Budapest, hiver 1994.
L’Ukraine indépendante a trois ans. De l’Union soviétique, elle a hérité le troisième arsenal nucléaire de la planète — des milliers d’ogives, plus que la Grande-Bretagne, la France et la Chine réunies. Elle n’en a pas les codes de lancement, qui restent à Moscou, mais elle a les têtes, les silos, les bombardiers stratégiques. Posé sur son sol : l’argument de dissuasion le plus lourd qu’un jeune État ait jamais possédé.
Et tout le monde veut le lui reprendre.
Washington d’abord, obsédé par la prolifération, qui ne veut pas voir quatre États nucléaires surgir des décombres soviétiques. Moscou ensuite, qui considère ces ogives comme les siennes. Bill Clinton fait le voyage de Kyiv cette année-là pour pousser à la dénucléarisation. On promet à l’Ukraine des compensations, de l’aide, une place dans le monde d’après. Surtout, on lui promet qu’elle n’aura plus besoin de bombes, puisqu’elle aura des signatures.
Elle négocie. Et elle rend tout.
Le Mémorandum de Budapest est signé le 5 décembre 1994 par Leonid Koutchma, Boris Eltsine, John Major et Bill Clinton. Enregistré aux Nations unies, le texte entre en vigueur le jour même, par la seule signature. L’Ukraine adhère au Traité de non-prolifération comme État non doté de l’arme nucléaire. En retour, la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni s’engagent solennellement à respecter son indépendance, sa souveraineté et ses frontières existantes. À s’abstenir de tout recours à la force contre elle. À s’abstenir de toute coercition économique. À saisir le Conseil de sécurité si elle était victime d’une agression nucléaire. À se consulter en cas de problème.
Se consulter.
Relisez le verbe : c’est le mécanisme entier. Pas de troupes, pas de déclencheur automatique, pas de tribunal. Si la promesse est violée, les signataires se consultent.
La politologue Mariana Budjeryn, qui a passé sa carrière sur ce texte, le dit sans détour : les Ukrainiens savaient, dès 1994, qu’ils n’obtenaient pas des garanties juridiquement contraignantes et vraiment robustes. Ils ont signé quand même. Parce que Washington poussait, parce que Moscou promettait, parce qu’un jeune État ruiné ne refuse pas grand-chose à ceux qui le financent. L’implication, disait-elle, c’était qu’on ne laisserait pas l’Ukraine seule face à une agression.
On l’a laissée seule.
Une assurance n'est pas une garantie
Arrêtons-nous sur un mot, parce que trente-deux ans d’histoire tiennent dedans.
La version anglaise dit « assurances ». Pas « guarantees ». Une assurance est une déclaration d’intention. Une garantie est une obligation qui déclenche quelque chose. L’Alliance atlantique offre une garantie : l’article 5, un pour tous. Budapest offrait une assurance : nous n’avons pas l’intention de vous faire du mal, et si quelqu’un vous en fait, nous en parlerons.
Une assurance n’est pas une garantie.
Le distinguo tient dans un mot. Il a coûté un pays.
Un think tank de Washington, le Center for Strategic and International Studies, résumera l’affaire trente et un ans plus tard en une phrase d’autopsie : cet accord a été inefficace pour protéger l’Ukraine. Inefficace. Le mot est poli. L’accord n’a pas seulement échoué à protéger l’Ukraine — il l’a désarmée d’abord, pour qu’elle soit plus simple à attaquer ensuite. L’arsenal est parti vers la Russie. Les ogives ukrainiennes démantelées ont fini en combustible. Et le pays qui avait donné sa signature en échange a utilisé les vingt années suivantes pour reconstituer, moderniser et pointer le sien.
Budapest n’a pas été trahi en 2014.
Budapest fut conçu pour pouvoir être trahi. C’est toute la différence entre un texte mal appliqué et un texte mal écrit. Celui-là était les deux.
3 avril 2008 : Bucarest, la promesse sans calendrier
Deuxième pièce de l’arc. Elle ne ressemble pas aux autres : personne n’y a rien signé avec la Russie. Celle-là, l’Occident se l’est faite à lui-même.
