Le calcul du Kremlin à l’heure 36 240
Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie, a lancé cette guerre le 24 février 2022 à 5 heures du matin, heure de Moscou. Il a calculé trois jours pour prendre Kyiv. 1 510 jours plus tard, ses forces perdent encore 960 hommes par jour et n’ont toujours pas pris Kyiv. Le ratio entre l’ambition et la réalité ne se mesure plus en pourcentage. Il se mesure en cercueils.
Le Kremlin ne publie pas ses pertes. Il ne les a jamais publiées. Les mères russes de Bouriatie, du Daghestan, de Toula apprennent la mort de leurs fils par des canaux Telegram tenus par des volontaires, pas par leur propre gouvernement. Poutine a décidé, le 24 février 2022, que ces vies ne valaient pas une notification officielle. Quatre ans plus tard, cette décision tient toujours. Les mères attendent toujours.
Un dirigeant qui refuse de compter ses morts ne les considère pas comme des pertes. Il les considère comme du combustible. Et le four n’a pas encore refroidi.
L’industrie de chair qui ne s’arrête jamais
Sergueï Choïgou a été remplacé par Andreï Belooussov au ministère russe de la Défense en mai 2024. Le changement de visage n’a pas changé la méthode. La Russie continue de recruter dans les prisons, dans les villages les plus pauvres de Sibérie, parmi les minorités ethniques dont Moscou n’a jamais retenu les noms. Les bataillons d’assaut russes perdent entre 60 et 80 % de leurs effectifs lors des premières semaines d’engagement, selon les données compilées par les analystes militaires ukrainiens et les sources ouvertes de la communauté du renseignement.
Et pourtant, ils viennent. Ils viennent parce qu’on leur a promis 195 000 roubles par mois — soit dix fois le salaire moyen dans l’oblast de Touva. Ils viennent parce que l’alternative est la prison ou la misère. Ils viennent parce que Poutine a transformé la pauvreté en pipeline militaire. Le chiffre 1 312 140 n’est pas un échec pour le Kremlin. C’est le coût de fonctionnement d’une machine qui ne s’arrête que lorsqu’elle manque de carburant humain.
Les 44 systèmes d'artillerie détruits en un jour
Ce que signifie « +44 » sur une ligne de tableau
Le 13 avril 2026, les forces ukrainiennes ont détruit 44 systèmes d’artillerie russes en vingt-quatre heures. Quarante-quatre. Pas quarante-quatre obus. Quarante-quatre canons. Chaque canon pèse entre 7 et 18 tonnes. Chaque canon est servi par un équipage de 5 à 8 hommes. Chaque canon détruit est un cercle de silence qui s’élargit sur le front — un périmètre où les obus cessent de tomber sur les positions ukrainiennes.
Le total cumulé atteint 39 915 systèmes d’artillerie détruits depuis le début de l’invasion. La Russie produisait environ 250 à 300 pièces d’artillerie par an avant la guerre. Elle a accéléré la production. Elle a sorti des stocks soviétiques des obusiers D-20 datant des années 1950. Et pourtant, chaque jour, la ligne de pertes s’allonge. Les drones ukrainiens — notamment les FPV à quelques centaines de dollars — chassent désormais des systèmes qui coûtent des millions. La dissymétrie est devenue l’arme principale de Kyiv.
Il y a quelque chose de vertigineux à regarder une guerre du vingt-et-unième siècle détruire méthodiquement l’arsenal d’un empire qui se croyait invincible. La rouille n’a pas besoin de stratégie. Elle a besoin de temps. Et le temps est ukrainien.
Le Giatsint-B chassé près de Novopavlivka
Le même jour, une vidéo a circulé montrant des drones ukrainiens traquant un canon Giatsint-B (2A36) près de Novopavlivka. Le Giatsint-B est un obusier de 152 mm, mis en service en 1975, capable de tirer à 33 kilomètres. Il est devenu rare sur le front — signe que les stocks russes s’amenuisent. La vidéo montre l’impact. Puis le silence. Le canon ne tirera plus sur personne. Mais entre sa mise en batterie et sa destruction, combien d’obus a-t-il envoyés sur Myrnohrad, sur Hryshyne, sur des maisons où des gens tentaient de dormir ?
