Le mercredi 3 septembre 2025, en après-midi, la manchette la plus visible du fil Ground News annonçait que la Floride devenait le premier État américain à abolir toute obligation vaccinale scolaire. Aucune source, d’abord.
Le clic révélait ensuite 69 articles sources, répartis en 55 % de centre, 37 % de gauche et 5 % de droite — dont CNBC au centre, l’Associated Press à gauche et le New York Post à droite.
Trois étiquettes de couleur, appliquées à des salles de rédaction que personne n’a consultées sur leur propre classement.
Ce que révèle ce classement sur la définition même de la gauche et de la droite
Classer l’Associated Press, agence de dépêches réputée pour son style dépouillé de tout adjectif, dans la même colonne que des sites militants explicitement partisans revient à traiter deux pratiques radicalement différentes comme un seul point. Même spectre, deux mondes.
Rien dans la méthodologie publique de Ground News n’explique comment un fait vérifié par une agence de presse centenaire devient, statistiquement, une opinion de gauche.
Le classement absorbe la méthode de travail d’un média dans la seule couleur de son lectorat supposé.
Trois entreprises privées décident, en coulisses, ce qu'est un fait
Trois sociétés externes fondent les cotes de biais affichées par Ground News : AllSides, Media Bias/Fact Check et Ad Fontes Media. Ces deux dernières fournissent aussi les cotes de factualité — la mesure censée indiquer si un média dit vrai.
Cette mesure de factualité, celle qui compte le plus pour juger de la fiabilité d’une source, reste verrouillée derrière un abonnement payant. La grande majorité des lecteurs ne voient que le graphique de biais gratuit.
Une utilisation contestée par l’un des trois fournisseurs
La directrice des opérations et directrice financière d’AllSides, Alice Griesemer Sheehan, a affirmé à la Columbia Journalism Review que Ground News utilisait les cotes de sa société sans « permission formelle » ni compensation financière.
Ad Fontes Media présente un contraste net : sa directrice générale, Vanessa Otero, confirme que Ground News paie pour ses évaluations. Trois analystes humains — un de gauche, un de droite, un du centre — ont d’abord noté les articles avant qu’un modèle d’intelligence artificielle ne soit entraîné sur ces jugements.
Le fondateur du troisième fournisseur dit ne pas avoir d’accord
Dave Van Zandt, fondateur de Media Bias/Fact Check, a précisé à la revue qu’aucune entente n’existait entre son organisation et Ground News. Sa méthode repose sur des vérificateurs de faits humains, sur une échelle allant de très libérale à très conservatrice.
Trois méthodes, trois relations d’affaires différentes, un seul graphique final qui les fond en une apparence de rigueur uniforme.
Le lecteur ne voit jamais laquelle des trois cotes pèse le plus dans le calcul final.
Un partenariat publicitaire aligne l'entreprise avec un contenu antisémite
La stratégie de commercialisation de Ground News repose largement sur des partenariats avec des créateurs YouTube couvrant tout l’éventail politique. Le commentateur de gauche Adam Conover a présenté le service comme un moyen de « s’assurer d’obtenir la vraie vérité ».
De l’autre côté du spectre commercial se trouve PaxTube, commentateur d’extrême droite connu pour avoir publié du contenu anti-LGBTQ et antisémite sur X. Dans une vidéo sponsorisée, il affirme que « Ground News répare ce qui est brisé dans le paysage médiatique ».
Rien n’oblige une entreprise à choisir ses porte-voix commerciaux.
La défense de l’entreprise face à ce choix
La réponse écrite à la Columbia Journalism Review affirme que le parrainage d’un créateur n’équivaut jamais à une approbation de ses opinions personnelles, et que l’objectif des partenariats est de rejoindre des audiences à travers tout le spectre politique, y compris dans des communautés hermétiquement cloisonnées.
La logique se tient sur le plan commercial. Elle laisse néanmoins une question sans réponse : que gagne un antisémite déclaré à recommander un produit qui prétend combattre précisément les distorsions dont il se nourrit ?
Une audience captive ne vérifie pas toujours la cohérence de ce qu’on lui vend.
Un chercheur universitaire a mesuré l'effet réel de la méthode
Curtis Bram, professeur adjoint de science politique à l’Université du Texas à Dallas, a publié en 2024 une étude sur la fonctionnalité « Blindspot » de Ground News. Un fil présenté comme couvert par un seul côté.
