Khamenei, puis Larijani, puis qui ?
La liste est devenue une litanie. Le 28 février, premier jour de la guerre, le guide suprême Ali Khamenei est éliminé dans les frappes inaugurales américano-israéliennes. Puis les généraux. Puis les commandants des Gardiens de la Révolution. Puis le chef de la Bassidj. Puis Larijani, l’homme qui tenait ensemble les fils de la sécurité nationale, de la politique nucléaire et de la coordination entre les différentes factions du pouvoir. En dix-neuf jours, les États-Unis et Israël ont méthodiquement décapité chaque couche de commandement du régime iranien. Pas une frappe isolée. Pas un coup de chance. Une campagne d’élimination systématique, calculée, implacable.
Et pourtant, le régime tient. Du moins, il donne l’impression de tenir. Les Gardiens de la Révolution ont revendiqué des frappes sur la région de Tel-Aviv mercredi à l’aube — deux morts — « pour venger le sang » de Larijani. L’Iran tire toujours des missiles sur Israël, sur l’Arabie saoudite, sur les Émirats, sur le Qatar, sur le Koweït. Les tirs continuent. Mais les tireurs disparaissent un par un. Et pourtant, la question reste : combien de temps une armée sans généraux peut-elle continuer à tirer ?
La décapitation est une stratégie aussi vieille que la guerre elle-même. Mais ce que font les États-Unis et Israël en Iran dépasse le précédent historique. Ce n’est pas un chef qu’on élimine pour déstabiliser — c’est toute la chaîne de commandement qu’on pulvérise, maillon par maillon, semaine après semaine. Le message n’est pas subtil : il n’y a nulle part où se cacher.
Le régime sans visage
Qui commande ce soir à Téhéran ? La question n’a pas de réponse claire. Mojtaba Khamenei, désigné héritier informel de son père, n’a pas été vu en public. Le chef de l’armée, le général Amir Hatami, promet vengeance dans des communiqués — mais un communiqué n’est pas un commandement opérationnel. Le chef de la diplomatie Abbas Araghchi écrit sur X que « la vague de répercussions mondiales ne fait que commencer ». Des mots. Toujours des mots. Pendant que les bombes américaines frappent les sites de missiles près du détroit d’Ormuz avec les munitions les plus puissantes de l’arsenal.
Le détroit d'Ormuz : la jugulaire du monde que l'Iran ne peut plus verrouiller
Un cinquième du pétrole mondial sous les bombes
Le détroit d’Ormuz. Vingt et un miles nautiques de large à son point le plus étroit. Par ce couloir transite environ un cinquième du commerce mondial de pétrole brut et de gaz naturel liquéfié. C’est l’arme de chantage préférée de Téhéran depuis quarante ans : menacez-nous, et nous fermerons Ormuz. Nous étranglerons l’économie mondiale. Les prix du pétrole s’envoleront. Vos alliés du Golfe suffoqueront. Mardi soir, les États-Unis ont frappé les sites de missiles iraniens qui contrôlent cette menace. Des bunker busters — les bombes anti-bunker les plus destructrices de l’arsenal américain — ont été largués sur les positions stratégiques iraniennes autour du détroit.
La réponse iranienne a été de tirer sur tout ce qui bouge dans la région. Des drones interceptés au-dessus de l’Arabie saoudite. Un missile balistique neutralisé près de la base aérienne Prince Sultan, au sud-est de Riyad, où sont stationnés des militaires américains. Un projectile tombé près du quartier général de l’armée australienne à la base d’Al Minhad, au sud de Dubaï. Des missiles interceptés au Qatar. Des drones abattus au-dessus du Koweït. L’Iran frappe dans toutes les directions — signe de puissance ou signe de panique ?
Quand un régime tire simultanément sur cinq pays différents, il ne démontre pas sa force. Il démontre qu’il ne contrôle plus rien. Chaque missile lancé vers l’Arabie saoudite, les Émirats ou le Qatar est un aveu : l’Iran ne peut plus se battre sur un seul front. Alors il brûle tout.
Trump lâche l'OTAN et revendique la solitude américaine
La fin de non-recevoir qui arrange tout le monde
Donald Trump avait demandé aux alliés de l’OTAN d’envoyer leurs marines sécuriser le détroit d’Ormuz. Plusieurs dirigeants internationaux ont refusé. La réponse de Trump n’a pas tardé : « Nous n’avons plus besoin et nous ne voulons plus de l’aide des pays de l’OTAN. NOUS N’EN AVONS JAMAIS EU BESOIN », a-t-il écrit sur ses réseaux sociaux, en majuscules, comme à son habitude quand la colère ou l’orgueil prennent le dessus. En une phrase, le président américain a transformé un refus diplomatique humiliant en déclaration d’indépendance stratégique.
