Son premier tir de combat n’a pas lieu en avril. Il a lieu dans les premiers jours de l’invasion, au plus tard le 26 février 2022, raconte Ukrainska Pravda.
Trois navires de débarquement russes quittent la Crimée, cap sur la côte de Mykolaïv. S’ils débarquent, Mykolaïv et Odessa sont prises à revers.
Trois Neptune partent du sud de la région d’Odessa. Pour protéger la ville, on les fait voler à plus de 120 mètres d’altitude. Loin des 5 à 6 mètres prévus au ras de l’eau. Les Russes les repèrent. Aucun n’atteint sa cible.
Mais les navires font demi-tour. La peur du missile a suffi là où le missile a échoué.
Puis vient le pire. En mars, les équipes inspectent le stock : tous les missiles portent le même composant défectueux. Aucun n’aurait explosé correctement. Les spécialistes de Luch réparent tout ; deux sources militaires évoqueront un possible sabotage, jamais prouvé. Le tir d’essai suivant fait mouche.
Retenez cette scène. Voilà un pays en guerre qui découvre son unique missile national défectueux. Et qui le répare en quelques semaines, en pleine invasion.
L’arsenal ukrainien commence par une panne réparée.
13 avril 2022, 16 heures : deux Neptune, un vaisseau amiral
Le 13 avril 2022, vers 16 heures, un opérateur repère une masse énorme à environ 120 kilomètres de la côte. Son radar de base ne porte que 18 kilomètres ; ce jour-là, des nuages bas font rebondir le signal entre le ciel et la mer, et l’écho revient de très loin. Une seule silhouette possible à cette taille dans ce secteur : le Moskva, navire amiral de la flotte russe de la mer Noire.
Deux missiles partent, l’un derrière l’autre. Un peu plus de six minutes de vol.
Le lendemain, Moscou parle d’un incendie, de munitions qui détonent, d’une tempête pendant le remorquage. Le navire coule le 14 avril 2022.
Un détail de cette journée dit tout de l’état réel de l’arsenal ukrainien d’alors : la cible se trouvait à 120 kilomètres, six fois au-delà de la portée du radar de la batterie. Sans l’anomalie météo qui a fait ricocher l’écho entre les nuages et la mer, personne n’aurait rien vu. La plus grande victoire navale de cette guerre doit quelque chose à un caprice de l’atmosphère.
Un croiseur lance-missiles envoyé par le fond par un pays qu’on disait incapable de tenir deux semaines.
Ce n’est pas encore une industrie. C’est une démonstration. Elle établit trois choses qui vont structurer tout ce qui suit : l’ingénierie ukrainienne fonctionne, la production nationale échappe aux restrictions d’emploi des armes occidentales, et chaque succès débloque des budgets que la paix n’avait jamais accordés.
Le Neptune était seul. Ils seront 56.
2022, l'année des cuisines
Pendant que Luch répare ses missiles, l’autre moitié de l’histoire commence sur des tables de cuisine.
À l’été 2022, un réseau bénévole d’assemblage de drones se monte à Kyiv. Son cofondateur, Serhiy Pirohov, le racontera au micro de NPR : « Quand on a commencé, on était trois. On faisait tout nous-mêmes. »
Trois personnes.
Anton, développeur de logiciels de 35 ans, assemble des drones chez lui après le travail. Sa formule, rapportée par la radio publique américaine, tient lieu de doctrine industrielle : il faut des usines dans les cuisines.
Avant le 24 février 2022, rappelle le média spécialisé Militarnyi, il n’existait aucune production de drones d’attaque longue portée en Ukraine. Zéro. Le pays dépendait des Bayraktar turcs — efficaces au printemps, toujours plus vulnérables à mesure que la défense antiaérienne russe s’adaptait.
