Bien au-delà du gaz et du pétrole
La lecture du plan de coopération, telle que rapportée par Yevropeiska Pravda, révèle une architecture qui dépasse de loin la simple dépendance énergétique que Budapest invoque habituellement pour justifier ses relations avec Moscou. Vingt-deux domaines incluent la coordination en politique étrangère — un État de l’OTAN qui coordonne sa politique étrangère avec la Russie en pleine guerre européenne. Le plan prévoit également des coopérations en agriculture, culture, éducation, commerce et dans des secteurs que le document ne détaille pas publiquement.
L’énergie nucléaire figure en bonne place. La centrale de Paks II, construite par Rosatom, le géant nucléaire d’État russe, reste le projet phare de la coopération russo-hongroise. Le contrat, signé en 2014, représente environ 12,5 milliards d’euros — financés en partie par un prêt russe de 10 milliards d’euros. Chaque euro de ce prêt est un fil de plus dans la toile. Chaque année de construction est une année de dépendance supplémentaire. Orbán ne subit pas cette dépendance. Il la cultive.
On peut débattre de la souveraineté énergétique. On peut même comprendre qu’un petit pays enclavé cherche des garanties d’approvisionnement. Mais coordonner sa politique étrangère avec un État agresseur pendant que cet État agresseur tue des civils européens — il n’y a pas de mot poli pour décrire ça. Le mot exact existe, mais il appartient aux historiens du XXe siècle, et il fait encore mal.
Le piège de la normalisation secteur par secteur
La stratégie russe de normalisation fonctionne par capillarité. Un accord culturel ici. Un échange agricole là. Une commission mixte sur l’éducation. Pris isolément, chaque volet semble anodin. Accumulés, ils forment un réseau de dépendances croisées qui rend toute rupture politiquement coûteuse pour Budapest. C’est exactement le mécanisme que Moscou a utilisé avec l’Allemagne via Nord Stream pendant deux décennies — et dont Berlin paie encore le prix.
Szijjártó a déclaré à plusieurs reprises que la Hongrie « défend ses intérêts nationaux ». Mais quand un pays de l’Union européenne signe secrètement un plan de coopération avec l’ennemi stratégique déclaré de l’Union, les intérêts qu’il défend ne sont plus nationaux. Ils sont personnels. Ceux d’un régime qui a besoin de Moscou pour survivre politiquement, financièrement et idéologiquement.
Ce que l'Europe savait — et ce qu'elle a choisi de ne pas voir
Les signaux que Bruxelles a traités comme du bruit
En juillet 2024, Orbán s’est rendu à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine — trois jours après avoir pris la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne. La visite n’avait été coordonnée avec aucun partenaire européen. Le président du Conseil européen Charles Michel avait rappelé publiquement qu’Orbán n’avait « aucun mandat » pour cette rencontre. La Commission européenne avait exprimé son « malaise ». Et puis — rien. Aucune conséquence. Aucune sanction interne. Aucun mécanisme activé.
Six mois plus tard, Szijjártó signait le plan secret. Le message reçu à Budapest était limpide : l’Europe proteste mais ne punit pas. L’Europe condamne mais ne coupe pas. L’Europe s’indigne mais ne retire ni les fonds de cohésion débloqués, ni le droit de veto, ni les sourires dans les couloirs du Conseil. Orbán a compris depuis longtemps que l’Union européenne fonctionne comme un parent qui menace sans jamais sévir. L’enfant a cessé d’écouter.
Je cherche le moment exact où Bruxelles a décidé que la Hongrie était un problème tolérable plutôt qu’une menace existentielle. Je ne le trouve pas. Il n’y a pas eu de moment. Il y a eu une érosion lente, confortable, bureaucratique — le genre d’érosion qui permet à chacun de dire « ce n’est pas à moi de réagir » pendant que le sol se dérobe.
Le mécanisme de l’impunité institutionnelle
L’article 7 du Traité sur l’Union européenne, activé contre la Hongrie en septembre 2018 par le Parlement européen, dort dans un tiroir depuis sept ans. Le Conseil n’a jamais voté la suspension des droits de vote de Budapest. La procédure exige l’unanimité moins un — et la Pologne du PiS avait longtemps bloqué toute avancée. Depuis le changement de gouvernement à Varsovie en décembre 2023, cet obstacle est tombé. Et pourtant, l’article 7 reste lettre morte.
