Oleksandr, 34 ans, compte les obus comme on compte les jours
Sur la ligne de front près de Pokrovsk, dans le Donetsk, un commandant de batterie prénommé Oleksandr, 34 ans, a expliqué à des rédacteurs de Suspilne en mai 2025 qu’il recevait moins de 20 obus de 155 mm par jour pour tenir un secteur de 12 kilomètres. Vingt obus. Les Russes, en face, en tiraient plus de 120 sur la même période. Le ratio est de un contre six. Oleksandr a cessé de compter les demandes de réapprovisionnement restées sans réponse. Il a commencé à compter les hommes qu’il perdait chaque semaine à cause de ce silence.
C’est dans ce vide que naît l’idée d’aller chercher des partenaires au Moyen-Orient. Pas pour le prestige. Pas pour la diplomatie de salon. Pour les obus. Pour les drones. Pour les systèmes de défense aérienne que l’Europe promet depuis dix-huit mois sans livrer en quantité suffisante. La guerre ne se gagne pas avec des communiqués — elle se gagne avec des stocks.
Je relis les chiffres d’Oleksandr et je pense à tous les éditorialistes occidentaux qui écrivent « il faut aider l’Ukraine » depuis leur bureau chauffé. Aider, ça veut dire des obus. Pas des pensées. Des obus.
Le trou béant entre les promesses et les livraisons
L’Institut de Kiel, qui traque chaque engagement occidental envers l’Ukraine, a documenté un écart persistant de 30 à 40 pour cent entre les montants annoncés et les livraisons effectives sur la période 2023-2025. L’Allemagne a promis des systèmes Patriot — un seul est arrivé complet. La France a annoncé des Caesar supplémentaires — les délais de production dépassent neuf mois. Les États-Unis, après le blocage congressionnel de l’hiver 2023-2024, ont repris les livraisons, mais à un rythme que le Pentagone lui-même qualifie de « contraint par les capacités industrielles ».
Zelensky ne dénonce plus cet écart en public. Il l’a fait pendant deux ans. Ça n’a rien changé. Alors il a choisi une autre stratégie : aller chercher ailleurs ce que ses alliés naturels ne fournissent pas assez vite. Le Moyen-Orient n’est pas un remplacement de l’Occident. C’est un complément. Une roue de secours montée à pleine vitesse sur une autoroute bombardée.
Pourquoi le Moyen-Orient accepterait de jouer
Le calcul froid d’Abu Dhabi et de Riyad
Mohammed ben Zayed, président des Émirats arabes unis, et Mohammed ben Salmane, prince héritier d’Arabie saoudite, ne sont pas des philanthropes. Ils sont des investisseurs stratégiques. L’Ukraine leur offre quelque chose que personne d’autre ne possède : trois ans de données de combat réel contre une armée conventionnelle majeure. Chaque drone ukrainien abattu, chaque système de guerre électronique testé, chaque tactique de défense anti-blindé improvisée dans les tranchées de Bakhmout ou de Vuhledar représente un retour d’expérience que même les armées les plus riches du Golfe ne peuvent acheter nulle part ailleurs.
L’industrie de défense émiratie — EDGE Group, créé en 2019, déjà classé parmi les 25 premières entreprises de défense mondiales — cherche des partenariats technologiques pour monter en gamme. L’Ukraine, qui a développé des drones navals capables de détruire des navires de guerre russes en mer Noire, possède exactement ce savoir. La convergence d’intérêts est froide, pragmatique et potentiellement redoutable.
Il y a quelque chose de vertigineux à voir un pays en guerre devenir un laboratoire dont tout le monde veut les résultats. L’Ukraine paie en sang ce que d’autres achèteront en contrats.
Le précédent turc qui a ouvert la voie
Le Bayraktar TB2, drone turc devenu symbole de la résistance ukrainienne dès février 2022, a prouvé une chose aux industries de défense du Moyen-Orient : un partenariat avec Kyiv paie. Baykar, l’entreprise turque dirigée par Haluk Bayraktar, a vu ses exportations exploser après la guerre. La Turquie, membre de l’OTAN mais non alignée sur les sanctions, a montré qu’on pouvait commercer avec l’Ukraine sans rompre avec Moscou. Ce modèle — pragmatique, bilatéral, transactionnel — est exactement celui que le Golfe comprend et pratique.
