À quoi ressemble une superpuissance pétrolière qui manque d’essence ?
À une file.
Dès le 12 août, rapporte Meduza, les stations-service de la région d’Orenbourg ont plafonné les ventes. Trente litres d’essence par client, soixante litres de diesel, pas un de plus.
Et comme trente litres ne suffisaient pas à calmer la file, on a ajouté une règle d’économie de guerre. Les plaques qui finissent par un chiffre pair font le plein les jours pairs. Les autres attendent leur tour, les jours impairs.
« Chers habitants de notre région, je serai franc : une situation difficile se développe avec le carburant », a écrit Solntsev sur Telegram, cité par Reuters.
La même annonce interdisait le remplissage des jerricans.
Le gouverneur Solntsev a promis d’envoyer des policiers pour tenir l’ordre aux pompes.
Des policiers.
Aux pompes.
Pas pour chasser des saboteurs : pour compter les litres.
La région de Lipetsk a suivi le lendemain avec son propre système pair-impair. Même limite de trente litres chez Gazprom, Lukoil, Teboil et Rosneft.
Sotchi, perle balnéaire, a demandé à ses résidents et à ses touristes de ne plus utiliser leur voiture, si possible. Sur la route des vacances, l’empire conseille maintenant la marche.
Le média régional 7×7 comptait des files de plusieurs heures dans au moins douze régions, du sud jusqu’à l’Extrême-Orient.
Puis la deuxième vague est arrivée.
Le 17 août, Reuters décrivait au moins dix régions en train de resserrer de nouveau les ventes. Orenbourg, Lipetsk, Tver, Krasnodar, le Transbaïkal, le Primorié, Krasnoïarsk, Orel, Touva, la Khakassie. Pendant ce temps, des stations de la région de Moscou affichaient pompes vides.
À la bourse des produits pétroliers de Saint-Pétersbourg, les volumes d’essence vendus ont fondu d’un cinquième depuis le début d’août.
Le gouvernement russe, lui, a fini par choisir ses mots : la situation de l’approvisionnement reste difficile dans plusieurs régions.
Difficile.
Le même gouvernement a interdit d’exporter l’essence, puis interdit d’exporter le diesel. Il a abaissé les exigences de qualité du carburant, puis commencé à importer des produits pétroliers.
Dès juin, quatre sources industrielles décrivaient à Reuters un plan d’importation par la mer, depuis l’Asie.
La Biélorussie et le Kazakhstan dépannent déjà Moscou. Ni l’un ni l’autre n’a la capacité de combler un vrai déficit, précisaient les mêmes sources.
Et pour étirer chaque tonne, un décret gouvernemental autorise depuis juillet une essence à plus haute teneur en soufre, jusqu’à la fin de l’année.
Du carburant plus sale, légalisé le temps que la guerre passe.
Dans les moteurs de ceux qui n’ont rien demandé.
Retenez la séquence, elle raconte tout : interdire d’exporter, dégrader la qualité, importer par bateau.
Trois verbes, trois marches descendues en un seul été.
Le vendeur de pétrole de la planète fait maintenant venir son essence d’Asie, par la mer, comme un archipel sans sous-sol.
La Russie exporte sa guerre et importe son essence.
L'été des files
Une deuxième vague suppose une première.
Elle a duré tout l’été, et elle mérite d’être racontée à hauteur de pare-brise.
À Guelendjik, sur la mer Noire, une femme a décrit à la Deutsche Welle sa troisième journée de chasse à l’essence. Arrivée à la station à cinq heures du matin. Nuit passée dans la voiture. Réservoir toujours vide au lever du jour.
« C’est littéralement une lutte pour la survie », dit-elle.
Elle parle d’un plein d’essence.
À Tchita, en Transbaïkalie, des automobilistes patientaient jusqu’à trente-six heures, selon la même enquête. Certains tombaient en panne sèche dans la file et finissaient en poussant leur voiture vers la pompe.
D’autres monnayaient leur place. Jusqu’à trente-cinq mille roubles pour un rang dans une file d’attente.
Le député communiste Viatcheslav Markhaïev, cité par Reuters, décrivait des gens qui attendaient trente-six heures pour repartir avec quinze litres. Son verdict n’est pas venu de Kyiv : « une faillite de la gouvernance d’État ».
Alexandre Novak assurait, la même semaine, que le marché était correctement approvisionné, rapporte Reuters.
La députée Nina Ostanina lui a répondu sans détour : pourquoi ne pas admettre simplement que près du tiers de nos raffineries sont hors service ?
Les autorités nationales, elles, accusaient les achats de panique et les spéculateurs, note la Deutsche Welle.
Un tiers des raffineries à terre, et le coupable officiel reste le client trop nerveux.
À Anapa, station balnéaire du Krasnodar, la mairie a appelé les cosaques en renfort. Uniformes kaki, toques de fourrure, mission officielle : réguler la circulation aux pompes, prévenir les bagarres, empêcher le remplissage des bidons.
Une résidente, Aleksandra Nesterenko, expliquait à la télévision locale que ses vingt litres autorisés lui duraient environ une semaine.
Vingt litres, une semaine : le nouveau budget de la liberté de mouvement russe.
Plus au sud, Novorossiïsk a carrément suspendu les ventes d’essence aux particuliers, avant un rétropédalage annoncé par les médias d’État.
À Krasnodar, la police a intercepté deux hommes avec mille litres d’essence AI-95 dans leur voiture, soupçonnés de revente au prix fort.
