Un an et demi dans le meilleur des cas
Zelensky a livré un calcul que les stratèges en chambre préfèrent ignorer. Construire de nouvelles fortifications après un retrait prendrait entre un an et un an et demi. Minimum. Pendant ces dix-huit mois, les forces ukrainiennes défendraient des positions en terrain ouvert, sans les murs de béton, les caves, les immeubles qui constituent aujourd’hui l’ossature défensive du Donbas urbain. Les fortifications en rase campagne ne peuvent jamais offrir la même protection que celles en zone urbaine, a martelé le président.
C’est de la physique militaire élémentaire. Un bâtiment de cinq étages absorbe un obus. Un remblai de terre, non. Une cave protège des éclats. Une tranchée creusée à la hâte dans un champ de tournesols, non. Les ingénieurs militaires ukrainiens le savent. Les généraux russes le savent encore mieux. Chaque mètre de terrain urbain abandonné est un mètre de protection qui disparaît et qui ne reviendra pas.
On ne négocie pas avec la géographie. Les collines ne se déplacent pas par décret diplomatique. Les murs ne se reconstruisent pas par communiqué de presse. Ceux qui proposent un « retrait ordonné » proposent en réalité un déshabillage militaire en plein hiver stratégique. Et ils le savent.
Le précédent de Lysychansk, juin 2022
En juin 2022, l’armée ukrainienne a quitté Lysychansk après la chute de Sievierodonetsk. Le retrait était tactiquement justifié — les forces étaient encerclées. Mais la conséquence a été immédiate : la Russie a pu projeter ses forces vers Bakhmout sans obstacle naturel sérieux. Bakhmout a ensuite résisté pendant dix mois précisément parce que c’était une ville. Avec des sous-sols. Des carrefours. Des immeubles qui servaient de postes d’observation.
Retirer les troupes ukrainiennes du Donbas, c’est offrir à la Russie la même opportunité de manœuvre à une échelle dix fois supérieure. Plus de villes-forteresses. Plus de labyrinthes urbains. Juste la steppe, les routes, et deux grandes métropoles au bout — sans bouclier.
Kharkiv et Dnipro : les deux cibles que la Russie n'a jamais abandonnées
La géographie ne ment jamais
Ouvrez une carte. Tracez une ligne droite entre les positions russes actuelles dans le nord du Donetsk et Kharkiv. Mesurez. Moins de 150 kilomètres de terrain plat, sans obstacle majeur, sans cours d’eau défendable. Maintenant imaginez ce même terrain sans les positions défensives ukrainiennes du Donbas pour ralentir, fixer, épuiser l’avancée russe. Le couloir est ouvert. Grand ouvert.
Pour Dnipro, la situation est identique. La ville est assise sur le fleuve Dniepr, ce qui offre une protection naturelle sur un flanc. Mais un retrait du Donbas permettrait aux forces russes d’approcher par le nord-est, contournant la défense fluviale. Zelensky a nommé ces deux villes pour une raison : elles concentrent une part massive de l’économie ukrainienne, de l’industrie de défense, et de la population civile. Perdre Kharkiv et Dnipro, ce n’est pas perdre deux villes. C’est perdre l’Ukraine.
Quand un président en guerre nomme les deux villes suivantes sur la liste, ce n’est pas de la rhétorique. C’est un avertissement. Et quand les capitales occidentales font semblant de ne pas entendre, ce n’est pas de la prudence. C’est de l’abandon à crédit.
Andriy, 28 ans, sapeur à Chasiv Yar
Andriy Polishchuk, 28 ans, pose des mines antichar dans les décombres de Chasiv Yar depuis onze mois. Ses mains tremblent parfois — pas de peur, de fatigue. Il dort quatre heures par nuit dans un sous-sol dont le plafond fuit quand il pleut. Il a dit à un reporter d’Ukrinform en mars : « Si on part d’ici, ils seront à Dnipro en trois semaines. Les gens là-bas ne le savent pas encore. » Andriy n’a pas fait d’école de guerre. Il a fait de la mécanique automobile à Zaporizhzhia. Il comprend mieux la ligne de front que la plupart des analystes de Washington.