La réponse n’apparaît dans aucune infographie. Les obus reçus n’ont pas de ligne dédiée dans les tableaux de l’état-major. Ils ont des noms. Des adresses. Des murs effondrés à 3 heures du matin un dimanche de Pâques.
Le cessez-le-feu de Pâques violé avant l'aube
Hryshyne et Myrnohrad sous le feu pascal
Le rapport du 13 avril 2026 mentionne en passant — comme on mentionnerait la météo — que les forces russes ont violé le cessez-le-feu de Pâques près de Hryshyne et Myrnohrad. Violé. Pas « mis à l’épreuve ». Pas « testé ». Violé. Des obus sont tombés sur des positions ukrainiennes pendant que des familles orthodoxes des deux côtés du front tentaient de célébrer la résurrection du Christ.
Poutine avait annoncé ce cessez-le-feu le 10 avril. Trois jours de trêve pour Pâques orthodoxe. Volodymyr Zelensky avait accepté, tout en avertissant que la Russie n’avait jamais respecté un seul engagement de cessation des hostilités depuis 2022. Il avait raison. Comme à chaque fois. La trêve a duré moins longtemps que le sermon d’un patriarche.
Un cessez-le-feu que l’on viole soi-même est pire qu’une absence de cessez-le-feu. C’est un mensonge en uniforme. C’est dire au monde « nous sommes raisonnables » pendant que nos canons continuent de tirer. Et le monde, une fois de plus, regarde ses chaussures.
La mécanique du mensonge liturgique
Ce n’est pas la première fois. Noël 2022. Cessez-le-feu annoncé par Moscou. Violé en moins de douze heures. Pâques 2023. Même scénario. Pâques 2024. Rebelote. Le Kremlin utilise les fêtes religieuses comme instrument de communication, pas de paix. Chaque trêve annoncée est un communiqué de presse déguisé en geste de bonne volonté. Le patriarche Kirill de Moscou bénit les soldats qui partent au front et les missiles qui partent vers les villes. La foi est devenue un calibre supplémentaire.
À Hryshyne, le 13 avril au matin, une famille a entendu l’impact avant d’entendre la cloche. L’église la plus proche de Myrnohrad n’a plus de toit depuis novembre 2024. On y célèbre quand même. On y prie debout dans les gravats, sous un ciel ouvert que les drones traversent en bourdonnant. La résurrection, à Myrnohrad, n’est pas une métaphore. C’est un acte de résistance physique.
1 728 lance-roquettes multiples détruits — le silence des Grad
Quand les Grad se taisent sur la ligne de Donetsk
Le chiffre 1 728 lance-roquettes multiples détruits ne dit rien au lecteur qui n’a jamais entendu un BM-21 Grad tirer. Le Grad lance 40 roquettes en 20 secondes. Le son ressemble à une déchirure de tissu cosmique — un hurlement métallique qui dure juste assez longtemps pour que l’on comprenne ce qui arrive, mais pas assez pour courir. Les roquettes couvrent une superficie d’un hectare en un tir. Tout ce qui se trouve dans cet hectare — soldats, civils, bétail, maisons — cesse d’exister sous sa forme précédente.
1 728 systèmes de ce type ont été détruits. Cela représente des dizaines de milliers de salves qui n’auront pas lieu. Des hectares qui ne seront pas labourés par l’acier. Des oreilles qui n’entendront pas ce hurlement. Mais les stocks soviétiques de Grad sont immenses — plus de 3 000 étaient opérationnels au début de la guerre. La Russie en produit encore. Le silence conquis est temporaire. Chaque Grad détruit achète du temps. Pas la paix.
Je me demande parfois ce que signifie « victoire » dans une guerre où chaque jour gagné coûte mille vies humaines et où chaque système d’armes détruit est remplacé par un autre sorti d’un entrepôt de l’ère Brejnev. La réponse est simple : victoire signifie être encore debout demain matin. Rien de plus. Rien de moins.