Les Émirats ont d’ailleurs reçu Zelensky en visite officielle en février 2024, un déplacement discret mais significatif. L’Arabie saoudite a accueilli des délégations ukrainiennes à plusieurs reprises depuis le sommet de Djeddah d’août 2023. Les canaux sont ouverts. Ce que Zelensky annonce le 14 juin 2025, ce n’est pas le début d’une relation — c’est le passage à la phase contractuelle.
Ce que Moscou redoute dans ce pivot
La fissure dans le mur de non-alignement
Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, a passé trois ans à cultiver une relation transactionnelle avec les capitales du Golfe. La Russie vend du pétrole. Le Golfe achète. Les deux parties s’entendent sur l’OPEP+. Ce pacte de convenance repose sur un accord tacite : pas d’armes pour l’Ukraine. Si des accords de défense bilatéraux entre Kyiv et des États du Golfe se concrétisent, cet accord tacite vole en éclats.
Moscou ne craint pas que Riyad livre des chars à l’Ukraine demain matin. Elle craint le signal. Elle craint que le Moyen-Orient, jusqu’ici zone de neutralité utile pour la diplomatie russe, devienne un terrain de compétition. Chaque accord signé par Zelensky dans la région est un mur de moins autour de l’isolement que Poutine a toujours refusé de reconnaître. Et pourtant, cet isolement avance, contrat après contrat, poignée de main après poignée de main, dans des salons climatisés à des milliers de kilomètres des tranchées.
Poutine a cru que le « Sud global » était acquis. Il découvre que le Sud global est un marché. Et que sur un marché, le client le plus déterminé finit par trouver un vendeur.
Le spectre d’une Ukraine armée par tous les continents
La stratégie ukrainienne de diversification ne se limite pas au Moyen-Orient. Zelensky a signé des accords de sécurité avec le Japon, la Corée du Sud a discrètement autorisé le transfert de munitions via des pays tiers, et l’Australie a fourni des véhicules blindés Bushmaster. Ce que l’annonce du 14 juin ajoute, c’est la pièce manquante : le Moyen-Orient, dernier grand bloc à n’avoir fourni aucune assistance militaire directe.
Si même une fraction de ces accords aboutit — un contrat de maintenance de drones ici, un transfert de munitions de petit calibre là, un accord de partage de renseignement là-bas — la Russie se retrouve face à un réseau d’approvisionnement qu’elle ne peut plus couper. Pas un pipeline unique qu’on sabote. Un réseau. Et les réseaux, par définition, survivent à la perte de n’importe quel nœud.
Les risques que Zelensky accepte de prendre
Le prix diplomatique d’un rapprochement avec des autocraties
Amnesty International a documenté des exécutions massives en Arabie saoudite — 196 en 2024, un record. Les Émirats maintiennent un système de surveillance numérique que Human Rights Watch qualifie de « parmi les plus intrusifs au monde ». Le Qatar a été mis en cause pour les conditions de travail des ouvriers migrants morts sur les chantiers de la Coupe du monde 2022 — The Guardian a avancé le chiffre de 6 500 décès entre 2010 et 2020, contesté par Doha mais jamais réfuté de manière convaincante.
Signer des accords de défense avec ces régimes expose l’Ukraine à une critique prévisible : comment défendre la démocratie en s’alliant avec ceux qui l’étouffent ? Zelensky connaît cet argument. Il l’a entendu quand il a maintenu le dialogue avec Erdoğan malgré les purges turques. Il l’a entendu quand il a accepté l’aide israélienne tout en condamnant les opérations à Gaza. Sa réponse, implicite, tient en une phrase : un pays qui perd 100 soldats par jour n’a pas le privilège de choisir ses partenaires sur catalogue éthique.
C’est la phrase la plus inconfortable de cet article. Et c’est la plus vraie. La morale géopolitique est un luxe de pays en paix. Les pays en guerre ont une morale plus courte : durer jusqu’à demain.
