Ce que l’Ukraine abandonne ce 5 décembre 1994 n’est pas un stock symbolique. Un tiers de l’arsenal soviétique se trouve alors sur son sol, rappelle la BBC. Le troisième stock nucléaire de la planète, devant la Chine, devant la France, devant le Royaume-Uni. Des missiles intercontinentaux, des bombardiers, des têtes par centaines.
À Pervomaïsk, dans la région de Mykolaïv, on peut encore descendre là où tout cela se commandait. Trente mètres sous terre. Un poste de tir devenu musée. La clé de lancement est toujours là, et le bouton gris aussi. En surface, une réplique de missile se fend et moisit sous la pluie, décrit la BBC.
Oleksandr Souchtchenko y travaillait. Il a regardé les missiles partir sur des convois. Il a regardé les silos sauter à la dynamite. Il estime aujourd’hui que son pays aurait pu garder au moins quelques dizaines de têtes tactiques, rapporte la BBC.
Kyiv, à l’époque, voulait autre chose que des promesses. Les négociateurs ukrainiens réclamaient des garanties juridiquement contraignantes, écrit The Conversation. Ils ont obtenu des assurances politiques. Leonid Koutchma a signé aux côtés de Boris Eltsine, de Bill Clinton et de John Major.
Une garantie oblige. Une assurance rassure.
L’Ukraine a rendu les missiles. L’Ukraine a rendu les silos. L’Ukraine a rendu jusqu’à la clé du poste de tir de Pervomaïsk. En échange, elle a reçu trois signatures — dont celle de la Russie.
Ce que valait le papier
Dès 2014, la Deutsche Welle exhumait le texte sous un titre cruel : la garantie de sécurité oubliée de l’Ukraine. Son constat tenait en deux points. D’abord, le mémorandum a été signé en marge d’un sommet de l’OSCE, dans l’urgence diplomatique d’un désarmement à sécuriser. Ensuite, il ne prévoit RIEN en cas de violation : ni sanction, ni tribunal, ni riposte. Des consultations.
Les diplomates américains de l’époque le savaient. Le choix du mot assurances plutôt que garanties n’était pas une coquetterie de traducteur : il délimitait exactement ce que Washington était prêt à faire — et surtout à ne pas faire — si Moscou trahissait.
Revenant sur cette matinée de Budapest, Bill Clinton lui-même reconnaîtra que l’Ukraine avait accepté de troquer ses armes contre des assurances dont la solidité restait à prouver, rappelle la BBC.
Un pays a désarmé sur la foi d’un document que personne n’était tenu de défendre.
La suite n’est pas une surprise. La suite est une conséquence.
13 décembre 2001 : la première maille cède
Le filet ne s’est pas déchiré d’un coup. Il s’est défait maille par maille, et la première n’a pas cédé à Moscou.
Le 13 décembre 2001, George W. Bush annonce depuis la Maison-Blanche que les États-Unis se retirent du traité ABM sur les missiles antibalistiques. Notification formelle a été donnée à la Russie, dit-il, du retrait de ce traité vieux de presque trente ans. Les attentats du 11 septembre ont trois mois. Washington veut son bouclier antimissile, et le traité de 1972 l’interdit.
Six mois plus tard, en juin 2002, le retrait devient effectif. Pour la première fois depuis le début de la détente, une grande puissance quitte volontairement un pilier de l’architecture nucléaire.
Disons-le sans détour, parce que la ligne éditoriale ne réécrit pas les faits : c’est Washington qui a coupé la première maille. Moscou s’en souviendra, s’en servira, en fera un argument perpétuel. La différence, c’est ce que chacun a fait ensuite : les États-Unis ont quitté un traité par la porte, avec préavis. Moscou violera les siens par effraction.
Le précédent, lui, était posé.
Prague, avril 2010 : le plafond des 1 550
L’arc remonte une dernière fois avant de plonger.
Avril 2009, Prague. Barack Obama prononce son grand discours sur un monde sans armes nucléaires — en précisant, honnêtement, que cela n’arrivera probablement pas de son vivant, rappelle la transcription d’un débat du CSIS. L’année suivante, dans la même ville, il signe avec Dmitri Medvedev le traité New START.
