Des hommes et des femmes, pas des concepts
Le 17 mars 2026, 201 spécialistes militaires ukrainiens ont été dépêchés dans quatre pays du Golfe : les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Arabie saoudite, et le Koweït. Ce ne sont pas des conseillers en salle de réunion. Ce sont des experts en systèmes d’interception de drones, en contre-mesures aux munitions rôdeuses, en détection et neutralisation de menaces aériennes asymétriques.
Deux cent un soldats ukrainiens partis former des alliés pendant que leur pays est attaqué. C’est ça, une armée qui devient une école.
La demande ne vient pas seulement de ces quatre pays. La Jordanie, le Koweït, le Bahreïn et l’Oman ont également sollicité une coopération militaire avec l’Ukraine. L’offre ukrainienne répond à une demande réelle dans une région qui vit sous la menace permanente de systèmes balistiques et de drones armés.
L’expertise du terrain face à l’expertise théorique
Il y a une différence fondamentale entre une armée qui a étudié la guerre des drones et une armée qui l’a vécue. L’Ukraine appartient à la seconde catégorie. Ses opérateurs ont appris à neutraliser les Shahed non pas sur des simulateurs, mais sur leur propre territoire, dans leurs propres villes, en protégeant leurs propres familles. Cette formation n’a pas d’équivalent dans aucun manuel militaire occidental.
C’est précisément ce savoir-faire — ancré dans l’expérience, pas dans la théorie — que les pays du Moyen-Orient veulent acquérir. Et l’Ukraine est désormais en position de le transmettre.
Le Détroit d'Ormuz : un enjeu mondial, une opportunité ukrainienne
Quand la géographie fait de l’Ukraine un acteur global
Le Détroit d’Ormuz est le passage par lequel transitent environ 20% des approvisionnements mondiaux en pétrole. Sa fermeture ou son perturbation affecterait l’ensemble de l’économie mondiale. L’Iran contrôle les approches nord du détroit et a démontré sa capacité et sa volonté de menacer la navigation commerciale.
Le maintien ouvert du Détroit d’Ormuz est une priorité internationale. Et l’Ukraine, d’une manière qu’on n’aurait pas imaginée en 2022, est en train de devenir une pièce de ce puzzle.
La préoccupation autour d’un contrôle iranien potentiel des flux énergétiques mondiaux n’est pas hypothétique. Ce scénario a été discuté dans plusieurs capitales. Et la capacité à neutraliser les systèmes de missiles et de drones iraniens — dont l’Ukraine maîtrise la contre-mesure mieux que quiconque — devient stratégiquement cruciale.
La redirection des équipements américains : une variable critique
Une autre préoccupation a été soulevée lors de la réunion du 31 mars : la possibilité que des équipements militaires américains stockés dans la région soient redirigés vers l’Iran, soit par détournement, soit par voie de négociation politique. Ce scénario, s’il se concrétisait, modifierait significativement l’équilibre des forces au Moyen-Orient.
L’Ukraine, qui a une connaissance intime des capacités des équipements d’origine russe et iranienne, peut contribuer à anticiper et contrer ce type de menace. C’est une des raisons pour lesquelles sa présence dans la région est accueillie avec intérêt par les États du Golfe.
La mission diplomatique de Zelenskyy au Moyen-Orient
Des accords de défense signés, pas des intentions exprimées
Avant la réunion de Kyiv, le président Zelenskyy avait effectué une mission diplomatique au Moyen-Orient. Cette mission a abouti à la signature de plusieurs accords de défense avec des États de la région. Ce ne sont pas des mémorandums d’intention. Ce sont des engagements concrets en matière de coopération militaire, de transfert de savoir-faire, et probablement d’échanges de matériels.
Zelenskyy a signé des accords de défense pendant que son pays est attaqué. Il a transformé la guerre en levier diplomatique. C’est du génie politique, aussi brutal que soit la situation.
La capacité de l’Ukraine à conclure des partenariats de défense avec des États qui entretiennent par ailleurs des relations complexes avec la Russie et l’Iran révèle une sophistication diplomatique que beaucoup n’attendaient pas de Kyiv.