L’étude a suivi plus de 1 200 abonnés, avant et après la lecture de quatre articles sélectionnés par la plateforme. Le résultat contredit largement la promesse marketing.
Trois histoires sur quatre n’ont rien changé
« Trois des quatre histoires n’ont pas changé l’opinion des gens sur ces enjeux », a écrit Bram. Une seule exception s’est démarquée : un article sur la limitation, par l’administration Biden, de l’entrée de réfugiés cubains a fait augmenter le soutien des abonnés républicains à des politiques de réfugiés plus ouvertes.
L’étude conclut que la mise en évidence d’histoires couvertes de part et d’autre du clivage partisan peut, dans certains contextes précis, réduire la polarisation — pas dans tous les contextes, pas de façon garantie, et certainement pas dans 75 % des cas testés.
Un succès sur quatre reste un succès. Ça ne fait pas une méthode.
Une chercheuse en communication nomme le mécanisme psychologique en jeu
Une majorité d’Américains disent préférer une couverture « sans point de vue particulier », selon une étude publiée dans l’International Journal of Communication. La confiance envers les grands médias nationaux décline depuis le milieu des années 1980.
À la fin des années 2010, une majorité de personnes sondées jugeait déjà les médias « souvent inexacts ». L’écart partisan sur ce point demeure spectaculaire : 53 % des républicains disent accorder au moins une certaine confiance aux médias traditionnels, contre 81 % des démocrates.
Le diagnostic d’une fondatrice de référence en vérification des faits
Kathleen Hall Jamieson, fondatrice de FactCheck.org et codirectrice du National Annenberg Election Survey à l’Université de Pennsylvanie, résume l’ambiguïté du mot « neutre » : « Quand les gens disent vouloir des nouvelles impartiales, ils veulent dire ‘je veux des nouvelles que je ne reconnais pas comme biaisées’, ce qui veut dire ‘je veux des nouvelles cohérentes avec mes propres biais’. »
La marchandise réelle n’est peut-être pas l’objectivité. Reste le confort de ne jamais s’y sentir contredit.
Le silence sur l'argent reste la zone la moins éclairée du modèle
Interrogée sur ses sources de financement, ses investisseurs, sa valorisation ou son chiffre d’affaires, Ground News n’a fourni aucune de ces informations à la Columbia Journalism Review. Le nombre d’abonnés, lui non plus, n’a jamais été communiqué.
Sur ses arrangements avec les trois sociétés de notation, la réponse écrite tient en une phrase : « Nous ne divulguons pas nos relations d’affaires en cours. »
Une enquête sur les lecteurs qui contredit l’image d’une audience polarisée
Aucune donnée démographique sur ses lecteurs n’est, selon Ground News, jamais collectée. L’entreprise a néanmoins fourni à la revue une capture d’écran d’un sondage d’orientation politique montrant 304 répondants répartis de façon presque égale sur tout le spectre.
Aucun échantillon de trois cent quatre personnes ne représente une base d’utilisateurs dont l’application affichait, au printemps, la première place des téléchargements gratuits d’actualité.
Une note de crédibilité externe distingue le produit de ses détracteurs les plus sévères
Une catégorie précise accueille aujourd’hui Ground News lui-même chez Media Bias/Fact Check : « Least Biased », avec une cote de 0,0, et une fiabilité factuelle jugée « Mostly Factual » à 2,2. La note a été mise à jour le 25 juin 2026.
L’organisme précise que cette cote de crédibilité élevée s’explique par le recours occasionnel à des sources de qualité inégale.
Le juge se fait aussi juger, et sa propre note reste imparfaite.
Une contradiction que le graphique bleu et rouge ne montre jamais
Cet instrument qui prétend mesurer objectivement le biais des autres reçoit lui-même une note qui n’est ni parfaite ni nulle, sans qu’aucun avertissement à ce sujet n’apparaît sur la page de résultats consultée par un utilisateur ordinaire cherchant à comprendre la couverture de Donald Trump — un angle mort que la couleur du graphique masque plutôt qu’elle ne le révèle, et qui referme la boucle sans jamais la résoudre vraiment.
Le chiffre le plus récent sur Trump illustre le problème dans toute sa netteté
Au moment de cette analyse, Ground News affiche pour Donald Trump une couverture composée à 42 % de gauche, 26 % de centre et 32 % de droite. Même volume qu’en ouverture, trois mois plus tard, aucune variation notable.