Les chiffres du département d’État américain sont d’une netteté chirurgicale : 1 550 têtes nucléaires déployées au maximum pour chaque pays. 700 missiles intercontinentaux, missiles de sous-marins et bombardiers lourds déployés. 800 lanceurs, déployés ou non.
Entrée en vigueur : le 5 février 2011.
Ce plafond de 1 550, c’est environ 30 % de moins que la limite fixée en 2002, note le Guardian. Le point le plus bas de la courbe depuis les sommets de la guerre froide — environ 62 000 armes nucléaires accumulées à la fin des années 1980, selon le New York Times.
De 62 000 à 1 550 têtes déployées de part et d’autre. Quarante ans de descente, arrachés sommet après sommet, ratification après ratification.
Le traité n’est pas né d’un élan pacifiste naïf. Un marchandage politique assumé, raconte la transcription du CSIS : pour arracher la ratification au Sénat, l’administration Obama a promis en échange un programme complet de modernisation de l’arsenal américain — les sénateurs et élus républicains qui portaient l’exigence, Jon Kyl et Mac Thornberry en tête, ne signaient pas pour désarmer, mais pour renouveler. Réduire le nombre, moderniser le reste. Le contrôle des armements n’a jamais été l’œuvre des colombes seules ; c’est précisément pour ça qu’il tenait.
Le contexte de 2010 mesure le chemin parcouru depuis. Moscou était alors qualifié de partenaire stratégique, rappelle la même transcription. La Crimée était ukrainienne. La montée nucléaire chinoise n’était qu’une hypothèse de colloque.
Le chiffre n’était pas parfait. Ni les têtes tactiques ni les stocks en réserve n’entraient dans son périmètre. Mais il existait, il était vérifié, et les deux plus gros arsenaux du monde s’y pliaient.
C’était un plafond. C’est devenu un plancher de nostalgie.
Dix-huit inspections par an
Ce qui rendait New START réel, ce n’était pas le chiffre. Telle était la machinerie autour du chiffre.
Dix-huit inspections sur site par an, chez l’autre, sans préavis long. Des échanges de données semestriels. Des notifications à chaque mouvement de missile, de bombardier, de sous-marin. Au 1er février 2023, le département d’État en tenait le décompte exact : 328 inspections réalisées et 25 449 notifications échangées depuis 2011.
25 449 notifications. Autant de moments où un officier russe et un officier américain se sont dit, preuves à l’appui : voici où sont mes armes.
Mesurons ce que représente ce rituel. Un bombardier change de base : notification. Un sous-marin entre en révision : notification. Un missile est retiré du service : notification, puis inspection possible pour vérifier de ses propres yeux. Quinze ans durant, à travers l’annexion de la Crimée, les empoisonnements, les expulsions croisées de diplomates et jusqu’à la première année de l’invasion totale, cette machinerie a continué de tourner. Deux pays qui se détestaient se montraient leurs arsenaux — parce qu’un texte les y obligeait.
Le système fonctionnait dans les pires années. Le 1er septembre 2020, la Russie déclarait 1 447 têtes déployées — sous le plafond des 1 550. Rose Gottemoeller, qui a négocié le traité, résume son apport en deux mots repris par le CSIS : prévisibilité, transparence.
En février 2021, à peine investi, Joe Biden prolonge le traité de cinq ans avec Vladimir Poutine. C’était la seule prolongation possible : le texte n’en autorise qu’une, rappelle le Congressional Research Service. Nouvelle échéance, gravée dans le marbre juridique : février 2026.
Après cette date, il n’y aurait plus de rallonge légale. Il faudrait un nouveau traité — ou le vide.
Mars 2014 : la promesse meurt en Crimée
Entre-temps, le mémorandum de Budapest était déjà mort.
Février-mars 2014. Des soldats sans insignes prennent la Crimée. Le référendum est organisé sous les fusils, l’annexion proclamée à Moscou. L’État signataire qui s’était engagé à respecter les frontières de l’Ukraine vient de les redessiner par la force.
Relisons la clause : s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Vingt ans, trois mois et quelques jours séparent la signature de la violation.
Aucun des deux autres signataires n’a fait la guerre pour Kyiv en 2014. Des sanctions, des communiqués, une exclusion du G8 — mais le mémorandum n’exigeait rien d’autre, et rien d’autre n’est venu. Voilà la démonstration en conditions réelles de ce que valait le mot assurances : tout le monde a tenu parole, au sens strict, et l’Ukraine a quand même perdu la Crimée. Le papier n’a pas été trahi par ses termes. Sa nature seule l’a trahi.