Sommet atlantique, Bucarest, 3 avril 2008. Paragraphe 23 de la déclaration officielle : l’Alliance salue les aspirations euro-atlantiques de l’Ukraine et de la Géorgie, et déclare — au présent, à l’indicatif — nous avons convenu aujourd’hui que ces pays deviendront membres de l’OTAN.
Deviendront. Aucune date. Aucun plan d’adhésion accordé ce jour-là — la France et l’Allemagne l’ont bloqué. Juste un futur grammatical suspendu dans le vide.
Quatre mois plus tard, la Russie envahissait la Géorgie — l’autre pays nommé au paragraphe 23, l’autre bénéficiaire du futur grammatical. Le message de Moscou était limpide : la promesse d’appartenance, sans l’appartenance elle-même, ne protège rien. Elle désigne.
La promesse de Bucarest, elle, est devenue un rituel liturgique. Le service de recherche du Congrès américain le documente année après année : chaque communiqué de sommet la répète, sans jamais l’exécuter. À Washington, en 2024, l’Alliance qualifie même le chemin de l’Ukraine vers l’adhésion d’irréversible. Irréversible et immobile à la fois. Puis le 12 février 2025, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth enterre l’adjectif : l’adhésion ukrainienne à l’Alliance n’est pas, dit-il, un résultat réaliste d’un règlement négocié. En juillet 2026, à Ankara, le communiqué final n’en parle plus du tout.
Dix-huit ans entre deviendront membres et le silence.
Voilà le deuxième modèle d’accord mort : la promesse sans calendrier. Assez forte pour que Moscou la brandisse comme menace existentielle. Trop faible pour protéger qui que ce soit. Le pire des deux mondes, ratifié à l’unanimité.
Mars 2014 : la première signature déchirée
Vingt ans après Budapest, la facture arrive.
Février-mars 2014. Moscou s’empare de la Crimée, l’annexe, organise un référendum sous les fusils. La violation du mémorandum de 1994 est littérale, article par article : frontières existantes, non-recours à la force, tout y passe. L’Ukraine invoque le texte. Elle demande les consultations promises.
Et il se passe exactement ce que le texte prévoyait : rien d’obligatoire.
Des sanctions, oui. Des déclarations, beaucoup. Mais aucun mécanisme ne se déclenche, parce qu’aucun mécanisme n’existe. Les signataires occidentaux découvrent publiquement ce que leurs juristes savaient depuis 1994 : ils n’ont rien promis d’exécutoire. Moscou, lui, ne découvre rien. Il vérifie.
Il vérifie que le papier ne tire pas.
Mesurons ce que ce moment détruit, au-delà de la péninsule. En mars 2014, tout État de la planète qui hésitait entre l’arme nucléaire et les promesses des grandes puissances reçoit sa réponse, gravée dans la baie de Sébastopol : le pays qui a rendu le troisième arsenal du monde contre des assurances écrites vient de perdre un territoire grand comme la Belgique, et les auteurs des assurances constatent. La leçon dépasse l’Ukraine. Elle s’adresse à Téhéran, à Pyongyang, à tous les futurs proliférateurs : gardez vos bombes, le papier ne vaut rien.
Au printemps 2014, la guerre s’étend au Donbass. Des séparatistes armés et pilotés par la Russie s’emparent de pans entiers des régions de Donetsk et de Louhansk. En cinq mois, plus de deux mille six cents personnes meurent, selon le décompte repris par Reuters. Dans ce paysage-là, précisément, on tend à l’Ukraine son deuxième document.
5 septembre 2014 : Minsk, douze points dans la fumée
Le Protocole de Minsk est signé le 5 septembre 2014, à l’issue des consultations du Groupe de contact trilatéral — Ukraine, Russie, OSCE. Douze points. Cessez-le-feu bilatéral immédiat, surveillance internationale, décentralisation, contrôle de la frontière, libération des otages, retrait des formations armées illégales et des mercenaires.
Le document officiel, archivé aux Nations unies, porte quatre signatures. Leonid Koutchma, deuxième président d’Ukraine. Mikhaïl Zourabov, ambassadeur de la Fédération de Russie. Puis deux noms nus : A. Zakharchenko. I. Plotnitski.
Deux signatures sans titre.
Les chefs séparatistes ont signé sans qualité, parce que leur qualité n’existait pas en droit. Et Moscou a signé par ambassadeur, en médiateur, lui qui armait, encadrait et renforçait l’un des deux camps. Ce protocole enregistrait donc sa propre fiction fondatrice : l’agresseur y figurait comme arbitre, et ses relais comme parties anonymes.
