Dernier jour du siècle. Boris Eltsine, malade, usé, apparaît à la télévision et annonce sa démission anticipée. Le pouvoir passe, séance tenante, à son premier ministre : Vladimir Poutine, 46 ans, directeur du FSB encore inconnu du grand public cinq mois plus tôt. Des élections doivent suivre au printemps. En attendant, il assure l’intérim.
Le même jour, à 11 heures du matin, Bill Clinton sort sur la pelouse sud de la Maison-Blanche et salue une transition opérée « conformément à la constitution ».
Relisez cette phrase. Le président des États-Unis, chef du camp démocratique, bénit en direct le mécanisme qui va verrouiller la Russie pour un quart de siècle. Conformément à la constitution — celle-là même qu’on pliera en 2008, qu’on contournera en 2011, qu’on réécrira en 2020, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un tapis roulant vers 2036.
Notre camp a applaudi le premier acte. Cela doit être dit, parce que c’est vrai.
Le parcours qui précède tient en quatre mois. Le 9 août 1999, Eltsine nomme ce technocrate discret premier ministre et le désigne publiquement comme successeur. En septembre, des immeubles explosent à Moscou et ailleurs — au-delà de 300 morts, attribués aux militants tchétchènes. Puis, le 23 du même mois, il lance les frappes sur Grozny, avant l’invasion terrestre. Sa cote passe de 5 % en août à 48 % en novembre.
Quatre mois. Une guerre. Un président.
Et une ombre que la Russie officielle n’a jamais dissipée : à Riazan, la police découvre des explosifs attribués à la police secrète elle-même. Nikolaï Patrouchev, patron du service, parlera d’un exercice d’entraînement. Le Parlement n’enquêtera jamais.
Le premier décret du nouveau maître
Que fait un homme d’État le premier jour de son règne ?
Vladimir Poutine, lui, signe l’immunité.
Son tout premier décret interdit toute poursuite contre Boris Eltsine et son entourage, ce clan que Moscou surnommait « la Famille ». Le contrat est limpide : tu me donnes le trône, je te protège des juges.
Ce décret inaugural n’est pas une anecdote : le code source du régime tient là, tout entier. Dès la première heure, le pouvoir russe version Poutine repose sur une équation simple : quitter le sommet sans garanties, c’est s’exposer ; donc on ne quitte le sommet que contre une immunité ; donc celui qui accorde l’immunité tient celui qui part.
Vingt ans plus tard, la réforme constitutionnelle de 2020 gravera cette logique dans le marbre : immunité à vie pour les anciens présidents, siège de sénateur à vie s’ils le souhaitent.
La mécanique, déjà. Rester au pouvoir comme seule protection contre le pouvoir.
Un fonctionnaire de Moscou qui a vu passer les deux époques pourrait le formuler ainsi : sous Eltsine, on perdait son poste ; après, on a commencé à perdre davantage.
26 mars 2000 : l'élection déjà écrite
Trois mois d’intérim suffisent — trois mois de guerre victorieuse en Tchétchénie, d’antenne offerte, d’appareil d’État au service d’un seul candidat. Au soir du 26 mars 2000, Poutine est élu président avec 53 % des voix.
53 %. Gardez ce chiffre en tête. De là part une courbe qui ne redescendra jamais : 71 % en 2004, 77,9 % au vote constitutionnel de 2020, 87,28 % en 2024. Dans une démocratie, la popularité fluctue. Dans le système Poutine, elle ne connaît qu’une direction, comme un compteur qu’on remonte à la main.
En mai 2000, à peine installé, il ouvre le premier chantier : la télévision. Le Kremlin lance sa campagne contre Vladimir Goussinski, magnat des médias, propriétaire de NTV — la chaîne qui diffusait une émission de marionnettes le représentant en Petit Zachès, le nain maléfique du conte. Goussinski part en exil. La chaîne tombe dans l’escarcelle de Gazprom, le géant gazier contrôlé par l’État.
En août 2000, le sous-marin nucléaire Koursk sombre en mer de Barents avec tout son équipage. Aucun survivant. Les télévisions encore libres montrent les mères en colère, le président en vacances. Les familles hurlent devant les caméras ; le pays découvre en direct que le nouveau maître ne supporte pas d’être regardé. Jamais il ne refera cette erreur : plutôt que de mieux répondre aux images, il fera disparaître ceux qui les fabriquent.
