Le protocole brisé
Depuis des mois, Israël avait établi une pratique — contestable, mais réelle — d’avertissements avant ses frappes au Liban. Des appels téléphoniques automatisés. Des messages sur les réseaux. Des « frappes sur le toit » pour signaler l’imminence d’un bombardement. Cette nuit-là, rien. Zéro avertissement. Les habitants du centre de Beyrouth ont appris qu’ils étaient ciblés au moment où leurs fenêtres ont explosé.
Le porte-parole de l’armée israélienne, le contre-amiral Daniel Hagari, a confirmé que les frappes visaient des « infrastructures du Hezbollah » situées dans des zones résidentielles du centre-ville. Il a ajouté que le cessez-le-feu avec l’Iran « ne change rien à nos opérations au Liban ». La phrase est tombée comme un verdict. Le Liban est hors du périmètre de la paix.
Il y a quelque chose de vertigineux dans l’idée qu’un accord de paix puisse être signé un mardi et qu’une capitale soit bombardée le mercredi, et que les deux événements ne soient pas considérés comme contradictoires.
La nuit où Beyrouth a compris
Les réseaux sociaux libanais ont explosé avant les médias internationaux. Des vidéos tremblantes, filmées depuis des balcons, montrent des colonnes de fumée noire s’élevant entre des immeubles d’habitation. On entend des cris. On voit des phares de voitures qui fuient dans toutes les directions. Beyrouth connaît la guerre. Beyrouth connaît les frappes. Mais Beyrouth croyait, cette nuit-là, que le pire était peut-être passé.
Le gouvernement libanais, par la voix de son premier ministre Najib Mikati, a dénoncé une « violation flagrante de la souveraineté libanaise » et appelé le Conseil de sécurité de l’ONU à réagir. Le Conseil de sécurité n’a rien fait. Il ne fait jamais rien. C’est sa fonction principale.
L'argument israélien, mot par mot
Le Hezbollah n’est pas l’Iran — vraiment ?
Israël a raison sur un point technique. Le Hezbollah est une organisation libanaise. Le cessez-le-feu a été négocié entre Israël et l’Iran. Le Liban n’était pas à la table. Donc, formellement, le Liban n’est pas couvert. C’est la logique d’un avocat, pas celle d’un stratège qui cherche la paix. Parce que tout le monde sait — Israël le premier — que le Hezbollah est financé, armé et dirigé stratégiquement par Téhéran.
Dire que frapper le Hezbollah ne viole pas le cessez-le-feu iranien, c’est comme dire que couper l’eau à une ville ne viole pas un accord sur l’électricité. Techniquement exact. Pratiquement absurde. Le Hezbollah EST le bras armé de l’Iran au Liban. Si l’Iran signe un cessez-le-feu mais que son proxy continue d’être pilonné, qu’est-ce qu’on a signé exactement ?
Je soutiens le droit d’Israël à se défendre. Je le dis sans ambiguïté. Mais le droit de se défendre n’est pas un chèque en blanc pour bombarder une capitale sans prévenir ses habitants.
La cible et le décor
L’armée israélienne affirme que des commandants du Hezbollah se trouvaient dans les bâtiments visés. C’est possible. C’est même probable. Le Hezbollah a une longue tradition d’implantation en zone civile, utilisant la population comme bouclier humain. Mais « probable » ne suffit pas quand on parle de frappes sans avertissement sur une zone résidentielle dense.
Le problème n’est pas qu’Israël frappe le Hezbollah. Le problème est la méthode. Pas d’avertissement. Pas de corridor d’évacuation. Pas de délai. Des missiles sur des immeubles habités, en pleine nuit, dans une ville qui pensait être en dehors du champ de bataille. Le message envoyé aux civils libanais est simple : nulle part n’est sûr, et aucun accord ne vous protège.
Washington regarde ailleurs
Le silence calculé de la Maison-Blanche
L’administration Trump n’a pas condamné les frappes. Elle n’a pas non plus explicitement approuvé. Elle a fait ce que Washington fait de mieux quand Israël agit de manière controversée : elle a parlé d’autre chose. Le département d’État a publié un communiqué saluant le cessez-le-feu avec l’Iran. Pas un mot sur Beyrouth. Pas une virgule.
Ce silence est une politique. Trump a toujours donné à Israël une latitude maximale en matière de sécurité, et cette latitude inclut visiblement le droit de décider unilatéralement quels territoires sont couverts par un cessez-le-feu et lesquels ne le sont pas. Le Liban, dans cette équation, est un détail.