Le risque d’irriter Washington
Les États-Unis considèrent le Moyen-Orient comme leur zone d’influence stratégique. Tout accord de défense bilatéral entre l’Ukraine et un État du Golfe qui n’aurait pas reçu l’aval informel de Washington risque de provoquer des frictions. Le département d’État, sous l’administration actuelle, a déjà exprimé des réserves sur les ventes d’armes émiraties à des pays tiers. Si l’Ukraine devient un pont technologique entre ses propres innovations de combat et les arsenaux du Golfe, le Pentagone voudra un droit de regard.
Zelensky marche sur une ligne de crête. Trop d’indépendance stratégique, et il perd le soutien américain dont il a encore désespérément besoin. Pas assez de diversification, et il reste otage d’un allié dont la fiabilité fluctue au rythme des cycles électoraux. Le pivot moyen-oriental est un pari calculé — mais un pari quand même.
La dimension technologique que personne ne commente
Les drones navals, monnaie d’échange de Kyiv
L’Ukraine a développé, en conditions de guerre, une capacité que les marines du monde entier étudient : le drone naval d’attaque. Les Sea Baby et Magura V5, conçus par la Direction du renseignement militaire ukrainien (HUR) dirigée par Kyrylo Boudanov, ont coulé ou endommagé plus de 15 navires russes en mer Noire depuis 2023, dont le patrouilleur Sergueï Kotov en mars 2024. Coût unitaire estimé : moins de 250 000 dollars. Le navire russe touché valait plus de 60 millions.
Ce ratio — un contre 240 — fait saliver toutes les marines du Golfe, confrontées à des menaces asymétriques dans le détroit d’Ormuz et la mer Rouge. Les Houthis yéménites, soutenus par l’Iran, ont attaqué plus de 80 navires commerciaux depuis novembre 2023. Les marines émiratie et saoudienne savent qu’elles ont besoin de capacités de drones navals défensifs et offensifs. L’Ukraine possède le savoir-faire. La table est mise.
La guerre a transformé l’Ukraine en quelque chose que personne n’avait prévu : un exportateur de survie. Ce pays vend son expérience de mort pour financer sa chance de vivre.
La guerre électronique, l’autre trésor ukrainien
Au-delà des drones, l’Ukraine a accumulé une expertise en guerre électronique que seuls les États-Unis et Israël possédaient auparavant. Les techniciens ukrainiens modifient les fréquences de leurs drones plusieurs fois par semaine pour contourner le brouillage russe. Ils ont développé des systèmes de navigation autonome qui fonctionnent sans signal GPS — une capacité que le Pentagone lui-même n’a pas encore déployée à grande échelle.
Pour les pays du Golfe, qui investissent massivement dans la numérisation de leurs forces armées, ce savoir-faire est un accélérateur. Un accord de défense avec Kyiv pourrait inclure des transferts de connaissance en guerre électronique, des programmes d’entraînement conjoints, et des co-développements de systèmes anti-drones. L’Ukraine n’a pas de pétrole. Elle a quelque chose de plus rare : trois ans de guerre high-tech contre la deuxième armée nucléaire du monde.
Le silence assourdissant de l'Europe
Bruxelles regarde ailleurs pendant que Kyiv négocie
Josep Borrell a quitté son poste de chef de la diplomatie européenne en décembre 2024. Sa successeure, Kaja Kallas, ancienne première ministre estonienne, a maintenu un discours pro-ukrainien ferme. Et pourtant. L’Union européenne n’a pas réussi à produire le million d’obus promis pour mars 2024. Le chiffre réel livré était plus proche de 600 000 — et cela incluait des munitions rachetées sur le marché international, pas uniquement de la production européenne.
C’est dans ce vide de livraison que le pivot moyen-oriental prend tout son sens. L’Europe n’a pas perdu l’Ukraine par trahison. Elle l’a perdue par lenteur. Par bureaucratie. Par incapacité industrielle. Chaque mois de retard dans une usine de munitions tchèque ou allemande est un mois de négociation supplémentaire entre Kyiv et Abu Dhabi. La corrélation est directe. Mécanique. Implacable.