Alors le vide s’est rempli par le bas. Pas par décret : par débordement. Des ingénieurs, des développeurs de logiciels, des étudiants, des soudeurs. Ihor Krynychko, cofondateur d’un de ces ateliers, montrera plus tard à la même radio un prototype de drone de reconnaissance : fabriqué dans la cuisine, littéralement. Et il dira la phrase qui résume le prix d’entrée de cette industrie : ce savoir a été payé en sang, avec la vie des soldats.
Personne n’a décrété cette industrie. Elle a poussé.
Personne ne l’a planifiée. Elle s’est imposée.
Personne, surtout, ne l’a offerte. Ni Washington, ni Berlin, ni Bruxelles — les alliés livraient des armes avec des conditions d’emploi ; les cuisines de Kyiv n’en posaient aucune.
Novembre 2022 : douze personnes et deux millions de dollars
En novembre 2022, une équipe d’environ douze personnes commence à dessiner un drone d’attaque longue portée. L’entreprise s’appellera Fire Point. Le drone s’appellera FP-1.
Développement et essais : environ 2 millions de dollars, payés par Denys Shtilerman, propriétaire et concepteur en chef. L’enquête fouillée d’Ukrainska Pravda publiée en janvier 2026 le documente. Six bons mois de conception. Homologation en mai 2023. Première mission de combat en septembre 2023.
La philosophie du FP-1 renverse tout ce que l’industrie de défense occidentale tient pour sacré : des matériaux simples et bon marché issus de la vie civile, une production pensée pour des mains peu spécialisées, un prix d’achat de 55 000 dollars en configuration de base. Iryna Terekh, sa directrice technique, architecte de formation, l’appelle le drone du peuple.
55 000 dollars. Une berline allemande, pour frapper à 1 600 kilomètres avec jusqu’à 120 kilos d’explosif.
Trois ans plus tard, Fire Point emploie environ 3 700 personnes, produit ses propres moteurs, ses antennes de navigation protégées contre le brouillage, ses boosters, son carburant de fusée. L’état-major ukrainien désignera le FP-1 comme le principal vecteur de frappe longue portée du pays, avec une cadence de production approchant les centaines d’exemplaires par jour.
De douze personnes à 3 700. En deux ans.
La courbe n’a rien d’un plan d’affaires : elle épouse le calendrier des bombardements.
Les volumes suivent la même pente. Environ 2 000 drones FP-1 produits en 2024, un objectif de 9 000 pour 2025, et des ventes à l’État de 13,2 milliards de hryvnias — près d’un tiers du budget drones du ministère de la Défense pour l’année, toujours selon Ukrainska Pravda.
Une entreprise qui n’existait pas en 2022 capte un tiers du budget national des drones en 2024. Retenez aussi cela. La vitesse qui fait la force de cette industrie fabrique, au même rythme, ses zones d’ombre.
Gardez ce nom en tête : Fire Point incarne les deux faces de cette histoire — le génie improvisé, et les soupçons qui viendront avec l’argent. On y reviendra. Sans indulgence.
Avril 2023 : l'État rattrape ses citoyens
L’État ukrainien, lui, met quatorze mois à organiser ce que ses citoyens faisaient déjà. En avril 2023, le gouvernement lance Brave1, plateforme de coordination des technologies de défense : subventions, expertise, lien direct avec l’état-major et le ministère de la Défense.
Au lancement, le ministre de la Transformation numérique Mykhailo Fedorov fixe l’objectif sans détour, rapporte le Kyiv Post : il en naîtra des projets qui nous protégeront et qui frapperont les Russes.
Le principe est brutal de simplicité. Quiconque arrive avec un prototype viable obtient tout sur une seule plateforme. L’expertise, l’homologation militaire — puis un contrat d’État. Le cycle qui prend des années dans les bureaucraties de l’OTAN se compte ici en mois.
Aucune vertu administrative là-dedans. De la nécessité sous artillerie, rien d’autre.