Les consultations prévues par le texte ? La Deutsche Welle posait la question dès 2014 à l’ambassadeur américain à Kyiv, Geoffrey Pyatt. La réponse tenait du constat d’impuissance : le mémorandum n’a pas de dents. Pas de mécanisme, pas de sanction automatique, pas d’obligation militaire.
Le 24 février 2022, la logique va au bout d’elle-même. Le pays qui a signé la promesse envahit le pays qui a rendu ses bombes. Missiles sur Kyiv, colonnes blindées vers Kharkiv, marines vers Odessa.
Kyiv a rendu les bombes. Moscou a rendu la guerre.
Depuis, raconte la BBC, les Ukrainiens descendent à Pervomaïsk et posent tous la même question devant le bouton gris : pourquoi avons-nous donné ça ? Trente ans après Budapest, la question n’est plus historique. Elle est existentielle. Et chaque État qui hésite aujourd’hui entre la bombe et un traité connaît la réponse que le monde a donnée à l’Ukraine.
Aucune puissance ne rendra plus jamais ses armes contre un mémorandum. Cette monnaie-là est morte à Kyiv.
2 août 2019 : le FNI tombe
Pendant que la promesse ukrainienne agonisait, les traités entre grands tombaient un à un.
Le 2 août 2019, les États-Unis se retirent officiellement du traité FNI sur les forces nucléaires intermédiaires, le texte de 1987 qui avait fait disparaître toute une classe de missiles d’Europe. Le communiqué du secrétaire d’État Mike Pompeo ne s’embarrasse d’aucune nuance : la Russie est seule responsable de la mort du traité.
Le grief est documenté depuis des années : le missile de croisière russe 9M729, que l’OTAN désigne SSC-8, viole la portée interdite.
Washington l’a dénoncé, exigé sa destruction vérifiable, fixé un ultimatum de six mois en février 2019. Le Kremlin a nié, puis haussé les épaules.
La chronologie américaine est publique et méthodique : suspension des obligations le 2 février 2019, ultimatum de six mois, retrait définitif le 2 août. Pompeo précise même la porte laissée ouverte — Moscou pouvait sauver le traité en détruisant de manière vérifiable ses missiles en infraction. Moscou ne l’a pas fait.
Un traité violé en secret par l’un, quitté en plein jour par l’autre. Le résultat est identique : la maille saute. Et avec elle, la certitude qui protégeait l’Europe depuis 1987 : celle de ne plus vivre sous des missiles nucléaires à portée intermédiaire, ceux qui frappent en quelques minutes, trop vite pour toute décision humaine posée.
Restait un seul fil entre les deux arsenaux. Un seul texte encore vivant, encore vérifié, encore chiffré.
New START. Et son plafond : 1 550.
21 février 2023 : Poutine suspend le dernier fil
Un an presque jour pour jour après l’invasion, Vladimir Poutine monte à la tribune pour son adresse à la nation. Au détour du discours, rapporte Reuters, il annonce que la Russie suspend sa participation à New START — le dernier traité nucléaire encore en vigueur avec les États-Unis.
Suspendre, pas quitter. La nuance est calculée : Moscou garde les plafonds, mais ferme la porte aux inspecteurs. Depuis février 2023, constate le CSIS, le mécanisme de vérification est mort. Plus personne ne compte les têtes de l’autre autrement que par satellite et par estimation.
La séquence russe s’accélère alors comme une checklist méthodique. Novembre 2023 : la Russie révoque sa ratification du traité d’interdiction complète des essais nucléaires, note le Congressional Research Service.
Avril 2024 : Alexandre Loukachenko annonce que plusieurs dizaines de têtes nucléaires russes sont désormais stationnées au Bélarus.
Des armes nucléaires russes déployées hors de Russie. Sur le territoire d’un voisin de l’Ukraine, de la Pologne, de la Lituanie.
Chaque geste isolé a son excuse diplomatique. La série n’en a aucune.
Novembre 2024 : la doctrine s'élargit pendant que les limites rétrécissent
Dans les textes russes eux-mêmes, le même mouvement se lit. En novembre 2024, Moscou révise sa doctrine nucléaire, détaille le Congressional Research Service dans sa fiche mise à jour en mai 2026.