Première leçon du règne : le rival n’est pas celui qui se présente contre vous. C’est celui qui peut vous montrer.
2000-2003 : la fabrique du silence
Octobre 2003. Mikhaïl Khodorkovski, patron de Ioukos, l’homme le plus riche de Russie, est arrêté pour fraude et évasion fiscale.
Son vrai crime n’est pas fiscal. Il finançait des partis d’opposition, parlait de transparence, se comportait — c’était insupportable — comme un homme qui aurait pu avoir un avenir politique. Il passera des années derrière les barreaux pendant que son empire pétrolier est démantelé et absorbé.
La mécanique, encore. Goussinski avait les images : exil. Khodorkovski avait l’argent et l’ambition : prison.
Chaque catégorie de rival potentiel reçoit son traitement dans l’ordre : d’abord les médias, ensuite les oligarques, puis viendront les gouverneurs, les partis, la rue, et enfin les morts.
Notez ce que cette purge produit d’invisible : chaque homme d’affaires russe comprend qu’aucune fortune ne protège. Chaque rédacteur en chef comprend qu’aucune audience ne protège. Le silence ne se décrète pas, il se démontre. Un exemple par secteur suffit.
En échange du silence, le régime propose un pacte tacite : évitez la politique, et vous aurez une vie à peu près paisible. Des millions de Russes le signeront sans le lire. Un groupe rock du pays, aujourd’hui en exil, le chantera plus tard en une strophe : je me souviens de nous libres, mais quelqu’un a bu le poison, et le hurlement des loups affamés est devenu le silence des agneaux.
Dans l’ombre de tout cela, aucun numéro deux n’émerge. Rien là d’un accident. Tel est le but.
1er septembre 2004 : Beslan, l'aubaine
Le 1er septembre 2004, jour de rentrée, un commando tchétchène prend une école d’assaut à Beslan, dans le sud du pays. Le bilan dépasse 330 morts. La moitié sont des enfants.
Des enfants, des mères, des cartables. L’horreur absolue, documentée, filmée.
Qu’en fait le pouvoir ? Une loi.
Dans la foulée, le Parlement modifie le système électoral et abolit l’élection des gouverneurs au suffrage direct. Désormais, les chefs des régions seront nommés depuis Moscou. Les critiques le disent en une phrase : le massacre d’une école sert à étendre les pouvoirs du président.
Mesurez ce qui disparaît là. Un gouverneur élu, c’est un homme politique avec une base propre, une légitimité propre, un destin propre — la matière première dont sont faits les successeurs dans n’importe quel État fédéral. En les transformant en préfets nommés, Poutine ne réforme pas l’administration territoriale.
Il stérilise la pépinière.
La même année, il est réélu avec 71 % des voix. Dix-huit points au-dessus de son score de 2000. Aucun adversaire n’a émergé entre-temps — comment l’aurait-il pu ? Les chaînes appartiennent à l’État, le plus riche des indépendants est en cellule, et les gouverneurs qui auraient pu servir de tremplin n’existent plus.
La courbe monte. La chape s’épaissit. Et en février 2007, à Munich, il prononce devant les Occidentaux médusés le discours qui annonce la rupture — pendant qu’à Moscou, une autre compétition se joue, feutrée, la seule qui compte vraiment.
2007 : le concours des dauphins
Voici le moment où j’ai envie de m’arrêter, parce que tout s’y joue.
2008 approche. La constitution d’alors interdit un troisième mandat consécutif. Poutine doit passer la main. Deux hommes sont en piste : Sergueï Ivanov, le silovik, l’homme des services, ministre de la Défense promu premier vice-premier ministre en 2007 ; et Dmitri Medvedev, le juriste discret, le subordonné sans base propre.
Les sondages de l’été donnent un tiers des Russes prêts à voter Ivanov. Davantage que pour Medvedev.
En décembre 2007, Poutine tranche : ce sera Medvedev.
Pourquoi le moins populaire ? Mais justement parce qu’il est le moins populaire. Un dauphin fort est un danger. Un dauphin faible est un coffre-fort. Ivanov, ancien du KGB, connaissait les réseaux, les hommes, les dossiers ; président, il aurait pu régner vraiment. Medvedev, lui, gardera le fauteuil sans jamais posséder la maison — pendant que Poutine, premier ministre, garde la maison sans le fauteuil.