Et pourtant, c’est la voix d’Andriy qu’on n’entend pas dans les négociations. Ce sont ses mains qui posent les mines, mais ce sont des mains en costume qui dessinent les cartes de « compromis ». Le décalage entre ceux qui se battent et ceux qui négocient n’a jamais été aussi vertigineux.
Le moral de l'armée : la variable que les diplomates oublient
Une fracture entre l’armée et la société
Zelensky a prononcé une phrase que les chancelleries auraient dû souligner trois fois : « Le moral de notre armée déclinerait certainement. Il y aurait sans aucun doute une fracture dans la société. » Ce n’est pas une spéculation. C’est un diagnostic clinique posé par un homme qui parle à ses soldats tous les jours depuis plus de quatre ans.
Un retrait du Donbas enverrait un message dévastateur aux centaines de milliers de soldats ukrainiens qui se battent depuis février 2022. Le message serait : vos camarades sont morts pour rien. Les villes que vous avez défendues au prix de votre sang sont négociables. Votre sacrifice a une date de péremption, et elle vient d’expirer. Aucune armée au monde ne survit intacte à un tel message. Aucune.
Poutine ne cherche pas seulement du territoire. Il cherche la fracture. La division entre ceux qui se battent et ceux qui veulent la paix à tout prix. Un retrait du Donbas lui offrirait cette fracture sur un plateau — sans qu’il ait besoin de tirer un seul obus supplémentaire. C’est le scénario parfait pour le Kremlin. Et certains en Occident sont en train de l’écrire pour lui.
Le précédent afghan de 2021
En août 2021, l’armée afghane s’est effondrée en onze jours. Non pas parce qu’elle manquait d’armes ou de soldats. Mais parce que le retrait américain avait détruit le moral. Le message était clair : vous êtes seuls, vos alliés ont décidé que ça suffisait. L’armée ukrainienne n’est pas l’armée afghane — elle est infiniment plus motivée, mieux entraînée, plus résiliente. Mais le moral n’est pas un réservoir sans fond. Il a un niveau. Et un retrait imposé du Donbas le viderait d’un coup.
Zelensky le sait. Ses généraux le savent. Oleksandr Syrskyi, commandant en chef des forces armées ukrainiennes, a construit toute sa stratégie défensive sur la profondeur du terrain urbain du Donbas. Retirer cette profondeur, c’est retirer les fondations d’un édifice militaire construit pendant quatre ans de guerre.
Le piège du mot « compromis »
Quand céder du terrain ne résout rien
Le mot « compromis » suppose que les deux parties font des concessions pour atteindre un équilibre. C’est un mot de conférence internationale, un mot propre, un mot qui sent le café et les dossiers reliés. Mais dans le contexte de cette guerre, « compromis » signifie : l’Ukraine cède du territoire, et la Russie promet de ne pas en prendre davantage. Or la Russie n’a jamais respecté une seule promesse territoriale. Jamais.
Le Mémorandum de Budapest de 1994 garantissait l’intégrité territoriale de l’Ukraine en échange de l’abandon de son arsenal nucléaire. La Russie a signé. En 2014, elle a annexé la Crimée. Les accords de Minsk I (septembre 2014) et Minsk II (février 2015) devaient geler le conflit dans le Donbas. La Russie a lancé une invasion totale le 24 février 2022. Le mot « compromis » avec Vladimir Poutine est une contradiction dans les termes. Ce n’est pas une opinion. C’est un constat historique.
Il existe un mot pour décrire quelqu’un qui fait confiance à un menteur récidiviste. Ce mot n’est pas « diplomate ». C’est « complice ». Et chaque fois qu’un responsable occidental prononce le mot « compromis » sans exiger de garanties blindées, il choisit son camp. Pas celui de l’Ukraine.
Ce que Rubio a dit — et ce que ça révèle
En mars 2026, Zelensky a déclaré au Qatar qu’une condition pour obtenir des garanties de sécurité américaines serait le retrait du Donbas. La réponse est venue de Marco Rubio, secrétaire d’État américain, qui a nié que de telles garanties aient été proposées. Le démenti est aussi révélateur que l’affirmation. Il signifie soit que Washington n’a jamais mis de garanties sur la table — ce qui est un aveu de vide stratégique — soit que la communication entre alliés est si dégradée que le président ukrainien et le secrétaire d’État américain ne décrivent pas la même réalité.