La version révisée élargit les scénarios d’emploi. Une agression conventionnelle contre la Russie ou le Bélarus créant une menace critique pour leur souveraineté peut désormais justifier une réponse nucléaire. Une attaque conjointe — comprendre : un État non nucléaire soutenu par une puissance nucléaire — aussi.
Un État non nucléaire soutenu par une puissance nucléaire. La formule a une adresse : Kyiv, soutenue par Washington. La doctrine nucléaire russe a été réécrite pour menacer nommément le pays qui a rendu ses armes nucléaires à la Russie.
Il faut relire cette phrase lentement.
Les scénarios d’emploi s’élargissaient pendant que les instruments de limitation rétrécissaient. Plus d’ABM depuis 2002. Plus de FNI depuis 2019. Plus d’inspections depuis 2023. Plus d’essais encadrés depuis le retrait de ratification. Ne restait qu’une date sur le calendrier : le 5 février 2026.
22 septembre 2025 : l'offre d'une année
Le 22 septembre 2025, Vladimir Poutine fait mine de tendre la main. La Russie, annonce-t-il, est prête à respecter les plafonds de New START pendant un an après l’expiration — si les États-Unis font de même et ne prennent aucune mesure qui bouleverse l’équilibre des potentiels de dissuasion, rapporte le New York Times.
L’offre est habile, et elle est creuse. Habile : lancée à l’ouverture de l’Assemblée générale de l’ONU, elle repeint Moscou en champion du contrôle des armements, analyse le CSIS. Creuse : sans inspections — mortes depuis 2023 —, la promesse est invérifiable ; et la clause sur l’équilibre de dissuasion offre à Moscou une sortie à volonté, dès qu’un radar américain ou une aide à l’Ukraine lui déplaira.
Détail qui pèse : selon les déclarations russes elles-mêmes reprises au CSIS, la modernisation des forces nucléaires russes est achevée à environ 90 %. Celle des États-Unis en est loin. Geler les plafonds un an, c’est geler l’avantage.
Donald Trump, interrogé en octobre avant de monter dans son hélicoptère, lâche que l’idée lui semble bonne, rapporte le Guardian. Puis rien. Ni directive, ni négociation, ni papier.
Le Guardian avance une explication à ce silence de quatre mois : les diplomates de carrière spécialisés dans le contrôle des armements ont été écartés des circuits de décision, et personne, dans l’entourage présidentiel, n’a porté le dossier. L’offre russe méritait d’être disséquée, contrée, retournée — elle a simplement été laissée sur la table jusqu’à ce que la table disparaisse.
Refuser une offre piégée, soit. L’oublier sur la table, non.
Quatre mois s’écoulent ainsi. L’échéance, elle, ne négocie pas.
5 février 2026 : minuit sans filet
Le 4 février 2026, à la veille de l’expiration, António Guterres pèse chacun de ses mots. Moment grave, dit le secrétaire général de l’ONU. Depuis plus d’un demi-siècle, jamais le monde ne s’était retrouvé sans aucune limite contraignante sur les arsenaux stratégiques des deux plus grandes puissances nucléaires. Le risque d’emploi d’une arme nucléaire, ajoute-t-il, est au plus haut depuis des décennies. Il supplie les deux capitales de revenir à la table sans délai.
À minuit, heure de Washington, New START expire. Le constat officiel tombe le 6 février à Genève, par la voix du sous-secrétaire d’État Thomas DiNanno devant la Conférence du désarmement : depuis hier 5 février, New START et ses limites centrales ont expiré, et le traité ne pouvait légalement pas être prolongé davantage.
Moscou enfonce le clou le jour même. Les parties ne sont plus liées par aucune obligation, déclare le ministère russe des Affaires étrangères, qui se dit prêt à des contre-mesures décisives, rapporte le Guardian. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, offre l’oraison funèbre : le monde est devenu plus dangereux.
Plus de plafond. Plus d’yeux sur les arsenaux. Plus de notifications. Plus un seul document entre 90 % des têtes nucléaires de la planète.