Et pour que nul n’ignore à qui appartient le calendrier : sous la présidence Medvedev, en 2008, le mandat présidentiel passe de quatre à six ans. On allonge le siège avant que le propriétaire n’y revienne.
Le successeur trop crédible a été écarté. Le successeur choisi n’était pas un successeur : c’était une consigne de sûreté.
Retenez ce concours de 2007. Le pays n’en reverra plus.
24 septembre 2011 : la rocade
Le 24 septembre 2011, au congrès de Russie unie, Dmitri Medvedev monte à la tribune et annonce lui-même le retour de Poutine à la présidence.
Les Russes ont un mot pour ce moment : la rokirovka. La rocade, comme aux échecs, quand le roi et la tour permutent en un seul coup.
Un seul coup, au sens propre. Pas d’élection primaire, pas de débat, pas même de suspense : deux hommes ont décidé entre eux, quelque part, à une date inconnue, qui gouvernerait 140 millions de personnes. Le politologue Anton Barbashin y verra plus tard la matrice de tout ce qui a suivi : c’est ce retour-là, dira-t-il, qui a rendu possibles 2014 — la Crimée annexée, le Donbass — puis 2022, l’invasion totale de l’Ukraine.
Une permutation d’échiquier en 2011. Des centaines de milliers de morts et de blessés dans la guerre la plus coûteuse d’Europe depuis 1945.
Voilà pourquoi la mécanique du pouvoir n’est jamais une affaire intérieure russe. Un système sans succession est un système sans correction. Aucune alternance ne viendra jamais réviser une erreur, arrêter une guerre, désavouer un mensonge. L’erreur devient doctrine. Le mensonge devient histoire officielle.
Et ceux qui le disent tout haut entrent dans la dernière catégorie de rivaux. Celle qu’on ne juge même plus.
27 février 2015 : quatre balles sur un pont
Boris Nemtsov avait été premier vice-premier ministre sous Eltsine. Réformateur, gouverneur de Nijni Novgorod, un temps pressenti comme successeur possible dans les années 1990. Un homme qui avait le profil, l’expérience, le verbe.
Le 10 février 2015, il confie à un journal russe : « J’ai peur que Poutine me tue. »
Le 27 février 2015, vers 23 h 40, il traverse le pont Bolchoï Moskvoretski, à quelques centaines de mètres du Kremlin. Quatre balles dans le dos, tirées depuis une voiture qui s’enfuit. Il préparait une marche contre la guerre en Ukraine pour le dimanche suivant. Son dernier message public appelait à s’y rendre.
Mort en vue des tours qu’il avait servies.
Moscou condamne ; le président prend l’enquête sous son « contrôle personnel », les enquêteurs évoquent une « provocation destinée à déstabiliser le pays ». Les commanditaires ne seront jamais inquiétés.
Je ne peux pas prouver qui a donné l’ordre. Personne ne le peut, et c’est précisément le génie sinistre du système : il n’a pas besoin d’ordres traçables. Il lui suffit d’avoir rendu la mort d’un opposant banale, impunie, presque météorologique.
Goussinski : l’exil. Khodorkovski : la prison. Nemtsov : le pont.
L’échelle des peines monte à mesure que le règne s’allonge. Et elle n’a pas fini de monter.
Août 2016 : l'ascenseur redescend
Les opposants ne sont pas les seuls broyés : le régime dévore aussi les siens — surtout les siens, dès qu’ils pèsent trop lourd.
Reprenez Sergueï Ivanov. Écarté de la succession en 2007, il avale la couleuvre, sert Medvedev comme vice-premier ministre, puis devient en décembre 2011 chef de l’administration présidentielle. Le deuxième bureau du pays. La salle des machines.
Août 2016 : Poutine l’en retire et le nomme envoyé spécial pour l’environnement et les transports.
Des léopards. Après la salle des machines, des léopards.
Aucune disgrâce publique, aucun procès, aucun scandale. Juste la trajectoire caractéristique du régime : plus un homme approche du centre, plus vite il en est éloigné dès qu’il pourrait exister sans le centre. Ivanov avait connu Poutine avant le pouvoir ; il savait, il pesait, il durait. C’était trois raisons de trop.
Regardez qui a survécu au sommet : des exécutants sans base, des techniciens interchangeables, des héritiers de fonctions mais jamais de légitimité. Le système ne promeut pas les successeurs possibles.
Il promeut les impossibles.
Mars 2018 : la répétition générale
En mars 2018, la Russie vote pour un quatrième mandat présidentiel de Vladimir Poutine.