Il y a un mot pour décrire ce que fait Washington dans ces moments-là. Ce n’est pas de la diplomatie. C’est de la complicité par omission, et je dis ça en étant fondamentalement pro-occidental.
L’Europe absente, comme d’habitude
L’Union européenne a publié un communiqué. L’Union européenne publie toujours un communiqué. Ce communiqué « appelle toutes les parties à la retenue » et « réaffirme son attachement à la souveraineté du Liban ». Puis l’Union européenne est allée déjeuner. Macron a tweeté. Scholz a « exprimé sa préoccupation ». Personne n’a décroché un téléphone pour appeler Netanyahou.
L’impuissance européenne face au Moyen-Orient n’est plus un constat. C’est un genre littéraire. On pourrait publier les communiqués à l’avance, en laissant des blancs pour les noms et les dates. Le résultat serait identique. Le Liban le sait. Israël le sait. Et c’est précisément pour ça que les frappes continuent.
Le Liban pris en étau
Un pays otage de deux guerres
Le Liban n’a pas choisi le Hezbollah. Le Hezbollah s’est imposé au Liban comme un État dans l’État, avec ses propres armes, sa propre armée, ses propres décisions de guerre et de paix. Les Libanais qui vivent à Beyrouth — chrétiens, sunnites, druzes, laïcs — n’ont aucun contrôle sur les décisions militaires du Hezbollah. Et pourtant, ce sont eux qui reçoivent les missiles.
C’est la double peine libanaise. D’un côté, le Hezbollah utilise leur pays comme base arrière pour ses opérations contre Israël. De l’autre, Israël bombarde leur pays en représailles. Entre les deux, deux millions de Beyrouthins qui n’ont signé aucun traité, lancé aucune roquette, et qui n’ont même pas reçu un SMS avant que le ciel leur tombe dessus.
J’écris sur la géopolitique depuis assez longtemps pour savoir que les civils sont toujours la variable d’ajustement. Mais il y a des nuits où cette vérité devient physiquement insupportable.
L’exode qui ne dit pas son nom
Depuis le début des frappes israéliennes sur le Liban, plus d’un million de personnes ont été déplacées selon les Nations unies. Un million. Dans un pays de cinq millions d’habitants. Un Libanais sur cinq a quitté son domicile. Les routes vers le nord sont saturées. Les écoles transformées en refuges débordent. Les hôpitaux fonctionnent avec des générateurs qui tombent en panne.
Et maintenant, les frappes touchent le centre-ville. Pas la banlieue sud, traditionnellement associée au Hezbollah. Le centre. Là où les déplacés de la banlieue sud avaient fui. Où vont-ils fuir maintenant ?
Le Hezbollah, coupable premier
L’organisation qui a transformé le Liban en cible
Il faut le dire clairement, parce que la nuance n’est pas un luxe mais une exigence. Le Hezbollah porte la responsabilité première de cette situation. C’est le Hezbollah qui a ouvert un front contre Israël le 8 octobre 2023, au lendemain du massacre du 7 octobre. C’est le Hezbollah qui a tiré des milliers de roquettes sur le nord d’Israël. C’est le Hezbollah qui a choisi la guerre.
Hassan Nasrallah — éliminé par Israël en septembre 2024 — avait décidé de lier le sort du Liban à celui du Hamas. Il l’a fait sans consulter le parlement libanais, sans mandat du peuple libanais, sans aucune légitimité démocratique. Il a engagé un pays entier dans une guerre que ce pays n’avait pas choisie. Et ce pays paie l’addition.
Nommer le coupable israélien sans nommer le coupable du Hezbollah, c’est de la lâcheté intellectuelle. Les deux existent. Les deux doivent être dits.
Le piège iranien
Téhéran a utilisé le Liban comme champ de bataille contre Israël depuis quarante ans. Le Hezbollah est une création iranienne, financé par l’Iran, armé par l’Iran, obéissant aux ordres de Téhéran. L’Iran signe un cessez-le-feu pour se protéger — et laisse son proxy libanais absorber les frappes. C’est le cynisme à l’état pur.
Le cessez-le-feu Iran-Israël protège Téhéran. Il ne protège pas Beyrouth. L’Iran a négocié sa propre sécurité et a abandonné le Liban avec la même désinvolture qu’un joueur d’échecs qui sacrifie un pion. Sauf que ce pion, c’est un pays. Avec des gens dedans.
