Une vingtaine de milliards de dollars de marchandises sont visées, calcule Reuters. À peine un vingtième de ce que les États-Unis achètent au Canada dans une année.
C’est là que le piège se referme : à l’échelle des deux économies, c’est une piqûre. À l’échelle d’une région, c’est une amputation.
Parce que la liste n’est pas tombée au hasard sur le Québec : elle lui ressemble.
Le fromage de nos fromageries. Le vin et le cidre de nos vergers. Les meubles de nos usines. Le ciment de nos cimenteries. L’équipement de sport qui sort de nos ateliers depuis trois générations.
Quelque part entre Sainte-Martine et le poste de Lacolle, un camionneur chargera mercredi matin les mêmes palettes que la semaine dernière. Même route, même douane, même café tiède. Une seule différence : de l’autre côté de la ligne, l’importateur devra verser la moitié de la valeur de la cargaison au Trésor américain.
Techniquement, ce n’est donc pas nous qui payons. Mais demandez à n’importe quel exportateur ce qui arrive après : la commande fond, le contrat se renégocie, le client magasine ailleurs.
La taxe est américaine. La facture est partagée. La perte, elle, s’installe ici.
La CBC et Le Devoir ont épluché la liste ligne par ligne, et la lecture tient du surréalisme douanier : le papier de toilette. Les brochettes de bambou. Le papier de cuisson. Le sel. Les patins à glace. Les décorations de Noël.
Des dizaines de lignes tarifaires rangées sous le grief automobile alors qu’elles n’ont rien à voir avec une automobile — le miel, les bulbes de jacinthe, les semences d’oignon, les téléphones intelligents.
50 %.
Ce n’est pas un tarif, à ce niveau-là. C’est une porte qu’on ferme en la peinturant en taux de douane.
Le grief de Washington
Je vais dire une chose qui va déplaire, et je vais la dire quand même : le grief américain n’est pas inventé.
Presque toutes les provinces ont retiré l’alcool américain de leurs tablettes. Résultat, documenté par la Maison-Blanche elle-même : les achats canadiens de vin et de spiritueux américains ont fondu de quatre bons cinquièmes en un an. Les importations d’automobiles américaines ont reculé d’environ un cinquième. Et notre gestion de l’offre impose au fromage américain des quotas plus serrés qu’au fromage européen.
Tout ça est vrai, et je vous demande quand même de regarder la suite avec moi.
Ces mesures canadiennes répondaient elles-mêmes aux tarifs américains sur notre acier, notre aluminium, notre bois. Le premier ministre Carney l’a écrit le soir même : le Canada n’a fait qu’égaler des mesures américaines, comme c’est son droit. Et il a ajouté une phrase que Washington aurait intérêt à relire : cette guerre commerciale a d’abord fait grimper les coûts des familles — surtout américaines.
Trump avait un grief, mais il avait aussi une table de négociation, des alliés, un traité qu’il a lui-même signé.
Il a choisi la loi de 1930.
Pas n’importe comment, en plus. L’article 338 fixe un plafond : cinquante pour cent, jamais un point au-dessus. Trump est allé chercher le maximum exact que le texte permet. Un haut responsable américain l’a admis à la CBC : en près d’un siècle, cette disposition n’avait jamais été utilisée à cette fin. Il fallait un premier client pour l’étrenner. Ce sera nous.
50 %.
Le grief laitier lui-même, d’ailleurs, est plus fragile qu’il n’en a l’air. L’accès au marché canadien que réclame Washington, Trump l’a négocié et signé lui-même dans l’ACEUM. Depuis, rappellent les Producteurs laitiers du Canada, les exportations laitières américaines vers le Canada ont grimpé de cent cinquante pour cent en valeur. Selon l’Union des producteurs agricoles, les Américains ne remplissent même pas le contingent déjà ouvert.
On punit donc un client qui achète comme jamais, au nom d’un accès qu’on n’arrive pas à remplir.
Et sa Maison-Blanche s’en félicite avec un argument qui devrait nous glacer plutôt que nous flatter : seuls deux pays au monde ont osé riposter à ses tarifs plutôt que de négocier — la Chine et le Canada.
Pensez-y deux secondes : dans le grand livre de Washington, nous voilà rangés sur la même page que Pékin.
Je l’ai défendu souvent, ce président, sur le fond des choses : obliger l’Occident à se réarmer, nommer la menace chinoise, refuser l’hypocrisie des traités que personne ne respecte. Un mal pour un bien, ça existe.
Mais frapper le voisin le plus loyal du continent avec l’arme de la Grande Dépression, c’est son acte, son choix, sa responsabilité. Pas celle d’un conseiller. Pas celle du système.
Quand on signe trois proclamations le même jour, on ne peut pas prétendre que la plume a glissé.
À dix kilomètres de la ligne
Angus MacKinnon produit du lait à Coaticook, dans les Cantons-de-l’Est, à un peu plus de dix kilomètres de la frontière américaine. Septième génération sur la même terre.
Ça fait deux ans, dit-il à CTV News, qu’il attendait que Trump s’en prenne au lait.
Il garde son calme, et il a de bonnes raisons de le garder : le producteur, lui, est payé à la ferme, protégé par la gestion de l’offre. Ce sont les transformateurs et les distributeurs, plus loin dans la chaîne, qui encaisseront le choc en premier.