Dans les deux cas, l’Ukraine est seule face à un choix impossible : céder du terrain sans garantie, ou continuer à se battre avec un soutien occidental qui s’effrite. J.D. Vance, vice-président américain, a parlé de « marchander quelques kilomètres carrés ». Zelensky a répondu. Ce ne sont pas des kilomètres carrés. Ce sont des vies. Ce sont des villes. Ce sont des années de résistance qu’on propose de jeter à la poubelle.
La stratégie russe n'a pas changé depuis Pierre le Grand
Absorber, digérer, avancer
La doctrine militaire russe est d’une constance terrifiante. Absorber du terrain. Consolider. Avancer. C’est ce que la Russie a fait en Géorgie en 2008 — l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie sont toujours occupées. C’est ce qu’elle a fait en Crimée en 2014. C’est ce qu’elle a fait dans le Donbas entre 2014 et 2022. Chaque « compromis » territorial a été une rampe de lancement pour l’agression suivante.
Poutine n’a jamais caché son objectif. En juillet 2021, il a publié un essai de 5 000 mots intitulé « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », dans lequel il nie l’existence même de l’Ukraine comme nation souveraine. Ce texte n’est pas un caprice littéraire. C’est une déclaration de guerre ontologique. Et pourtant, des voix en Occident continuent de traiter la question du Donbas comme un problème immobilier réglable par arbitrage.
On ne négocie pas avec quelqu’un qui nie votre droit d’exister. On ne « compromet » pas avec quelqu’un qui considère votre pays comme une erreur historique à corriger. Ceux qui ne comprennent pas ça n’ont pas lu Poutine. Ou ils l’ont lu et ils ont décidé que ce n’était pas leur problème.
Le test de Suwalki, version ukrainienne
Les stratèges de l’OTAN connaissent le corridor de Suwalki — cette bande de 65 kilomètres entre la Pologne et la Lituanie que la Russie pourrait couper pour isoler les pays baltes. Le Donbas joue un rôle identique pour l’Ukraine. C’est le bouclier oriental. Le retirer, c’est créer un corridor de Suwalki géant entre les positions russes et le cœur de l’Ukraine. Sauf que cette fois, il n’y a pas d’Article 5 pour protéger ce qui se trouve derrière.
Les planificateurs militaires de l’OTAN dépensent des milliards pour défendre 65 kilomètres en Pologne. Et certains proposent à l’Ukraine d’abandonner des centaines de kilomètres de profondeur défensive. L’incohérence est si massive qu’elle ne peut s’expliquer que par deux hypothèses : l’ignorance ou l’indifférence. Les deux sont inexcusables.
Les 200 000 qu'on abandonnerait
Des vies, pas des statistiques
Zelensky a donné un chiffre : 200 000 personnes vivent encore dans les zones du Donbas contrôlées par l’Ukraine. Ce sont des personnes qui ont choisi de rester. Qui ont refusé de partir. Des personnes âgées qui ne peuvent pas marcher jusqu’au prochain bus d’évacuation. Des familles qui ont dit : « C’est chez nous. » Des commerçants qui ouvrent leur boutique sous les bombardements parce que leurs voisins ont besoin de manger.
Halyna Morozova, 67 ans, vit à Toretsk. Elle a un chat qui s’appelle Mykola et un jardin où elle cultive des tomates même quand les obus tombent à trois rues de chez elle. Si les troupes ukrainiennes se retirent, Halyna se retrouve sous occupation russe. On sait ce que ça signifie. Boutcha nous l’a montré. Izioum nous l’a montré. Les fosses communes de Marioupol nous l’ont montré. Il n’y a plus d’ambiguïté sur ce que « occupation russe » signifie pour les civils ukrainiens.
Chaque fois qu’un diplomate trace une ligne sur une carte, il trace aussi une ligne dans la vie d’Halyna. Il décide, depuis un bureau climatisé, que son jardin de tomates est négociable. Que son chat est négociable. Que sa vie est négociable. Je refuse de normaliser cette obscénité.
