanctions occidentales poursuivent trois objectifs déclarés : punir l’agression russe, réduire la capacité du Kremlin à financer la guerre, et signaler la détermination de la communauté internationale. Ces objectifs sont légitimes. Mais Szeligowski argue qu’il manque un quatrième objectif, potentiellement le plus puissant : diviser.
L’idée est simple dans son principe, redoutable dans son exécution. Il s’agit de différencier les sanctions en fonction des groupes d’élites visés. Alléger la pression sur ceux qui pourraient devenir des interlocuteurs dans un processus de paix. Intensifier la pression sur ceux qui sont les architectes directs de la guerre. Créer, en somme, un système d’incitations qui rende la paix plus attractive que la guerre pour une masse critique d’élites russes.
Ce n’est pas de la naïveté. C’est du réalisme stratégique. On ne négocie pas avec un régime en le traitant comme un adversaire uniforme. On négocie en identifiant ceux, à l’intérieur, qui ont plus à gagner de la paix que de la poursuite du carnage.
Le modèle historique : quand les sanctions ont fonctionné
L’histoire offre des précédents. Les sanctions contre l’Afrique du Sud de l’apartheid n’ont pas simplement étranglé l’économie — elles ont fracturé le consensus au sein de l’élite blanche sud-africaine, poussant une partie du monde des affaires à conclure que le maintien du régime coûtait plus cher que sa réforme. Les sanctions contre la Serbie de Milošević ont contribué à retourner une partie de l’establishment contre le dictateur.
Dans les deux cas, la clé n’était pas la pression uniforme, mais la création de fractures internes exploitables politiquement. C’est exactement ce que Szeligowski propose d’appliquer à la Russie de Poutine.
Cartographie des élites : qui viser, qui épargner
Les siloviki : le noyau dur qu’il faut isoler
Au sommet de la pyramide du pouvoir russe se trouvent les siloviki — les dirigeants des services de sécurité, du FSB, du GRU, des forces armées. Ce sont les architectes opérationnels de la guerre en Ukraine. Leur pouvoir a explosé depuis février 2022. Ils bénéficient de l’économie de guerre, des budgets militaires gonflés, de l’impunité totale.
Ces hommes n’ont aucun intérêt à la paix. La paix signifierait la fin de leur ascension, la réduction de leur influence, potentiellement des comptes à rendre. Les sanctions contre eux doivent être maximales, personnalisées et irréversibles — sauf en cas de coopération active avec un processus de transition.
Les siloviki ont construit leur empire sur la guerre. Leur demander la paix, c’est leur demander de scier la branche sur laquelle ils sont assis. Il ne faut pas les convaincre — il faut les isoler du reste du système jusqu’à ce que ce reste du système comprenne qu’ils sont le problème.
Les oligarques économiques : le maillon potentiellement faible
Le deuxième cercle est celui des oligarques liés aux secteurs de l’énergie, des métaux, de la finance. Ces hommes — et quelques femmes — ont bâti des fortunes colossales dans les années 1990-2000, souvent avec la bénédiction de Poutine. Mais depuis 2022, beaucoup ont vu leurs actifs gelés, leurs yachts saisis, leur accès aux marchés occidentaux coupé.
Pour eux, la guerre est un désastre économique personnel. Leurs enfants ne peuvent plus étudier à Londres. Leurs comptes en Suisse sont bloqués. Leurs entreprises perdent des partenaires internationaux. C’est dans ce groupe que réside le potentiel de fracture le plus élevé.
La mécanique de la carotte et du bâton
Un système d’incitations graduées
L’approche proposée par Szeligowski ne consiste pas à lever les sanctions naïvement. Il s’agit de créer un système de signaux clairs. Si certaines élites russes prennent des positions publiques ou privées en faveur de négociations — si elles facilitent des canaux de communication, si elles exercent une pression interne sur le Kremlin — alors des allègements ciblés deviendraient envisageables.
À l’inverse, toute élite qui soutient activement l’escalade militaire, qui profite de l’économie de guerre ou qui participe à la propagande du régime verrait les sanctions contre elle renforcées, élargies à son entourage familial et à ses réseaux d’affaires. Le message est limpide : la paix paie, la guerre coûte.
C’est la logique même de la diplomatie coercitive poussée à son niveau le plus granulaire. On ne parle plus de sanctionner un pays. On parle de sanctionner — ou récompenser — des individus, en fonction de leurs choix. C’est précis. C’est personnel. Et c’est exactement ce qui peut faire bouger les lignes à l’intérieur d’un régime autoritaire.
L’intelligence économique comme arme diplomatique
Pour que ce système fonctionne, l’Occident a besoin d’une cartographie précise des réseaux d’influence au sein du pouvoir russe. Qui possède quoi. Qui dépend de qui. Quelles alliances d’affaires lient tel oligarque à tel ministre. Quels flux financiers transitent par quelles juridictions. Les services de renseignement occidentaux disposent d’une grande partie de ces informations. Le défi est de les transformer en levier diplomatique.