Un pays qui exporte sa résilience
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la situation de l’Ukraine en ce début 2026 : un État qui lutte pour sa survie est en train d’offrir des garanties de sécurité à d’autres. Ce paradoxe n’est qu’apparent. La résilience ukrainienne n’est pas malgré la guerre. Elle est forgée par elle. Et cette résilience — organisationnelle, technologique, doctrinale — a une valeur exportable réelle.
L'Iran comme dénominateur commun
Les drones Shahed : le lien entre deux théâtres de guerre
Les drones Shahed fabriqués en Iran et fournis à la Russie ont été tirés par centaines contre des villes ukrainiennes. Ces mêmes systèmes — ou leurs variantes — menacent les pays du Golfe. Ce lien opérationnel direct entre le théâtre ukrainien et le théâtre moyen-oriental crée une communauté d’intérêts qui transcende les alignements traditionnels.
L’Iran a fabriqué les drones qui ont tué des Ukrainiens et qui menacent les Émiratis. Cette chaine causale crée une solidarité de fait que personne n’avait anticipée.
Les spécialistes ukrainiens qui arrivent aux Émirats et au Qatar arrivent avec des données réelles sur les trajectoires, les fréquences, les signatures électroniques et les points de vulnérabilité des Shahed. Ces données ont été acquises en conditions réelles. Elles valent plus que n’importe quelle étude théorique.
Contre-mesures communes, renseignements partagés
La coopération entre l’Ukraine et les États du Golfe sur les contre-mesures aux drones iraniens implique nécessairement un partage de renseignements. Ce partage va dans les deux sens : l’Ukraine apporte son expertise opérationnelle, les États du Golfe apportent leurs ressources financières, leur accès à des technologies avancées, et potentiellement des informations sur les programmes d’armement iraniens.
Ce type de coopération renseignement ne s’annonce pas dans des communiqués officiels. Mais il se lit en creux dans les déploiements de personnel et les accords signés.
Ce que cette émergence dit de la place de l'Ukraine dans le monde
De victime à acteur stratégique
Le narratif dominant sur l’Ukraine depuis 2022 est celui de la victime d’une agression injuste qui a besoin d’aide. Ce narratif est vrai. Mais il est incomplet. L’Ukraine est simultanément en train de se transformer en acteur stratégique à part entière — avec des capacités militaires que les autres nations veulent acquérir, une expérience de terrain unique, et une crédibilité diplomatique forgée dans le feu.
Quatre ans après l’invasion totale, l’Ukraine n’est plus seulement un pays à défendre. C’est un pays dont on veut l’expertise. La différence est fondamentale.
Cette évolution n’est pas seulement symbolique. Elle a des conséquences pratiques sur le rapport de force diplomatique de Kyiv. Un pays qui offre des garanties de sécurité est en position différente dans une négociation qu’un pays qui en demande.
Le soft power ukrainien à l’ère de la guerre
Le concept de soft power — l’influence par l’attractivité plutôt que par la contrainte — s’applique généralement aux grandes puissances avec des économies développées et des cultures exportables. L’Ukraine en 2026 redéfinit ce concept : son soft power est militaire. C’est l’attractivité de son expertise en guerre de haute intensité, de ses doctrines d’emploi des drones, de ses méthodes de défense contre les systèmes asymétriques.
Ce type de soft power est nouveau dans l’histoire contemporaine. Il mérite d’être nommé comme tel.
Les implications pour la politique étrangère de l'UE
Kallas et le réalisme européen
La déclaration de Kallas révèle un réalisme européen nouveau. L’UE reconnaît non seulement la valeur stratégique de l’Ukraine en tant que membre potentiel, mais aussi son utilité immédiate comme partenaire de sécurité dans des régions où l’Europe a des intérêts vitaux. C’est une évolution significative par rapport au discours humanitaire qui dominait les premières années du conflit.
