Rentrée 2025, Saltivka-Nord, le secteur le plus proche de la frontière.
Une petite de six ans arrive avec des fleurs pour son enseignante, comme toutes les petites de six ans du monde, sauf que son école descend trois étages sous la rue.
Le trajet vers sa classe passe par un escalier de béton, pas par une cour d’école.
On lui demande si l’école ressemble à la garderie qu’elle fréquentait avant.
Elle répond qu’elle n’y est jamais allée.
À cause de la guerre.
Elle a six ans. La guerre en a plus de quatre.
Elle ne garde aucun souvenir d’un matin sans alertes.
Pas un.
Sa mère raconte qu’elle voulait une vraie rentrée pour sa fille, une vraie classe, une vraie enseignante, et que la profondeur de l’école, c’est exactement ce qui la rassure.
La profondeur comme argument pour une école primaire.
Cette mère ajoute qu’elle espérait des améliorations, pas la paix complète, parce qu’ici on n’espère plus à crédit. Ici, on met quand même des fleurs dans les mains des enfants.
Les enseignantes attendent en haut des marches, prennent les petites mains une à une, et descendent.
Personne ne flâne dehors.
Les enfants n’attendent pas aux arrêts d’autobus, parce qu’un drone arrive plus vite qu’un autobus.
Alors l’autobus vient jusqu’à eux, d’une porte à l’autre, comme on transporte quelque chose de précieux.
Parce que c’est exactement ça.
Les profs entre deux alertes
Disons ce que ce mot veut dire, ici : enseigner.
Partout ailleurs au pays, une alerte aérienne interrompt la leçon, vide la classe, entasse les élèves dans un abri, gruge l’heure de math minute par minute.
Sous la terre de Kharkiv, la leçon continue.
C’est toute la raison de la profondeur : assez de béton au-dessus des têtes pour que la sirène devienne une rumeur lointaine et que la fraction au tableau garde le dernier mot.
Les ingénieurs ont pensé l’éclairage, l’insonorisation, la ventilation, chaque détail calibré pour qu’un enfant oublie où il se trouve.
La promesse tient en une phrase, la plus simple qui soit : en bas, on n’entend pas les détonations.
La classe ne s’arrête plus
Une directrice d’école souterraine parle de la rentrée comme du jour le plus lumineux des dernières années, sans relever l’ironie d’une lumière qui vient des néons.
Des enseignantes retrouvent des élèves qu’elles n’avaient vus qu’en vignettes, sur des écrans, depuis la première année de l’invasion.
Certains professeurs faisaient l’appel devant des carrés noirs, des prénoms sans visage, des micros fermés.
D’autres corrigeaient des dictées envoyées en photo, entre deux pannes de courant.
Quatre ans d’école en ligne pour toute une ville.
Le manque de place impose ses règles : dans les classes du métro, on est longtemps venu un jour sur deux, une journée en personne, l’autre devant l’écran.
On s’arrache une place assise sous terre comme un privilège.
Le métier, lui, reste le même : faire entrer une rivière, une fraction, un poème dans une tête de sept ans.
Seule l’adresse a changé.
Une mère résume le choix sans trembler : mieux vaut un tunnel avec des amis qu’une chambre avec un écran.
Une élève de neuf ans dit qu’elle aime venir ici, parce qu’elle retrouve ses amies et qu’elle se sent en sécurité.
Se sentir en sécurité.
Voilà ce que le sous-sol rend aux familles de toute une ville, et que la surface ne garantit plus.
À neuf ans, sous une ville qu’on bombarde, c’est ça, la réussite scolaire.
Le couloir aux portes blanches
Ailleurs dans la ville, une école tient dans le couloir d’une station fermée depuis trente ans.
Des portes de plastique blanc. Des néons. Pas une fenêtre.
Le directeur y enseigne l’anglais.
Il dit qu’en bas on oublie la guerre, que c’est un lieu sûr, qu’on peut enfin se concentrer sur les enfants et sur rien d’autre.
Quelques minutes après, trente élèves de troisième année entrent dans sa classe.
Trente enfants qui apprennent à lire sous les rails.
Leurs parents ont connu cette station du temps où elle n’était qu’un passage. Eux la connaîtront comme leur première école.
Le dîner descend d’en haut dans des contenants de plastique blanc, avec des chaudrons d’ouzvar, la boisson de fruits séchés que les grands-mères préparent depuis toujours.