Les cabinets d’avocats spécialisés dans les sanctions, les cellules de renseignement financier, les unités d’analyse des banques centrales — tout cet écosystème doit être mobilisé non plus seulement pour appliquer des sanctions, mais pour les calibrer avec une précision chirurgicale.
Le rôle de l'Ukraine : de victime à stratège
Kyiv comme architecte du cadre de négociation
L’un des aspects les plus audacieux de la proposition de Szeligowski est de placer l’Ukraine au centre de cette stratégie — non pas comme un suppliant qui attend que l’Occident agisse, mais comme un architecte actif du cadre de négociation. L’Ukraine connaît la Russie mieux que quiconque. Ses services de renseignement, notamment le SBU et le GUR, disposent d’une connaissance intime des dynamiques internes du pouvoir russe.
Le président Zelensky et son équipe pourraient proposer aux alliés occidentaux un plan de sanctions différenciées, alimenté par le renseignement ukrainien et coordonné avec les diplomaties européennes et américaine. Ce serait un renversement de paradigme : l’Ukraine ne subirait plus la politique de sanctions — elle la piloterait.
Depuis le début de cette guerre, on demande à l’Ukraine de se battre, de résister, d’encaisser. Il est temps de lui donner aussi le rôle de stratège dans la guerre politique et économique. Personne ne connaît mieux l’ennemi que celui qui le combat chaque jour.
Le précédent du plan de paix ukrainien en dix points
Le plan de paix en dix points présenté par Zelensky a posé les bases d’une vision ukrainienne de la résolution du conflit. Mais ce plan reste largement centré sur les conditions territoriales et sécuritaires. L’ajout d’un volet sur les sanctions comme outil de négociation — avec des mécanismes précis d’allègement conditionnel — lui donnerait une dimension supplémentaire et renforcerait sa crédibilité auprès des parties prenantes internationales.
L’Ukraine ne demande pas la levée des sanctions. Elle propose de les utiliser autrement. Plus intelligemment. Plus stratégiquement.
Les obstacles : pourquoi ce n'est pas simple
Le risque de la complaisance et du marchandage
La principale objection à cette stratégie est évidente : offrir des allègements de sanctions à certaines élites russes, n’est-ce pas récompenser des individus qui ont profité du système Poutine pendant des décennies ? N’est-ce pas envoyer le signal que la complicité avec un régime agresseur peut être négociée contre des concessions économiques ?
L’objection est légitime. Mais elle confond justice et stratégie. L’objectif n’est pas de pardonner. L’objectif est de mettre fin à la guerre. Et parfois, mettre fin à une guerre exige de faire des choix inconfortables — de traiter avec des gens qu’on préférerait voir devant un tribunal.
La pureté morale est un luxe que les nations en guerre ne peuvent pas toujours s’offrir. Ce qui compte, c’est le résultat. Et le résultat, ici, c’est une Ukraine souveraine, dans ses frontières, en paix. Si pour y arriver il faut tendre la main à un oligarque russe qui tremble pour ses comptes en banque, alors il faut la tendre.
La coordination entre alliés : le casse-tête logistique
L’autre défi majeur est la coordination. Les sanctions contre la Russie sont imposées par une mosaïque d’acteurs : Union européenne, États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Japon, Australie. Chacun a ses propres listes, ses propres critères, ses propres procédures juridiques. Harmoniser un système de sanctions différenciées entre toutes ces juridictions serait un défi bureaucratique considérable.
Mais pas insurmontable. La création d’une task force dédiée, associant les services de renseignement, les diplomaties et les autorités financières des pays alliés, pourrait constituer le cadre institutionnel nécessaire. L’administration Trump, avec son approche transactionnelle et son goût pour les négociations de haute intensité, pourrait même trouver dans cette stratégie un outil compatible avec sa vision du deal-making.
Le facteur Trump : allié improbable de cette stratégie ?
Une logique transactionnelle qui pourrait servir l’Ukraine
L’approche du président Trump en matière de politique étrangère est fondamentalement transactionnelle. Il pense en termes de deals, de leviers, de rapports de force. La stratégie proposée par Szeligowski — utiliser les sanctions comme monnaie d’échange calibrée pour fracturer les élites russes — parle exactement ce langage.
Si l’Ukraine parvient à présenter cette approche non comme un geste humanitaire mais comme un instrument de pression qui accélère les négociations et renforce la position américaine, elle pourrait trouver une oreille attentive à Washington. Trump veut un accord. L’Ukraine veut un accord juste. La fracture des élites russes pourrait être le mécanisme qui rend les deux objectifs compatibles.
Ce serait l’ironie suprême : que la logique du deal-maker américain devienne, malgré les craintes initiales, l’instrument qui permet à l’Ukraine de négocier en position de force. La politique internationale n’a jamais manqué de paradoxes productifs.
Le rôle de l’Europe : ne pas rester spectatrice
L’Europe ne peut pas se contenter de suivre. L’Union européenne est le premier marché que les élites russes veulent reconquérir. C’est en Europe que se trouvent les comptes gelés, les propriétés saisies, les réseaux d’affaires coupés. L’Europe détient donc un levier considérable dans cette stratégie de différenciation.