Jamais depuis 1972 les deux arsenaux n’avaient été libres de toute contrainte de taille et de composition, mesure le New York Times. Christine Wormuth, de la Nuclear Threat Initiative, trouve le mot juste sur NPR : les garde-fous ont disparu.
Les voix qui s’élèvent ce jour-là dessinent la carte du monde d’avant. Cosignataire du traité défunt, Barack Obama avertit qu’on est en train d’anéantir inutilement des décennies de diplomatie au risque de rallumer une course aux armements, rapporte le New York Times. Le pape Léon XIV lance un appel au sursaut, note le Guardian. Et la conférence d’examen du Traité de non-prolifération doit se tenir cette année même — devant des États non nucléaires qui observent, comptent, et tirent leurs conclusions.
Le même jeudi 5 février, un autre décompte avait lieu. 175 prisonniers ukrainiens rentraient chez eux, contre 157 Russes — premier échange depuis octobre, rapporte Politico.
Le jour où le monde a cessé de compter les têtes nucléaires, l’Ukraine comptait ses prisonniers rendus. Elle seule paie en hommes ce que les autres refusent de payer en signatures.
« If it expires, it expires »
Regardons maintenant Washington en face, parce que la responsabilité de ce vide n’est pas que russe.
Interrogé sur son refus de saisir l’offre d’un an de Poutine, Donald Trump répond par une formule qui restera : si ça expire, ça expire. Et d’ajouter qu’on négociera un meilleur accord, rapporte le New York Times.
Le soir même de l’expiration, sur Truth Social, il précise sa doctrine : plutôt que de prolonger New START, nos experts nucléaires doivent travailler à un traité nouveau, amélioré et modernisé, qui puisse durer loin dans le futur, cite Politico.
La veille de l’expiration, Vladimir Poutine avait téléphoné à Xi Jinping pour évoquer la fin du traité, rapporte l’Associated Press. Le conseiller du Kremlin Iouri Ouchakov en a livré le compte rendu : Washington n’a pas répondu à la proposition d’extension, et la Russie agira désormais de manière équilibrée et responsable, selon sa propre évaluation de la situation. Le dernier plafond nucléaire est mort, et c’est à Pékin que Moscou a passé son premier coup de fil.
L’ambition n’est pas absurde. Le sous-secrétaire DiNanno l’a détaillée à Genève avec des arguments qui portent : New START ne couvrait ni les armes tactiques russes — un stock qui se compte en milliers —, ni une seule tête chinoise. Presque toutes les forces déployées américaines étaient sous plafond ; une fraction seulement de l’arsenal russe l’était. Une négociation bilatérale dans un monde à trois n’a plus le même sens. Marco Rubio enfonce la même porte : pas de véritable contrôle des armements au XXIe siècle sans la Chine et son stock en croissance rapide, dit le secrétaire d’État repris par Politico.
Tout cela est vrai. Rien de cela ne répond à l’essentiel : Trump a laissé mourir un plafond existant contre un traité qui n’existe pas.
Au matin du 5 février, Axios révèle que des délégations américaine et russe discutent à Abou Dhabi d’un respect informel des anciens plafonds pendant quelques mois, le temps de négocier — sans qu’aucun des deux présidents n’ait rien signé, précise Reuters. Interrogée le jour même sur l’existence d’un tel arrangement, la porte-parole de la Maison-Blanche Karoline Leavitt répond : pas à ma connaissance.
Pas à ma connaissance. Voilà l’état du contrôle des armements nucléaires en 2026 : une rumeur de couloir que la Maison-Blanche ne confirme pas.
Le 11 février, des responsables russes assurent que Moscou respectera les limites centrales tant que Washington le fera, note le Congressional Research Service. Une promesse verbale, réciproque, invérifiable. Exactement la matière dont Budapest était fait.
On a remplacé 25 449 notifications par deux paroles d’honneur. Dont celle du Kremlin.
Les chiffres d'après
Que valent les arsenaux, maintenant que plus personne ne les compte officiellement ?
Les estimations de la Federation of American Scientists, reprises par le Congressional Research Service, donnent pour 2026 environ 1 796 têtes stratégiques déployées côté russe, contre 1 770 côté américain. Deux chiffres au-dessus de 1 550. Le plafond n’a pas seulement expiré : il était déjà crevé.
