Ormuz et l’uranium : les deux cartes maîtresses
L’Iran joue deux cartes dans cette négociation, et il les joue avec une clarté qui mérite d’être reconnue même par ceux qui n’ont aucune sympathie pour le régime des mollahs. Première carte : le détroit d’Ormuz. Un passage maritime de 33 kilomètres de large par lequel transitent environ 20% des exportations mondiales de pétrole brut et 18% du gaz naturel liquéfié mondial. Fermer Ormuz — même partiellement, même temporairement — c’est une arme économique de destruction massive contre les économies mondiales et particulièrement contre les monarchies du Golfe qui ne peuvent pas se passer de cette route pour vendre leur pétrole.
Deuxième carte : l’uranium hautement enrichi. L’Iran a enrichi de l’uranium à des niveaux proches de 60% — loin du seuil des 3,67% autorisé par le JCPOA de 2015, mais en dessous des 90% nécessaires pour une arme. Ce n’est un secret pour personne que la distance technique entre ces deux niveaux est désormais très faible. Renoncer à cet uranium — soit en le transférant hors du pays, soit en le diluant — c’est renoncer à la seule chose qui donne à Téhéran une puissance de négociation réelle face à une superpuissance qui le surclasse militairement sur presque tous les tableaux.
Les médiateurs le reconnaissent eux-mêmes dans leurs échanges rapportés par Axios : rouvrir pleinement Ormuz et régler la question de l’uranium ne peut être que le résultat d’un accord final, pas d’une trêve de 45 jours. L’Iran ne vendra pas ses deux seules cartes maîtresses pour un cessez-le-feu temporaire qui ne lui garantit rien sur le long terme. Ce serait stratégiquement suicidaire. Et quelle que soit l’opinion qu’on peut avoir du régime iranien, ses dirigeants ne sont pas suicidaires.
Pourquoi l’Iran a dit non — et continue de dire non
L’Iran a rejeté plusieurs propositions antérieures de cessez-le-feu à court terme. Araghchi a déclaré à Al Jazeera que Téhéran ne cherchait pas un cessez-le-feu mais une fin de guerre — nuance fondamentale que l’Occident préfère ne pas entendre parce qu’elle complique considérablement la négociation. Un cessez-le-feu, ça se négocie en semaines. Une fin de guerre, ça se négocie en mois, voire en années, et ça exige des concessions que ni Trump ni ses alliés régionaux ne sont prêts à faire dans le contexte politique actuel.
Trump a affirmé sur Truth Social qu’Araghchi lui avait demandé un cessez-le-feu. L’Iran l’a démenti formellement, qualifiant cette déclaration de « fausse et sans fondement ». Ce désaccord public sur les faits de base de la négociation n’est pas un détail de communication. C’est le signe que les deux parties n’ont même pas établi un récit commun minimal des échanges qui ont eu lieu — condition nécessaire à tout progrès diplomatique réel.
Et pourtant, les SMS continuent. Les médiateurs font la navette. Personne ne veut officiellement être celui qui a fait tomber la dernière chance de paix. Alors on continue de négocier sans vraiment négocier, d’annoncer des progrès sans en faire, et de repousser les échéances en espérant que la situation se dénoue d’elle-même. Elle ne le fait jamais. Pas dans cette région. Pas avec ces acteurs.
Et pourtant, les médiateurs font la navette. Et pourtant, les SMS s’échangent. Et pourtant, personne ne veut être celui qui a dit non en dernier. La guerre continue. La diplomatie aussi. Les deux semblent parfaitement capables de coexister indéfiniment.
Trump et l'Iran : le même cycle depuis 2018
La mémoire courte comme stratégie
Je me souviens de 2018. Trump se retirait de l’accord nucléaire iranien — le JCPOA — au nom d’une stratégie de pression maximale qui devait amener l’Iran à genoux en quelques mois. Résultat : l’Iran a enrichi plus d’uranium qu’avant l’accord. Les sanctions ont ravagé la classe moyenne iranienne sans renverser le régime. La région est plus instable qu’elle ne l’était avant. Et Trump est revenu en 2024 avec la même rhétorique, les mêmes ultimatums, et la même conviction que la pression finirait par fonctionner.