L’Europe découvrira dans cinq ans que l’Ukraine a construit un réseau de défense mondial pendant que Bruxelles débattait des critères d’éligibilité de son troisième fonds de soutien. Et elle sera surprise. Comme toujours.
Le paradoxe d’un allié qui s’émancipe par nécessité
L’émancipation stratégique de l’Ukraine n’est pas un choix idéologique. C’est une conséquence mathématique. Quand Zelensky a demandé des avions F-16 en 2022, il a attendu dix-huit mois avant le premier feu vert. Les premiers appareils sont arrivés à l’été 2024 — six, sur les dizaines nécessaires. Quand il a demandé l’autorisation de frapper le territoire russe avec des armes occidentales, il a attendu des mois de débat interne à Washington avant un feu vert partiel en mai 2024.
À chaque délai, l’Ukraine a tiré la même leçon : ne dépends jamais d’un seul fournisseur. Le Moyen-Orient est la dernière itération de cette leçon. Pas la première. Pas la dernière. Natalya, 42 ans, ingénieure chez Ukroboronprom, l’entreprise d’État de défense ukrainienne, l’a résumé à un média ukrainien en mars 2025 : « On ne peut pas attendre que quelqu’un décide de nous sauver. On construit notre propre filet. »
Les précédents historiques qui éclairent ce moment
Israël, 1948 : quand la Tchécoslovaquie a armé un pays que personne ne voulait armer
En mai 1948, l’État d’Israël naissant était sous embargo d’armes occidental. Les États-Unis et la Grande-Bretagne refusaient de livrer du matériel militaire. C’est la Tchécoslovaquie — un pays communiste — qui a fourni les premiers avions de combat, des Avia S-199, et des armes légères qui ont permis à Israël de survivre à sa première guerre. Le partenariat était idéologiquement incongru. Il était stratégiquement vital.
L’Ukraine de 2025 n’est pas Israël de 1948. Mais le mécanisme est identique : un pays en danger existentiel cherche des armes là où elles se trouvent, pas là où la cohérence géopolitique le voudrait. Les puristes crieront à l’incohérence. Les survivants hausseront les épaules. Les survivants ont généralement raison.
L’histoire ne juge pas les alliances de survie. Elle juge les abandons. Et ceux qui ont forcé l’Ukraine à chercher des partenaires improbables portent une responsabilité que le temps ne lavera pas.
La Finlande de la Guerre d’Hiver, un autre écho
En décembre 1939, la Finlande a résisté à l’invasion soviétique avec un équipement désespérément insuffisant. Helsinki a accepté de l’aide de l’Italie fasciste, de la Suède neutre, et de volontaires hongrois. La survie nationale a primé sur la pureté diplomatique. La Finlande a perdu du territoire au traité de Moscou de mars 1940, mais elle a conservé son indépendance. Le prix moral de ses alliances hétéroclites était infiniment inférieur au coût de la disparition.
Zelensky fait le même calcul. Et pourtant, la comparaison a ses limites. La Finlande de 1939 ne pouvait offrir que du courage. L’Ukraine de 2025 offre de la technologie de combat testée en conditions réelles. Elle n’est pas un mendiant stratégique — elle est un partenaire qui a quelque chose à vendre. Cette différence change tout.
Ce que ces accords pourraient concrètement contenir
Trois scénarios de coopération, du minimum au maximum
Scénario minimal : des accords de partage de renseignement et de formation. Des officiers ukrainiens entraînent des unités du Golfe à la guerre de drones. Des analystes émiratis partagent du renseignement satellitaire commercial. Pas d’armes. Pas de munitions. Du savoir. C’est le scénario le moins risqué diplomatiquement, et donc le plus probable à court terme.
Scénario intermédiaire : des co-développements technologiques. L’Ukraine fournit l’expertise de combat, le Golfe fournit le financement et les capacités de production. Des drones conçus en Ukraine, assemblés aux Émirats, vendus sur le marché international. Les bénéfices financent l’effort de guerre ukrainien. Ce modèle existe déjà avec la Turquie — l’étendre au Golfe est une question de contrats, pas de concept.
Le scénario maximal — des livraisons directes de munitions du Golfe vers l’Ukraine — reste improbable aujourd’hui. Mais « improbable » en temps de guerre a une durée de vie très courte. Demandez aux Allemands qui juraient en janvier 2022 qu’ils ne livreraient jamais d’armes à l’Ukraine.