Le marché noir pousse toujours là où l’État jure que tout va bien.
Toujours selon 7×7, des stations d’au moins quatre régions ne servaient plus que les détenteurs de cartes officielles du gouvernement.
L’essence est devenue un privilège d’apparatchik.
Pendant ce temps, la campagne réapprend des gestes anciens. Les éleveurs signalent une ruée sur les chevaux de trait, et les ventes de vélos ont bondi de cent trente et un pour cent en juin, note encore la Deutsche Welle.
Le pays qui rêvait de rebâtir l’empire retrouve d’abord ses files et ses chevaux.
Le prix baisse quand Poutine passe
Il y a, dans le rapport de Meduza, une scène que même un romancier n’aurait pas osée.
À Krasnoïarsk, la veille d’une visite de Vladimir Poutine, les stations d’une chaîne régionale ont baissé leur prix. Vingt-quatre roubles de moins par litre, d’un coup.
La chaîne a invoqué une amélioration temporaire de la logistique et des livraisons supplémentaires venues directement des raffineries.
Poutine est reparti.
Les prix sont remontés.
Le lendemain, à Novossibirsk, le cortège présidentiel s’est arrêté près d’une station-service.
Elle était vide.
Le journaliste du pool du Kremlin, Pavel Zarubin, a filmé le président en train de parler à des enfants. Derrière eux, les pompes mortes d’un pays qui venait de maquiller ses prix pour son passage.
On maquille les pompes comme on maquille un malade avant la visite.
Vingt-quatre roubles de fard, un jour de tenue, et le naturel qui revient dès que le cortège tourne le coin.
Voilà l’économie de guerre russe résumée en une station-service : elle ne fonctionne que le temps que le président la regarde.
L'aveu de juin
Il faut mesurer le chemin parcouru.
Fin juin, raconte le Guardian, Poutine a admis pour la première fois l’effet des frappes ukrainiennes sur son carburant. Des problèmes « évidents », selon lui, mais « pas critiques ».
Quand il a prononcé ces mots, les frappes avaient déjà retranché le quart de la capacité de raffinage russe. Le marché intérieur accusait un manque estimé à quinze pour cent. Le rationnement touchait au moins cinquante-six régions, Moscou comprise, selon des données compilées par la Moscow Times.
Un Moscovite a raconté au Guardian avoir attendu plus de deux heures pour remplir son réservoir.
Des files pareilles, la Russie n’en avait pas connu depuis l’an 2000.
L’an 2000 : l’année, exactement, où Poutine est arrivé au pouvoir.
Le cercle a la propreté d’une démonstration mathématique. L’homme qui promettait d’effacer le chaos des années quatre-vingt-dix ramène son pays à la file d’attente où il l’avait pris.
Pas critique, donc.
Juste la Crimée annexée en état d’urgence, et les jerricans interdits de remplissage un peu partout. Juste le vice-premier ministre Alexandre Novak sommé de surveiller les prix, pendant que le gouvernement admet une situation « tendue », région après région.
Aucun de ces mots ne vient de Kyiv.
Tous viennent de bulletins officiels russes et de gouverneurs russes.
C’est la partie la plus cruelle de cette histoire : pour une fois, il suffit de citer Moscou.
Des sanctions qui volent
Volodymyr Zelensky a trouvé le nom exact de cette campagne.
Il l’appelle les sanctions de longue portée.
Le 10 août, sur son site officiel, il constatait que la crise de l’essence en Russie s’approfondissait. Il remerciait ses soldats pour leur précision. Et il signait un décret créant un commandement dédié à la frappe lointaine, « effectivement globale », contre la machine de guerre.
Une semaine plus tard, il annonçait qu’une installation pétrolière de la région de Tioumen venait d’être touchée. Plus de deux mille kilomètres depuis la frontière ukrainienne, par des drones FP améliorés dont la portée atteint maintenant trois mille kilomètres.
Trois mille kilomètres.
En 2022, Moscou bombardait les centrales ukrainiennes en pariant que l’hiver ferait plier un peuple entier. Le monde se demandait combien de semaines l’Ukraine tiendrait.
En 2026, l’Ukraine ne tient pas : elle vole.
Elle ne coupe pas le chauffage des grands-mères russes, elle ne vise pas les hôpitaux, elle ne mitraille pas les files d’attente.
Elle éteint, une par une, les raffineries qui remplissent les réservoirs des chars, et elle laisse l’arithmétique faire le reste.
Ce n’est pas une vengeance symétrique.
C’est une leçon d’asymétrie morale. Quatre ans de missiles sur des immeubles n’ont pas plié Kyiv. Quelques mois de drones sur des raffineries font déjà la file devant les pompes d’Orenbourg.
Poutine promettait Kyiv en trois jours ; c’est Orsk qui ferme, pour six mois.
Six mois.
C’est le prix d’une seule nuit d’août.
Une nuit, un drone, une raffinerie ; et tout un pays qui compte ses litres en regardant le calendrier.
Solntsev, lui, demande à ses automobilistes d’être patients. Sa région compte deux cent quatre-vingt-sept stations, dont quatre-vingts pour cent tiennent encore, priorité aux véhicules d’urgence. Au même moment, les ingénieurs de Fire Point ajoutent des kilomètres de portée à leurs drones.
La patience, en Russie, est devenue une politique énergétique.
Vous connaissez beaucoup de superpuissances qui demandent à leurs citoyens la permission de manquer d’essence ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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