La pression maximale ne marche pas contre des régimes dont la survie politique ne dépend pas de la prospérité économique de leur population. C’est une vérité que les stratèges américains savent mais que les élus américains ne peuvent pas dire publiquement parce qu’elle sape la logique de toute la politique de sanctions — qui est aussi une politique de communication rassurante pour un électorat qui veut croire que « quelque chose est fait ».
Voilà Trump en 2026, face à l’Iran, brandissant à nouveau des ultimatums. Et l’Iran fait ce qu’il fait toujours : résiste, négocie en parallèle, cède sur les marges — quelques pétroliers qui passent Ormuz — préserve l’essentiel. Ce cycle n’est pas un hasard. C’est la logique structurelle d’une relation entre une superpuissance qui ne peut pas tout se permettre politiquement et un régime qui a transformé sa résistance aux États-Unis en source de légitimité intérieure.
L’option militaire et ses limites réelles
Trump a dit qu’il « ferait tout sauter » si l’accord n’était pas conclu dans les temps. Cette formule spectaculaire mérite d’être décortiquée froidement. Une frappe militaire américaine contre l’Iran — même massive, même coordonnée avec Israël — ne détruirait pas le programme nucléaire iranien. Les installations sont dispersées sur tout le territoire, enterrées à des profondeurs que certains bunker-busters ne peuvent pas toujours atteindre, durcies contre les explosions conventionnelles.
Une frappe repousserait le programme de quelques années au mieux. Et elle déclencherait une réponse iranienne en cascade : missiles balistiques sur les bases américaines au Moyen-Orient, fermeture complète d’Ormuz, activation du Hezbollah au Liban, déstabilisation profonde de l’Irak et de la Syrie, attaques sur les infrastructures pétrolières des monarchies du Golfe. Le coût total pour les États-Unis et leurs alliés dépasserait de loin les bénéfices d’un recul temporaire du programme nucléaire iranien.
Les généraux américains le savent. Les alliés du Golfe le savent. Israël le sait — et Israël, qui a plus de raisons que quiconque de vouloir frapper l’Iran, ne le fait pas seul précisément pour cette raison. La menace de Trump est réelle dans le sens où il pourrait ordonner des frappes. Elle est limitée dans le sens où ces frappes ne résoudraient rien et créeraient un chaos régional dont le coût politique serait insupportable — même pour un président dont la politique étrangère se mesure en posts sur Truth Social.
Et pourtant, l’Iran a peur. Pas de la destruction — le régime a survécu à bien pire. Il a peur de ce qu’une guerre totale ferait à sa légitimité intérieure, déjà fragile, à son économie sous perfusion, à son influence régionale qui est sa seule vraie monnaie d’échange. La peur, des deux côtés, est réelle. C’est pour ça que les SMS continuent.
Les populations prises en otage que personne ne représente
Ce que les négociations ne disent pas
Pendant que les diplomates négocient leurs 45 jours, pendant que Trump poste ses ultimatums et qu’Araghchi répond par canaux interposés, des Iraniens ordinaires vivent sous un régime qui les réprime et sous des sanctions qui les appauvrissent. Ces deux réalités sont distinctes, mais elles se renforcent mutuellement dans une logique circulaire parfaite : le régime utilise les sanctions comme preuve de l’hostilité américaine pour justifier sa répression, et les États-Unis utilisent la répression comme justification de leurs sanctions.
Je pense à ceux qui ont manifesté en 2022 après la mort de Mahsa Amini. Aux femmes iraniennes qui risquent leur liberté pour ôter leur voile dans la rue. Aux chroniqueurs emprisonnés. Aux militants exécutés. Aucune de ces personnes n’est représentée à la table des négociations. Aucune de leurs aspirations n’est sur la table. On négocie entre États, entre régimes, entre intérêts géopolitiques — et les populations restent des variables d’ajustement, des chiffres dans les calculs de pression économique, des vies dans les statistiques des sanctions.