Les observateurs internationaux du Bureau des institutions démocratiques de l’OSCE, encore admis cette fois-là, rendent un constat clinique : un environnement juridique et politique excessivement contrôlé, une pression continue sur les voix critiques, des restrictions aux libertés de réunion, d’association et d’expression, des entraves à l’enregistrement des candidatures, et au bout du compte une absence de compétition réelle. La couverture médiatique du sortant est jugée massive et dépourvue de tout regard critique. Des militants qui questionnent la légitimité du scrutin sont détenus. Les efforts de l’appareil pour gonfler la participation pèsent plus lourd que les campagnes des candidats eux-mêmes.
Au détour du même rapport, cette précision presque comédienne : la commission électorale centrale a administré le tout avec efficacité et ordre.
Voilà le produit fini : une élection sans élection, techniquement impeccable, politiquement vide. Scrutin n’est plus le mot juste. Il faut dire plébiscite — une cérémonie périodique où l’appareil mesure sa propre capacité à produire le chiffre commandé.
L’Union européenne déclare attendre que la Russie corrige ces manquements. Elle attend encore.
Ce que ce mandat-là coûtera aux Russes, un média d’investigation indépendant le chiffrera plus tard : de 2018 à 2023, au moins 11 442 personnes jugées au pénal et 116 000 au répressif administratif pour avoir exprimé une opinion ou manifesté ; 5 613 citoyens jugés pour extrémisme ou discrédit des autorités — contre 3 234 cas comparables dans toute l’Union soviétique de 1962 à 1985, sous Brejnev et Andropov réunis.
Lisez-le deux fois. La Russie de Poutine juge davantage de dissidents que l’Union soviétique finissante n’en jugeait en un quart de siècle.
Mars 2020 : la cosmonaute et la remise à zéro
Le 15 janvier 2020, Poutine annonce une réforme constitutionnelle. Officiellement : rééquilibrer les pouvoirs. Quarante-deux des 137 articles de la constitution seront retouchés — près du tiers du texte.
Pendant deux mois, tout le monde cherche la vraie clause. Conseil d’État renforcé ? Scénario à la Nazarbaïev ? Poutine guide suprême sans fonction ?
La réponse tombe le 10 mars 2020, en troisième lecture à la Douma, par la voix de Valentina Terechkova — la première femme de l’espace, l’icône de 1963, recyclée en députée du parti au pouvoir. Amendement surprise : les mandats présidentiels effectués avant l’entrée en vigueur de la réforme ne compteront pas.
La remise à zéro. Quatre mandats effacés d’un trait de plume. Compteur à zéro, droit à deux mandats de six ans à partir de 2024.
2036.
La Douma vote : 383 voix pour, zéro contre, 43 abstentions. Le lendemain, les deux chambres adoptent l’ensemble ; les 85 parlements régionaux suivent, unanimes. Zéro contre, dans un pays de 140 millions d’habitants — ce zéro-là dit tout ce qu’il faut savoir sur ce qu’est devenu le Parlement en vingt ans de règne.
Et pendant que le monde ne regarde que la remise à zéro, le reste du paquet redécoupe silencieusement toute la maison. Le chef de l’État obtient le droit de démettre le premier ministre — jusque-là, il ne pouvait que le nommer. Il obtient le droit de faire révoquer les juges de la Cour constitutionnelle et les hauts magistrats. Il pourra nommer jusqu’à trente sénateurs, dont sept à vie. Le Conseil d’État, jusque-là simple organe consultatif absent de la constitution, y entre avec mission de définir les grandes orientations intérieures et étrangères — une sortie de secours institutionnelle, au cas où le trône devrait un jour changer de nom sans changer de mains.
Même les successeurs hypothétiques sont filtrés par avance : tout futur président devra avoir vécu vingt-cinq ans en Russie — contre dix auparavant — et n’avoir jamais détenu de citoyenneté ni de résidence étrangères. La Cour constitutionnelle pourra déclarer inapplicables les décisions de la Cour européenne des droits de l’homme. Quarante-deux articles, un seul bénéficiaire.
Poutine, lui, offre la justification en une phrase restée célèbre : « Nous avons eu assez de révolutions. » La stabilité, donc. L’euphémisme officiel pour dire : moi, indéfiniment.
Été 2020 : sept jours pour plier une constitution
Restait à faire approuver le paquet par le peuple. Enfin, « approuver ».
