La mécanique de la volatilité orchestrée
Thierry Philipponnat le décrit avec la froideur d’un homme qui a passé des décennies dans les salles de marché. Le schéma est simple. Étape un : le président annonce des tarifs douaniers massifs sur les importations chinoises, européennes, canadiennes. Les marchés paniquent. Le S&P 500 chute. Des milliers de milliards de dollars de capitalisation s’évaporent. Les investisseurs vendent dans la peur.
Étape deux : quelques jours plus tard, le président annonce une pause. Un répit. Une exemption. Parfois un simple tweet suffisamment ambigu pour être interprété comme un assouplissement. Les marchés rebondissent. Violemment. Ceux qui ont acheté pendant la panique empochent des gains considérables en quelques heures. Étape trois : on recommence.
N’importe quel trader junior qui reproduirait ce schéma avec des informations privilégiées se retrouverait devant un juge en moins de six mois. Mais quand le signal vient de la Maison-Blanche, qui ose poser la question ?
Des chiffres qui donnent le vertige
Les données sont publiques. Vérifiables. Accablantes par leur ampleur. Entre février et mars 2026, les annonces et contre-annonces de tarifs douaniers ont provoqué des variations quotidiennes du Dow Jones dépassant parfois les 1 500 points. Le Nasdaq a connu des séances de +4% suivies de séances de -3%. La volatilité, mesurée par l’indice VIX, a atteint des niveaux qu’on n’avait pas vus depuis la pandémie de 2020. Chaque oscillation représente des transferts de richesse colossaux.
Thierry Philipponnat : la voix qui nomme ce que tout le monde murmure
Un ancien de la finance qui connaît les règles du jeu
Philipponnat n’est pas un universitaire déconnecté. Cet homme a travaillé chez BNP Paribas, chez Société Générale, dans les arcanes de la finance internationale pendant des années. Quand il parle de délits d’initiés et de manipulations de cours, il sait de quoi il parle. Il connaît les mécanismes. Il connaît les failles. Il connaît les zones grises où l’illégal se maquille en politique économique.
Sur RFI, il a posé le problème avec une clarté désarmante. Quand une personne — ou un cercle restreint de personnes — sait à l’avance qu’une annonce va faire chuter les marchés, puis qu’une contre-annonce va les faire remonter, et que cette personne ou ce cercle peut agir en conséquence sur les marchés financiers, on entre dans le territoire du délit. Pas de la théorie du complot. Du droit pénal financier.
Il ne s’agit pas de savoir si Trump a personnellement acheté des actions avant ses annonces. Il s’agit de savoir si quelqu’un, quelque part, dans l’entourage immédiat du pouvoir, a profité de l’information avant qu’elle ne devienne publique. Et cette question mérite une réponse.
Finance Watch : le gardien que personne n’écoute assez
Finance Watch est une organisation basée à Bruxelles, créée après la crise de 2008 pour servir de contrepoids au lobbying bancaire auprès des institutions européennes. Quand son secrétaire général tire la sonnette d’alarme sur les pratiques liées aux annonces tarifaires américaines, ce n’est pas de l’anti-américanisme. C’est de la régulation financière élémentaire. C’est le rappel que les règles existent pour une raison — et que personne, même le président des États-Unis, ne devrait pouvoir les contourner.
Les tarifs douaniers : politique économique ou instrument de volatilité ?
Le fond du problème : des annonces contradictoires à répétition
Regardons la chronologie. En quelques semaines seulement, Trump a annoncé des tarifs de 25% sur les importations canadiennes et mexicaines, puis les a suspendus. Il a promis des tarifs réciproques sur pratiquement tous les partenaires commerciaux des États-Unis, puis a accordé des exemptions sectorielles. Il a menacé l’Union européenne de tarifs massifs, puis a ouvert la porte à des négociations. Chaque annonce, chaque suspension, chaque relance a provoqué des mouvements de marché d’une amplitude extraordinaire.
La question n’est pas de savoir si les tarifs douaniers sont un outil légitime de politique commerciale. Ils le sont. La question est de savoir si l’enchaînement délibéré d’annonces et de contre-annonces, avec un impact prévisible sur les marchés, constitue une forme de manipulation. Et cette question, Philipponnat y répond sans ambiguïté : oui, ça peut l’être.
Un tarif douanier annoncé, puis suspendu, puis réannoncé, puis modifié en quatre semaines — ce n’est plus de la politique commerciale. C’est un yo-yo financier dont quelqu’un, forcément, tire les ficelles.
La SEC regarde-t-elle ailleurs ?
La Securities and Exchange Commission, le gendarme boursier américain, est censée surveiller exactement ce type de comportements. Les délits d’initiés. Les manipulations de cours. Les asymétries d’information exploitées à des fins lucratives. Mais la SEC sous l’administration Trump a été restructurée, ses effectifs réduits, son indépendance questionnée. Qui surveille le surveillant quand le surveillant a été neutralisé ?
L'entourage : la zone d'ombre que personne ne fouille
Qui savait, avant l’annonce ?