Ce cessez-le-feu s’est effondré en quelques jours.
Quelques jours. Le deuxième accord aura vécu moins longtemps qu’un jugement de petites créances. Un mémorandum de suivi a encore été signé le 19 septembre, avec zones tampons et retrait d’artillerie. Lui aussi a rejoint le protocole dans la tombe. À l’hiver, les offensives reprenaient, l’aéroport de Donetsk tombait après des mois de siège, et les chancelleries préparaient déjà l’accord suivant — le troisième en vingt ans.
Notez la cadence qui s’installe. Budapest avait tenu vingt ans avant d’être violé. Minsk I tient une semaine. La durée de vie des promesses faites à l’Ukraine vient d’être divisée par mille, et personne, à l’époque, ne semble s’en alarmer : on retourne simplement à la table, on renumérote les points, on rappelle les mêmes signataires. La diplomatie traite la récidive comme un malentendu.
12 février 2015 : seize heures pour treize points
Minsk encore, février 2015. Cette fois, les chefs d’État se déplacent en personne : Poutine, Porochenko, Hollande, Merkel. Ils négocient seize heures d’affilée, toute une nuit. Au matin du 12 février, ils accouchent d’un « paquet de mesures » en treize points : cessez-le-feu au 15 février à minuit, retrait des armes lourdes créant des zones tampons de cinquante à cent quarante kilomètres selon le calibre, échange de prisonniers, amnistie, acheminement de l’aide humanitaire, retrait des formations armées étrangères et des mercenaires, élections locales, réforme constitutionnelle avec statut spécial du Donbass, et contrôle de la frontière rendu à Kyiv en toute fin de parcours seulement.
Cinq jours plus tard, le 17 février, le Conseil de sécurité des Nations unies endosse le paquet à l’unanimité. Résolution 2202. Quinze voix, zéro contre. Moscou vote pour.
Prenez la mesure de l’édifice juridique : cette fois, ce n’est plus un mémorandum ni un protocole de groupe de contact. C’est un accord parrainé par deux puissances européennes, avalisé par le Conseil de sécurité, revêtu de la plus haute onction du droit international. Treize points, quatre chefs d’État, quinze membres du Conseil. On a convoqué toute la machinerie du monde d’après 1945 pour garantir un cessez-le-feu dans le Donbass.
La Russie vote pour le cessez-le-feu qu’elle est en train de violer.
Car pendant que les ambassadeurs lèvent la main à New York, la bataille fait rage autour d’une ville que le monde apprend à prononcer : Debaltseve.
Débaltseve, six jours plus tard
Le cessez-le-feu de Minsk II entre en vigueur le 15 février 2015 à minuit.
Le 18 février, le président Porochenko annonce le retrait de quatre-vingts pour cent de ses troupes de Debaltseve, nœud ferroviaire encerclé, après des jours de combats acharnés — trois jours après le début officiel de la trêve. Les colonnes ukrainiennes sortent sous le feu. La télévision d’État russe filme le drapeau séparatiste hissé sur un immeuble.
Et Lavrov — déjà lui — explique doctement que la prise de Debaltseve ne viole pas le cessez-le-feu, puisque la ville était selon Moscou en territoire rebelle au moment de la signature. Le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg prévient que l’offensive met en péril l’accord entier, et demande à la Russie de retirer ses troupes, son artillerie et sa défense antiaérienne, toujours actives en Ukraine.
Six jours entre la signature et la chute de la ville.
L’encre du troisième accord n’avait pas séché qu’il servait déjà de couverture à une conquête. Retenez la méthode, parce qu’elle ne changera plus : signer, avancer quand même, puis plaider que l’avance ne compte pas. Le papier n’arrête pas l’offensive. Il l’horodate.
2015-2021 : le cessez-le-feu qui tue
Puis viennent les années plates. Les pires, à leur façon.