L’évacuation impossible
Évacuer 200 000 personnes d’une zone de guerre n’est pas un exercice logistique. C’est un traumatisme de masse. Les routes sont minées. Les convois sont ciblés. Les personnes âgées et handicapées ne peuvent pas être déplacées sans infrastructure médicale mobile. En mars 2022, l’évacuation de Marioupol a été un calvaire : des convois humanitaires bombardés, des couloirs « sécurisés » qui ne l’étaient pas, des civils morts en essayant de fuir.
Proposer un « retrait ordonné » sans plan d’évacuation crédible pour 200 000 civils n’est pas de la stratégie. C’est de la négligence criminelle habillée en réalisme politique. Et les personnes qui le proposent ne seront jamais dans le bus d’évacuation. Elles ne porteront jamais la valise de 23 kilos qu’on peut emporter quand on quitte sa vie en une heure.
Le cessez-le-feu de Pâques : la dernière manœuvre du Kremlin
Poutine annonce, le monde feint d’y croire
Le même 9 avril 2026, à quelques heures de l’interview de Zelensky, Vladimir Poutine a annoncé un « cessez-le-feu de Pâques ». La coïncidence temporelle n’en est pas une. Pendant que le président ukrainien explique pourquoi un retrait du Donbas serait suicidaire, le Kremlin offre au monde un geste de « bonne volonté » calibré pour les chaînes d’information continue.
L’histoire des cessez-le-feu russes est un catalogue de mensonges. Le cessez-le-feu de Marioupol en mars 2022 : bombardement du théâtre dramatique où s’abritaient plus de 1 000 civils, dont des centaines d’enfants. Le mot « ENFANTS » était écrit en lettres géantes sur le sol devant le bâtiment. Visible depuis l’espace. Les pilotes russes l’ont vu. Ils ont bombardé quand même. Chaque cessez-le-feu russe est une pause de rechargement, pas une pause de paix.
Poutine parle de Pâques. De résurrection. De paix. Les mots, dans sa bouche, ne signifient plus rien. Ils sont des outils de guerre. Et chaque média qui titre « cessez-le-feu » sans ajouter « autoproclamé par l’agresseur » participe à l’opération. Pas par malveillance. Par paresse. Ce qui, au bout de quatre ans de guerre, revient exactement au même.
Le calendrier n’est pas innocent
Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, a identifié le même 9 avril les quatre pays qui bloquent l’adhésion de l’Ukraine à l’Alliance. Quatre pays. Nommés. Pendant que Poutine offre son cessez-le-feu cosmétique et que Zelensky supplie qu’on ne l’oblige pas à se déshabiller militairement, quatre capitales européennes bloquent la seule garantie de sécurité qui changerait la donne. Le cynisme de la chronologie est un résumé parfait de cette guerre.
Kyrylo Budanov, chef du renseignement militaire ukrainien, a confirmé le même jour que des « partenaires » ont demandé à l’Ukraine de ne pas frapper les terminaux pétroliers russes. Des partenaires. Sans guillemets dans le communiqué officiel, mais avec des guillemets dans la réalité. On demande à l’Ukraine de ne pas frapper l’économie de guerre russe tout en lui suggérant de céder du terrain. L’absurdité a atteint un niveau qui défie la satire.
Ce que « perte du Donbas » signifie pour le PIB ukrainien
Les chiffres que les économistes murmurent
Zelensky a mentionné que Kharkiv et Dnipro génèrent une part significative du PIB ukrainien. Mettons des chiffres. Avant la guerre, la région de Kharkiv représentait environ 7% du PIB national. La région de Dnipropetrovsk (dont Dnipro est la capitale), environ 10%. Ensemble, 17% de l’économie ukrainienne. Ajoutez ce qui reste de la région de Donetsk sous contrôle ukrainien — mines, usines, agriculture — et on approche les 20%.