La réalité est plus nuancée. La marine américaine domine le Golfe persique avec une puissance de feu que l’Iran ne peut pas égaler. La frégate Iris Dena, coulée il y a deux semaines, en est la preuve. Mais sécuriser le détroit d’Ormuz sur la durée exige des rotations de navires, de la logistique, de l’endurance. Les alliés européens, en refusant de participer, ont fait un calcul froid : cette guerre n’est pas la leur. Et pourtant, si Ormuz ferme, c’est l’Europe qui suffoque en premier — pas l’Amérique, devenue quasi autosuffisante en énergie.
Trump a raison sur un point : l’Amérique n’a pas besoin de l’OTAN pour gagner cette guerre. Mais l’OTAN aura besoin de l’Amérique quand les conséquences économiques de cette guerre frapperont l’Europe de plein fouet. Le pétrole ne demande pas de passeport pour augmenter de prix.
Beyrouth sous les bombes : le Hezbollah pris en étau
Six morts au centre-ville, et Tyr qui se vide
Pendant que l’Iran enterre ses morts, le Liban compte les siens. Deux frappes israéliennes dans le centre de Beyrouth — pas la banlieue sud, pas le fief du Hezbollah, le centre-ville — ont fait au moins six morts et 24 blessés mercredi à l’aube. Les quartiers de Zoukak el-Blat et de Basta touchés. Une troisième frappe sur Bachoura, après un ordre d’évacuation israélien. Le message est clair : il n’y a plus de zone sûre à Beyrouth.
Plus au sud, la ville de Tyr — classée au patrimoine mondial de l’Unesco — se vide dans la panique. L’armée israélienne a ordonné l’évacuation de la quasi-totalité de la ville en prévision de frappes contre des positions du Hezbollah. Des habitants fuient au milieu d’embouteillages monstres. D’autres restent, enfermés dans les camps de réfugiés palestiniens, sans nulle part où aller. Environ 11 000 déplacés venus d’autres régions du sud du Liban s’étaient réfugiés à Tyr et dans ses environs. Ils fuient maintenant pour la deuxième fois.
Tyr a survécu à Alexandre le Grand, aux Croisades, aux guerres civiles libanaises. Elle survivra à ceci aussi. Mais ses habitants, eux, n’ont pas la mémoire millénaire de la pierre. Ils ont des enfants à porter, des voitures coincées dans le trafic, et la peur au ventre. L’histoire se souviendra de la ville. Qui se souviendra d’eux ?
Les Gardiens de la Révolution : la vengeance comme seul programme
Deux morts à Tel-Aviv — le prix de la riposte
Les Gardiens de la Révolution ont annoncé avoir frappé la région de Tel-Aviv mercredi à l’aube. Le bilan : deux morts. C’est la riposte officielle pour l’élimination de Larijani. Deux morts israéliens contre le chef du Conseil suprême de sécurité nationale, le dirigeant de la Bassidj, et 80 marins. L’asymétrie est brutale. Elle raconte tout sur le rapport de forces réel entre l’Iran et la coalition israélo-américaine.
La machine de propagande iranienne transforme chaque tir en victoire. Chaque missile qui traverse les défenses — même un seul sur des dizaines — est présenté comme la preuve de la puissance iranienne. Mais les chiffres ne mentent pas. L’Arabie saoudite intercepte. Les Émirats interceptent. Le Qatar intercepte. Le Koweït intercepte. Israël intercepte. Et l’Iran continue de perdre ses dirigeants, ses navires, ses sites de missiles. La vengeance promise par le général Hatami est réelle — mais elle est disproportionnellement inefficace.
Promettre la vengeance est facile. La réaliser de manière significative quand votre chaîne de commandement est en miettes, vos sites de missiles bombardés et votre marine au fond de l’océan — c’est autre chose. La vengeance iranienne ressemble de plus en plus à un cri dans le vide.