L’usure comme doctrine de survie
Les forces armées ukrainiennes ont fait de l’attrition une science. Chaque jour, les bilans publiés par Kyiv montrent la même architecture de destruction : des chars (+2), des blindés (+2), des camions (+185). Les chiffres quotidiens semblent modestes. Leur accumulation est monstrueuse. 89 099 véhicules et citernes de carburant détruits. La logistique russe saigne par mille coupures. Pas de grande bataille décisive. Pas de percée spectaculaire. Une hémorragie lente, méthodique, documentée chaque matin à l’heure où le café refroidit.
C’est la guerre la plus comptable de l’histoire. Chaque drone FPV porte une facture. Chaque obus de 155 mm livré par l’Occident porte un numéro de lot. Chaque perte russe porte un horodatage. Cette précision est elle-même une arme : elle empêche le Kremlin de nier, elle empêche le monde d’oublier, elle empêche l’histoire de se réécrire.
Les 435 avions et le ciel qui se vide
Zéro avion abattu le 13 avril — ce que ça raconte
Le bilan du 13 avril indique +0 avion abattu. Zéro. Ce n’est pas une bonne nouvelle. C’est le signe que l’aviation russe ne s’approche plus. Les pilotes russes ont appris — au prix de 435 appareils perdus — que le ciel ukrainien est mortel. Depuis la livraison des systèmes Patriot et NASAMS, depuis la montée en puissance des défenses anti-aériennes ukrainiennes, les Su-34 et Su-35 russes larguent leurs bombes planantes à distance, sans pénétrer l’espace aérien défendu.
Le résultat : 350 hélicoptères détruits, 4 517 missiles de croisière interceptés, 33 navires coulés, 2 sous-marins envoyés au fond de la mer Noire. La flotte russe de la mer Noire, autrefois fierté de Sébastopol, a été repoussée vers Novorossiïsk. Le croiseur Moskva, navire amiral, repose par 45 mètres de fond depuis le 14 avril 2022 — presque exactement quatre ans jour pour jour avant ce bilan. L’ironie n’est pas poétique. Elle est structurelle.
Quand un pays sans marine de haute mer coule le navire amiral d’une puissance nucléaire, ce n’est pas un exploit. C’est un avertissement. Et quatre ans plus tard, l’avertissement n’a toujours pas été entendu par ceux qui devraient l’entendre.
Le ciel de demain appartient aux drones
La vraie guerre aérienne se joue désormais sous les 500 mètres d’altitude. 235 394 drones abattus — un chiffre qui aurait semblé absurde en 2022 et qui est devenu la norme en 2026. La Russie lance des Shahed-136 iraniens par dizaines chaque nuit. L’Ukraine les intercepte avec des moyens de plus en plus divers : canons anti-aériens, brouilleurs électroniques, drones chasseurs, et parfois — quand les munitions manquent — des tirs de fusil d’assaut dans l’obscurité.
+1 528 drones abattus en un jour. Ce chiffre est le plus élevé du bilan quotidien. Il raconte une guerre dans la guerre : une course technologique permanente où chaque fréquence brouillée est contournée, où chaque système de défense est testé par saturation, où chaque nuit est un examen de survie. Les opérateurs ukrainiens de guerre électronique dorment par tranches de trois heures. Leurs yeux sont rouges. Leurs mains tremblent sur les commandes. Ils ne figurent dans aucune infographie.
Le prix que l'Occident refuse de regarder
Les livraisons qui arrivent et celles qui n’arrivent pas
Chaque char russe détruit l’a été avec des armes que quelqu’un a fabriquées, expédiées et décidé de livrer. Chaque jour de résistance ukrainienne est un jour que Washington, Berlin, Paris et Londres ont rendu possible — ou ont failli rendre impossible. Les débats au Congrès américain sur l’aide à l’Ukraine ont gelé les livraisons pendant six mois en 2024. Pendant ces six mois, des soldats ukrainiens sont morts faute de munitions. Le mot « faute » n’est pas rhétorique. Il est comptable.