Les montants du départ font sourire quand on les compare à la suite : environ 2,5 millions de dollars de subventions distribuées la première année aux jeunes pousses militaires, avec promesse de décupler l’enveloppe. Des miettes, à l’échelle d’une guerre — mais placées exactement au bon endroit : entre le prototype de cuisine et le contrat du ministère.
Dans le même mouvement, l’État déblaie. Taxes supprimées sur les composants de drones, procédures de contractualisation simplifiées, monopole d’État aboli sur les munitions de drones — tous les blocages que rencontraient les entreprises privées, réglés en six mois de lois et de décrets, revendiquera Fedorov.
L’État n’a pas créé le mouvement. Il lui a ouvert les vannes.
Quatorze mois de retard tout de même, payés au prix fort par les ateliers. Ce pays légiférait moins vite que ses cuisines ne soudaient.
Février 2024 : dix entreprises visent Moscou
Dix-huit mois après les trois bénévoles de Kyiv, le même Fedorov aligne des chiffres qui auraient semblé délirants en 2022, rapportés par Ukrainska Pravda en février 2024.
En 2023, la production et les livraisons de drones ont été multipliées par plus de 120. Plus de 300 000 drones de tous types contractés dans l’année, plus de 100 000 envoyés au front — sans compter les livraisons des bénévoles. Les livraisons du seul mois de décembre 2023 dépassent de 50 fois celles de toute l’année 2022.
Et surtout : jusqu’à dix entreprises produisent déjà des drones capables d’atteindre les régions de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Seule une d’entre elles appartient à l’État. Les neuf autres sont privées.
Cette catégorie d’armes, insiste le ministre, n’existait pas du tout deux ans plus tôt.
Deux ans pour créer une filière entière, du garage au contrat d’État.
Le chef du renseignement militaire Kyrylo Budanov parle d’une forme de parité atteinte avec la Russie sur les drones longue portée. La formule est prudente. Elle est aussi vertigineuse : la parité, contre un complexe militaro-industriel qui produit des missiles depuis 1945.
Un angle mort demeure, noté par Ukrainska Pravda : la dépendance lourde aux composants étrangers, chinois en particulier. La forge ukrainienne assemble plus vite qu’elle ne fond. Cette dépendance reviendra la hanter.
Août 2024 : Palianytsia, le pain qui vole à 900 km/h
En août 2024, l’Ukraine dévoile une catégorie d’arme qui n’a pas de nom dans les manuels : le missile-drone. Le pionnier s’appelle Palianytsia — le nom d’un pain traditionnel, choisi aussi parce que les russophones peinent à le prononcer.
Sa fiche, détaillée par United24 Media : 320 kilos, 3,5 mètres, turboréacteur, 900 kilomètres-heure en pointe, 650 kilomètres de portée, jusqu’à 100 kilos de charge, guidage inertiel et satellite. Développé en dix-huit mois. Coût unitaire nettement sous le million de dollars.
Premier emploi au combat en août 2024, contre une cible militaire russe en Crimée occupée. L’engin a été développé, précise United24 Media, spécifiquement pour frapper les aérodromes d’où décollent les bombardiers russes — ces pistes lointaines d’où partent, chaque nuit, les missiles qui éteignent les villes ukrainiennes.
Comparez. Un missile de croisière occidental dépasse le million de dollars l’unité et reste soumis au veto politique de son fournisseur. Le Palianytsia coûte une fraction de ce prix et ne demande la permission de personne.
C’est exactement pour cela qu’il existe. Ses concepteurs l’ont dessiné, écrit United24 Media, pour contourner les restrictions occidentales sur les frappes en profondeur.
L’allié hésitait. L’atelier a tranché.
Octobre 2024 : quatre millions
Le 2 octobre 2024, à l’ouverture du deuxième Forum international des industries de défense à Kyiv, Zelensky pose le chiffre qui donne l’échelle : l’Ukraine est devenue capable de produire 4 millions de drones par an, dont plus de 1,5 million déjà sous contrat.