Une paix négociée qui stabilise le régime des mollahs en échange d’une trêve temporaire n’est pas une victoire pour les Iraniens ordinaires. C’est un marché passé au-dessus de leurs têtes, qui prolonge le système qui les opprime en lui offrant un répit dont il a besoin pour se consolider. Cette réalité inconfortable, aucun communiqué diplomatique ne la mentionne. Parce qu’elle compliquerait des négociations déjà suffisamment difficiles sans elle.
Le peuple iranien mérite mieux que ce choix
L’Occident a une responsabilité que la pression des urgences diplomatiques tend à effacer : ne pas confondre le régime iranien avec le peuple iranien. Ces deux entités n’ont pas les mêmes intérêts, pas les mêmes aspirations, et pas la même relation à la guerre. Le régime a besoin de la tension avec l’Occident pour justifier son existence. Le peuple iranien, lui, paie les sanctions, subit les coupures de courant, vit avec une inflation chronique qui érode chaque salaire.
Je ne dis pas qu’il faut rejeter un cessez-le-feu au nom de principes abstraits pendant que des gens meurent de chaque côté. La guerre fait des victimes réelles, et toute trêve qui arrête la mort mérite considération. Mais une trêve qui ne contient aucune clause sur les droits humains, aucun mécanisme de protection des civils, aucune perspective de changement politique — ce n’est pas la paix. C’est une pause dans un conflit structurel qui reprendra dès que les 45 jours seront écoulés.
Et pourtant, dans le monde réel de la diplomatie de crise, les droits humains sont toujours le premier item qu’on retire de l’ordre du jour quand les négociations deviennent sérieuses. Pas parce que personne ne s’en soucie. Parce que les tenir sur la table rend l’accord impossible — et que tout le monde préfère un mauvais accord à une bonne guerre. Ce raisonnement est pragmatique. Il est aussi une capitulation morale déguisée en réalisme.
Quarante-cinq jours de répit. Puis quoi ? La même table, les mêmes acteurs, les mêmes cartes. Et entre-temps, les prisons iraniennes restent pleines. Les femmes continuent de résister. Et le monde regarde les négociateurs, pas elles.
Les populations prises en otage que personne ne représente
Ce que les négociations ne disent pas
Ce que cette crise révèle sur l'ordre mondial de 2026
La fatigue de l’Amérique, la patience de ses adversaires
Ce que la crise iranienne révèle, c’est l’équation fondamentale de la géopolitique de 2026 : les États-Unis ont une puissance militaire sans égal et une patience politique de plus en plus limitée. Trump ne peut pas se permettre une guerre longue au Moyen-Orient pendant qu’il gère simultanément le soutien à l’Ukraine, les tensions avec la Chine sur Taiwan, les pressions économiques intérieures liées aux droits de douane, et les échéances électorales de mi-mandat. Le monde entier le sait. L’Iran le sait.
La stratégie iranienne — résister, fragmenter l’attention américaine, jouer sur la durée — est cohérente avec cette réalité. Un régime qui n’a pas à répondre à des élections, qui peut absorber des sanctions pendant des décennies, qui a transformé sa population en bouclier politique contre les pressions extérieures — ce régime a une résilience que la démocratie américaine, avec ses cycles électoraux de deux ans, ne peut pas égaler. C’est une vérité inconfortable pour ceux qui croient que la pression finit toujours par fonctionner, quelle que soit sa nature.
Et l’Iran n’est pas seul dans ce calcul. La Russie observe cette négociation avec un intérêt considérable. Une Amérique engagée militairement ou diplomatiquement de manière intensive au Moyen-Orient est une Amérique dont l’attention et les ressources sont divisées sur l’Ukraine. Moscou a tout intérêt à ce que la crise iranienne dure, à ce qu’elle s’intensifie, à ce qu’elle monopolise les ressources politiques de Washington. Ce n’est pas un hasard si les livraisons de drones iraniens à la Russie ont continué tout au long de la tension entre Téhéran et Washington.