La Commission a conditionné le versement de certains fonds européens à des réformes judiciaires en Hongrie. Mais en décembre 2023, elle a débloqué 10,2 milliards d’euros de fonds de cohésion, estimant que Budapest avait fait des « progrès suffisants ». Suffisants selon quels critères, personne ne l’a clairement expliqué. Ce qui est clair, c’est que six semaines plus tard, le ministre hongrois était à Moscou, stylo en main.
Paks II : le réacteur qui achète le silence
Douze milliards d’euros de servitude volontaire
Paks II n’est pas un projet énergétique. C’est un instrument de politique étrangère russe installé au cœur de l’Europe. Le contrat signé en 2014 entre Budapest et Rosatom prévoit la construction de deux réacteurs VVER-1200 sur le site de la centrale existante de Paks, à 100 kilomètres au sud de Budapest. Le financement repose sur un prêt d’État russe de 10 milliards d’euros, remboursable sur 21 ans à partir de la mise en service.
Le projet accumule les retards. La date de mise en service, initialement prévue pour 2025, est désormais repoussée à 2032 au plus tôt. Chaque année de retard est une année supplémentaire pendant laquelle Budapest reste débitrice de Moscou. Chaque année de retard est une année supplémentaire pendant laquelle Orbán peut invoquer « les obligations contractuelles » pour justifier le maintien des relations bilatérales. Rosatom n’a été frappée par aucune sanction européenne sectorielle sur le nucléaire civil. La Hongrie a veillé à ce qu’il en soit ainsi.
On ne construit pas une centrale nucléaire avec l’ennemi de ses alliés par accident. On ne signe pas un prêt de dix milliards avec Moscou par naïveté. On le fait parce qu’on a choisi son camp — et que ce camp n’est pas celui qu’on prétend occuper dans les sommets européens.
Le précédent allemand que personne n’a retenu
Nord Stream devait être un « projet commercial ». Gerhard Schröder, chancelier allemand jusqu’en 2005, a rejoint le conseil d’administration de la société exploitante du gazoduc quelques mois après avoir quitté ses fonctions. L’Allemagne a mis dix-sept ans à comprendre que son approvisionnement énergétique russe n’était pas une assurance — c’était un collier. La Hongrie regarde cet exemple et décide de reproduire le schéma, en plus profond, en plus structurel, en plus irréversible.
Angela Merkel elle-même a reconnu en 2022 que l’hypothèse du « changement par le commerce » avec la Russie avait échoué. Berlin a payé le prix de cette erreur par une récession industrielle, une crise énergétique et une perte de crédibilité stratégique. Budapest ne paie rien. Pas encore.
La coordination en politique étrangère : le volet le plus dangereux
Un État de l’OTAN qui synchronise sa diplomatie avec Moscou
Parmi les vingt-deux domaines du plan, la coordination en politique étrangère est celui qui devrait faire bondir chaque capitale européenne. Il ne s’agit pas de commerce bilatéral. Il ne s’agit pas de gaz. Il s’agit d’un pays qui siège au Conseil de l’OTAN, qui dispose d’un droit de veto au Conseil européen, et qui accepte formellement de coordonner ses positions diplomatiques avec un État en guerre contre un candidat à l’adhésion européenne.
La Hongrie a bloqué, retardé ou dilué au moins six paquets de sanctions européennes contre la Russie depuis février 2022. Elle a bloqué pendant des mois un paquet d’aide militaire de 500 millions d’euros à l’Ukraine via la Facilité européenne pour la paix. Elle a refusé le transit d’armes destinées à l’Ukraine via son territoire. À chaque fois, Budapest a invoqué ses « intérêts nationaux ». Le plan de coopération signé en janvier 2025 donne un nom à ces intérêts : coordination avec Moscou.
Quand un allié coordonne sa politique étrangère avec votre ennemi, il n’est plus votre allié. Il est quelque chose de pire qu’un adversaire — il est un adversaire qui connaît vos plans, qui siège à votre table, qui vote sur votre avenir.
Le veto comme arme de destruction diplomatique
Orbán dispose d’une arme que Poutine lui envie : le droit de veto au sein des institutions européennes. Chaque décision de politique étrangère au Conseil européen requiert l’unanimité. Un seul État peut bloquer les vingt-six autres. La Hongrie a utilisé ce levier avec une précision chirurgicale — non pas pour défendre des positions marginales, mais pour ralentir, édulcorer et parfois empêcher la réponse européenne à l’agression russe.