Le scrutin de l’été 2020 n’est pas un référendum — un référendum aurait exigé des conditions légales de validité que le pouvoir préfère éviter. Ce sera un « vote national », inventé pour l’occasion, étalé sur sept jours, sans observation indépendante digne de ce nom, avec un paquet à prendre ou à laisser : l’immunité à vie et la remise à zéro des mandats y sont soudées au mariage « homme-femme », à l’indexation des retraites et à la mention de Dieu.
Vous voulez protéger la pension de votre mère ? Votez aussi pour le règne sans fin. Le bulletin est le même.
Des exemplaires de la nouvelle constitution apparaissent d’ailleurs en librairie pendant la semaine même du vote, avant tout décompte. L’imprimeur connaissait le résultat avant les électeurs.
Résultat officiel : 77,9 % pour, 21,3 % contre. Au-delà de 90 % en Crimée annexée, en Tchétchénie, au Touva. L’organisation indépendante Golos recense environ 2 100 violations possibles et qualifie l’opération d’exercice de relations publiques du début à la fin. Navalny, lui, parle d’un « gros mensonge ».
Un détail, surtout, que je n’arrive pas à oublier : au consulat russe de New York, sur 816 votants, 505 votent contre, 310 pour.
Hors de portée du système, les Russes votent non.
Le vrai référendum tient là, dans une urne de Manhattan.
2023 : le cuisinier qui montait trop vite
Puis la guerre totale contre l’Ukraine, lancée en février 2022, fabrique malgré elle un phénomène que le système croyait impossible : un homme populaire qui n’appartient pas au système.
Evgueni Prigojine, patron de la milice Wagner, insulte l’état-major en vidéo, revendique les ruines de Bakhmout, dit tout haut ce que les soldats pensent tout bas. En juin 2023, il franchit la ligne : mutinerie, colonne blindée vers Moscou. Poutine parle de « coup de poignard dans le dos », de « trahison ».
Puis, étrangement, rien. Un accord. Un exil biélorusse. Des allées et venues à Saint-Pétersbourg. Certains, en Occident, y ont vu la preuve d’un maître affaibli qui n’osait plus frapper.
Le 23 août 2023, deux mois jour pour jour après la mutinerie, l’avion de Prigojine s’écrase entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Dix morts, dont l’état-major de Wagner. Le renseignement américain conclut à une explosion intentionnelle à bord.
Deux mois jour pour jour. Dans un régime où les dates sont un langage, celle-là est une signature.
La leçon dépasse Prigojine. Elle s’adresse à tous ceux qui, dans l’appareil, regarderaient un jour le trône en se disant : et pourquoi pas moi ? Réponse du 23 août : voilà pourquoi pas.
La mécanique, toujours. Quand un système ne peut pas produire de successeur, il doit détruire quiconque en prend spontanément la forme.
Février 2024 : l'héritier que personne n'avait nommé
Alexeï Navalny n’a jamais été désigné par personne. C’est exactement ce qui le rendait intolérable.
Empoisonné au Novitchok en août 2020 — l’agent neurotoxique appliqué, dira-t-il, dans ses sous-vêtements —, plongé dans le coma, évacué vers Berlin, il fait ce qu’aucune logique de survie ne commande : il rentre. Arrêté à l’atterrissage, condamné en cascade, jusqu’à 19 ans de prison pour « extrémisme » — sa troisième condamnation en deux ans.
Le 16 février 2024, l’administration pénitentiaire annonce qu’il s’est senti mal après une promenade dans sa colonie arctique et qu’il n’a pas pu être réanimé. Il avait survécu au poison ; il n’a pas survécu à la garde de l’État. Une résolution du Parlement européen l’écrira noir sur blanc : Navalny a été assassiné dans une colonie pénitentiaire sibérienne. Joe Biden, le jour même, désigne Poutine comme responsable de sa mort.
Un mois plus tard, Vladimir Kara-Murza, deux fois empoisonné, purge ses 25 ans de détention pour trahison. Les geôles du pays comptent au-delà de 680 prisonniers politiques : Ilia Iachine, le compagnon de parti qui avait reconnu le corps de Nemtsov sur le pont ; Alexeï Gorinov ; Alexandra Skotchilenko ; Alsou Kourmacheva ; Oleg Orlov ; Iouri Dmitriev. La liste que la diplomatie américaine lira à Vienne en mars 2024 est longue, et chaque nom y est une carrière politique ou civique interrompue.