Quatre millions. Dans un pays dont les centrales électriques brûlent, dont les usines travaillent sous alerte aérienne, dont une partie des ouvriers est au front.
Au même moment, NPR compte plus de 200 entreprises de drones ouvertes depuis 2022. Le gouvernement a mis 2 milliards de dollars sur la table pour produire au moins un million de drones à vue subjective dans l’année.
Et la production de munitions d’artillerie et de mortier du premier semestre 2024 dépasse de 25 fois celle de toute l’année 2022, selon Militarnyi.
Un facteur 25 en deux ans. Sur des lignes de production bombardées.
Décembre 2024 confirme la cadence sur le segment le plus dur, celui des armes à réaction : le Peklo — « l’enfer » — développé en un an à partir de rien, 700 kilomètres de portée, 700 kilomètres-heure, est livré aux unités ; cent exemplaires sortent en trois mois, avec 70 % de composants locaux, selon United24 Media.
Cent machines volantes à réaction en un trimestre, là où il n’y avait rien trois ans plus tôt.
La fabrique ne dort plus.
Mars 2025 : le Neptune apprend à frapper loin
Le 15 mars 2025, Zelensky annonce que le « Long Neptune » a passé ses essais et réussi son premier emploi au combat : un missile ukrainien nouveau, une frappe précise, mille kilomètres de distance, rapporte ArmyInform, l’agence du ministère de la Défense.
Mesurez le chemin de ce missile-là précisément. 2020 : programme gelé. Février 2022 : trois tirs ratés pour cause de composant défectueux. Avril 2022 : le Moskva. Mars 2025 : mille kilomètres.
Le même bureau d’études. La même famille. Portée triplée, conversion à la frappe terrestre, production continue.
Un mois plus tard, avril 2025, apparaît le Bars — « léopard » —, missile-drone de croisière à turboréacteur compact, 700 à 800 kilomètres, conçu d’emblée pour la production de masse.
Sichen, 1 400 kilomètres. Liutyi, 2 000 kilomètres, produit par Antonov, l’avionneur des cargos géants reconverti dans les drones qui éteignent les raffineries russes. Morok, Obriy, FP-1. La liste s’allonge à un rythme que plus personne ne suit vraiment, sauf la défense antiaérienne russe — à ses dépens.
Chaque nom nouveau raccourcit la liste des sanctuaires russes.
Août 2025 : un missile rose sur une photo
Le 21 août 2025, le monde découvre le Flamingo sur une photographie du journaliste de l’Associated Press Yefrem Lukatsky, prise dans un lieu tenu secret. Un engin énorme, à la peinture rose des exemplaires d’essai — d’où le nom.
Les chiffres, confirmés depuis par la présidence : 3 000 kilomètres de portée, plus d’une tonne de charge — 1 150 kilos selon Ukrainska Pravda, quand un Kalibr plafonne à 450.
Zelensky le qualifie aussitôt de missile le plus abouti de l’arsenal : il vole 3 000 kilomètres, dit-il à la presse, et la production de masse doit commencer entre décembre et février, rapporte Ukrinform.
La cadence annoncée à l’été 2025 : environ un missile par jour, avec l’objectif d’atteindre sept par jour en octobre. D’un prototype rose à sept missiles de trois tonnes par jour en quelques mois — c’est le calendrier que s’impose une entreprise fondée deux ans plus tôt.
Voilà pour la vitrine. Maintenant, l’arrière-boutique.
L’engin vole grâce à des turboréacteurs AI-25TL soviétiques d’occasion, prélevés sur le marché mondial des avions d’entraînement — des moteurs d’occasion jugés suffisants parce qu’un missile ne vole que quelques heures, une seule fois. Le carburant solide des boosters ? La directrice technique de Fire Point, Iryna Terekh, l’a dit sans fard à Ukrainska Pravda : la technologie a été trouvée sur YouTube, la formule n’est pas beaucoup plus compliquée à mélanger que du béton — mais considérablement plus dangereuse. L’usine de carburant, elle, sera construite au Danemark : trop risqué d’installer ça en Ukraine sous les bombes.