En décembre 2023, Orbán a accepté de quitter la salle du Conseil européen pour permettre l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’Ukraine — après avoir bloqué la décision pendant des mois. Le geste a été salué comme un « compromis ». C’était un chantage réussi : Budapest a obtenu le déblocage de milliards d’euros de fonds européens en échange de son absence. Payer un État pour qu’il cesse de saboter — c’est la définition d’un racket institutionnel.
Orbán, Poutine et la géométrie de la trahison
Trente ans de construction méthodique
La relation entre Viktor Orbán et Vladimir Poutine ne date pas de l’invasion de 2022. Elle remonte au tournant autoritaire d’Orbán après son retour au pouvoir en 2010. Le premier contrat Paks II a été négocié en 2014 — l’année même de l’annexion de la Crimée. Pendant que l’Europe sanctionnait la Russie pour la première fois, Budapest signait le plus gros contrat énergétique bilatéral de son histoire avec Moscou.
Orbán a rencontré Poutine à au moins dix reprises entre 2014 et 2024. Chaque rencontre a produit un communiqué sur « le respect mutuel » et « le pragmatisme ». En langage diplomatique, « pragmatisme » signifie : nous savons ce que vous faites, nous ne vous jugerons pas, continuons les affaires. Orbán, 62 ans, Premier ministre depuis 2010 sans interruption, a construit un système politique domestique qui dépend de la rente russe — énergétique, financière, idéologique — comme un bâtiment dépend de ses fondations. Retirer la Russie de l’équation Orbán, c’est retirer les fondations.
Il y a un mot pour désigner un dirigeant qui signe des pactes secrets avec l’ennemi de ses alliés pendant une guerre. Ce mot, les diplomates européens le connaissent. Ils ne le prononcent pas. Ils préfèrent « partenaire difficile ». Les euphémismes sont le carburant des trahisons réussies.
Le modèle idéologique partagé
Orbán et Poutine partagent davantage que des contrats gaziers. Ils partagent une vision du monde : la démocratie libérale comme menace, les valeurs « traditionnelles » comme rempart, la souveraineté nationale comme justification de l’autoritarisme, les médias indépendants comme ennemi. Orbán a qualifié son propre modèle de « démocratie illibérale » lors d’un discours à Băile Tușnad en juillet 2014. Poutine n’utilise pas le mot « démocratie » du tout — mais la grammaire du pouvoir est la même.
Les médias hongrois proches du pouvoir reprennent régulièrement les éléments de langage du Kremlin sur l’Ukraine : « provocation occidentale », « expansion de l’OTAN », « régime de Kyiv ». La télévision publique MTVA, contrôlée par des loyalistes d’Orbán, a diffusé des reportages présentant l’aide militaire à l’Ukraine comme une « escalade dangereuse ». La convergence n’est pas accidentelle. Elle est structurelle.
L'Ukraine paie le prix de chaque signature
Les vetos qui tuent sans bruit
Chaque blocage hongrois au Conseil européen a un coût mesurable en vies ukrainiennes. Quand Budapest retarde de quatre mois un paquet d’aide militaire, ce sont des munitions qui n’arrivent pas sur la ligne de front. Ce sont des systèmes de défense antiaérienne qui ne protègent pas les villes. Kharkiv, deuxième ville d’Ukraine, a subi plus de 30 frappes de bombes planantes russes au cours du seul mois de janvier 2025 — le mois où Szijjártó signait le plan de coopération à Moscou.
Yana, 34 ans, enseignante à Kharkiv, donne ses cours de mathématiques dans un abri souterrain depuis septembre 2022. Sa classe compte onze élèves — ils étaient vingt-six avant la guerre. Les autres sont partis, morts, ou ne répondent plus au téléphone. Le plafond de l’abri est bas. Les chaises sont des tabourets récupérés dans un café bombardé. La lumière vient de néons qui grésillent. Pendant que Yana pose des équations sur un tableau blanc portable, un ministre européen à 1 600 kilomètres de là signe un accord pour approfondir les liens avec le pays qui fabrique les bombes.
Je voudrais que Péter Szijjártó descende dans cet abri. Qu’il s’assoie sur un de ces tabourets. Qu’il regarde Yana dans les yeux. Et qu’il lui explique, avec son sourire de diplomate, pourquoi la « coordination en politique étrangère » avec Moscou sert les « intérêts nationaux hongrois ». Je voudrais voir combien de secondes il tient avant de baisser le regard.