Comparons avec le temps du traité vivant : 1 447 têtes russes déclarées en septembre 2020, sous plafond, chiffre officiel remis à Washington. Six ans plus tard, on en est réduit à des fourchettes d’analystes. L’écart entre 1 447 et environ 1 796 ne se compte pas seulement en 349 têtes — c’est la différence entre un chiffre déclaré qu’on peut inspecter et une estimation qu’on peut seulement craindre.
Le rapport 2026 du département d’État est plus précis encore : la Russie est probablement restée proche de la limite pendant l’essentiel de l’année 2025, et l’a vraisemblablement dépassée vers la fin. Avant même minuit, Moscou avait cessé de respecter le chiffre.
Au-delà du déployé, l’analyste John Correll évaluait en mars 2026 l’arsenal stratégique russe à environ 2 600 têtes, plus jusqu’à 2 000 têtes non stratégiques, relève la même fiche du CRS. Ces armes tactiques n’ont JAMAIS été couvertes par aucun plafond.
Le scénario d’après a un nom technique : l’upload. Les missiles et les sous-marins des deux camps peuvent emporter plus de têtes qu’ils n’en portent ; le plafond seul les bridait. Le département d’État l’écrivait noir sur blanc : la Russie a la capacité d’en déployer bien plus de 1 550, et seul New START l’en empêchait. Thomas Countryman, ancien diplomate américain, décrit le pire des cas dans Politico : dans les prochains mois, les deux pays rechargent leurs vecteurs, et une course trilatérale commence, plus coûteuse et plus risquée que celle de la guerre froide.
Seul l’en empêchait. Le verrou est parti. La capacité reste.
Le prix du vide
L’Amérique, elle, a déjà sorti le chéquier. 87 milliards de dollars consacrés cette année aux armes nucléaires — têtes modernisées, missiles remplacés, bombardiers renouvelés, chiffre le New York Times. La modernisation complète approche les 1 000 milliards sur la décennie, évalue NPR.
Un détail budgétaire dit tout du calendrier. La grande loi budgétaire de Trump prévoit des fonds pour rééquiper les tubes lance-missiles des sous-marins Ohio — avec instruction de ne pas les dépenser avant le 1er mars, relève le New York Times. Trois semaines et quelques jours après l’expiration de New START.
On n’attend pas la fin d’un plafond pour construire ce qu’il interdit. Sauf quand on sait la date de sa mort.
S’ajoute le décret présidentiel créant le Dôme d’or, un bouclier antimissile continental censé intercepter fusées et missiles, relève le New York Times. L’ironie de l’arc est complète : c’est exactement le type de défense que le traité ABM encadrait en 1972 — parce que les négociateurs d’alors avaient compris qu’un bouclier chez l’un force l’autre à multiplier les épées. Cette leçon-là aussi vient d’être désapprise, et la clause russe sur l’équilibre des potentiels de dissuasion lui donne d’avance son prétexte de sortie.
Chaque dollar de cette course était évitable tant qu’un plafond vérifié tenait les deux arsenaux. Voilà le vrai prix du vide : pas une explosion, pas un champignon — une facture. Des générations de contribuables américains et russes paieront des têtes supplémentaires dont la seule fonction est d’annuler celles d’en face.
Les grands s’équipent ; les moyens, eux, réfléchissent. Le New York Times rappelle la prophétie de John F. Kennedy — une vingtaine d’États nucléaires possibles dès 1975 — et pourquoi elle ne s’est pas réalisée : le parapluie américain, l’assurance que Washington protégerait ses alliés. Neuf États nucléaires seulement aujourd’hui. Ce chiffre-là aussi reposait sur des promesses crues.
Demande à Kyiv ce que vaut une promesse crue.
Pékin compte jusqu'à 1 500
Il y a un troisième joueur, et il ne signe rien.
Le Pentagone l’évaluait à environ 400 têtes fin 2022, avec une trajectoire limpide, rapportait Reuters : 1 000 têtes vers 2030, 1 500 vers 2035. Aujourd’hui, Pékin en aligne environ 600, selon le dernier rapport du Pentagone cité par Politico.
1 500 têtes chinoises en 2035. À cinquante près, le plafond exact que Washington et Moscou viennent d’abandonner.
Trump fait de la participation chinoise la condition de tout futur traité. Pékin refuse, arguant que son arsenal ne joue pas dans la même catégorie, note Politico. Et le refus est confortable : zéro tête chinoise n’a jamais été soumise à une limite, une déclaration ou une inspection, rappelait DiNanno à Genève.