Sous l’onglet « couvert le plus par », le site liste des sources classées Left, Lean Left et Far Right — dont ussanews.com, un site d’extrême droite, apparaissant sans autre mise en garde qu’une étiquette de couleur parmi d’autres.
Un lecteur presse et repart avec un chiffre, jamais avec un contexte
Un pourcentage sort du graphique, jamais la taille réelle de chaque salle de rédaction, la profondeur de son processus de vérification, ni la distinction entre une agence de presse et un site d’opinion militant. Le clivage gauche-droite absorbe tout, y compris ce qui n’a rien à voir avec l’idéologie.
La revue qui a documenté tout ceci tire un verdict sans détour
Un verdict tranché clot l’article publié le 8 septembre 2025 par la journaliste Martina Di Licosa dans la Columbia Journalism Review : le système de Ground News, consistant à agréger du contenu déjà publié et à y accoler des cotes de biais, « n’est pas une meilleure façon de faire ce travail. C’est simplement moins cher. »
Améliorer réellement la qualité de l’information, écrit la revue, exige d’embaucher et de former une main-d’œuvre de journalistes selon des principes non idéologiques — pas d’apposer une étiquette de couleur sur un travail que d’autres ont déjà fait.
La responsabilité, en fin de compte, retombe sur le lecteur seul
L’entreprise laisse la littératie médiatique entièrement à la charge de chaque lecteur individuel. Aucun outil de tri automatique, aussi coloré soit-il, ne remplace la lecture attentive d’un article jusqu’au bout.
Déléguer le tri ne dispense jamais de lire.
Ce que change, concrètement, une cote qui n’est ni parfaite ni nulle
Une cote de 0,0 en biais et de 2,2 en factualité n’équivaut pas à un certificat d’exactitude absolue. Elle situe Ground News au-dessus de la plupart des médias partisans qu’il agrège, sans le hisser au niveau des agences de presse dont il dépend entièrement pour exister.
Ce que révèle la comparaison avec un vrai fact-checker
FactCheck.org, dirigé historiquement par Kathleen Hall Jamieson, vérifie des affirmations précises contre des documents publics, des données officielles et des déclarations enregistrées. La différence de méthode avec Ground News n’est pas nuancée : l’un établit si un fait est vrai, l’autre calcule seulement d’où vient l’opinion qui en parle.
Confondre les deux exercices — vérifier un fait, cartographier une opinion — produit l’illusion réconfortante d’avoir « vérifié » quelque chose, sans jamais avoir vérifié quoi que ce soit.
Cartographier une opinion n’a jamais établi un fait.
Une audience qui se sent informée sans nécessairement l’être davantage
Le sentiment de contrôle que procure un graphique de répartition politique n’équivaut pas à une meilleure compréhension des faits sous-jacents. Les deux impressions se ressemblent au premier coup d’œil; elles ne produisent pas le même lecteur.
Trois cent quatre répondants ne suffisent jamais à fermer un débat
Trois cent quatre. Ce chiffre revient, presque invisible dans la présentation marketing de l’entreprise. C’est l’échantillon complet du sondage interne cité pour démontrer une audience équilibrée politiquement.
Aucune étude indépendante à plus grande échelle n’a été rendue publique par l’entreprise pour corroborer cette affirmation d’équilibre.
Trois cent quatre, présenté comme une preuve de confort.
Ce que l’entreprise dit elle-même de sa propre méthode
Selon sa propre foire aux questions, Ground News précise ne jamais évaluer elle-même le biais ou la factualité d’un média — la tâche est entièrement déléguée aux trois fournisseurs externes, dont les désaccords méthodologiques restent invisibles dans le chiffre moyenné final affiché à l’abonné.
Le lecteur qui clique sur ce graphique croit avoir fait un geste de rigueur
Vérifier la couleur d’un article avant de le lire donne l’impression d’exercer un esprit critique. La démarche reste pourtant entièrement dépendante de trois entreprises privées dont les méthodes, les relations commerciales et les critères précis échappent en grande partie au regard public.
Un abonnement payant sépare la donnée la plus utile — la factualité — de celle offerte gratuitement — le biais perçu. La version gratuite mesure l’opinion. Payer, c’est acheter une part de vérité.
La rigueur elle-même se vend maintenant par palier d’abonnement.