Les chiffres derrière les vetos
Depuis février 2022, la Russie a lancé plus de 9 000 missiles et drones contre des cibles civiles ukrainiennes, selon les données compilées par les forces armées ukrainiennes et recoupées par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. Plus de 11 500 civils tués confirmés — un chiffre que l’ONU elle-même considère comme largement sous-estimé. Chaque mois de guerre supplémentaire produit son lot de victimes. Et chaque mois de blocage européen prolonge la guerre.
Et pourtant, la Hongrie n’a pas envoyé une seule arme à l’Ukraine. Pas un obus. Pas un gilet pare-balles. Zéro. C’est le seul pays de l’OTAN frontalier de l’Ukraine qui refuse toute assistance militaire, même défensive. Le même pays qui vient de signer un plan de coopération sur vingt-deux secteurs avec l’agresseur.
Les complices silencieux de Budapest
Qui savait, et qui a choisi de ne rien faire
Le plan de coopération n’a pas été signé dans un vide diplomatique. Les services de renseignement des principales capitales européennes suivent les déplacements de Szijjártó et les contacts russo-hongrois. Le Service européen pour l’action extérieure, dirigé par Kaja Kallas depuis décembre 2024, dispose d’analystes dont le travail consiste précisément à surveiller ce type de développement. La question n’est pas « est-ce que Bruxelles savait ? » La question est : pourquoi Bruxelles n’a rien fait avec ce qu’elle savait ?
Berlin commerce avec la Hongrie pour plus de 55 milliards d’euros par an. Paris a besoin du vote hongrois sur certains dossiers agricoles. Rome partage avec Orbán une méfiance envers certaines régulations migratoires de Bruxelles. Chaque capitale a sa raison de ne pas appuyer trop fort. Chaque raison est un petit calcul. L’accumulation de ces petits calculs produit un résultat monstrueux : un État de l’Union européenne signe un pacte avec l’ennemi, et la réponse collective est un haussement d’épaules.
La complicité ne nécessite pas de signature. Elle nécessite seulement du silence. Et du silence, il y en a à revendre dans les couloirs du Berlaymont.
Le précédent que personne ne veut nommer
Si la Hongrie peut signer un plan de coopération secret avec la Russie sans conséquence, quel message reçoivent les autres gouvernements tentés par le « pragmatisme » ? La Slovaquie de Robert Fico, qui a suspendu l’aide militaire à l’Ukraine en octobre 2023 et s’est rendu à Moscou en décembre 2024, observe attentivement. La Serbie de Vučić, candidate à l’adhésion européenne, maintient ses liens avec Moscou sans que cela freine son processus d’intégration. Le précédent hongrois n’est pas un cas isolé. C’est un modèle — et il fonctionne.
L’Union européenne est construite sur la confiance entre États membres. Cette confiance repose sur un postulat simple : chaque membre joue pour la même équipe. Quand ce postulat s’effondre et que personne ne le reconnaît, c’est la structure entière qui pourrit de l’intérieur. Pas d’explosion. Pas de fracture spectaculaire. Juste une lente décomposition, invisible jusqu’au moment où elle ne l’est plus.
Ce que le plan révèle de la Russie
Moscou joue le temps long à l’intérieur de l’Europe
Pour Vladimir Poutine, ce plan de coopération n’est pas un accord bilatéral de plus. C’est une victoire stratégique obtenue sans tirer un seul missile. Maintenir un État membre de l’OTAN et de l’UE dans son orbite — même partiellement — vaut plus que dix victoires tactiques sur le champ de bataille ukrainien. Orbán au Conseil européen, c’est un agent d’influence structurel : il ne transmet pas de renseignements, il fait mieux — il paralyse la réponse collective.
La doctrine de politique étrangère russe, mise à jour en mars 2023, identifie explicitement la division des alliances occidentales comme un objectif stratégique prioritaire. Le document, signé par Poutine, nomme l’OTAN et l’UE comme des menaces. La Hongrie, en signant ce plan, offre à Moscou exactement ce que la doctrine prescrit : une fissure exploitable au cœur de l’alliance adverse.
Poutine n’a pas besoin de conquérir Budapest. Il lui suffit de la louer. Et le prix de la location baisse chaque année — parce que personne ne surenchérit.
Le renseignement partagé par omission
La Hongrie siège aux briefings classifiés de l’OTAN. Elle a accès aux évaluations de renseignement partagées entre alliés. Elle participe aux discussions sur les plans de défense du flanc est. Un État qui coordonne sa politique étrangère avec Moscou tout en siégeant à ces tables pose un problème de sécurité qui dépasse de loin la question diplomatique. Plusieurs responsables de l’OTAN ont exprimé en privé leur préoccupation — en privé, toujours en privé.