Leur organisation nationale, elle, retient moins son souffle : les Producteurs laitiers du Canada se disent inquiets de l’imprévisibilité et des effets négatifs de ces menaces à répétition sur toute la filière.
Écoutez quand même la lecture politique de MacKinnon, parce qu’elle vaut tous les mémos d’analystes : l’Amérique profonde a élu Trump, et l’Amérique profonde, c’est l’agriculture.
Alain Brassard voit la manœuvre d’encore plus haut. Président par intérim des Producteurs de lait du Québec, septième génération lui aussi, sur une ferme du Centre-du-Québec. La stratégie des Américains est de nous diviser, prévient-il, et ce n’est pas le temps de baisser les bras.
Derrière ces deux voix, plus de quatre mille fermes laitières québécoises, presque toutes familiales, qui tiennent des villages entiers debout.
La gestion de l’offre, vue d’ici, ressemble moins à un dossier commercial qu’à un cadastre de familles.
Le Québec encaisse
Voici ce que ça donne, chiffres en main.
Le Québec est déjà la province la plus tarifée du pays. L’acier et l’aluminium à 50 %. Le bois d’œuvre. Les meubles rembourrés. Les motoneiges et les motomarines de BRP, reclassées au printemps dans une catégorie qui les expose davantage.
Les économistes de la Banque Nationale ont fait le calcul, rapporté par le Globe and Mail : après mercredi, le taux tarifaire effectif moyen sur les exportations québécoises dépassera le dixième de leur valeur. Aucune autre province ne franchit ce seuil. Aucune.
La première ministre Christine Fréchette a mis ses propres mots là-dessus : près d’un dixième des exportations du Québec touchées, environ sept milliards de dollars, des milliers d’emplois en jeu. Elle a convoqué deux jours de réunions d’urgence avec le monde agricole, et elle a tracé sa ligne à elle : que le fédéral ne sacrifie pas la gestion de l’offre pour acheter la paix.
Le secteur laitier d’abord, l’équipement sportif ensuite : les analystes placent les deux industries les plus exposées au cœur de notre territoire.
Le réflexe d’ici, on le connaît déjà : dans un sondage éclair de La Presse à la fin juillet, une écrasante majorité de lecteurs disaient boycotter les produits américains ou s’apprêter à le faire. Les plages de la Nouvelle-Angleterre passent un drôle d’été sans leurs Québécois.
Pas des abstractions. La fromagerie qui vient de financer son agrandissement. L’usine de la rive-sud qui roule sur deux quarts de travail. Le représentant qui vendait des bâtons dans le Vermont depuis vingt ans.
Fréchette a dit les milliers d’emplois. Elle a dit l’urgence. Elle n’a pas dit ce qu’un gouvernement provincial peut faire contre une proclamation présidentielle — peu de choses, et elle le sait.
Une diplomate qui a passé sa carrière à Washington, Louise Blais, l’a dit sans fard : elle n’est pas certaine que les Québécois mesurent ce qui s’en vient.
50 %.
Le chiffre n’a pas changé depuis le début de cette chronique. C’est nous qui changeons à mesure qu’on comprend ce qu’il contient.
Deux nuits
Pendant que le compteur tourne vers minuit une, à Washington, on négocie.
Dominic LeBlanc, le ministre du Commerce canado-américain, a passé la fin de semaine sur place plutôt que de rentrer. Janice Charette, la négociatrice en chef, enchaîne avec le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, ce que La Presse appelle un marathon de trois semaines.
Le ministre québécois de l’Économie, Bernard Drainville, a résumé l’état des lieux avec la sobriété d’un bulletin de circulation : il n’y a toujours pas d’entente, et ils sont même assez loin d’une entente.
Ottawa a fait des nouveaux tarifs une ligne rouge. Washington a fait de leur entrée en vigueur un compte à rebours.
Carney, lui, promet de travailler sans relâche et de prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger les travailleurs canadiens. C’est une formule de premier ministre. Les formules ne dédouanent pas un conteneur.
Entre les deux, il reste deux nuits.
Deux nuits pour sauver le prix d’un cheddar, d’une chaise, d’un bâton de hockey junior.
Je ne vous annonce pas la fin du monde. L’énergie passe encore, la potasse passe encore, le poisson passe encore. Les économies survivent aux tarifs comme les corps survivent aux fractures : en boitant, puis en s’habituant à boiter.
C’est l’habitude qui m’inquiète.
Parce qu’un voisin qui taxe ton fromage à 50 % ne redevient jamais tout à fait le voisin d’avant, même quand la taxe tombe.
L’épicerie d’ici ne changera peut-être pas ses étiquettes tout de suite : c’est le carnet de commandes de la fromagerie qui change d’abord, puis le quart de soir de l’usine.
Mercredi matin, devant le comptoir des fromages, lirez-vous encore un prix — ou un message ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Fact Sheet: President Donald J. Trump Imposes Additional Tariffs on Canada
Sources Secondaires :
US imposes new 50% tariffs on $20 billion worth of Canadian products
Already beset by tariffs, Quebec braces for another big hit
Le Canada et les États-Unis encore loin d’un accord
Quebec premier calls on federal government to uphold supply management amid new Trump tariffs
Consultez la liste des produits visés par Trump pour de nouveaux tarifs de 50 %
What Canadian goods is Trump targeting with his latest tariff move?
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