La connexion ukrainienne que tout le monde évite
L’Iran est l’allié de la Russie. La guerre entre l’Iran et les États-Unis sert les intérêts de Poutine. Les drones Shahed qui tuent des civils ukrainiens chaque nuit sont fabriqués en Iran, parfois assemblés en Russie avec des composants qui contournent les sanctions occidentales. Tout accord de cessez-le-feu qui stabilise l’Iran sans régler explicitement la question des livraisons d’armes à la Russie ne règle qu’une partie du problème — et probablement la moins urgente pour l’avenir de la sécurité européenne.
Ce lien entre la crise iranienne et la guerre en Ukraine n’est presque jamais mentionné dans les communiqués diplomatiques sur les négociations de cessez-le-feu. Parce que le mentionner compliquerait les négociations déjà en cours. Parce que demander à l’Iran de cesser ses livraisons à la Russie comme condition d’un cessez-le-feu, c’est demander à Téhéran de sacrifier son alliance la plus stratégique en échange d’une trêve temporaire. Ce n’est pas réaliste. Mais ne pas le demander, c’est signer un accord partiel qui laisse intact le plus grave des dommages collatéraux iraniens pour l’ordre mondial.
Je ne sais pas comment résoudre cette contradiction. Mais je sais qu’un cessez-le-feu de 45 jours qui oublie l’Ukraine est un cessez-le-feu que l’Ukraine paiera de ses propres morts, sans avoir été consultée sur son prix.
Et pourtant, Trump et Araghchi s’écrivent. Et pendant ce temps, à Kharkiv, les drones fabriqués à Téhéran cherchent des civils ukrainiens dans la nuit. La géopolitique est un système. Chaque pièce touche toutes les autres. Et les accords qui ignorent certaines pièces ne règlent rien.
Le détail qui change tout : l'uranium à 60%
Ce que les négociateurs ne peuvent pas ignorer
Les médiateurs sont formels sur un point : la question de l’uranium hautement enrichi iranien ne peut être résolue dans le cadre d’un cessez-le-feu temporaire. Elle ne peut l’être que dans un accord final. Ce consensus diplomatique repose sur une réalité technique que personne ne conteste sérieusement : l’Iran possède des stocks d’uranium enrichi à 60% en quantité significative. Diluer ce stock ou le transférer hors du pays est une opération qui prend des mois, qui exige des garanties de sécurité de chaque côté, et qui ne peut fonctionner que si les deux parties ont confiance dans la durabilité de l’accord.
Or, la durabilité d’un accord avec Trump est structurellement limitée par les cycles politiques américains. L’Iran l’a appris à ses dépens en 2018, quand Trump a dénoncé le JCPOA que Obama avait mis des années à négocier. Pourquoi l’Iran prendrait-il le risque de livrer ou de diluer son uranium — sa dernière assurance-vie stratégique — en échange d’engagements d’une administration qui peut changer de position en quelques tweets ?
C’est le nœud gordien de toute cette négociation. Le vrai obstacle n’est pas la mauvaise volonté de l’une ou l’autre des parties. C’est le manque structurel de mécanismes de garantie crédibles et durables dans un système international où la parole d’une superpuissance peut être retirée par son successeur sans conséquences formelles. L’Iran n’est pas fou de ne pas faire confiance. Il a des raisons historiques précises et documentées de ne pas le faire.
Ce que le JCPOA avait raison de prévoir
L’accord nucléaire de 2015 avait ses défauts — tous les accords en ont. Mais il avait quelque chose que les discussions actuelles n’ont pas : un mécanisme de vérification multilatéral crédible, avec l’AIEA comme arbitre, avec des protocoles d’inspection intrusive, avec une architecture qui survivait théoriquement au changement d’administration dans chaque pays signataire. C’est précisément pour ça que Trump l’a dénoncé — pas parce qu’il ne fonctionnait pas, mais parce qu’il avait été négocié par son prédécesseur et qu’il limitait la liberté d’action américaine.