Minsk II ne sera jamais appliqué. Pas un de ses treize points ne connaîtra d’exécution complète. Le nœud est structurel, pas technique : Kyiv refuse d’organiser des élections locales sous occupation avant d’avoir récupéré sa frontière ; Moscou exige l’inverse, le statut spécial d’abord, les élections ensuite, la frontière jamais. Chacun peut citer le texte à l’appui de sa lecture, parce que le texte, négocié en une nuit sous la menace d’un encerclement, avait laissé l’ordre des étapes dans le flou. L’ambiguïté qui avait permis la signature est exactement celle qui interdit l’application. Les négociateurs se réunissent, format Normandie, sous-groupes, protocoles additionnels. Sept ans de réunions.
Sept ans de morts.
La ligne de front se fige en tranchées, comme un siècle plus tôt. Des villes coupées en deux, des points de passage où des vieillards font la file des heures pour toucher leur pension de l’autre côté, des écoles aux fenêtres protégées par des sacs de sable. Le long de cette ligne, la guerre continue à petit feu — snipers, mortiers, mines. Quatorze mille morts environ entre 2014 et février 2022, dont de nombreux civils, selon le bilan repris par la BBC. Zelensky, lui, parlera d’environ quinze mille. Pendant ce temps, les diplomaties occidentales répètent que Minsk reste la seule voie sur laquelle la paix peut se construire — la formule est d’Emmanuel Macron, en février 2022, à quelques jours de l’invasion.
La seule voie. Un accord violé dès sa première semaine, célébré sept ans comme unique chemin de paix, pendant que la ligne de front dévorait un millier de vies par année.
Troisième modèle d’accord mort : celui qu’on maintient en vie artificielle parce qu’il n’existe rien d’autre. Il ne protège pas. Il occupe. Il donne aux chancelleries quelque chose à invoquer et aux artilleurs quelque chose à ignorer.
21 février 2022 : l'acte de décès
La fin de Minsk mérite d’être citée au mot près, parce qu’elle dit tout du signataire russe.
Le 21 février 2022, Vladimir Poutine reconnaît l’indépendance des républiques autoproclamées de Donetsk et de Louhansk. Le lendemain, devant les caméras, il déclare que les accords de Minsk n’existent plus. Et il ajoute, rapporte la BBC : ils ont été tués bien avant la reconnaissance d’hier — et pas par nous, pas par les représentants de ces républiques, mais par les autorités actuelles de Kyiv.
Tués par la victime. C’est toujours la victime, chez lui.
Trois jours après cette oraison funèbre, les colonnes blindées russes franchissaient la frontière sur mille kilomètres de front. L’homme qui avait signé Budapest par héritage, voté la résolution 2202 à l’unanimité et négocié seize heures à Minsk lançait la plus grande invasion européenne depuis 1945 — contre le pays même que ces trois textes juraient de protéger.
Un accord mort en 1994. Un mort en 2014. Deux morts en 2022, la même semaine.
Et voici le plus vertigineux : quatre jours après l’invasion, on négociait déjà le suivant.
Mars 2022 : Istanbul, le traité fantôme
Le 28 février 2022, alors que les blindés russes sont aux portes de Kyiv, des délégués ukrainiens et russes se retrouvent en Biélorussie. Quatre jours de guerre, et déjà une table. Suivent des visioconférences, puis, le 29 mars, une rencontre à Istanbul qui produit le document le plus troublant de toute cette histoire : un projet de traité que presque personne n’a lu et qui a failli tout changer.
Mesurez d’abord l’obscénité du calendrier. Un pays bombardé envoie des juristes pendant qu’on bombarde ses villes ; la délégation ukrainienne rédige des clauses entre deux alertes aériennes ; et l’agresseur, qui pilonne Marioupol au même moment, discute virgules et annexes comme si de rien n’était. C’est dans ces conditions que naît le projet le plus abouti de toute la série.
L’offre ukrainienne, détaillée alors par Reuters, était énorme. Neutralité permanente, non-alignement. Pas d’armes nucléaires, pas de troupes étrangères, pas de bases. Renoncement à l’OTAN, contre une porte laissée ouverte vers l’Union européenne. Sur la Crimée, quinze ans de consultations bilatérales, à la condition expresse d’un cessez-le-feu complet.