L’Allemagne d’Olaf Scholz a mis 14 mois à livrer les premiers chars Leopard 2. La France d’Emmanuel Macron a annoncé des SCALP au compte-gouttes. Chaque semaine de retard a un prix en vies humaines. Ce prix n’apparaît pas dans les communiqués diplomatiques. Il apparaît dans les listes de pertes ukrainiennes que Kyiv, contrairement à Moscou, ne publie pas — par pudeur, par stratégie, par épuisement de devoir compter ses propres morts.
Nous avons tous scrollé. Nous avons tous vu passer le chiffre, hoché la tête, et continué. Nous sommes le public d’une guerre en direct que nous regardons comme une série dont nous attendons la saison finale. Sauf que les figurants meurent pour de vrai et que la télécommande est dans nos mains.
L’aide qui sauve et l’aide qui arrive trop tard
Les systèmes Patriot ont changé le ciel ukrainien. Les HIMARS ont changé la portée de la contre-attaque. Les obus de 155 mm ont maintenu la ligne. Mais chaque système livré l’a été après des mois de débat, de négociation, de « prudence ». La prudence, dans cette guerre, a un synonyme : des corps sous des décombres à Kharkiv, à Odessa, à Dnipro. Le 14 janvier 2023, un missile russe a frappé un immeuble résidentiel à Dnipro. 46 morts. Les Patriot sont arrivés quatre mois plus tard.
Et pourtant, l’Ukraine tient. 1 510 jours. Elle tient avec des armes livrées au rythme de la géopolitique, pas de l’urgence. Elle tient avec des soldats qui combattent depuis quatre ans sans relève suffisante. Elle tient parce que ne pas tenir signifie disparaître. Le mot « résilience » est devenu obscène à force d’être utilisé dans les tribunes confortables. Ce n’est pas de la résilience. C’est de la survie brute, quotidienne, non négociable.
Les mères russes de Bouriatie qui ne compteront jamais
Dorzho, 22 ans, Oulan-Oudé — disparu quelque part dans le Donbass
Dorzho avait 22 ans quand il a signé un contrat militaire dans un bureau de recrutement d’Oulan-Oudé, capitale de la Bouriatie. Son salaire précédent : 18 000 roubles par mois dans une usine de bois. Le contrat militaire en proposait dix fois plus. Il a envoyé un dernier message vocal à sa mère le 3 septembre 2025. Le message disait : « Ne t’inquiète pas, on est loin du front. » Les données de géolocalisation placent son unité à 4 kilomètres de Tchassiv Yar ce jour-là. Son téléphone a cessé d’émettre le 7 septembre.
La mère de Dorzho s’appelle Bayarma. Elle a 49 ans. Elle enseigne le bouriate dans une école primaire. Depuis septembre 2025, elle poste chaque semaine sur un groupe Telegram dédié aux familles de disparus. Aucune réponse officielle. Le ministère russe de la Défense n’a ni confirmé ni infirmé la mort de son fils. Dorzho n’existe pas dans les statistiques du Kremlin. Il existe dans le compteur ukrainien. Il est l’un des 1 312 140. Ou pas. Personne ne peut le lui dire.
C’est peut-être ça, le crime le plus silencieux de cette guerre. Pas les bombes. Pas les drones. Le silence administratif d’un État qui envoie ses fils mourir et refuse ensuite de les compter. Le mépris ne fait pas de bruit. Il fait des veuves.
La géographie des pertes que Moscou dissimule
Les analyses de Mediazona et du BBC Russia Service ont documenté, nom par nom, au moins 75 000 décès confirmés côté russe à partir de sources ouvertes — avis de décès, cimetières militaires, registres locaux. Les vrais chiffres, selon ces mêmes sources, sont plusieurs fois supérieurs. Les régions les plus pauvres de Russie — Daghestan, Bouriatie, Touva, Zabaykalsk — fournissent les contingents les plus importants rapportés à leur population. La carte des pertes russes est la carte des inégalités russes. Les fils de Moscou et de Saint-Pétersbourg ne meurent pas dans le Donbass. Les fils des steppes, oui.
Poutine le sait. Il l’a toujours su. La guerre en Ukraine est aussi une guerre de classe intérieure, habillée en croisade patriotique. Les bonus de 195 000 roubles mensuels et les paiements aux familles de soldats tués (jusqu’à 12 millions de roubles) achètent le silence des provinces. L’argent coule. Le sang aussi. Les deux flux ne tarissent pas — tant que le pétrole se vend.