L’Europe commence à parler d’Ukraine comme d’un partenaire de sécurité plutôt que comme d’un protégé. Ce changement de registre est peut-être plus important que tous les paquets d’aide confondus.
Cette évolution a aussi des implications pour le processus d’adhésion de l’Ukraine à l’UE. Un pays qui est déjà garant de sécurité pour des États tiers — et qui est reconnu comme tel par la cheffe de la diplomatie européenne — a un argument supplémentaire et puissant pour accélérer son intégration.
Une nouvelle architecture de sécurité en émergence
La réunion informelle du Conseil des Affaires étrangères à Kyiv le 31 mars 2026 préfigure peut-être quelque chose de plus grand : une architecture de sécurité dans laquelle l’Ukraine joue un rôle structurant, non seulement en Europe, mais dans d’autres régions. Cette architecture n’est pas formalisée. Elle est encore en construction, essai après essai, déploiement après déploiement.
Mais ses contours commencent à être visibles. Et ce qu’on voit ressemble à une Ukraine qui a compris que sa survie passe aussi par son utilité stratégique pour le reste du monde.
Les risques de cette nouvelle posture
Surextension et dilution de l’effort de défense
Envoyer 201 spécialistes militaires au Moyen-Orient pendant une guerre totale sur son propre territoire comporte des risques. Ces hommes et femmes sont des ressources. Chaque spécialiste déployé à l’étranger est un spécialiste qui n’est pas sur le front ukrainien. La question de la surextension est légitime et ne doit pas être écartée d’un revers de main.
On ne peut pas être en guerre chez soi et formateur ailleurs sans un calcul très précis de ce qu’on sacrifie et ce qu’on gagne. Kyiv a fait ce calcul. On peut espérer qu’il est bon.
La réponse implicite de Kyiv à ce risque est que les avantages diplomatiques, économiques et sécuritaires de cette présence au Moyen-Orient compensent le coût opérationnel. Les accords signés incluent probablement des contreparties financières et matérielles qui soutiennent l’effort de guerre ukrainien.
Les tensions diplomatiques avec la Russie
Cette présence ukrainienne au Moyen-Orient est un affront direct aux intérêts russes dans la région. La Russie entretient des relations avec plusieurs États du Golfe et considère le Moyen-Orient comme un espace d’influence traditionnel. Voir l’Ukraine s’y implanter comme acteur de sécurité est une humiliation stratégique que Moscou ne peut pas ignorer.
Cette tension va alimenter les pressions russes sur les États du Golfe pour qu’ils limitent leur coopération avec Kyiv. La réponse de ces États à cette pression définira en partie l’ampleur du rôle ukrainien dans la région.
L'avenir de la coopération Ukraine-Moyen-Orient
Des fondations pour une relation durable
Ce qui se construit entre l’Ukraine et les États du Golfe en ce début 2026 n’est pas conjoncturel. C’est une relation stratégique qui repose sur des intérêts communs durables : neutraliser la menace iranienne, sécuriser les voies de navigation critiques, développer une expertise en guerre des drones et en défense anti-aérienne.
Les relations stratégiques qui durent sont celles qui reposent sur des intérêts mutuels, pas sur des sentiments. Ce que l’Ukraine construit au Moyen-Orient a cette solidité-là.
Si l’Ukraine sort de la guerre en position de force — ou même dans une situation acceptable — cette relation sera un actif diplomatique et économique majeur pour la reconstruction du pays. Les États du Golfe ont des fonds souverains considérables. Leur bonne volonté n’est pas à négliger.
Le modèle à dupliquer
Le modèle ukrainien — transformer l’expertise militaire acquise en guerre en levier diplomatique et économique — pourrait être reproduit ailleurs. En Afrique, où des groupes armés utilisent des drones de plus en plus sophistiqués. En Asie du Sud-Est, où la menace maritime évolue rapidement. En Europe de l’Est, où les États voisins de la Russie cherchent à renforcer leurs capacités défensives.
L’Ukraine est en train de devenir une école de guerre involontaire dont les cours sont les plus demandés du monde. C’est une ironie de l’histoire que Moscou n’avait certainement pas prévue.