En échange, l’Ukraine exigeait ce qu’on lui refusait depuis 1994 : de vraies garanties. Pas des assurances — des garanties, calquées sur l’article 5, portées par un collège de garants incluant les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, Chine et Russie comprises, et possiblement la Turquie, la Pologne, Israël, le Canada. En cas d’agression, les garants s’engageraient à fermer le ciel ukrainien, à livrer des armes, et jusqu’à intervenir militairement. Zelensky avait prévenu dès la mi-mars : il voulait des garanties normales, effectives — pas des garanties comme celles de Budapest. L’homme négociait avec le dictionnaire de 1994 ouvert sur la table.
Lisez bien la liste des garants pressentis.
Moscou devait garantir l’Ukraine contre Moscou. Vingt-huit ans après Budapest, le même paradoxe revenait dans le même rôle, à peine rhabillé. Les délégations ont échangé des versions jusqu’à la mi-avril. Puis tout s’est arrêté.
Le veto du bourreau
Pourquoi Istanbul est mort, on le sait désormais avec précision, parce que le New York Times a publié les projets successifs du traité.
D’abord, la clause. Dans la version finale du 15 avril 2022 — dix-sept pages —, Moscou avait glissé une exigence : toute décision des garants en cas d’agression devrait être prise à l’unanimité des garants. Russie incluse. Autrement dit, si la Russie attaquait de nouveau, la riposte des protecteurs de l’Ukraine serait soumise au consentement de la Russie.
Le garant-agresseur s’écrivait un droit de veto sur sa propre garantie.
Ensuite, les chiffres. Les deux camps se déchiraient sur la taille de l’armée ukrainienne d’après-guerre : Kyiv proposait deux cent cinquante mille hommes, huit cents chars, des missiles d’une portée de deux cent quatre-vingts kilomètres. Moscou exigeait quatre-vingt-cinq mille hommes, trois cent quarante-deux chars, quarante kilomètres de portée. Ce n’était plus un traité de paix. C’était un procès-verbal de reddition, avec inventaire.
Et puis il y a eu le réel. Boutcha, découverte début avril, les corps sur la chaussée, les fosses. Le 24 mars déjà, à Bruxelles, le président polonais Andrzej Duda avait brandi le projet devant ses homologues et posé une seule question : lequel d’entre vous signerait ceci ?
Silence dans la salle.
À la mi-avril, tout se conjugue contre le texte : les crimes découverts autour de Kyiv soulèvent une vague de condamnations internationales, les armes occidentales affluent, l’armée ukrainienne vient de repousser l’assaillant loin de sa capitale et ne voit plus pourquoi elle signerait, amputée, ce qu’on lui proposait à genoux. Les négociations s’effondrent. Le traité fantôme rejoint Budapest et Minsk au cimetière — mort avant signature, celui-là, ce qui lui vaut au moins l’élégance de n’avoir jamais menti.
15 août 2025 : Anchorage, la dernière pierre
Je passe vite sur Anchorage, parce que j’ai déjà raconté ailleurs, en détail, la diplomatie de l’année Witkoff. Ici, ce qui m’intéresse, c’est la place de ce sommet dans l’arc — et sa place est brutale.
Le 15 août 2025, sur une base militaire d’Alaska, Donald Trump reçoit Vladimir Poutine avec tapis rouge et poignée de main. Quelques heures d’entretien, aucun accord, aucun cessez-le-feu. Poutine parle le premier à la conférence de presse conjointe, obtient sa photo de réhabilitation internationale, invite Trump à Moscou, et repart sans avoir rien concédé, résume le Guardian. Trump, lui, note la rencontre dix sur dix.
Budapest, au moins, offrait un texte. Minsk offrait des points numérotés. Istanbul offrait un projet de traité.
Anchorage n’offrait rien. Une scène.
Et pourtant, même sans texte, le sommet a produit sa violation. Trump espérait en repartir avec un cessez-le-feu ; il est reparti avec une invitation à Moscou. L’échange résume trois décennies en une soirée : l’Occident vient chercher un engagement, la Russie vient chercher du temps, et chacun repart avec ce qu’il était venu chercher — sauf que le temps se paie en villes ukrainiennes.
En trente et un ans, la diplomatie des garanties était passée du mémorandum enregistré aux Nations unies à la séance photo sans communiqué. C’est cela, la dernière pierre de l’arc : non pas un énième accord mort, mais la disparition de l’accord lui-même comme exigence minimale.
Novembre 2025 : vingt-huit points, quatrième promesse
Trois mois après l’Alaska, le papier revient, sous sa forme la plus étrange à ce jour.