1 346 systèmes anti-aériens russes détruits — le bouclier troué
Le paradoxe du S-300 transformé en arme offensive
La Russie a perdu 1 346 systèmes de défense anti-aérienne en Ukraine. Ce chiffre est paradoxal : la Russie utilise ses S-300 — conçus pour abattre des avions — comme missiles balistiques contre les villes ukrainiennes. Faute de munitions de précision en quantité suffisante, le Kremlin a retourné son bouclier pour en faire une épée. Le S-300 frappe des immeubles résidentiels à Kharkiv depuis 2022. Son temps de vol est de 40 secondes. Quarante secondes entre la détection et l’impact. Pas assez pour atteindre un abri. Juste assez pour comprendre.
Chaque système anti-aérien russe détruit par l’Ukraine est un système qui ne pourra plus ni protéger les forces russes ni être détourné contre les civils ukrainiens. +1 le 13 avril. Un de moins. Un sur mille trois cent quarante-six. La mathématique de la guerre est une patience d’horloger armé d’un marteau.
Retourner un système de défense en arme d’agression — il y a dans ce geste toute la vérité de cette guerre. La Russie ne se défend pas. Elle n’a jamais été menacée. Elle attaque avec tout ce qu’elle a, y compris ce qui était censé la protéger. Le masque est tombé depuis longtemps. Nous faisons juste semblant de ne pas voir le visage dessous.
Les Patriot contre les Shahed : la guerre des nuits blanches
Chaque nuit ukrainienne est un combat. Les Shahed-136, drones kamikazes fabriqués en Iran et assemblés en Russie sous licence à Alabouga, au Tatarstan, arrivent par vagues de 20 à 80 unités. Ils volent à basse altitude, à 180 km/h, avec un bruit de tondeuse à gazon amplifié mille fois. Les habitants de Kyiv, d’Odessa, de Kharkiv connaissent ce bruit par cœur. Ils l’entendent les yeux fermés. Certains ne ferment plus les yeux.
Les défenses ukrainiennes interceptent désormais plus de 80 % des Shahed. Mais les 20 % restants suffisent à tuer. Le 2 janvier 2025, un Shahed a frappé un immeuble résidentiel de Kharkiv à 4h12 du matin. Olena, 67 ans, dormait au troisième étage. Elle nourrissait les chats errants du quartier chaque matin à 6 heures. Le 3 janvier, les chats ont attendu. Personne n’est venu.
Les 33 navires coulés et la mer Noire reconquise
La flotte fantôme de Sébastopol
33 navires de guerre russes coulés ou mis hors de combat. Deux sous-marins. La flotte russe de la mer Noire, basée à Sébastopol en Crimée occupée, a été contrainte de se replier vers Novorossiïsk. L’Ukraine, pays sans marine de guerre significative, a accompli ce qu’aucun analyste naval n’avait prévu : neutraliser une flotte ennemie avec des drones navals, des missiles Neptune de fabrication nationale, et une audace qui confine à l’insolence stratégique.
Le Moskva, croiseur lance-missiles de 12 000 tonnes, navire amiral de la flotte, a coulé le 14 avril 2022 après avoir été frappé par deux missiles Neptune. La Russie a d’abord parlé d’un « incendie accidentel ». 186 marins sont morts ou portés disparus, selon les estimations. Le Kremlin n’a jamais communiqué de bilan. Le navire repose au fond de la mer Noire, et avec lui la crédibilité de la marine russe dans les eaux qu’elle prétendait contrôler.
Il y a une image que je n’arrive pas à oublier : celle des corridors céréaliers rouverts grâce au recul de la flotte russe. Des cargos chargés de blé ukrainien traversent la mer Noire parce que des ingénieurs de Kyiv ont bricolé des drones marins dans des garages. David n’a pas tué Goliath. David l’a forcé à reculer assez loin pour que le blé puisse passer.