Le 8 mars 2024, les observateurs électoraux européens que Moscou n’a pas invités le résument en une phrase : la répression de la dissidence en Russie est alarmante et sape fondamentalement les droits humains et la démocratie.
Faites le compte avec moi, parce qu’il faut le faire à voix haute : le rival médiatique exilé, le rival économique emprisonné, les gouverneurs abolis, le dauphin crédible rétrogradé, l’opposant historique abattu sur un pont, le condottiere pulvérisé en plein ciel, l’opposant populaire mort dans l’Arctique.
Il ne reste personne. Cela n’a rien d’une conséquence accidentelle du règne.
C’est son œuvre principale.
Mars 2024 : 87,28
Sur ce champ de ruines politiques, la Russie organise du 15 au 17 mars 2024 ce qu’elle appelle une élection présidentielle.
Le décor a été planté méthodiquement. Dès octobre 2023, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe conteste par résolution la légalité même de la dérogation aux limites de mandats taillée pour un seul homme. Février 2024 : une loi permet de confisquer les biens de quiconque critique la guerre en Ukraine. Les candidats anti-guerre sont écartés avant même la campagne. Le 29 janvier 2024, Moscou fait savoir que les observateurs européens du Bureau des institutions démocratiques ne sont pas invités — deuxième scrutin présidentiel consécutif sans eux.
On vote aussi dans les territoires ukrainiens occupés, Crimée, Donetsk, Kherson, Louhansk, Zaporijjia, parfois sous le regard de soldats en armes, urne mobile à la main. Strasbourg documentera le bourrage d’urnes, la falsification massive des procès-verbaux, l’intimidation des électeurs, la détention d’observateurs indépendants — et le Parlement européen jugera le scrutin illégitime et antidémocratique.
Le 17 mars 2024 à midi, dans le pays et devant les ambassades à l’étranger, des files se forment pourtant : c’est « midi contre Poutine », la protestation muette — venir voter tous à la même heure, puisque la file d’attente est le seul rassemblement que la loi ne peut pas interdire. Voilà à quoi l’opposition d’un pays de 140 millions d’habitants a été réduite au vingt-cinquième anniversaire du règne : une heure de présence silencieuse dans une file.
Résultat proclamé : 87,28 % des voix, participation de 77,44 %.
La diplomatie américaine à Vienne dira l’élection « ni libre ni équitable » et le score « grotesque ». Un chiffre le prouve mieux que tous les communiqués : au Monténégro, où des dizaines de milliers de Russes ont fui le régime et la mobilisation, 3 % des votants russes choisissent Poutine.
87,28 chez soi. 3 chez les partis.
Rappelez-vous la courbe : 53, 71, 77,9, 87,28. Un chercheur de Londres, Ben Noble, en donne la traduction : consignes explicites de l’administration présidentielle pour dépasser le score de 2018, zèle des échelons inférieurs pour plaire aux échelons supérieurs. Le chiffre ne mesure plus une opinion. Il mesure l’obéissance de ceux qui le fabriquent.
Et pendant ce temps, depuis le 17 mars 2023, un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale vise le vainqueur pour la déportation d’enfants ukrainiens.
Voici un président réélu à 87,28 % que la justice internationale réclame. Tout le règne tient dans cette phrase.
4 juin 2026 : « Seul Dieu sait »
Nous voici revenus au palais Constantin, Saint-Pétersbourg, forum économique de juin 2026.
On pose au maître du Kremlin la seule question qui compte, celle que ce quart de siècle a rendue à la fois inévitable et interdite : resterez-vous jusqu’en 2036 ?
Réponse, en deux temps. D’abord la pirouette céleste : seul Dieu sait si la santé le permettra. Puis l’aveu déguisé en prudence : la constitution lui permet de se représenter en 2030, mais il est trop tôt pour en parler, il n’y pense même pas.
Il n’y pense même pas. L’homme qui a réécrit 42 articles de la constitution de son pays pour rendre 2030 possible vous jure qu’il n’y pense pas.
Autour de lui, ce jour-là, le forum affiche la normalité : panels, contrats, poignées de main. Elle seule, la question du successeur, n’a droit à aucun panel. Interdite de séjour dans un pays qui prétend planifier son avenir jusqu’au milieu du siècle.