Le 20 novembre 2025, Axios révèle un plan américain en vingt-huit points, rédigé par Steve Witkoff avec Marco Rubio et Jared Kushner — et nourri de consultations avec l’émissaire russe Kirill Dmitriev. Il demande à l’Ukraine de céder du territoire, de plafonner son armée, de renoncer pour toujours à l’Alliance. Il est remis à Zelensky par un secrétaire à l’Armée, Dan Driscoll. Kyiv le qualifie prudemment de « vision » américaine. Washington parle d’un document vivant.
« Vivant ». Après quatre accords morts, l’adjectif a de l’audace.
Le volet garanties, révélé le lendemain, semble enfin copier le bon modèle : toute attaque armée contre l’Ukraine serait traitée comme une attaque contre l’ensemble de la communauté transatlantique. Article 5, presque mot pour mot. Durée : dix ans, renouvelable. Et au bas du projet, des lignes de signature pour les États-Unis, l’Union européenne, l’OTAN — et la Russie.
Moscou, garant de l’Ukraine. Troisième fois qu’on l’écrit : Budapest en 1994, Istanbul en 2022, ce projet en 2025.
Le Center for Strategic and International Studies, qui a comparé le plan clause par clause avec le projet d’Istanbul, aboutit à un constat gênant : sur plusieurs points, le texte de 2025 est plus favorable à la Russie que celui que l’Ukraine refusait de signer en 2022, les armes à la main. Istanbul reportait les questions territoriales ; le nouveau plan tend vers leur codification. Trois ans de guerre, plus d’un million de victimes, pour se voir proposer pire qu’avant.
Décembre corrige le tir : la version retravaillée avec les Européens tombe à vingt points, expurgée de ce qui était jugé trop favorable à Moscou — les territoires occupés ne seraient plus reconnus comme russes. Zelensky réclame un référendum national, qui exigerait au moins soixante jours de trêve, et des garanties de cinquante ans ; on lui en offre quinze, renouvelables si l’Amérique y consent encore. Macron convoque les alliés à Paris pour chiffrer leurs contributions. Puis janvier : Vilnius, le cent pour cent. Puis mars : le Donbass posé comme prix des garanties. Puis l’été, Lavrov, et son guichet moscovite : qu’ils viennent, on verra ce qu’ils apportent.
Le cycle complet, en dix mois. Il fallait trente-deux ans pour le voir : ce n’est pas une négociation qui échoue. C’est une machine qui tourne.
La mécanique de l'échec
Posons les cinq textes côte à côte, et regardons la panne. Elle est chaque fois différente, et chaque fois la même.
1994, Budapest : une assurance sans déclencheur. Rien ne s’active quand la promesse est violée. Bucarest 2008 : une promesse sans calendrier. L’adhésion arrivera, jamais maintenant. Minsk 2014-2015 : un accord sans arbitre honnête. L’agresseur y siège en médiateur et ses supplétifs signent sans titre. Istanbul 2022 : une garantie avec veto de l’agresseur. La protection s’exerce si le prédateur y consent. Et 2025-2026 : une garantie sans ratification, prête à cent pour cent, suspendue aux humeurs d’un émissaire immobilier et d’un maître du Kremlin qui demande, en souriant, avec quoi on viendra le voir.
Cinq pannes, un seul fil : à chaque génération, la sécurité de l’Ukraine a été rédigée de manière à dépendre, quelque part dans le texte, du consentement de celui qui l’attaque.
C’est le fil qu’il faut couper. Tout le reste est calligraphie.
Remarquez aussi ce que la série fait aux mots eux-mêmes. En 1994, on écrivait « assurances » et l’on pensait que la nuance passerait inaperçue. En 2015, on écrivait « cessez-le-feu » pendant que tombait Debaltseve. En 2024, on écrivait « irréversible » pour décrire un chemin que le secrétaire à la Défense déclarerait irréaliste sept mois plus tard. En 2026, on écrit « prêt à cent pour cent » pour un texte sans date, sans ratification et sans signataire russe. Le vocabulaire des garanties s’est dévalué plus vite que n’importe quelle monnaie de guerre — et cette inflation-là aussi a des morts pour intérêts.