La guerre du Golfe 2026 : un conflit que personne ne voulait mais que tout le monde attendait
Dix-neuf jours qui ont redessiné la carte
Nous en sommes au dix-neuvième jour. Dix-neuf jours depuis que le Hezbollah a tiré sur le sol israélien, déclenchant une réaction en chaîne que des décennies de diplomatie n’avaient fait que retarder. En moins de trois semaines, le guide suprême iranien a été éliminé, la marine iranienne a perdu une frégate, les sites de missiles autour d’Ormuz ont été bombardés, le centre de Beyrouth est sous les bombes, et cinq pays du Golfe ont intercepté des projectiles iraniens sur leur sol. Ce n’est plus un conflit régional. C’est une reconfiguration géopolitique en temps réel.
Abbas Araghchi a raison sur un point : les répercussions frapperont tout le monde. Le prix du pétrole. Les routes commerciales. Les chaînes d’approvisionnement mondiales. L’inflation qui en découle. Les élections qui en dépendent. Ce qui se passe autour du détroit d’Ormuz ce matin ne restera pas au Moyen-Orient. Chaque bombe qui tombe près d’Ormuz fait monter le prix de l’essence à Paris, à Berlin, à Tokyo. La guerre est locale. Ses conséquences sont planétaires.
Ce conflit était inscrit dans les astres depuis le 7 octobre 2023. Depuis que l’Iran a laissé le Hamas frapper Israël en croyant que la riposte resterait limitée à Gaza. L’erreur de calcul iranienne n’est pas tactique — elle est civilisationnelle. Téhéran a parié que l’Occident était fatigué. L’Occident a répondu avec des bunker busters.
Le peuple iranien : otage d'un régime qui brûle
L’appartement endommagé de Téhéran — une image qui dit tout
Il y a cette photo. Une femme iranienne dans son appartement endommagé par un bombardement à Téhéran, le 15 mars. Elle regarde les dégâts. Les murs fissurés. Les vitres soufflées. Le plafond qui ne protège plus. Elle n’a pas choisi cette guerre. Elle n’a pas voté pour les Gardiens de la Révolution. Elle n’a probablement jamais entendu le nom d’Ali Larijani avant qu’il ne fasse la une des journaux comme cadavre. Et pourtant, c’est son appartement qui est détruit. C’est sa vie qui est bouleversée.
Le régime iranien promet de venger ses morts. Mais qui vengera les civils iraniens pris entre les frappes américano-israéliennes et l’obstination suicidaire de leurs propres dirigeants ? Le peuple iranien — celui qui a manifesté en 2022 pour Mahsa Amini, celui qui a été réprimé, battu, emprisonné — se retrouve aujourd’hui sous les bombes à cause des décisions de dirigeants qu’il n’a jamais choisis. L’ironie est atroce.
Je pense à cette femme dans son appartement de Téhéran et je me demande ce qu’elle pense de la vengeance promise par le général Hatami. Est-ce qu’elle veut que des missiles frappent Tel-Aviv ? Ou est-ce qu’elle veut simplement un toit qui ne tremble plus ?
La frégate Iris Dena : 80 cercueils venus de l'océan
Le naufrage que le régime n’a pas pu dissimuler
Parmi les cercueils de ce mercredi, il y a ceux qu’on oublie déjà. Les 80 marins de la frégate Iris Dena, coulée par les forces américaines au large du Sri Lanka le 4 mars. Quatre-vingts hommes envoyés en mer par un régime qui savait que sa marine ne pouvait pas rivaliser avec la US Navy. Quatre-vingts familles qui ont attendu des jours avant de savoir si leurs fils, leurs frères, leurs maris avaient survécu. Pour la plupart, la réponse est non.
Le naufrage de l’Iris Dena a été le premier signal de la supériorité navale absolue des États-Unis dans ce conflit. L’Iran n’a pas de marine capable de tenir le détroit d’Ormuz face à la flotte américaine. Il a des vedettes rapides, des mines, des missiles côtiers — des armes de harcèlement, pas de contrôle. La frégate envoyée au large du Sri Lanka, loin de ses eaux protégées, était une cible facile. Et elle a été traitée comme telle.
Quatre-vingts marins. Pas des généraux. Pas des idéologues. Des hommes qui obéissaient à des ordres donnés par des dirigeants qui, eux, se cachaient dans les maisons de leurs filles. La mort de Larijani est peut-être juste. Celle de ces quatre-vingts marins est une tragédie.
Mojtaba Khamenei : le fantôme du pouvoir
L’héritier invisible qui laisse les autres mourir au soleil
Où est Mojtaba Khamenei ? Le fils du guide suprême défunt, celui que beaucoup considéraient comme le successeur naturel, n’a pas été vu en public depuis le début du conflit. Larijani, lui, marchait dans la rue. Larijani montrait son visage. Larijani prenait des risques. Mojtaba reste invisible. Et pourtant, c’est peut-être cette invisibilité qui le maintient en vie — là où le courage de Larijani l’a condamné.