En 2023, des sources au sein de l’Alliance avaient indiqué à plusieurs médias occidentaux que certaines informations sensibles n’étaient plus partagées avec Budapest dans les formats habituels. Si c’est vrai, cela signifie que l’OTAN a déjà commencé à traiter la Hongrie comme un allié de second rang en matière de confiance. Si c’est faux, cela signifie que des informations classifiées continuent de circuler vers un pays qui signe des pactes avec l’adversaire. Les deux hypothèses sont désastreuses.
Les sanctions européennes : le trou béant
Quatorze paquets, et une porte grande ouverte
L’Union européenne a adopté quatorze paquets de sanctions contre la Russie depuis février 2022. Chaque paquet a été négocié, dilué, amendé — et chaque fois, la Hongrie a arraché des exemptions. Exemption sur le pétrole russe acheminé par oléoduc. Exemption sur le nucléaire civil. Exemptions sectorielles qui permettent à des entreprises hongroises de maintenir des échanges commerciaux avec des entités russes non sanctionnées.
Le plan de coopération signé en janvier 2025 formalise ce que les exemptions rendaient déjà possible : un commerce bilatéral structuré avec la Russie, sous couvert de dérogations légales obtenues par le chantage au veto. Le commerce bilatéral hungaro-russe a atteint environ 8 milliards d’euros en 2024, dominé par les importations d’hydrocarbures. Ce chiffre fait de la Hongrie l’un des premiers partenaires commerciaux européens de la Russie — dans un contexte de sanctions censées isoler Moscou économiquement.
Quatorze paquets de sanctions avec un trou de la taille de la Hongrie au milieu. C’est comme poser un garrot sur un bras en laissant l’artère fémorale ouverte. Le patient se vide. Mais le rapport médical dit que le traitement est « en cours ».
L’impuissance volontaire de l’Union
L’Union européenne dispose d’outils pour sanctionner un État membre qui sape sa politique étrangère commune. L’article 7, déjà mentionné, permet la suspension du droit de vote. Le mécanisme de conditionnalité sur les fonds européens, validé par la Cour de justice de l’UE en février 2022, permet de geler des fonds en cas de violation de l’état de droit. Le règlement sur la conditionnalité budgétaire a été activé contre la Hongrie — puis partiellement levé.
Et pourtant, aucun de ces outils n’a été utilisé à pleine puissance. La raison est structurelle : l’Union européenne est conçue pour fonctionner avec des membres de bonne foi. Elle n’a pas de mécanisme d’expulsion. Elle n’a pas de procédure rapide pour suspendre un État membre qui agit contre les intérêts collectifs en temps de guerre. Cette lacune constitutionnelle n’est pas un bug. C’est une vulnérabilité existentielle que Moscou exploite avec méthode et que Budapest exploite avec enthousiasme.
Les citoyens hongrois : otages d'un choix qu'ils n'ont pas fait
Máté, 28 ans, et le silence d’une génération
Máté, 28 ans, développeur informatique à Budapest, gagne 1 400 euros par mois — un bon salaire hongrois. Il vote contre le Fidesz à chaque élection depuis qu’il a l’âge de voter. En avril 2022, il a participé à l’une des manifestations contre la guerre devant l’ambassade de Russie sur Bajza utca. Ils étaient quelques centaines. Les médias progouvernementaux n’en ont pas parlé. Le lendemain, la vie a repris. Máté a recommencé à coder. La guerre a continué.
La majorité des Hongrois ne soutiennent pas activement la politique pro-russe d’Orbán — mais le système électoral, le contrôle des médias et le gerrymandering des circonscriptions garantissent au Fidesz une supermajorité parlementaire avec environ 54 % des voix. L’opposition est fragmentée, sous-financée, privée d’accès aux médias publics. Les Hongrois qui s’opposent au régime vivent dans un pays dont la politique étrangère est décidée par un homme et exécutée par un cercle restreint — sans débat parlementaire, sans contrôle judiciaire effectif, sans contre-pouvoir médiatique.
Máté n’a pas signé ce plan. Aucun citoyen hongrois n’a été consulté. Aucun parlementaire n’a voté. Un ministre a pris un avion pour Moscou, a signé un document que personne ne peut lire, et dix millions de Hongrois sont désormais co-signataires d’un pacte avec un régime qui bombarde des écoles. La démocratie illibérale, c’est ça : on vote, mais quelqu’un d’autre décide.