Chaque décision tarifaire du président passe par un circuit. Le National Economic Council. Le US Trade Representative. Le Département du Commerce. Le Département du Trésor. Des dizaines de conseillers, d’assistants, de rédacteurs de discours sont impliqués. Chacun d’entre eux sait, parfois des heures, parfois des jours avant le public, qu’une annonce va tomber. Chacun d’entre eux connaît l’impact probable sur les marchés.
Ont-ils tous respecté les règles d’embargo ? Aucun d’entre eux n’a passé un coup de fil à un ami gestionnaire de fonds ? Aucun n’a envoyé un message crypté à un ancien collègue de Wall Street ? Philipponnat le rappelle : dans la finance, les tentations sont proportionnelles aux montants en jeu. Et les montants en jeu ici se comptent en milliers de milliards.
Je ne suis pas en train d’accuser qui que ce soit. Je suis en train de dire que quand des milliers de milliards bougent au rythme des annonces d’un seul homme, l’absence totale d’enquête est plus suspecte que n’importe quelle théorie.
Le précédent troublant du tweet de décembre
Ce n’est pas la première fois que les communications présidentielles coïncident avec des mouvements de marché suspects. Déjà lors de son premier mandat, Trump avait provoqué des variations brutales du cours de certaines actions par ses tweets. Des études académiques avaient démontré que des volumes de transactions anormaux précédaient parfois ses annonces de quelques minutes — voire de quelques heures. Le phénomène n’est pas nouveau. Son ampleur, en revanche, est sans précédent.
Le vrai danger : l'érosion de la confiance dans les marchés
Quand les règles du jeu deviennent illisibles
Le capitalisme de marché repose sur un principe fondamental : tous les acteurs disposent de la même information au même moment. C’est le socle. La base. Le contrat social de la finance. Quand ce principe est violé — ou simplement soupçonné d’être violé — la confiance s’effrite. Et quand la confiance s’effrite, les investisseurs se retirent. Les capitaux fuient. Les marchés deviennent des casinos.
C’est exactement ce que Philipponnat redoute. Pas un krach spectaculaire. Quelque chose de pire : une érosion lente, insidieuse, de la crédibilité des marchés financiers américains. Une perte de confiance qui pousserait les investisseurs internationaux vers d’autres places — Londres, Francfort, Tokyo. Une fissure dans le pilier central de la puissance économique occidentale.
L’Occident a bâti sa prospérité sur des marchés régulés, transparents, prévisibles. Si le président des États-Unis transforme ces marchés en salle de poker, ce n’est pas seulement l’Amérique qui perd — c’est tout le monde libre.
Les petits porteurs, premières victimes
Les fonds spéculatifs ont les algorithmes, les connexions, les ressources pour surfer sur la volatilité. Ils achètent quand tout le monde vend. Ils vendent quand tout le monde achète. Chaque oscillation est une opportunité de profit pour ceux qui ont les moyens et l’information. Mais le retraité américain qui a placé ses économies dans un fonds indiciel ? L’épargnant européen exposé aux marchés américains via son assurance-vie ? Ceux-là subissent. Sans protection. Sans recours. Sans filet.
Trump et la finance : une relation d'amour toxique
Le président-businessman face aux conflits d’intérêts
Donald Trump est un homme d’affaires. Un vrai. Avec un empire immobilier, des participations dans des entreprises cotées, un réseau de contacts dans la haute finance qui remonte à des décennies. Cette proximité avec le monde des affaires est à la fois sa force — il comprend l’économie réelle mieux que la plupart des politiciens — et sa vulnérabilité. Parce que chaque décision qu’il prend en matière de commerce international affecte directement des secteurs dans lesquels lui-même ou ses proches ont des intérêts.
Les garde-fous existent — en théorie. Le Ethics in Government Act. Les obligations de divulgation. Les règles de récusation. Mais qui les fait respecter quand la Maison-Blanche elle-même est la source de la volatilité ? Qui enquête quand le sujet de l’enquête contrôle la nomination du directeur de la SEC ?
On peut être pro-Trump et poser ces questions. On peut admirer sa politique étrangère et s’inquiéter de sa politique tarifaire. La loyauté politique n’a jamais signifié l’aveuglement — et un vrai allié est celui qui ose dire quand quelque chose ne va pas.
Le crypto-angle : un terrain encore plus opaque
Et puis il y a le dossier crypto. La famille Trump a lancé ses propres tokens numériques. Le président a exprimé un soutien appuyé aux cryptomonnaies. Or, les marchés crypto sont encore moins régulés que les marchés traditionnels. Les possibilités de profit liées à des informations privilégiées y sont démultipliées. Ce territoire est un angle mort réglementaire d’une ampleur vertigineuse.
L'Europe doit hausser le ton — sans hystérie
Bruxelles face au chaos tarifaire américain
L’Union européenne subit de plein fouet la volatilité générée par les annonces tarifaires de Washington. Les entreprises européennes ne savent plus si elles doivent investir aux États-Unis ou s’en retirer. Les exportateurs ne savent plus à quel taux ils seront taxés la semaine prochaine. L’incertitude est devenue le premier ennemi de la croissance européenne — et cette incertitude a un nom et une adresse.