Reconstruire quelque chose d’équivalent, avec les niveaux de méfiance mutuels qui ont accumulé depuis 2018, est une tâche de plusieurs années, pas de 45 jours. Et les 45 jours actuellement négociés ne créent aucune des conditions institutionnelles nécessaires à la reconstruction de cette confiance. Ils créent une pause. Une pause pendant laquelle les deux parties continueront à se méfier, à développer leurs capacités militaires respectives, et à préparer le prochain cycle de tension.
Et pourtant, peut-être que c’est tout ce que la situation permet pour l’instant. Peut-être que 45 jours sans bombardements, c’est mieux que 45 jours avec. Peut-être. Mais seulement si personne ne prétend que c’est de la paix.
Je voudrais croire que cette diplomatie mène quelque part de réel. Et pourtant, je regarde l’histoire des négociations avec l’Iran depuis trente ans. Et je vois le même cycle. Les mêmes promesses. Et le même régime, toujours là, qui dure plus longtemps que ses négociateurs.
Ce que je pense vraiment de ce cessez-le-feu
Pourquoi je suis sceptique sans être cynique
Je serai honnête : je ne crois pas à ce cessez-le-feu de 45 jours comme solution. Pas parce que la diplomatie est impossible entre l’Iran et les États-Unis. Mais parce que les conditions structurelles d’un accord durable ne sont pas réunies. L’Iran ne renoncera pas à son uranium et à son contrôle partiel d’Ormuz pour 45 jours de répit. Les États-Unis ne peuvent pas promettre une sécurité à long terme sans contrepartie substantielle vérifiable. Et Trump, dont la politique étrangère obéit à des cycles d’attention de quelques semaines, n’est pas le partenaire de négociation idéal pour garantir la durabilité d’un engagement diplomatique complexe.
Mais je ne suis pas cynique non plus. Un cessez-le-feu de 45 jours, même imparfait, même sans garanties durables, représente 45 jours pendant lesquels des gens ne meurent pas. Dans le Moyen-Orient de 2026, ce n’est pas rien. La mort n’est pas abstraite. Elle est concrète, individuelle, irréversible. Et toute trêve qui la retarde a une valeur morale réelle, même si elle ne résout rien sur le fond.
Ce que je conteste, c’est la tendance à présenter cette trêve comme une victoire diplomatique alors qu’elle n’est qu’une gestion de crise à court terme. Un emplâtre sur une fracture ouverte. Il permettra à tout le monde de sauver la face, de baisser la pression pour quelques semaines, de remettre à plus tard les questions qui rendent un accord réel si difficile. Puis les 45 jours s’écouleront. Et on sera exactement au même point, avec en plus l’illusion qu’on a « déjà essayé la diplomatie ».
Ce que j’aurais voulu voir à la place
Ce que j’aurais voulu voir — et que je ne vois pas — c’est une négociation qui intègre les droits humains comme condition non-négociable. Qui lie l’arrêt des livraisons de drones iraniens à la Russie à toute levée de sanctions. Qui crée des mécanismes de vérification crédibles plutôt que des promesses rhétoriques. Qui traite l’Iran comme ce qu’il est : un État qui opprime sa population, qui exporte sa violence à travers la région, et qui utilise le nucléaire comme bouclier.
Et pourtant — et c’est là que ma chronique rejoint la réalité — ce que je voudrais voir n’est pas ce que les négociateurs peuvent obtenir aujourd’hui, dans ce contexte précis, avec ces acteurs précis. Alors peut-être que 45 jours de moins de morts, c’est mieux que rien. Peut-être. Mais seulement si on ne s’arrête pas là. Seulement si ces 45 jours servent à construire quelque chose de plus solide, si les équipes de négociation travaillent vraiment à un accord de fond pendant que les armes se taisent.