Le coût invisible pour la société hongroise
L’isolement diplomatique progressif de la Hongrie a un prix que ses citoyens paient sans le voir sur leur facture. Les entreprises hongroises qui dépendent du marché européen font face à une méfiance croissante de leurs partenaires. Les étudiants hongrois qui participent au programme Erasmus entendent les questions sur leur gouvernement. Les chercheurs hongrois dans les programmes européens de recherche doivent composer avec l’image de leur pays. L’Université d’Europe centrale, fondée par George Soros et chassée de Budapest en 2019, enseigne désormais à Vienne. Les cerveaux partent. Le capital de confiance s’érode.
Le PIB par habitant hongrois reste parmi les plus bas de l’Union européenne : environ 18 500 euros en 2024, contre 38 000 euros pour la moyenne de l’UE. La promesse d’Orbán — la prospérité par le pragmatisme — ne se matérialise pas dans les portefeuilles. Elle se matérialise dans les contrats de Rosatom et les visites à Moscou.
Ce qui doit maintenant se passer
Les trois gestes que l’Europe refuse de poser
Premier geste : exiger la publication intégrale du plan de coopération hungaro-russe. Un document signé par le ministre des Affaires étrangères d’un État membre de l’UE avec un pays sous sanctions n’est pas une affaire bilatérale — c’est une affaire européenne. Le Parlement européen peut exiger des explications. La Commission peut demander une notification formelle. Ni l’un ni l’autre ne l’a fait à ce jour.
Deuxième geste : activer le mécanisme de conditionnalité budgétaire avec une rigueur totale. Pas de fonds débloqués tant que la Hongrie signe des accords secrets avec un État sous sanctions. Pas de « progrès suffisants » évalués à la louche. Des critères mesurables, vérifiables, publics. Chaque euro versé à un État qui coopère avec l’agresseur est un euro qui finance indirectement l’effort de guerre russe.
Le troisième geste est le plus simple et le plus impossible : dire la vérité. Dire publiquement que la Hongrie, sous sa direction actuelle, agit contre les intérêts de sécurité de l’Union européenne. Que son comportement au Conseil sabote la réponse collective à une agression armée sur le sol européen. Que cela a un nom, et que ce nom n’est pas « pragmatisme ».
Le calendrier de l’urgence
Le plan de coopération couvre la période 2025-2026. Deux ans pendant lesquels chaque volet sera mis en œuvre, chaque commission mixte se réunira, chaque lien se resserrera. Deux ans pendant lesquels la guerre en Ukraine continuera. Les élections européennes ont eu lieu en juin 2024 — la prochaine fenêtre électorale européenne est en 2029. Les élections hongroises sont prévues pour avril 2026. Orbán pourrait perdre — mais les sondages lui donnent encore une avance confortable.
Le temps joue pour Orbán. Le temps joue pour Poutine. Le temps joue contre l’Ukraine. Et le temps joue contre une Europe qui croit que la patience est une stratégie alors qu’elle n’est qu’une forme élégante d’abandon.
La dernière image
Un stylo, un abri, et le silence entre les deux
Il y a 1 600 kilomètres entre le bureau du ministère des Affaires étrangères à Moscou où Szijjártó a signé le plan, et l’abri souterrain de Kharkiv où Yana enseigne les mathématiques. Mille six cents kilomètres. La distance qu’un missile de croisière Kh-101 peut parcourir en moins de deux heures.
Dans l’abri, les néons grésillent. Sur le tableau blanc, une équation attend d’être résolue. Les onze élèves de Yana ne savent pas qu’un ministre européen a signé un document qui rend leur souffrance un peu plus durable, un peu plus silencieuse, un peu plus invisible. Ils ne le sauront pas. Personne ne le leur dira.
Le stylo de Szijjártó est rangé. Le document est classé. Quelque part dans un tiroir de Moscou, il y a vingt-deux secteurs de coopération entre un État de l’Union européenne et un État qui bombarde des écoles.
Les néons continuent de grésiller.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources principales
Yevropeiska Pravda — Révélation originale du plan de coopération
Conseil européen — Paquets de sanctions contre la Russie
Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme — Bilan des victimes civiles en Ukraine
Parlement européen — Activation de l’article 7 contre la Hongrie, septembre 2018
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