Perdre un cinquième de son économie en temps de guerre, c’est perdre la capacité de financer la guerre elle-même. C’est perdre les usines qui produisent les composants. C’est perdre les fermes qui nourrissent les soldats. C’est perdre la base fiscale qui paie les salaires. Un retrait du Donbas n’est pas seulement une défaite militaire. C’est un effondrement économique programmé.
Les guerres se gagnent aussi avec des tableurs. Avec des lignes de production. Avec des recettes fiscales. Proposer à l’Ukraine d’abandonner 20% de son économie en pleine guerre, c’est lui proposer de se battre avec une main attachée dans le dos. Ce n’est pas un compromis. C’est un étranglement lent.
L’industrie de défense en danger
Dnipro abrite des installations clés de l’industrie de défense ukrainienne, héritées de l’ère soviétique et reconverties depuis 2014. Pivdenmash (anciennement Ioujmach), l’une des plus grandes usines aérospatiales d’Europe, est située à Dnipro. Des composants de missiles, des systèmes de propulsion, des équipements militaires critiques sortent de cette ville. Perdre Dnipro, c’est perdre la capacité de l’Ukraine à se défendre de manière autonome. C’est exactement ce que Moscou vise.
La stratégie russe n’est pas seulement territoriale. Elle est industrielle. Chaque usine détruite ou capturée réduit la capacité ukrainienne d’autosuffisance militaire et augmente la dépendance envers des alliés occidentaux de plus en plus hésitants. Le calcul est implacable. Et il commence par le Donbas.
Nous avons déjà vu ce film
Munich, 1938 — le compromis qui a nourri le monstre
Le 30 septembre 1938, Neville Chamberlain est rentré à Londres avec un accord signé par Adolf Hitler. « La paix pour notre temps », a-t-il dit en agitant le papier. Les Sudètes étaient cédées à l’Allemagne. La Tchécoslovaquie était démembrée. Six mois plus tard, Hitler avalait le reste du pays. Un an après, la Seconde Guerre mondiale commençait.
Le parallèle n’est pas paresseux — il est documenté. Poutine a absorbé la Crimée en 2014. Le monde a protesté. Il a financé la guerre dans le Donbas entre 2014 et 2022. Le monde a sanctionné, mollement. Il a lancé une invasion totale en 2022. Le monde a armé l’Ukraine, puis a commencé à se fatiguer. Et pourtant, certains proposent encore de lui donner du terrain en échange de promesses. Nous savons comment ça finit. Nous l’avons étudié à l’école. Nous avons simplement décidé que cette fois, c’était différent.
Ce n’est pas différent. C’est exactement pareil. Un dictateur qui nie l’existence d’une nation voisine. Des démocraties fatiguées qui cherchent la sortie la moins coûteuse. Un peuple qu’on sacrifie sur l’autel du réalisme. Le script n’a pas changé. Seuls les noms des villes ont changé.
Le test moral de notre génération
Chaque génération a son test. Celui de nos grands-parents, c’était 1938-1945. Celui de nos parents, c’était la chute du Mur et la promesse que « plus jamais ». Le nôtre, c’est l’Ukraine. Et nous sommes en train de le rater. Non pas avec fracas, mais avec des euphémismes. Avec des « il faut être réaliste ». Avec des « on ne peut pas soutenir indéfiniment ». Avec des « compromis douloureux mais nécessaires ».
Nous avons tous scrollé. Nous avons tous vu les images de Boutcha et continué notre journée. Nous avons tous lu les chiffres des morts et commandé un café. C’est humain. Mais quand nos gouvernements proposent de formaliser cet oubli en politique étrangère, ça cesse d’être humain. Ça devient un choix. Et les choix ont des conséquences. Les 200 000 civils du Donbas les subiront. Pas nous.
Ce que Zelensky demande vraiment
Pas de la charité — de la cohérence
Zelensky ne demande pas qu’on se batte à la place de l’Ukraine. Il demande qu’on cesse de lui demander de se désarmer. Il demande que si un retrait est envisagé, des garanties de sécurité réelles — pas des promesses verbales, pas des communiqués conjoints, des garanties avec des troupes, des systèmes de défense aérienne, des engagements juridiquement contraignants — soient sur la table avant, pas après.