Le rôle pivot de l’industrie de défense ukrainienne
Ukroboronprom, restructuré et rebaptisé Ukrainian Defense Industry en 2024, a multiplié sa production de drones par plus de dix entre 2022 et 2025. L’entreprise emploie désormais des milliers d’ingénieurs dans des sites décentralisés — une leçon apprise après les frappes russes sur les usines de Kharkiv et de Zaporizhzhia. Cette capacité de production dispersée, résiliente, adaptée à un environnement de menace constante, est un modèle que plusieurs pays du Golfe étudient pour leurs propres programmes de défense.
Herman, 27 ans, ingénieur logiciel à Ukrainian Defense Industry, travaille depuis un sous-sol de Dnipro. Son bureau a été déplacé trois fois en un an après des frappes de missiles balistiques. Il code des algorithmes de navigation pour drones entre les coupures de courant. Son salaire est de 35 000 hryvnias par mois — environ 850 euros. Un ingénieur équivalent à Abu Dhabi gagne vingt fois plus. Et pourtant, c’est le code d’Herman que les Émiratis veulent. Parce que le code d’Herman a été testé sous le feu.
La dimension iranienne, l'éléphant dans la pièce
Téhéran arme Moscou — le Golfe pourrait armer Kyiv
L’Iran a fourni à la Russie plus de 4 000 drones Shahed depuis l’automne 2022, selon les estimations concordantes du renseignement britannique et du GUR ukrainien. Ces drones ont tué des civils à Kyiv, Odessa, Kharkiv, Dnipro. Chaque nuit, les Ukrainiens entendent le bourdonnement caractéristique des Shahed — un son que Lina, 9 ans, à Odessa, décrit comme « le bruit d’une tondeuse qui vient te chercher dans ton lit ».
L’Arabie saoudite et les Émirats considèrent l’Iran comme leur menace existentielle. Les Houthis, mandataires iraniens, ont tiré des missiles balistiques sur Riyad en 2019. L’Iran enrichit de l’uranium à 60 pour cent, à un pas du seuil militaire. Pour le Golfe, affaiblir l’Iran passe aussi par affaiblir ses alliés. Et le principal allié de l’Iran en 2025, c’est la Russie. Armer l’Ukraine, même indirectement, c’est frapper l’Iran par ricochet. La logique est froide. Elle est aussi imparable.
La guerre en Ukraine n’est pas un conflit européen. C’est un conflit mondial dont les ramifications passent par Téhéran, Abu Dhabi, Pékin et Washington. Quiconque prétend encore que « ce n’est pas notre guerre » n’a pas regardé la carte depuis trois ans.
Le risque d’escalade régionale
Si des accords de défense ukraino-golfe se concrétisent, l’Iran réagira. Téhéran considère déjà l’Ukraine comme un ennemi proxy. Le Guide suprême Khamenei a qualifié le conflit de « guerre américaine contre la Russie » dès 2022. Un rapprochement militaire entre Kyiv et les rivaux régionaux de l’Iran ajouterait une couche de tension dans un Moyen-Orient déjà au bord de la combustion permanente.
Mais ce risque, Zelensky l’a pesé. Et sa conclusion est simple : l’Iran arme déjà son ennemi. L’escalade a déjà eu lieu — du côté iranien. L’Ukraine ne fait que rééquilibrer une équation que Téhéran a déséquilibrée en premier. Dire le contraire, c’est demander à la victime de ne pas se défendre pour ne pas provoquer son agresseur. C’est exactement le type de raisonnement qui a permis à Poutine d’envahir en février 2022.
Ce que cela révèle sur Zelensky en juin 2025
Un président transformé par 1 210 jours de guerre
Le Zelensky de juin 2025 n’est plus celui de février 2022. L’ancien comédien qui avait refusé l’offre d’évacuation américaine — « J’ai besoin de munitions, pas d’un taxi » — est devenu un négociateur de guerre durci, capable de traiter simultanément avec Washington, Bruxelles, Ankara, Riyad et Abu Dhabi. Il a appris que la morale ne gagne pas les guerres. Les armes gagnent les guerres. Et les armes viennent de ceux qui ont intérêt à les fournir.