Une hiérarchie de prix qui trahit une hiérarchie de valeur
Ce choix commercial révèle, sans qu’aucun communiqué ne l’admette, ce que l’entreprise juge réellement précieux et ce qu’elle offre en produit d’appel.
Un vide qui reste documenté malgré l'absence de réponse officielle
Sur son financement précis, ses accords contractuels et son modèle d’affaires exact, Ground News n’a livré aucun chiffre vérifiable au moment de la publication de l’enquête de la Columbia Journalism Review. Une absence, comme donnée en soi. Une entreprise qui vend la transparence des autres protège soigneusement la sienne.
Le paradoxe se referme sur lui-même.
Un modèle d’affaires qui prospère précisément grâce à ce silence
Rien n’empêche Ground News de continuer d’agréger, de coter et de vendre des abonnements pendant que ces questions restent sans réponse. Le silence n’a, jusqu’ici, coûté aucune part de marché à l’entreprise.
Deux entreprises rivales racontent deux histoires différentes de leur propre naissance
AllSides existe depuis 2012. Cinq catégories fixes, pas une de plus : gauche, plutôt gauche, centre, plutôt droite, droite. Un panel de six à neuf réviseurs multipartisans examine la page d’accueil, les manchettes et les articles récents d’un média, en remontant jusqu’à six mois d’archives via des outils comme la Wayback Machine.
Un simple graphique dessiné par Vanessa Otero, avocate en brevets de Denver, sur un blogue personnel en octobre 2016, marque la naissance d’Ad Fontes Media. Il devient viral sur Imgur la même année.
Une campagne de financement participatif transforme un passe-temps en entreprise.
Un écart de méthode que le graphique final ne montre jamais
Cent trente-trois analystes formés travaillent aujourd’hui pour cette même entreprise, ayant produit plus de 94 600 évaluations individuelles d’articles, de balados et d’émissions télévisées. Chaque contenu est noté par un groupe d’au moins trois personnes.
AllSides ne mesure, quant à elle, que le biais politique — jamais la fiabilité factuelle d’un article. Deux définitions du mot « biais », fondues dans le même graphique sans que le lecteur ne le sache.
Une critique académique qualifie le graphique rival de simple image virale
Une analyse de bibliothécaires publiée en 2021 a décrit le graphique d’Ad Fontes Media, dans sa première version, comme « un mème, pas un outil de littératie informationnelle » — une critique que l’entreprise dit avoir corrigée depuis en formant ses analystes pendant un minimum de vingt heures avant toute contribution aux données.
L’argent qui finance l’outil reste presque entièrement invisible au public
Interrogée directement sur ses chiffres d’abonnement, ses revenus et sa valorisation, l’entreprise a refusé de répondre à la Columbia Journalism Review. Plusieurs investisseurs privés ont injecté des capitaux au fil des années, sans que les montants précis de ces rondes de financement soient jamais publiés.
Un tel flou financier n’est pas illégal. Il n’est simplement pas cohérent avec un discours de marque entièrement construit sur la transparence des autres.
Ce que ce flou change concrètement pour un lecteur ordinaire
Aucune règle n’oblige une entreprise privée à divulguer sa structure de capital, et personne ne prétend le contraire dans cette enquête. Le problème nait plutôt d’une tension entre deux discours contradictoires que l’entreprise n’a jamais réconciliés publiquement, malgré les questions répétées des journalistes qui ont couvert son ascension commerciale.
Vendre la transparence comme produit tout en gardant sa propre gouvernance financière dans l’ombre crée un standard à deux vitesses.
Conclusion : une neutralité affichée ne remplace jamais une neutralité vérifiée
Un besoin réel motive ce produit : la fatigue devant des salles de rédaction ouvertement partisanes. Sa réponse — un graphique de couleurs financé par des ententes commerciales opaques, sponsorisé en partie par un créateur au contenu antisémite documenté — ne résout pas ce problème. Elle le déplace, et elle le monétise.
La Columbia Journalism Review a posé les questions que l’entreprise elle-même refuse de répondre en détail. Les faits rassemblés dans cette enquête ne permettent pas de conclure à une fraude.
Une pastille de couleur n’a jamais remplacé un fait vérifié.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Ground News — Donald Trump Coverage
Ground News — Frequently Asked Questions
Media Bias/Fact Check — Ground News Bias and Credibility
Sources Secondaires :
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