La lumière artificielle sur les cahiers.
Les affiches de l’alphabet collées sur du béton.
Des dessins d’enfants aussi, punaisés là où d’autres villes placardent des horaires de trains.
Et au programme, une matière qui n’existait pas avant : défense de l’Ukraine.
Les premiers soins. La survie.
On y montre comment arrêter un saignement, quelque part entre la grammaire et la géographie.
Rien de tout ça n’est un décor. Une école complète, avec ses bulletins, ses devoirs, ses amitiés, sa routine.
Voilà le bulletin scolaire d’un pays bombardé.
Des parents s’inscrivent sur une liste d’attente pour entrer ici, comme on s’inscrivait avant la guerre pour un camp d’été.
Une liste d’attente pour un couloir sans fenêtres.
L’endroit le plus sûr de la ville pour apprendre à lire.
Cent trente-quatre sur cent quatre-vingt-quatre
On a compté, école par école, garderie par garderie, les établissements touchés à Kharkiv depuis février 2022.
Cent trente-quatre sur cent quatre-vingt-quatre.
Plus des deux tiers.
Des gymnases sans toit, des bibliothèques à ciel ouvert, des corridors qui s’arrêtent net sur le vide.
Cinq écoles et trois garderies rasées au point qu’on a seulement déminé, déblayé, puis condamné les terrains.
À l’échelle du pays, plus de quatre mille établissements d’éducation endommagés, plus de quatre cents détruits, selon le relevé du ministère de l’Éducation.
Une erreur de tir, ça existe. Une erreur qui se recommence cent trente-quatre fois dans une seule ville porte un autre nom.
Chaque pupitre descendu sous terre est une pièce à conviction.
Chaque cahier ouvert sous les néons accuse ceux qui visent les tableaux noirs de la surface.
Le président ukrainien l’a écrit un matin de rentrée, au-dessus de photos d’écoles éventrées : on a voulu priver ce peuple de son passé, de sa culture, de son savoir.
On ne creuse pas une école quand on a renoncé.
On la creuse quand on refuse.
Août 2026 : le pays creuse encore
Ce mois-ci encore, les frappes ont continué sur la ville et sa région, presque chaque nuit.
Des nuits de drones, des matins de déblaiement, des fenêtres remplacées en série.
Un immeuble de Saltivka éventré entre le septième et le dixième étage, un dimanche matin d’août, dans le même secteur où des enfants feront leur rentrée.
Des enfants parmi les blessés du mois.
Personne, ici, n’appelle ça du courage. On appelle ça mardi.
Et pendant ce temps, sous le même sol, on repeint des classes.
Pendant que les drones cherchent les fenêtres allumées, des concierges lavent des planchers trois étages sous la rue.
Pendant que les communiqués comptent les morts, des enseignantes préparent leurs listes de première année.
La région promet d’asseoir deux fois plus d’enfants sous terre à la rentrée de septembre, si le budget suit, parce que même les pelles mécaniques attendent parfois l’argent d’un ministère.
Le pays entier fait pareil, chantier après chantier, de la craie sous des dalles de béton.
On peut lire ça comme une défaite, un pays forcé d’enterrer ses classes pour les garder vivantes. On peut aussi le lire comme ce que c’est.
Le refus le plus têtu qui soit : une génération qu’on ne volera pas.
La petite de six ans, celle des fleurs et de la garderie jamais vue, saura lire avant le cessez-le-feu.
Elle apprendra les rivières de son pays sous la terre de son pays.
Un jour, elle remontera l’escalier avec son cartable, et la ville entière redeviendra sa cour de récréation.
Elle gardera peut-être de ses premières années d’école le souvenir d’un plafond bas et d’une rampe froide, et il faudra bien que quelqu’un réponde de ça aussi.
Ceux qui bombardent les écoles de la surface voulaient qu’elle n’apprenne rien. Ceux qui ont creusé celle d’en dessous ont décidé qu’elle apprendrait tout.
Vingt mille enfants font leurs devoirs sous la terre de Kharkiv.
Vingt mille preuves que la vie ne demande pas la permission.
Là-haut, la sirène sonnera encore.
En bas, quelqu’un finira sa dictée.