Et le missile lui-même ? Un porte-parole de l’état-major, Dmytro Lykhovii, le reconnaîtra en conférence de presse : le Flamingo reste expérimental, encore brut. Une source impliquée dans le développement ira plus loin auprès d’Ukrainska Pravda : sa taille en fait une cible très facile pour la défense antiaérienne russe.
Voilà l’arsenal ukrainien sans le vernis. Des moteurs d’occasion, une recette trouvée en ligne, une usine délocalisée par peur des frappes, un missile-vedette encore imparfait — et qui frappe quand même.
Mieux vaut brut qu’absent. Doctrine assumée.
Août 2025, l'envers : l'enquête
Le 29 août 2025, huit jours après la photo du missile rose, Ukrainska Pravda révèle que le Bureau national anticorruption enquête sur Fire Point.
Les détectives examinent si l’entreprise a gonflé le coût de ses composants ou le nombre de drones livrés au ministère de la Défense — ou les deux. En 2024, Fire Point a vendu à l’État pour 13,2 milliards de hryvnias de drones, environ 320 millions de dollars : près d’un tiers du budget drones du ministère.
L’enquête explore aussi les liens possibles avec Tymur Mindich, copropriétaire du studio Kvartal 95 cofondé par Zelensky. L’homme deviendra la figure centrale du scandale de corruption dans l’énergie. L’entreprise dément tout, dénonce un dossier politique. « Cela n’a aucun sens de chercher des secrets là où il n’y a pas de secrets », répond Iryna Terekh.
L’enquête au long cours publiée en janvier 2026 par Ukrainska Pravda posera un constat plus nuancé et plus inconfortable à la fois : aucune preuve directe d’un lien corruptif entre Mindich et Fire Point — mais un ancien administrateur de l’entreprise apparaît sur les écoutes de l’opération Midas, Mindich a bien tenté d’acheter une part de Fire Point, et quand on demande à Terekh si Mindich ou ses proches n’ont jamais facilité les affaires de l’entreprise, elle répond : je ne dirais pas ça. Beaucoup de gens ont aidé, ajoute-t-elle, et Mindich en faisait peut-être partie.
L’entreprise, elle, ouvre ses comptes : audits commandés aux quatre grands cabinets mondiaux — Deloitte, PwC, EY, KPMG —, et l’ancien secrétaire d’État américain Mike Pompeo installé au conseil consultatif. On ne convoque pas pareille artillerie de respectabilité quand on n’a rien à défendre.
Le Danemark, qui finance une partie de la production, demandera des explications à Kyiv.
Il faut écrire cela dans le même article que le Moskva et les cuisines de 2022, précisément parce que c’est le même récit. Une industrie née en deux ans, arrosée de milliards publics et alliés, sans les contre-pouvoirs qu’une industrie met vingt ans à sécréter.
L’argent de la survie attire aussi ses prédateurs.
La différence avec la Russie ne tient pas à l’absence de soupçons. Elle tient au fait qu’en Ukraine, un bureau anticorruption enquête sur le fournisseur vedette du front, que la presse le publie, et que l’entreprise doit répondre. À Moscou, l’équivalent exact de cette enquête vaudrait une fenêtre au journaliste.
Novembre 2025 : Novorossiysk, la première salve d'orchestre
Mi-novembre 2025, l’Ukraine frappe Novorossiysk, premier port d’exportation russe sur la mer Noire. Les exportations de pétrole s’arrêtent, rapporte Reuters.
Un Long Neptune dans les installations d’un port qui écoule une part majeure du brut russe : voilà où en est arrivé, en trois ans et demi, le missile que l’État ukrainien ne voulait pas financer en 2020. Le programme que Kyiv laissait mourir faute de budget suspend aujourd’hui une source de devises du budget de guerre russe. L’arme du pauvre taxe désormais les revenus du riche.