L’histoire des cessez-le-feu au Moyen-Orient enseigne que les pauses servent rarement à négocier la paix. Elles servent à recharger les arsenaux, à repositionner les forces, à consolider les positions de négociation pour la prochaine phase. Ce n’est pas du pessimisme — c’est de la lecture d’histoire. Et l’histoire, dans cette région, est rarement contredite par la diplomatie de surface.
Et pourtant, quelque part, un diplomate pakistanais fait la navette entre Téhéran et Washington. Et je lui souhaite bonne chance. Sincèrement. Parce que si quelqu’un peut faire tenir ce fil, c’est lui. Et parce que le fil vaut mieux que le vide.
La Russie dans l'ombre — le grand oublié de cette négociation
Poutine regarde et attend
Pendant que les négociateurs pakistanais, égyptiens et turcs font la navette entre Téhéran et Washington, Moscou observe avec une satisfaction discrète. Une Amérique immobilisée dans une gestion de crise moyen-orientale est une Amérique moins disponible pour l’Ukraine. Une attention médiatique mondiale focalisée sur les négociations irano-américaines est une attention détournée des frappes russes sur les villes ukrainiennes. Un Trump obsédé par l’Iran est un Trump qui ne peut pas consacrer toute son énergie à négocier la paix en Ukraine selon ses propres termes.
Cette interconnexion des crises est délibérément exploitée par la Russie depuis des années. La livraison de drones Shahed iraniens à Moscou n’est pas seulement une transaction militaire — c’est un investissement dans la capacité russe à disperser l’attention et les ressources occidentales. En armant la Russie, l’Iran contribue directement à épuiser l’Ukraine. Et en entretenant la tension avec les États-Unis, l’Iran retient l’attention américaine loin des théâtres où la Russie avance.
Ce circuit est parfaitement fonctionnel depuis 2022. Un cessez-le-feu irano-américain qui n’inclut pas explicitement l’arrêt des livraisons de matériel militaire iranien à la Russie laisse ce circuit intact. Il serait logique, stratégiquement, que Witkoff inclue cette condition dans sa proposition en 15 points. Mais si cette condition est effectivement présente dans les 15 points, l’Iran ne l’a pas acceptée. Et si elle est absente, alors le cessez-le-feu de 45 jours ne vaut pas grand-chose pour l’Ukraine.
Ce que Trump doit décider
Trump a un choix à faire qui n’est pas aussi simple qu’il le présente : il ne peut pas simultanément soutenir l’Ukraine, contenir l’Iran et gérer les tensions avec la Chine avec des ressources diplomatiques et militaires limitées. Quelque chose doit céder. Et la logique de sa politique — « America First », retrait des engagements extérieurs coûteux, pression sur les alliés pour qu’ils paient leur propre défense — suggère que l’Ukraine est la variable d’ajustement la plus probable dans ce calcul.
Un cessez-le-feu avec l’Iran qui permet à Trump de dire qu’il a arrêté une guerre, libérant son attention et ses ressources pour d’autres dossiers — cela peut séduire une Maison Blanche qui cherche des victoires communicationnelles rapides. Même si ce cessez-le-feu abandonne l’Ukraine à son sort. Même s’il stabilise le régime qui l’attaque par procuration via la Russie. La diplomatie de Trump n’a jamais été coupable d’une cohérence stratégique à long terme.
Et pourtant, Trump a aussi envoyé des armes à l’Ukraine. Il a maintenu des sanctions contre la Russie. Ses décisions sont imprévisibles par nature, ce qui peut être une force tactique autant qu’une faiblesse stratégique. Le monde retient son souffle. Et les 45 jours de négociation sont aussi 45 jours pendant lesquels Trump peut changer d’avis plusieurs fois — dans un sens ou dans l’autre.
Poutine observe. Il a appris à attendre. Il a appris que la patience est sa seule véritable supériorité sur des démocraties qui changent de gouvernement tous les quatre ans. Ces 45 jours sont aussi les siens.