Ce que Kallas n'a pas dit mais que tout le monde a compris
La reconnaissance implicite d’une transformation
En déclarant que l’Ukraine est un garant de sécurité, Kallas a dit quelque chose que la diplomatie évite habituellement : elle a reconnu que l’Ukraine a changé de statut. Ce n’est plus seulement un pays à défendre. C’est un partenaire à part entière dans la construction de la sécurité internationale.
Kallas a dit en une phrase ce que quatre ans de guerre ont produit : un pays transformé par l’adversité en acteur stratégique. Les mots comptent en diplomatie. Celui-là était précis.
Cette reconnaissance a des implications pratiques pour les négociations futures — sur l’adhésion à l’UE, sur les garanties de sécurité post-guerre, sur le rôle de l’Ukraine dans l’architecture de sécurité européenne. En nommant l’Ukraine comme garant, Kallas a fait avancer plusieurs dossiers simultanément.
Le message envoyé à Moscou
Il y a aussi un message implicite adressé à la Russie dans la déclaration de Kallas : l’invasion n’a pas affaibli l’Ukraine. Elle l’a transformée. Elle l’a rendue plus forte dans des dimensions que Moscou n’avait pas anticipées. Un pays que vous vouliez détruire est en train de devenir un pivot de la sécurité régionale dans votre propre voisinage géopolitique.
C’est peut-être le renversement le plus cruel que la guerre ait produit pour le Kremlin.
La question des ressources et du financement
Ce que les accords de défense incluent probablement
Les accords de défense signés lors de la mission de Zelenskyy au Moyen-Orient ne sont pas rendus publics dans leur intégralité. Mais leur structure probable inclut : des paiements pour les services de formation et de conseil, des transferts d’équipements dans les deux sens, des engagements d’investissement dans la reconstruction future de l’Ukraine, et potentiellement des accords sur l’approvisionnement en ressources stratégiques.
Les États du Golfe ne signent pas des accords de défense par générosité. Ils le font parce que ça leur rapporte quelque chose. Comprendre quoi, c’est comprendre la vraie nature de ce partenariat.
Pour l’Ukraine, ces contreparties ne sont pas négligeables dans le contexte d’une économie de guerre sous pression. Chaque accord qui génère des ressources est un accord qui prolonge la capacité de résistance.
Vers une diversification des soutiens ukrainiens
Historiquement, le soutien à l’Ukraine a été essentiellement occidental : États-Unis, Europe, Canada, Australie. Les partenariats de défense avec les États du Golfe représentent une diversification géographique et politique significative. Cette diversification réduit la dépendance de Kyiv aux aléas politiques des démocraties occidentales — dont les élections peuvent modifier les équilibres de soutien.
C’est de la stratégie de survie long terme. Et c’est bien pensé.
Conclusion
La déclaration de Kaja Kallas le 31 mars 2026 n’est pas une formule diplomatique de plus. C’est l’énoncé d’une transformation réelle : l’Ukraine, pays agressé depuis quatre ans, est devenu un acteur de sécurité dont l’expertise est recherchée dans les régions les plus stratégiques du monde. Les 201 spécialistes déployés au Moyen-Orient, les accords de défense signés par Zelenskyy, la demande de coopération de sept États — tout cela raconte un pays qui a transformé sa douleur en capital stratégique. Et qui utilise ce capital avec une intelligence diplomatique que le monde commence à reconnaître. Moscou voulait détruire l’Ukraine. Elle a créé une puissance.
Personne ne neutralise mieux les drones que l’Ukraine. Et personne n’avait prévu que cette phrase un jour serait vraie.
Et pourtant, c’est exactement ce qui s’est passé.
Signé Maxime Marquette
Chroniqueur indépendant, spécialiste des conflits contemporains
Sources
- United24 Media — Ukraine emerges as security guarantor in Middle East, Kallas says (31 mars 2026)
- United24 Media — Russia gives Ukraine two-month deadline to leave Donbas, Zelenskyy says (31 mars 2026)
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