Ce qui compte ici n’est pas la cible. C’est la partition.
Palianytsia, Peklo, Bars, Long Neptune, drones navals et drones aériens — employés ensemble, en même temps, pour la première fois. Chaque système né entre 2022 et 2025, chacun sorti d’un atelier différent, tous synchronisés sur un seul objectif.
En trois ans, l’Ukraine est passée du missile unique à la frappe d’orchestre.
Zelensky affirmera que 90 à 95 % des frappes ukrainiennes en profondeur sont désormais exécutées avec des armes de production nationale. Le chiffre vient du camp ukrainien et mérite cette étiquette. Mais la géographie, elle, ne ment pas : Voronej, Orenbourg à plus de 1 200 kilomètres du front, Tcheboksary sur la Volga — frappée aux missiles Flamingo, confirmera la présidence ukrainienne le 10 août 2026.
Aucune de ces frappes n’utilise une arme américaine. Aucune n’a demandé d’autorisation.
C’était le but de départ, en novembre 2022, autour d’une table de douze personnes.
Sur mer, la campagne a même un nom : opération MoLoChKa, lancée début juillet, avec 218 navires russes visés depuis — cargos militaires, pétroliers de la flotte fantôme, bâtiments de guerre, selon le décompte rapporté par United24 Media. La mer Noire, que Moscou appelait son lac, est devenue un stand de tir.
2026 : les goulots de la forge
Et puis il y a ce que la vidéo du 17 août ne montre pas.
Reuters documente, en avril 2026, le talon d’Achille : les mini-turboréacteurs. L’Europe a un goulot d’étranglement massif dans leur production, résume Fabian Hoffmann, chercheur à l’université de défense norvégienne. Côté ukrainien, une source industrielle est plus directe : c’est probablement le principal facteur qui limite le nombre de missiles-drones produits — un gros problème pour notre programme de missiles.
Le tchèque PBS a quintuplé sa production depuis 2023 : capacités à la limite, dit son directeur. ZofiTech sort environ 200 moteurs par mois, presque tous pour l’Ukraine, quand la demande se compte en milliers. Le pulsoréacteur ukrainien Hrim-17, dévoilé en décembre, reste marginal — des cacahuètes comparé aux besoins, tranche l’investisseur estonien Ragnar Sass.
Traduisez : les cellules, l’Ukraine sait les produire par milliers. Les cœurs qui les propulsent, non. Pas encore.
L’autarcie de la forge a une limite précise : on improvise une cellule, pas un turboréacteur.
Ajoutez la dépendance aux composants chinois que Fedorov reconnaissait déjà en 2024, les moteurs soviétiques d’occasion dont le stock mondial n’est pas infini, l’usine de carburant exilée au Danemark. Et cette limite-là, la plus dure : quatre ans d’industrialisation n’ont toujours pas donné à l’Ukraine de défense antiaérienne nationale à la hauteur des frappes qu’elle subit. Les 56 systèmes du 17 août frappent loin ; ils n’interceptent pas les missiles balistiques qui tombent sur Kyiv.
La forge fabrique des lances. Les boucliers viennent encore d’ailleurs.
La bascule des chiffres : 40, 50, 35 milliards
Reste à dire ce que cette industrie pèse, en froid.
Depuis le début de l’invasion, la capacité de l’industrie de défense ukrainienne a été multipliée par dix, selon la présidence. Plus de 40 % des armes employées au front sont ukrainiennes ; l’objectif fixé par Zelensky aux industriels est de 50 % au plus vite. Le potentiel de production, rien que pour les drones et les missiles, doit atteindre 35 milliards de dollars l’an prochain.
Quarante obusiers automoteurs Bohdana par mois — l’obusier de 155 millimètres devenu produit de grande série. 2,4 millions d’obus de mortier et d’artillerie livrés au front l’an dernier. Des drones intercepteurs ukrainiens qui opèrent déjà au Moyen-Orient et dans le Golfe, affirme Kyiv — la fabrique de guerre devient offre d’exportation.