La réponse de Rubio — « nous n’avons rien proposé de tel » — est la pire réponse possible. Elle signifie qu’on demande à l’Ukraine de réfléchir à des concessions sans lui offrir quoi que ce soit en retour. C’est comme demander à quelqu’un de sauter d’un immeuble en lui disant qu’on « discutera du filet en bas ». Zelensky a compris le piège. Il le nomme publiquement. Et le silence assourdissant des capitales occidentales après ses déclarations dit tout ce qu’il y a à savoir sur l’état de l’alliance.
On ne demande pas à celui qui saigne de « faire des concessions » sur son propre corps. On ne demande pas à celui qui se défend de « trouver un terrain d’entente » avec celui qui l’agresse. Si ces phrases semblent excessives, c’est que la normalisation de l’inacceptable a déjà commencé. Et elle a commencé dans nos têtes avant de commencer dans les traités.
Les préparatifs pour l’hiver sans l’Europe
Le même jour, Zelensky a ajouté un détail qui est passé presque inaperçu : en raison du blocage des fonds européens, l’Ukraine prépare l’hiver prochain avec ses seules ressources internes. L’Ukraine, en guerre depuis quatre ans, bombardée quotidiennement, dont l’infrastructure énergétique a été systématiquement détruite par la Russie, doit préparer son hiver seule. Pendant que l’Europe débat de compromis et que Washington nie ses propres propositions.
Des coupures de courant horaires sont prévues dans toutes les régions ukrainiennes dès le 10 avril. Chaque famille ukrainienne vivra dans le noir une partie de la journée. Pas à cause de la guerre seulement — à cause de l’absence de soutien. Le froid tue aussi sûrement que les missiles. Et personne n’en parle.
La plaie ouverte du Donbas ne se refermera pas avec un traité
Ce qui a déjà été perdu
Depuis février 2022, des dizaines de milliers de soldats ukrainiens sont morts pour défendre le Donbas. À Bakhmout. À Avdiivka. À Marinka. À Sievierodonetsk. Leurs noms remplissent des registres que personne en Occident ne lira. Leurs tombes parsèment des cimetières qui s’agrandissent chaque semaine. Proposer de céder le terrain pour lequel ils sont morts, c’est dire à leurs familles que leur sacrifice était une erreur comptable.
Natalia Protasova, 53 ans, a perdu son fils Oleksiy, 24 ans, à Bakhmout en janvier 2023. Elle a reçu son téléphone dans un sac plastique. L’écran était fissuré. La dernière photo dans la galerie montrait un coucher de soleil sur les ruines. Quand Natalia entend le mot « compromis », elle pense à ce sac plastique. Elle pense à cet écran fissuré. Elle pense à ce coucher de soleil qu’Oleksiy a photographié en sachant qu’il ne le reverrait peut-être pas.
Un écran fissuré dans un sac plastique. Voilà ce que « compromis » signifie quand on le traduit du langage diplomatique au langage humain. Voilà ce qu’on demande à Natalia d’accepter. Et voilà pourquoi Zelensky a raison de refuser — non pas par orgueil, mais par fidélité aux morts.
La dernière image
Ce soir, à Pokrovsk, Olia fermera sa pharmacie à 19 heures. Elle tirera le rideau de fer qui grince depuis que l’explosion de mars dernier l’a tordu. Elle regardera la rue vide. Elle attendra le bruit du camion de Dmytro. Et elle ne saura pas si demain, quelqu’un dans un bureau à Washington, Bruxelles ou Genève aura décidé que sa rue est négociable. Que sa pharmacie est un détail. Que ses 200 000 voisins sont un chiffre acceptable dans une colonne de « concessions ».
Le rideau de fer grince. Olia attend. Dehors, la nuit tombe sur le Donbas. Et quelque part, quelqu’un trace une ligne sur une carte.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Chaîne Telegram officielle de Volodymyr Zelensky — Interview Rai Radio, 9 avril 2026
Ukrinform — Putin announces « Easter ceasefire », 9 avril 2026
Ukrinform — Rutte names four countries holding back Ukraine’s NATO membership, 9 avril 2026
Ukrinform — Zelensky comments on Vance’s statement, 9 avril 2026
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.