La condition posée par Washington est donc, en l’état, une garantie d’échec. Exiger la Chine, c’est s’assurer qu’il n’y aura pas de traité ; et sans traité, c’est la Chine qui rattrape le peloton en silence.
Le piège est parfait : chacun justifie sa course par celle des deux autres.
Une piste demeure, étroite : l’arrangement informel d’Abou Dhabi, quelques mois de plafonds respectés sur parole pendant qu’on négocie du solide. Fragile, invérifiable, révocable d’un tweet — mais c’est la seule corde encore tendue au-dessus du vide. Entre un mauvais filet et pas de filet, l’histoire de Budapest a déjà tranché une fois.
Trois arsenaux montent. Zéro inspecteur ne compte.
Pervomaïsk, retour sous terre
Redescendons une dernière fois les trente mètres du silo de Pervomaïsk. La clé est toujours dans le pupitre. Le bouton gris attend toujours un doigt qui ne viendra plus. En surface, la réplique de missile continue de se fendre sous les hivers ukrainiens.
Ce musée est le seul endroit au monde où le désarmement nucléaire a été mené jusqu’au bout. Pas suspendu, pas prolongé, pas renégocié : achevé. Une nation entière a fait ce que tous les sommets promettaient — rendre les armes, dynamiter les silos, signer le TNP.
Ce pays est en guerre depuis douze ans contre le signataire de sa protection.
Le 5 décembre 1994, dans la salle Patria, cinq États faisaient entrer en vigueur le plus grand traité de réduction de l’histoire pendant que l’Ukraine échangeait le troisième arsenal du monde contre trois signatures. Le 5 février 2026, il ne reste rien : ni le mémorandum, mort en Crimée ; ni l’ABM, quitté en 2002 ; ni le FNI, tué par le 9M729 ; ni New START, expiré faute d’avoir été défendu par ceux-là mêmes qui juraient de le remplacer.
L’arc s’est inversé. Trois décennies de descente, de 62 000 armes vers 1 550 têtes comptées, vérifiées, notifiées. Puis la remontée, sans un seul chiffre pour la freiner. Poutine a méthodiquement vidé les traités de leur substance — suspension, révocation, doctrine élargie — et Trump a laissé tomber le dernier plafond en pariant qu’un meilleur papier viendrait. Le pari court toujours. Les têtes se comptent déjà en plus.
Budapest avait appris au monde qu’une promesse sans dents ne protège personne ; New START vient de lui apprendre qu’un traité avec dents meurt aussi, quand plus personne ne veut le porter.
Il ne reste plus rien à violer.
Qui signera le prochain plafond, et sur la foi de quoi ?
Combien de têtes faudra-t-il empiler avant que 1 550 redevienne un objectif au lieu d’un souvenir ?
Quel État, voyant l’Ukraine bombardée par le garant de sa sécurité, choisira encore le papier plutôt que la bombe ?
Et qui osera demander à un peuple de rendre ses armes contre une promesse ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
New START Treaty — U.S. Department of State
U.S. Withdrawal from the INF Treaty on August 2, 2019 — U.S. Department of State
Russia’s Nuclear Weapons: Doctrine, Forces, and Modernization — Congressional Research Service
Sources Secondaires :
Why it matters that the U.S.-Russia New START nuclear treaty expired — NPR
The last US-Russia nuclear pact expires, prompting fears of a new arms race — Associated Press
Nuclear Arms Control Era Comes to End Amid Global Rush for New Weapons — The New York Times
US, Russia close in on deal to extend New START nuclear arms treaty, Axios reports — Reuters
New START is dead. Trump wants a new-er deal. — Politico, National Security Daily
Putin Proposes One More Year of Nuclear Caps With U.S. — The New York Times
Should the United States Extend New START Limits? — Center for Strategic and International Studies
Ukraine gave up its nuclear weapons. Now it’s asking why — BBC News
Ukraine’s forgotten security guarantee: the Budapest Memorandum — Deutsche Welle
Putin: Russia suspends participation in last remaining nuclear treaty with U.S. — Reuters
China likely to have 1,500 nuclear warheads by 2035 — Pentagon report, Reuters
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