La question que personne ne pose
Que vaut un cessez-le-feu qui ne couvre pas tout le monde ?
Et pourtant, la vraie question est là, béante. À quoi sert un cessez-le-feu si le principal théâtre d’opérations en est exclu ? L’Iran cesse les hostilités directes avec Israël. Très bien. Mais le Hezbollah continue de tirer. Israël continue de bombarder le Liban. Les civils libanais continuent de mourir. On a signé la paix sur le papier et la guerre continue sur le terrain.
C’est un cessez-le-feu cosmétique. Un accord pour les communiqués de presse et les conférences de presse. Un accord que Washington peut brandir pour dire « regardez, on avance ». Mais dans les rues de Beyrouth, personne n’avance. Les gens reculent. Ils fuient. Ils se terrent.
Un cessez-le-feu qui laisse mourir des civils quelque part n’est pas un cessez-le-feu. C’est un communiqué de presse avec une date d’expiration.
Le précédent dangereux
Si Israël peut décider unilatéralement quels territoires sont couverts par un accord et lesquels ne le sont pas, quel pays acceptera encore de négocier ? Le précédent est vertigineux. Il dit au monde entier : un cessez-le-feu ne protège que les signataires directs. Leurs alliés, leurs voisins, leurs proxys — tout le reste est un champ de tir.
Et pourtant, cette logique devrait terrifier tout le monde. Parce qu’elle s’applique dans les deux sens. Si le Hezbollah n’est pas couvert par le cessez-le-feu iranien, alors le Hezbollah n’est pas non plus tenu par ce cessez-le-feu. On vient de créer une zone grise militaire au cœur du Moyen-Orient. Avec deux millions de civils dedans.
Le droit international, cette fiction utile
Ce que dit le droit — et ce que fait la réalité
Le droit international humanitaire est limpide. Les frappes sur des zones résidentielles sans avertissement préalable constituent une violation potentielle du principe de distinction et du principe de précaution, inscrits dans les Conventions de Genève. L’obligation d’avertir les civils avant une attaque n’est pas une suggestion. C’est une règle.
Mais le droit international au Moyen-Orient fonctionne comme un feu rouge dans une ville sans police. Tout le monde le voit. Personne ne s’arrête. Israël invoque la légitime défense. Le Hezbollah invoque la résistance. L’Iran invoque la souveraineté. Et pendant que les juristes débattent, les immeubles de Beyrouth s’effondrent.
Le droit international n’est pas mort. Il n’a jamais vraiment vécu — pas là-bas, pas pour ces gens-là, pas quand les intérêts stratégiques sont en jeu.
La CPI, grande absente
La Cour pénale internationale a émis un mandat d’arrêt contre Benjamin Netanyahou en novembre 2024. Ce mandat est théoriquement exécutoire dans les 124 pays membres du Statut de Rome. En pratique, Netanyahou voyage librement. Il reçoit des chefs d’État. Il négocie des cessez-le-feu. Le mandat existe dans un univers parallèle où le droit signifie quelque chose.
Et pourtant. Ce mandat existe. Il est inscrit dans les registres de La Haye. Un jour, peut-être, il servira. Ou peut-être pas. Mais son existence rappelle que quelqu’un, quelque part, a jugé que ce qui se passe mérite une enquête criminelle. C’est maigre. Mais c’est tout ce qu’il reste quand la politique a écrasé le droit.
Ce que l'Occident devrait dire
L’allié qui refuse de parler
Soutenir Israël ne signifie pas approuver chaque frappe. Cette phrase devrait être évidente. Elle ne l’est pas. Dans le débat public occidental, critiquer une opération militaire israélienne revient, pour beaucoup, à remettre en cause l’existence même d’Israël. C’est un piège intellectuel qui empêche toute discussion honnête.
Israël fait face à des menaces existentielles réelles. Le Hezbollah veut sa destruction. L’Iran veut sa destruction. Le Hamas veut sa destruction. Ces menaces justifient une défense robuste. Elles ne justifient pas des frappes sans avertissement sur des quartiers résidentiels d’une capitale étrangère. La différence entre les deux est la ligne qui sépare la sécurité de l’impunité.
Être pro-occidental, c’est aussi exiger de l’Occident qu’il respecte les principes qu’il prétend défendre. Sinon, on n’est pas pro-occidental. On est juste pro-puissance.