Chacun de ces chiffres vient du camp ukrainien, répétons-le. Aucun audit indépendant ne les a validés, et aucun ne le pourra tant que dure la guerre. Mais leur ordre de grandeur, lui, se vérifie par les effets : les raffineries russes qui brûlent à mille kilomètres du front ne brûlent pas sous des déclarations.
Et les robots. Plus de 22 000 missions terrestres en trois mois. Une position ennemie prise, pour la première fois de cette guerre, exclusivement par des plateformes sans équipage.
Conquise sans exposer un seul fantassin.
Voilà la donnée qui devrait empêcher les états-majors européens de dormir — pas par crainte de l’Ukraine, mais par comparaison avec eux-mêmes. Quel pays de l’Alliance atlantique, à budget cent fois supérieur en temps de paix, a produit un système équivalent en quatre ans ?
12 août 2026 : Novorossiysk, encore
Cinq jours avant la vidéo aux 56 armes, dans la nuit du 12 août 2026, Novorossiysk encaisse une nouvelle salve coordonnée.
Quatre navires de guerre russes endommagés, dont les frégates Admiral Makarov et Admiral Essen, un radar de S-300, des infrastructures portuaires, l’entrée d’un dépôt pétrolier, selon l’état-major ukrainien cité par United24 Media. État d’urgence local, deux terminaux céréaliers fermés.
L’Admiral Makarov — le navire devenu vaisseau amiral de la flotte de la mer Noire après le naufrage du Moskva.
Le vaisseau amiral coulait en avril 2022 sous deux missiles réparés à la hâte. Août 2026 : son successeur est touché à quai par une flotte d’armes qui n’existaient pas quand il a pris son poste.
Entre les deux dates, la marine russe a été chassée de l’ouest de la mer Noire par un pays sans marine.
Le Magura V5 ukrainien reste, à ce jour, le premier drone de l’histoire à avoir coulé un navire de guerre.
Les historiens navals étudieront cette guerre-là longtemps.
17 août 2026 : ce que montrent les 56
Alors, revoyez la vidéo du jour des Armuriers avec ce qui précède en tête.
Le Flamingo, 3 000 kilomètres, en production en série depuis 2025. Le FP-1, 1 600 kilomètres, né autour de douze personnes et des économies d’un ingénieur. Le Peklo et ses cent unités en un trimestre. Palianytsia et ses dix-huit mois de gestation. Le Long Neptune, mille kilomètres, héritier du programme gelé de 2020. Le Liutyi d’Antonov, 2 000 kilomètres. Le Sichen, 1 400. Le Bars et le Morok, 800. L’Obriy, 800 encore. Le Ruta, missile-drone de frappe et de reconnaissance, livré aux unités dès 2024. Les Sea Baby du SBU et les Magura du renseignement militaire qui ont vidé une mer. Des robots terrestres qui livrent les munitions et évacuent les blessés sous le feu.
Et derrière les vedettes, la masse : des millions de drones FPV par an, des drones intercepteurs ukrainiens qui opèrent déjà au Moyen-Orient et dans les pays du Golfe, des frappes revendiquées jusqu’à 1 750 kilomètres de la frontière. L’adresse présidentielle du même jour ajoute la ligne comptable : en quatre ans, l’Ukraine a construit une industrie de défense nouvelle.
Nos missiles, nos systèmes sans équipage, nos intercepteurs — tout cela porte aujourd’hui, avec fierté, le nom d’armes de l’Ukraine, dit Zelensky dans son adresse.
La phrase est de la communication politique, et il faut la lire comme telle. Le 17 août 2026 est aussi une opération d’influence : rassurer le front, séduire les acheteurs étrangers, peser dans les négociations. Un inventaire présidentiel n’est pas un audit.