Sa popularité intérieure, qui dépassait 90 pour cent en 2022, a chuté. Les sondages du Kyiv International Institute of Sociology de mai 2025 montrent un taux de confiance autour de 59 pour cent — encore élevé pour un président en temps de guerre, mais en baisse constante. La lassitude de la guerre, les mobilisations controversées, les pertes cumulées — tout cela pèse. L’annonce d’accords avec le Moyen-Orient est aussi un message intérieur : « Je n’attends pas. Je construis. »
Zelensky est devenu ce que la guerre fait de tous les dirigeants qui ne cèdent pas : un homme qui ne croit plus aux discours mais qui croit encore aux actes. C’est peut-être la définition la plus honnête du courage politique.
La solitude stratégique comme moteur d’innovation
La diversification vers le Moyen-Orient est le symptôme d’une solitude que Zelensky ne dit plus à voix haute. Il l’a crié au Forum de Davos en janvier 2023. Il l’a murmuré à la Conférence de Munich en février 2024. En juin 2025, il ne le dit plus. Il agit. Les accords de défense avec le Golfe ne sont pas un coup diplomatique — c’est le geste d’un homme qui a compris que personne ne viendra le sauver et qui construit sa propre architecture de survie, poutre après poutre, accord après accord.
Et pourtant, cette solitude est aussi une force. Elle a contraint l’Ukraine à innover plus vite que n’importe quel pays de l’OTAN. À produire des drones moins chers et plus efficaces que leurs équivalents occidentaux. À développer une doctrine de combat que les académies militaires du monde entier étudieront pendant des décennies. La nécessité est la mère de l’invention. La solitude stratégique est la mère de la survie.
La dernière image
Un bureau à Kyiv, une visioconférence avec le désert
Quelque part dans le bunker présidentiel de Bankova, à Kyiv, un écran affiche un interlocuteur dans un bureau climatisé d’Abu Dhabi ou de Riyad. D’un côté, un homme en costume froissé qui n’a pas dormi une nuit complète depuis trois ans. De l’autre, un homme en thobe blanc qui n’a jamais entendu une sirène d’alerte aérienne. Ils parlent de drones, de munitions, de contrats, de calendriers de livraison.
Entre eux, un écart de 4 000 kilomètres et un gouffre d’expérience humaine que rien ne comblera jamais. L’un vend sa technologie de survie. L’autre achète une assurance contre sa propre vulnérabilité. Les deux savent que la transaction est inégale. Les deux savent qu’elle est nécessaire.
La guerre ne rend pas les hommes meilleurs. Elle rend les alliances plus honnêtes. Personne ne prétend ici sauver la démocratie. On échange des brevets de survie contre des garanties de sécurité. C’est laid. C’est vrai. C’est le monde tel qu’il est, pas tel qu’on voudrait qu’il soit.
Oleksandr attend toujours ses obus
Pendant que les diplomates négocient, Oleksandr, 34 ans, est toujours dans sa tranchée près de Pokrovsk. Il ne sait rien des accords avec le Moyen-Orient. Il ne sait pas que son expérience de combat vaut des milliards sur le marché international de la défense. Il sait qu’il lui reste onze obus pour la nuit. Il sait que les Russes attaqueront à l’aube. Il sait que personne ne répond à ses demandes de réapprovisionnement.
Il regarde le ciel noir au-dessus du Donbas. Quelque part dans ce ciel, un satellite émirati photographie les positions russes. Quelque part sous ce ciel, un ingénieur ukrainien peaufine un drone qui sera peut-être coproduit avec une entreprise saoudienne dans six mois. Quelque part, un accord est en train de se signer. Oleksandr ne le sait pas. Il compte ses obus. Il attend l’aube. Et l’aube arrive toujours trop vite quand on n’a rien pour la tenir à distance.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Institut de Kiel — Ukraine Support Tracker
The Guardian — Revealed: 6,500 migrant worker deaths in Qatar, février 2021
Amnesty International — Arabie saoudite, rapport annuel 2024
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