Le corridor céréalier écrit en métal et en sel
Depuis le recul de la flotte russe, l’Ukraine a rétabli un corridor maritime humanitaire qui permet l’exportation de céréales vers l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie. Des millions de tonnes de blé transitent par ce corridor. Chaque tonne est une preuve que la domination navale russe en mer Noire est terminée. Chaque cargaison qui atteint Djibouti ou Le Caire est un démenti flottant aux prétentions du Kremlin.
Le prix de ce corridor se mesure en navires coulés, en marins ukrainiens morts, en nuits passées à guider des drones navals par liaison satellite dans l’obscurité totale. Il se mesure aussi en 33 — le chiffre le plus silencieux du bilan quotidien, celui qui n’augmente plus chaque jour, mais dont chaque unité a changé le cours de la guerre et le cours du blé.
Le jour 1 510 ressemble au jour 1 509
La banalisation comme arme de destruction massive
Le danger le plus grand de cette guerre n’est plus militaire. Il est cognitif. 1 510 jours, c’est plus de quatre ans. Quatre ans, c’est la durée d’un mandat présidentiel. D’un cycle olympique. D’un cursus universitaire. Un enfant né le premier jour de la guerre marche, parle, et n’a jamais connu le silence. La guerre est devenue son environnement naturel. Elle est devenue le nôtre aussi — mais à distance, donc sans douleur, donc sans urgence.
Les rédactions consacrent de moins en moins de place à l’Ukraine. Les flux d’information charrient d’autres crises, d’autres scandales, d’autres catastrophes. Le bilan quotidien de l’état-major ukrainien est publié chaque matin et disparaît dans le bruit avant midi. 960 morts russes le 13 avril. La veille, c’était un autre chiffre. Demain, ce sera un autre encore. L’habitude est un anesthésiant plus puissant que la morphine.
Je m’en veux d’écrire cette chronique. Non pas parce qu’elle est inutile — mais parce qu’elle est nécessaire. Parce que le fait même qu’il faille rappeler que cette guerre existe, quatre ans plus tard, est la preuve que nous avons collectivement échoué à rester éveillés.
L’enfant de Kherson qui n’a jamais entendu le silence
Taras a 4 ans. Il vit à Kherson, rive droite, dans un appartement dont les fenêtres ont été remplacées par du plastique épais. Sa mère, Natalia, 29 ans, raconte qu’il ne sursaute plus quand les obus tombent. Il a intégré le bruit comme une donnée de son environnement. Il dit « boum » comme d’autres enfants disent « voiture » ou « chien ». Son mot le plus fréquent, selon Natalia, est « cave ». Parce que c’est là qu’il passe ses nuits depuis qu’il est né.
Taras ne figure dans aucun bilan de pertes. Il est vivant. Il est entier. Il a ses deux bras et ses deux jambes. Mais quelque chose a été détruit en lui que les infographies ne mesurent pas : la possibilité d’un monde où « boum » ne fait pas partie du vocabulaire courant d’un enfant de 4 ans. Cette destruction-là n’a pas de chiffre. Elle a un prénom.
Ce que les 1 312 140 ne disent pas
Les pertes ukrainiennes que personne ne publie
L’Ukraine ne publie pas ses propres pertes. C’est un choix stratégique et un choix de dignité. Zelensky a évoqué en février 2024 le chiffre de 31 000 soldats ukrainiens tués — un chiffre que de nombreux analystes considèrent comme sous-estimé. Les estimations occidentales varient entre 70 000 et 100 000 morts côté ukrainien, avec un nombre de blessés deux à trois fois supérieur. Chaque chiffre russe détruit cache un chiffre ukrainien que personne n’ose prononcer.
Derrière le compteur des pertes russes, il y a un autre compteur. Invisible. Celui des défenseurs tombés. Des infirmiers de combat fauchés en évacuant un blessé. Des opérateurs de drone localisés et frappés par contre-batterie. Des fantassins de la 3e brigade d’assaut qui tenaient une position à Bakhmout pendant des mois sachant que la relève ne viendrait pas. Ce compteur-là n’a pas d’infographie. Il a des funérailles. Tous les jours. Dans toutes les villes d’Ukraine. Tous les jours.