Mais l’ossature, elle, est vérifiable pièce par pièce — par les fiches techniques, par les frappes documentées, par les enquêtes de presse qui n’épargnent rien, pas même le fournisseur vedette du régime.
56 types d’armes en quatre ans. Le compte tient.
Ce que la vitrine ne dira jamais
Il manque des choses dans la vidéo. Il manquera toujours les mêmes.
Il manque les trois bénévoles de l’été 2022 — Pirohov et ses deux camarades ne figurent dans aucun défilé. Il manque Anton et sa table de cuisine. Et les soldats dont la mort a servi de retour d’expérience aux ateliers — ceux dont parlait Krynychko quand il disait que ce savoir avait été payé en sang — n’y figureront jamais.
Le nombre d’ateliers rasés par les frappes russes — l’usine de Kyiv du Neptune, bombardée trois fois, n’était que la première. Le nom des ingénieurs tués. Le prix payé par les équipes qui mélangent un carburant plus dangereux que du béton dans un pays où chaque hangar est une cible. Le montant exact que les alliés européens versent pour cette production — des milliards d’euros, admet-on, chiffres classifiés. Et le résultat final de l’enquête anticorruption, toujours ouverte au moment où ces lignes s’écrivent.
La fierté de la fabrique est réelle. Elle est gagnée. Elle n’est pas propre — aucune industrialisation de guerre ne l’a jamais été, ni celle de Détroit en 1942, ni celle de Sheffield en 1915.
Un pays de cuisines est devenu une forge. La forge nourrit la défense du pays, enrichit des intermédiaires, attire les enquêteurs. Elle dépend de moteurs d’occasion et de recettes YouTube — et frappe à 3 000 kilomètres.
Tout cela est vrai en même temps.
Et c’est précisément parce que tout cela est vrai en même temps que les 56 armes du 17 août 2026 méritent mieux que l’admiration ou le soupçon : elles méritent d’être comprises comme ce qu’elles sont — la preuve qu’un pays qu’on voulait rayer de la carte a répondu en apprenant à fabriquer, plus vite que son agresseur n’apprend à détruire.
Regardez qui peuple cette industrie. Une architecte de formation devenue directrice technique du missile à la charge d’une tonne. Un développeur de logiciels qui assemblait des drones sur sa table de cuisine après ses journées de travail. Un bureau d’études que l’État laissait mourir en 2020 et dont les missiles ont coulé le vaisseau amiral de la flotte russe. Il y a cinq ans, presque aucun d’entre eux ne travaillait dans l’armement.
Ils étaient trois autour d’une table en 2022.
Ils sont une industrie.
Combien de temps la forge tiendra-t-elle si les moteurs manquent déjà ?
Que restera-t-il des contre-pouvoirs si l’argent des alliés continue d’arriver plus vite que les auditeurs ?
Et nous, Européens qui achetons désormais des drones intercepteurs à un pays en guerre pour protéger nos propres ciels — qu’avons-nous fabriqué, au juste, pendant ces quatre années-là ?
Si l’Ukraine a forgé 56 armes sous les bombes, qu’est-ce qui nous excuse, nous qui travaillons en paix ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
Reuters, 17 novembre 2025 — Long-range weapons Ukraine has developed since Russia’s 2022 invasion
Reuters, 7 avril 2026 — Ukraine’s attack drone fleet faces a mini jet engine supply crunch
Ukrainska Pravda, 13 décembre 2022 — Sinking the Moskva: previously undisclosed details
Kyiv Post, 27 avril 2023 — Ukraine Launches New Platform to Help Start-Ups « Strike the Russians »
Militarnyi, 2 octobre 2024 — Zelensky: Ukraine is able to produce 4 million drones per year
Militarnyi, 7 septembre 2024 — DIU’s drones are able to operate at a distance of up to 1800 km
Ukrinform, 21 août 2025 — Zelensky: Mass production of Flamingo missile to begin in January-February
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