Finance Watch demande une réponse réglementaire coordonnée. Pas une rupture avec Washington — ce serait suicidaire géopolitiquement. Mais une exigence de transparence. Une demande formelle d’enquête de la SEC sur les mouvements de marché précédant les annonces tarifaires. Une pression diplomatique discrète mais ferme pour que les règles s’appliquent à tous — y compris au locataire de la Maison-Blanche.
L’alliance transatlantique est le ciment de la sécurité occidentale. Mais une alliance saine repose sur la franchise. Et franchement, le chaos tarifaire américain est en train de coûter très cher à l’Europe.
Les outils européens existent — encore faut-il les utiliser
L’ESMA, l’autorité européenne des marchés financiers, dispose de pouvoirs d’investigation sur les mouvements de marché affectant les places européennes. L’AMF en France peut enquêter sur des transactions suspectes liées à des actifs américains cotés à Paris. Les outils existent. Ce qui manque, c’est la volonté politique de les activer face au partenaire américain. La peur de froisser Washington paralyse Bruxelles. Cette paralysie doit cesser.
La ligne rouge : soutenir Trump sans cautionner l'opacité
Le devoir de lucidité des alliés
Trump est un président de résultats. Sa fermeté face à Pékin est nécessaire. Sa volonté de rééquilibrer les échanges commerciaux est légitime. Son refus du multilatéralisme mou qui a enrichi la Chine pendant trente ans est compréhensible. Tout cela est vrai. Mais la méthode pose problème. La méthode des annonces-surprises, des revirements à 180 degrés, des tweets qui valent des décrets, cette méthode génère une volatilité qui n’est profitable qu’à ceux qui savent avant les autres.
Et c’est précisément parce que nous sommes des alliés de l’Amérique, parce que nous croyons à la puissance occidentale, parce que nous voulons que cette puissance dure, que nous devons le dire. La transparence n’est pas l’ennemie de la force. L’opacité, elle, est l’ennemie de la confiance. Et sans confiance, il n’y a pas de marchés. Sans marchés, il n’y a pas de prospérité. Sans prospérité, il n’y a pas de puissance.
Les véritables amis ne sont pas ceux qui applaudissent à tout. Ce sont ceux qui, au milieu des applaudissements, osent murmurer : attention, tu joues avec le feu.
Le test de crédibilité
Si l’administration Trump veut prouver que ses annonces tarifaires relèvent de la stratégie et non de la manipulation, la solution est simple. Transparence totale sur le calendrier des décisions. Publication anticipée des projets tarifaires, comme le font les banques centrales avec leurs décisions de taux. Audit indépendant des transactions effectuées par les proches du pouvoir dans les jours précédant chaque annonce. C’est faisable. C’est souhaitable. Et c’est la seule manière de faire taire les soupçons.
Ce que l'Histoire nous enseigne sur les marchés et le pouvoir
De la bulle des tulipes aux tweets présidentiels
Les manipulations de marché par le pouvoir politique ne sont pas une invention du XXIe siècle. En 1720, la Compagnie des mers du Sud a ruiné des milliers de Britanniques grâce à la complaisance du Parlement. En 1929, les pools de spéculateurs manipulaient les cours avec la bénédiction tacite de Washington. Chaque fois, la leçon a été la même : quand le pouvoir et la finance fusionnent sans contrôle, c’est le citoyen ordinaire qui paie.
Philipponnat le sait. Il le dit. Et nous devrions l’écouter.
Chaque grande crise financière de l’Histoire a commencé par la même phrase : « Cette fois, c’est différent. » Non. Ce n’est jamais différent. Les mécanismes sont toujours les mêmes. Seuls les noms changent.
Conclusion : La vigilance n'est pas la trahison — c'est la responsabilité
Un dernier mot, les yeux grands ouverts
Nous soutenons l’Amérique. Nous soutenons l’Occident. Nous soutenons la fermeté face à la Chine et la résistance face à l’expansionnisme russe. Rien de tout cela ne change.
Mais quand un ancien banquier international devenu régulateur tire la sonnette d’alarme sur les ondes d’une radio publique, quand il prononce les mots « délits d’initiés » et « manipulations de cours » en parlant du mécanisme des annonces tarifaires de la Maison-Blanche, le minimum que l’on doive au monde libre est de prendre ces mots au sérieux.
Pas pour affaiblir Trump. Pour renforcer le système qu’il prétend défendre. Parce que la puissance économique de l’Occident ne repose pas sur la force brute — elle repose sur la confiance. Et la confiance, comme la porcelaine, ne se brise qu’une seule fois.
Le jour où les marchés financiers occidentaux perdront leur crédibilité, Pékin n’aura même plus besoin de nous combattre. Il lui suffira d’attendre. Et ce jour-là, personne ne pourra dire qu’on ne l’avait pas prévenu.
Signé Maxime Marquette
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.