Reste à nommer la responsabilité présente. Poutine est l’incendiaire de chacun de ces textes — c’est lui, et lui seul, qui a violé Budapest, éventré Minsk, piégé Istanbul. Là-dessus, aucun symétrisme, jamais. Mais Donald Trump, qui tient aujourd’hui le stylo, a fait rédiger son plan avec les idées de Moscou avant d’y associer Kyiv, a exigé le Donbass comme droit d’entrée aux garanties, et a offert l’Alaska en écrin à un homme recherché pour crimes de guerre. On peut vouloir la paix et le dire. On ne bâtit pas la sixième promesse avec les plans des cinq incendies.
Le bilan humain de cette architecture, lui, ne se discute plus : l’institut de Washington évoque plus d’un million quatre cent mille victimes cumulées, tués et blessés confondus, depuis 2022. Chaque clause molle des textes précédents a son échangeur dans ce chiffre.
Ce que trente-deux ans enseignent
Il y a une phrase que je n’arrive pas à chasser depuis que j’ai relu ces cinq dossiers d’un trait.
Le seul engagement que Moscou ait toujours honoré, c’est celui de revenir.
Revenir en Crimée après Budapest. Revenir à Debaltseve après Minsk. Revenir vers Kyiv après les poignées de main, revenir dans le texte d’Istanbul par la clause du veto, revenir à la table en 2026 pour demander ce qu’on lui apporte. Voilà trente-deux ans d’une fidélité parfaite — à la seule promesse qui n’ait jamais été écrite.
Une autre phrase mérite, à l’inverse, d’être gravée au fronton de la prochaine négociation. On la doit à Mariana Budjeryn, et elle date d’avant l’invasion totale : les Ukrainiens savaient que Budapest n’était pas contraignant, mais l’implication était qu’on ne les laisserait pas seuls. L’implication. Toute cette histoire est une histoire d’implications — de choses suggérées, laissées entendre, promises du bout des lèvres, jamais écrites en langage exécutoire. Les Ukrainiens ont payé chaque implication au prix fort. Les voilà aujourd’hui les seuls, autour de la table, à exiger du droit dur. On les traite d’intransigeants. Ils sont simplement instruits.
En face, l’Ukraine a tenu chacune de ses signatures. Elle a rendu l’arsenal. Retiré l’artillerie. Proposé la neutralité. Remis ses propositions, encore, le 11 août dernier. Depuis trente-deux ans, elle vient avec quelque chose, et on lui demande ce qu’elle apporte.
Budapest a pris l’arsenal. Minsk a pris huit ans. Istanbul a pris l’espoir d’une paix rapide. Anchorage a pris la dignité du protocole. Le prochain texte prendra quoi, si on l’écrit comme les autres ?
Alors non, je ne crédite à personne la fatalité. Rien, dans cette série noire, n’était inéluctable. Chaque texte aurait pu être écrit autrement — avec un déclencheur, un calendrier, un arbitre, sans veto. Chaque fois, des négociateurs ont choisi la formule molle parce qu’elle permettait la photo de clôture. La faiblesse des accords n’est pas un accident de l’histoire, mais une préférence révélée.
Je ne plaide pas contre la diplomatie. Je plaide contre l’amnésie. Un sixième papier se négocie en ce moment même, entre Kyiv, Washington et Moscou, et il ne vaudra que par une chose : ce qui se passe automatiquement, matériellement, militairement, le jour où la Russie le viole. Pas ce qui est promis. Ce qui se déclenche. Si la réponse est des consultations, alors nous sommes en 1994, et il neige sur Budapest.
Trente-deux ans. Cinq textes. Un pays amputé, plus d’un million de corps fauchés ou brisés, et un document prêt à cent pour cent que personne n’ose dater.
Alors alignons les questions dans l’ordre, et ne les lâchons plus. Qui signera, cette fois, et qu’est-ce qui se déclenchera quand la signature sera violée ? Quel garant acceptera d’être lié sans veto, sans clause d’unanimité, sans porte dérobée ? Quel parlement, à Washington comme ailleurs, ratifiera enfin ce que les présidents se contentent de promettre ?
Et si personne ne répond — combien vaudra la trente-troisième année ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
Witkoff and Kushner weigh Kyiv visit as Trump pushes peace talks (The Hill, 28 juillet 2026)
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