Le mot que personne ne prononce
Proportionnalité. C’est le mot manquant. Frapper le Hezbollah, oui. Éliminer ses commandants, oui. Détruire ses arsenaux, oui. Mais bombarder le centre d’une capitale sans prévenir ses habitants ? La proportionnalité a un sens. Elle signifie que les moyens employés doivent être en rapport avec l’objectif militaire visé. Quand l’objectif est un commandant et que le moyen est un missile sur un immeuble résidentiel, l’équation ne tient plus.
Et c’est précisément là que les alliés d’Israël devraient intervenir. Pas pour affaiblir Israël. Pour le protéger de lui-même. Parce que chaque frappe disproportionnée renforce le Hezbollah. Chaque civil tué recrute dix combattants. Chaque immeuble détruit transforme un modéré libanais en radical. Israël est en train de fabriquer ses ennemis de demain.
La nuit d'après
Beyrouth au matin
Au matin, les équipes de secours fouillent les décombres. La poussière de béton couvre les voitures garées dans la rue. Des hommes en tongs portent des sacs de gravats. Des femmes cherchent des documents dans ce qui reste de leur appartement. Un vieil homme est assis sur une chaise en plastique, devant un trou qui était sa porte d’entrée. Il ne parle pas. Il regarde.
Les ambulances sont reparties. Les caméras aussi. Le monde a déjà tourné la page. Un autre cessez-le-feu, une autre frappe, un autre communiqué. Le cycle continue. Beyrouth nettoie, reconstruit, enterre, et attend la prochaine nuit.
C’est ça, le vrai coût de la guerre. Pas les chiffres dans les dépêches. Le vieil homme sur la chaise en plastique qui regarde un mur qui n’existe plus.
Les enfants qui ne dorment plus
Les pédiatres de l’hôpital Rafic Hariri à Beyrouth signalent une explosion des cas de stress post-traumatique chez les enfants. Des gamins de quatre, cinq, six ans qui hurlent la nuit. Qui refusent de dormir. Qui se cachent sous les tables au moindre bruit. Ces enfants ne connaissent pas le mot « cessez-le-feu ». Ils connaissent le bruit des explosions. C’est leur berceuse.
Chaque nuit de bombardement fabrique une génération de traumatisés. Des enfants qui grandiront avec la peur dans le ventre et la rage dans les poings. Des enfants que personne ne soignera, parce que le système de santé libanais est en ruine, parce que les budgets vont à la reconstruction, parce qu’on ne soigne pas les âmes quand les murs s’effondrent encore.
Ce qui reste quand la poussière retombe
Le Liban que personne ne reconstruira
Le Liban était déjà en faillite avant les bombes. La crise économique de 2019 avait effacé 90 % de la valeur de la livre libanaise. L’explosion du port de Beyrouth en 2020 avait détruit des quartiers entiers. La classe politique corrompue avait volé ce qui restait. Et maintenant, les frappes. Couche après couche, le Liban s’enfonce.
Qui reconstruira ? Pas l’État libanais — il n’existe plus que sur le papier. Pas la communauté internationale — elle a déjà oublié l’explosion du port. Pas les Libanais eux-mêmes — ceux qui le pouvaient sont partis. Il reste un pays fantôme, habité par ceux qui n’avaient pas les moyens de fuir.
Je pense à cette phrase qu’un chauffeur de taxi beyrouthin m’avait dite un jour : « Le Liban ne meurt jamais. Il agonise. Indéfiniment. » Je n’ai toujours rien trouvé à lui répondre.
Le silence qui vient
Dans quelques jours, Beyrouth sortira des gros titres. Un autre événement prendra sa place. Une autre crise, un autre sommet, un autre tweet présidentiel. Le monde fonctionne ainsi. L’attention est une ressource rare, et Beyrouth n’a plus les moyens de la retenir. Les Libanais le savent. Ils ont appris à souffrir dans le silence, entre deux flashs d’info.
Mais cette nuit-là restera. Pas dans les livres d’histoire — dans les corps. Dans les mains qui tremblent quand un avion passe. Dans les yeux d’un vieil homme assis devant un trou. Dans les cris d’un enfant de cinq ans à trois heures du matin. Le cessez-le-feu avec l’Iran ne couvre pas Beyrouth. Il ne couvre pas non plus ces souvenirs-là. Rien ne les couvre. Rien ne les couvrira.
Signé Maxime Marquette
Sources
Reuters — Middle East latest developments, juin 2025
Al Jazeera — Lebanon-Israel conflict live updates, juin 2025
BBC News — Middle East coverage, juin 2025
Cour pénale internationale — Communiqués officiels, 2024-2025
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.