Le paradoxe est vertigineux. Le régime iranien a besoin d’un visage. D’un leader visible qui incarne la résistance, qui galvanise les foules, qui montre que le pouvoir existe encore. Mais chaque visage visible devient une cible. Le bain de foule de Larijani vendredi était un acte de bravoure — et un signal de localisation pour les services de renseignement américains et israéliens. Trois jours plus tard, les avions de combat savaient exactement où le trouver. Le prochain dirigeant iranien qui se montrera en public signera peut-être son propre arrêt de mort.
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans le contraste entre Larijani et Mojtaba. L’un marchait au soleil. L’autre vit dans l’ombre. L’un est mort en dirigeant. L’autre survit en se cachant. Le régime iranien est devenu un pouvoir sans visage — et un pouvoir sans visage est un pouvoir qui a déjà perdu.
La vraie question : que reste-t-il du régime iranien ?
Un appareil d’État qui fonctionne par inertie
Les missiles continuent de partir. Les communiqués continuent d’être publiés. Les funérailles continuent d’être organisées. Le régime iranien donne toutes les apparences de la continuité. Mais sous la surface, la réalité est catastrophique. Le guide suprême est mort. Le chef de la sécurité nationale est mort. Le chef de la Bassidj est mort. Les sites de missiles stratégiques sont bombardés. La marine a perdu une frégate et 80 hommes. L’économie, déjà étranglée par les sanctions, subit maintenant les destructions physiques de la guerre.
Ce qui reste, c’est l’inertie institutionnelle. Les Gardiens de la Révolution fonctionnent comme une machine décentralisée — des commandants locaux peuvent ordonner des tirs sans validation du sommet. Les milices alliées — Hezbollah, Houthis, milices irakiennes — ont leur propre autonomie opérationnelle. Mais l’inertie n’est pas une stratégie. Et une machine sans pilote finit toujours par s’écraser. La question n’est plus de savoir si le régime iranien survivra à cette guerre. La question est de savoir combien de temps il mettra à comprendre qu’il l’a déjà perdue.
On enterre Ali Larijani aujourd’hui à Téhéran. On promet de le venger. On tire des missiles vers Tel-Aviv. On frappe l’Arabie saoudite, les Émirats, le Qatar, le Koweït. Et pendant ce temps, personne ne peut répondre à la question la plus simple du monde : qui dirige l’Iran ce soir ? Le silence qui suit cette question est plus éloquent que tous les communiqués des Gardiens de la Révolution.
Conclusion : La procession des fantômes n'est pas terminée
Ce que les funérailles de Téhéran ne disent pas
Mercredi 18 mars 2026, Téhéran enterre trois hommes et quatre-vingts marins. Les rues sont pleines. Les drapeaux sont noirs. Les slogans promettent la vengeance éternelle. Tout est en ordre pour le régime : la colère est canalisée, l’ennemi est nommé, le sacrifice est sanctifié. Et pourtant. Et pourtant, dans cette foule en deuil, combien savent que le prochain cortège funèbre est déjà programmé ? Que le prochain dirigeant qui osera montrer son visage deviendra la prochaine cible ? Que cette guerre ne s’arrêtera pas avec des funérailles mais avec l’effondrement ou la capitulation ?
La dernière phrase que Téhéran refuse d’entendre
Le régime iranien a bâti son identité sur la résistance. Sur le défi. Sur la capacité à absorber les coups et à rester debout. Mais il y a une différence entre résister et s’obstiner. Entre tenir une position et refuser de voir que la position n’existe plus. Ali Larijani était le dernier homme à avoir compris cette différence — et il est mort avant de pouvoir l’appliquer. Ce soir, quelque part dans les profondeurs de Téhéran, un homme dont personne ne connaît le visage prend des décisions qui engagent 88 millions d’Iraniens. Et personne — ni les Iraniens, ni les Américains, ni les Israéliens — ne sait qui il est.
Signé Maxime Marquette
Sources
L’Iran enterre son chef de la sécurité Ali Larijani et promet de le venger — France 24, 18 mars 2026
Naufrage du navire iranien Iris Dena au large du Sri Lanka — France 24, 4 mars 2026
Iran : comment le régime résiste-t-il ? — France 24, 17 mars 2026
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