La dissymétrie des pertes ne rend pas la guerre juste. Elle la rend supportable — pour nous, à distance, dans nos fauteuils. « Ils perdent plus que l’Ukraine » est la phrase la plus lâche de cette guerre. Parce que « moins » de morts ukrainiens, c’est encore des milliers de mères ukrainiennes qui ne reverront jamais leurs fils. Et « moins » n’a jamais consolé personne.
Les blessés invisibles de la guerre la plus longue d’Europe
Les prothèses manquent. Les centres de rééducation sont saturés. Les psychiatres militaires ukrainiens traitent des soldats qui ont combattu sans interruption depuis 2022 — quatre ans de front. Le syndrome de stress post-traumatique n’attend pas la fin des hostilités pour se manifester. Il se manifeste pendant. Des soldats retournent au combat avec des tremblements qu’ils cachent à leurs officiers. Des médecins de campagne opèrent avec des mains qui tremblent depuis des mois. La guerre la plus documentée de l’histoire est aussi la plus silencieuse sur ses propres fractures internes.
Andriy, 34 ans, ancien professeur de mathématiques à Vinnytsia, a perdu sa jambe droite à Avdiivka en janvier 2024. Il attend une prothèse depuis quatorze mois. Il se déplace avec des béquilles fabriquées à partir de tuyaux en PVC. Il dit qu’il ne regrette rien. Il dit aussi qu’il ne dort plus. Les deux phrases coexistent dans la même voix, sans contradiction. C’est peut-être ça, le son exact de cette guerre : la fierté et l’insomnie dans la même phrase.
Le monde regarde, le monde scrolle, le monde oublie
L’attention comme ressource non renouvelable
En février 2022, le drapeau ukrainien était partout. Sur les profils des réseaux sociaux. Sur les façades des mairies européennes. Sur les pulls des présentateurs de télévision. En avril 2026, il faut chercher. Les façades sont redevenues neutres. Les profils ont changé de cause. Les présentateurs parlent d’autre chose. La solidarité a une date de péremption, et elle est plus courte qu’on ne le pensait.
Les réfugiés ukrainiens en Europe — plus de 6 millions — sont passés du statut de héros accueillis à celui de « charge » dans les discours politiques. En Pologne, le débat sur le coût de l’accueil empoisonne les élections. En Allemagne, l’extrême droite de l’AfD utilise les réfugiés ukrainiens comme argument électoral. L’hospitalité s’est transformée en lassitude. La lassitude se transforme en ressentiment. Le ressentiment se transforme en abandon. La mécanique est connue. Elle a toujours fonctionné. Elle fonctionne encore.
Nous ne méritons pas leur courage. Je le pense sincèrement. Un peuple qui se bat depuis 1 510 jours pour exister mérite mieux que notre fatigue compassionnelle et nos débats budgétaires sur le coût des obus. Mais le mérite n’a jamais gagné une guerre. Les obus, oui.
Le scroll comme acte politique
Chaque fois que nous faisons défiler un bilan de pertes sans nous arrêter, nous posons un acte. Pas un acte neutre. Un acte de normalisation. Nous disons au monde — et à nous-mêmes — que 960 morts en un jour est un bruit de fond acceptable. Que 1 528 drones abattus en une nuit est une statistique parmi d’autres. Que Taras, 4 ans, qui dit « cave » au lieu de « maison », est le problème de quelqu’un d’autre.
Ce n’est le problème de personne d’autre. C’est le nôtre. Parce que les armes qui défendent Taras sont fabriquées avec nos impôts. Parce que le gaz qui finance les bombes qui tombent sur son immeuble transitait par nos gazoducs. Parce que le pétrole russe coule encore vers des raffineries qui portent des noms européens. Nous sommes dans cette guerre. Pas comme combattants. Comme financiers des deux côtés. Et c’est la position la plus indéfendable qui existe.
Sources
Données et références
Defense Express — 1510 Days of Russia-Ukraine War: Russian Casualties in Ukraine, 13 avril 2026
État-major général des forces armées ukrainiennes — Bilans quotidiens des pertes ennemies
Mediazona et BBC Russia Service — Projet de comptage nominatif des pertes militaires russes
BBC Russian Service — Enquêtes sur les pertes régionales russes
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