Et vous, qu’est-ce que vous auriez envie de dire à une enfant qui fait sa rentrée trois étages sous la rue ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Ce texte relève de la chronique sur la guerre en Ukraine vue à hauteur de civils : les écoles souterraines de Kharkiv, les enfants et les enseignantes qui y travaillent, et ce que ces lieux disent du conflit en août 2026.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel. Je prétends à la lucidité analytique. Je regarde cette guerre du côté des civils bombardés, et ce parti pris assumé colore la lecture : les faits rapportés sont vérifiés, mais leur mise en récit — le défi, l’accusation — est celle du chroniqueur.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Chaque chiffre et chaque scène (rentrée dans le métro en septembre 2023, première école souterraine en 2024, rentrée de septembre 2025, école du couloir de station, frappes d’août 2026) provient de sources publiées et recoupées lors d’une recherche menée le 17 août 2026 ; les figures d’enfants et d’adultes sont génériques, mais leurs gestes et leurs paroles reprennent des témoignages documentés dans les sources citées.
Sources primaires : le décompte du ministère ukrainien de l’Éducation et des Sciences sur les établissements endommagés et détruits (Save Schools, Ukrinform), le portail gouvernemental ukrainien de la décentralisation sur la première école souterraine, et les déclarations publiques du gouverneur de la région de Kharkiv et du maire de Kharkiv rapportées par Gwara Media.
Sources secondaires : les reportages de Reuters, d’Al Jazeera, d’Ukrainska Pravda, de la BBC, de CNN, du Kyiv Independent, de United24 Media, du HuffPost, de Rubryka et de Gwara Media consacrés aux écoles du métro et aux écoles souterraines de Kharkiv depuis 2023, ainsi qu’aux frappes d’août 2026.
Limite principale du dossier : les effectifs varient selon le périmètre et la date — environ 17 000 enfants inscrits sous terre à Kharkiv en septembre 2025 selon Reuters, environ 20 000 pour la ville et sa région en mars 2026 selon Al Jazeera et le gouverneur régional. Le chiffre focal retenu (vingt mille) est le plus récent, et il agrège ville et région.
Nature de l’analyse
Les analyses et perspectives présentées constituent une synthèse critique et contextuelle fondée sur les informations disponibles au moment de la rédaction, le 17 août 2026, avant la rentrée scolaire ukrainienne du 1er septembre 2026.
Relèvent du fait : les dates d’ouverture des écoles, les effectifs cités, le bilan des établissements touchés (134 sur 184 à Kharkiv ; plus de 4 000 endommagés et plus de 400 détruits dans le pays), les frappes d’août 2026. Relèvent de l’inférence : la lecture du calendrier des ouvertures comme mesure de la dangerosité de la surface. Relèvent de l’opinion : la qualification des pupitres souterrains comme « pièces à conviction » et le verdict sur le refus.
Le bilan officiel de la rentrée du 1er septembre 2026 — le nombre réel d’enfants assis sous terre à cette date, et l’atteinte ou non de l’objectif régional de doublement — pourrait matériellement modifier cette analyse.
Sources :
Sources Primaires :
Save Schools — Education in emergency (ministère de l’Éducation et des Sciences d’Ukraine)
Decentralization.gov.ua — Underground School: The Kharkiv Community’s Unique Experience
Ukrinform — Russia damaged 1,700 schools in Ukraine and destroyed 226, according to MoED Lisovyi
Gwara Media — Kharkiv governor reports 17 underground schools built in region
Sources Secondaires :
Reuters — Ukrainian children open school year by heading underground
Al Jazeera — In Ukraine’s Kharkiv, 20,000 children go underground to study
Ukrainska Pravda — First phase of underground school for 1,000 students opens in Kharkiv
Ukrainska Pravda — Children in Kharkiv will study in 7 underground schools and 6 metro stations
BBC News — Ukraine war: First underground school to be built in Kharkiv
Rubryka — A day in an underground school in Kharkiv, Ukraine
Gwara Media — Russia launches over 350 attacks on Kharkiv region in August
Gwara Media — Russian attacks destroy or damage 65% of educational institutions in Kharkiv
CNN — ‘We won’t hear the bangs’: Ukrainian city moves schools into metro stations
The Kyiv Independent — Inside Kharkiv’s underground metro schools
United24 Media — Kharkiv’s Underground Schools Protect Kids from Russian Bombs as Classes Resume
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