Ce que l'histoire dit des trêves comme celle-ci
Les précédents qui devraient inquiéter
Le Moyen-Orient a une longue histoire de cessez-le-feu qui n’ont pas mené à la paix. Les accords d’Oslo de 1993 devaient créer les conditions d’un État palestinien. Trente ans plus tard, cet État n’existe toujours pas. Les accords de Minsk de 2014 devaient stabiliser l’est de l’Ukraine. Ils ont servi de couverture à la Russie pour préparer l’invasion de 2022. Les accords de Doha de 2020 sur l’Afghanistan devaient créer une transition ordonnée. Le résultat est connu.
Ces précédents ne prouvent pas que les cessez-le-feu sont inutiles. Ils prouvent qu’un cessez-le-feu sans mécanismes d’application crédibles, sans volonté politique des parties de respecter l’esprit de l’accord au-delà de sa lettre, et sans accompagnement international suffisant — un tel cessez-le-feu est une illusion dangereuse parce qu’elle crée un sentiment de sécurité qui retarde les mesures réelles.
Le cessez-le-feu de 45 jours actuellement négocié avec l’Iran ressemble à ses prédécesseurs sur tous ces points. Pas de mécanisme d’application clair. Pas d’accord sur les faits de base entre les parties. Pas de volonté politique iranienne publiquement affirmée d’aller au-delà d’une trêve. Et une administration américaine dont la capacité d’attention sur un dossier complexe se mesure en semaines. Le pronostic n’est pas réjouissant.
Et pourtant, il faut quand même essayer
Et pourtant — et c’est là que je m’arrête, parce que cette tension est au cœur de ce que je veux dire — ne pas essayer serait pire. L’alternative à une diplomatie imparfaite n’est pas une diplomatie parfaite. C’est l’absence de diplomatie. Et l’absence de diplomatie, dans le Moyen-Orient de 2026, avec un Iran armé d’uranium à 60% et un Trump qui a la gâchette communicationnelle facile — c’est une escalade dont personne ne peut prédire le plafond.
Je soutiens donc les médiateurs pakistanais, égyptiens et turcs dans leur travail. Je soutiens les SMS entre Witkoff et Araghchi. Je soutiens toute conversation qui retarde la prochaine frappe, qui sauve la prochaine vie, qui garde ouverte la fenêtre vers quelque chose de meilleur. Ce n’est pas de l’optimisme. C’est de la lucidité sur le fait que le monde réel ne nous offre pas le choix entre une mauvaise option et une bonne. Il nous offre le choix entre une mauvaise option et une pire. Et ce soir, avec ces acteurs, la moins mauvaise option disponible s’appelle 45 jours.
À condition de ne pas les gaspiller.
Quarante-cinq jours. C’est peu. C’est peut-être tout. Dans le Moyen-Orient de 2026, une fenêtre ouverte ne se referme pas toujours à la même hauteur qu’elle s’était ouverte. Parfois elle monte. Parfois elle descend. Cette fois, je ne sais pas. Personne ne sait.
Conclusion
Quarante-cinq jours. C’est ce que la diplomatie achète quand elle n’a pas les moyens de ses ambitions. Ce n’est pas rien — dans le Moyen-Orient de 2026, 45 jours sans escalade militaire majeure, c’est déjà une forme de victoire relative. Mais ce n’est pas suffisant pour ceux qui veulent un changement structurel dans le comportement d’un régime qui a survécu à toutes les pressions depuis 1979.
L’Iran continuera à enrichir, à exporter sa violence, à réprimer son peuple — avec ou sans cessez-le-feu. La question est de savoir si l’Occident construira une stratégie qui adresse ces réalités sur le long terme, ou si ces 45 jours ne sont qu’une nouvelle façon de remettre à demain les questions qu’on remet à demain depuis trop longtemps. Et pourtant, demain arrive toujours. Et quand il arrive, il est plus difficile que la veille. C’est la seule loi de la géopolitique sur laquelle je n’ai encore jamais vu d’exception.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Axios — US, Iran mediators discuss potential 45-day ceasefire
Al-Monitor — US, Iran and mediators make push for 45-day ceasefire
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