Les capitales européennes — Paris, Berlin, Varsovie, Londres — doivent comprendre que les sanctions ne sont pas une fin en soi. Elles sont un outil. Et comme tout outil, elles sont d’autant plus efficaces qu’on les utilise avec précision plutôt qu’avec force brute.
La dimension psychologique : exploiter la peur des élites
L’incertitude comme arme
Les élites russes vivent dans un état de tension permanente. Elles ne savent pas quand Poutine pourrait les retourner, les sacrifier ou les utiliser comme boucs émissaires. La mutinerie de Wagner a démontré que même les plus proches alliés du Kremlin ne sont pas à l’abri d’une disgrâce fatale. Cette peur est un terrain fertile pour une stratégie de division.
En offrant une porte de sortie crédible — des allègements de sanctions en échange de positions pro-négociation — l’Occident donnerait à ces élites une alternative à la loyauté aveugle envers un régime qui pourrait, demain, les broyer. Ce n’est pas de la manipulation. C’est de la géopolitique réaliste.
Chaque oligarque russe qui se couche le soir sait une chose : dans le système Poutine, la loyauté d’aujourd’hui ne garantit pas la survie de demain. L’Occident doit transformer cette anxiété en opportunité stratégique.
Les canaux informels : là où les choses bougent vraiment
Les véritables négociations ne commencent jamais par un communiqué officiel. Elles commencent dans des salons privés, lors de rencontres discrètes à Dubaï, Istanbul, Genève. Les intermédiaires — hommes d’affaires, anciens diplomates, consultants en risque politique — sont les véhicules de ces premiers contacts.
L’Ukraine et ses alliés doivent investir ces canaux informels avec un message cohérent : la porte est ouverte pour ceux qui choisissent la paix. Elle est définitivement fermée pour ceux qui alimentent la machine de guerre.
Et si ça fonctionnait ? Le scénario optimiste
Le basculement critique
Imaginons. Une masse critique d’oligarques russes commence à faire pression, discrètement, sur le cercle décisionnel du Kremlin. Pas par idéalisme. Par intérêt. Leurs fortunes fondent. Leurs familles sont coincées. Leurs entreprises perdent des contrats. Et de l’autre côté, l’Occident leur dit : montrez-nous un geste, et nous montrerons le nôtre.
Le scénario n’est pas fantaisiste. C’est exactement ce qui s’est produit en Afrique du Sud dans les années 1980. Ce qui a contribué à la chute de Milošević. Ce qui a facilité la transition dans plusieurs régimes autoritaires confrontés à un isolement économique ciblé. Les dictatures ne s’effondrent pas sous la pression externe seule. Elles s’effondrent quand la pression externe active les fractures internes.
On ne demande pas aux oligarques russes de devenir des démocrates. On leur demande de devenir des pragmatiques. Et le pragmatisme, dans un système où l’argent est roi, c’est la seule langue que tout le monde parle couramment.
Les conditions du succès
Pour que cette stratégie fonctionne, trois conditions sont indispensables. Premièrement, une unité occidentale sans faille sur les objectifs — pas de cacophonie entre Washington, Bruxelles et Londres. Deuxièmement, un renseignement de qualité sur les dynamiques internes russes — savoir qui est vulnérable, qui est ouvert, qui est irrécupérable. Troisièmement, une patience stratégique — cette approche ne produira pas de résultats en une semaine. Mais elle peut transformer le paysage en quelques mois.
Et l’Ukraine doit rester au centre du dispositif. Pas comme un pion. Comme le cerveau.
Conclusion : La guerre se gagne aussi dans les salons feutrés de Moscou
Le front invisible
La proposition de Daniel Szeligowski n’est ni utopique ni naïve. Elle est froide, calculée et ancrée dans les réalités du pouvoir autoritaire. L’Ukraine ne peut pas gagner cette guerre uniquement sur le champ de bataille. Elle doit aussi la gagner dans les esprits de ceux qui, à Moscou, commencent à comprendre que cette guerre est un gouffre sans fond.
L’Occident dispose d’un arsenal économique et financier sans précédent. L’Ukraine dispose d’une connaissance intime de l’adversaire. La combinaison des deux, calibrée avec intelligence, pourrait ouvrir des brèches là où les missiles ne peuvent pas atteindre. La question n’est pas de savoir si cette stratégie est possible. Elle est de savoir si nous avons le courage politique de la mettre en œuvre.
Les guerres ne se terminent pas toujours par une victoire militaire totale. Parfois, elles se terminent quand suffisamment de gens, des deux côtés du mur, décident que le coût de la poursuite dépasse celui de la paix. L’Ukraine a le pouvoir d’accélérer ce calcul. Il suffit de viser juste.
Signé Maxime Marquette
Sources
How Ukraine Can Weaponize Russian Elites in Peace Talks — Kyiv Post, 30 mars 2026
Polish Institute of International Affairs (PISM) — Site officiel
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