Trois semaines plus tard, Ivanov meurt. Le dernier homme à avoir incarné, même fugitivement, l’idée qu’un autre silovik pouvait régner, part sans avoir régné. Et la question de 2036 reste posée à un homme qui aura alors 83 ans, dans un pays où il n’existe plus ni dauphin déclaré, ni institution capable d’en produire un, ni précédent de départ volontaire — le seul départ de l’histoire moderne, celui d’Eltsine, ayant été acheté contre une immunité que Poutine lui-même a signée au premier matin de son règne.
Vingt-sept ans que la question est posée.
Vingt-sept ans qu’il y répond en éliminant ceux qui pourraient être la réponse.
L'arithmétique du vide
Alors posons froidement l’arithmétique, celle que le Kremlin refuse de poser.
Staline est mort au pouvoir en 1953, sans héritier désigné, et il a fallu des années de purges internes pour que le système accouche d’un chef. Poutine, plus long règne russe depuis Staline, a reconstruit très exactement la même impasse : un trône que l’on ne quitte pas, un entourage que l’on empêche de grandir, une constitution ajustée au corps d’un seul homme.
Faites défiler la frise une dernière fois, d’un seul souffle : août 1999, un inconnu de 46 ans est désigné successeur ; décembre 1999, il hérite du trône contre une immunité ; 2000, il prend les télévisions ; 2003, il emprisonne l’argent ; 2004, il abolit les gouverneurs ; 2007, il écarte le dauphin trop fort ; 2011, il récupère le fauteuil prêté ; 2015, l’opposant historique tombe sur un pont ; 2020, il remet les compteurs à zéro ; 2023, l’avion du mutin explose ; 2024, l’opposant populaire meurt dans l’Arctique et le score officiel atteint 87,28 % ; 2026, le dernier presque-président est enterré et l’homme du Kremlin répond que seul Dieu connaît la suite.
Vingt-sept ans. Une seule frise. Pas un seul successeur toujours debout.
Un trône sans héritier n’est pas une forteresse. C’est une hypothèque.
Et l’Occident, dans tout cela ? Pendant plus d’un quart de siècle, il aura oscillé entre l’applaudissement du premier jour, les affaires du milieu et les sanctions de la fin — sans jamais forcer le régime à répondre de la seule question qui conditionne toutes les autres.
Chaque année de règne supplémentaire augmente la mise : plus le départ est impensable, plus la chute serait totale, donc plus le départ devient impensable encore. L’immunité à vie votée en 2020 n’y change rien — une immunité ne vaut que ce que vaut celui qui la garantit, et Poutine est bien placé pour le savoir : c’est lui qui garantissait celle d’Eltsine.
2036 n’est donc pas une date de fin. C’est un mur repoussé, et derrière le mur, rien : pas de mécanisme, pas de nom, pas de plan — un État de 140 millions d’habitants, doté d’armes nucléaires, engagé dans la guerre la plus meurtrière d’Europe depuis 1945, suspendu à la santé d’un homme de 73 ans qui s’en remet publiquement à Dieu.
Nous, Occidentaux, avons applaudi le premier jour de ce règne au nom de la constitution. Nous serions bien inspirés de préparer le dernier, car il ne se passera conformément à rien.
Le successeur de Poutine existe forcément, quelque part, dans un bureau de Moscou ou une garnison de province. La seule chose que vingt-sept ans de mécanique garantissent, c’est que personne — pas même lui — n’a le droit de savoir qui c’est.
Combien de temps une puissance nucléaire peut-elle vivre sans plan de succession ?
Qui, dans l’entourage, osera encore ressembler à un héritier après le pont, l’Arctique et l’avion ?
Et vous, si l’on vous avait juré en 1999 que l’intérimaire de midi serait encore là en 2036 — l’auriez-vous seulement cru ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Parlement européen — résolution sur l’élection présidentielle russe antidémocratique de mars 2024
Service de recherche du Parlement européen — briefing sur la réforme constitutionnelle russe de 2020
Service européen pour l’action extérieure — déclaration sur l’élection présidentielle russe de 2018
Sources Secondaires :
Reuters — Poutine élude la question de son maintien au pouvoir jusqu’en 2036, 4 juin 2026
Reuters — mort de l’ancien ministre de la Défense Sergueï Ivanov, 26 juin 2026
Reuters — chronologie des années de pouvoir de Vladimir Poutine, 1999-2008
Meduza — Sergueï Ivanov, le « presque-président » de la Russie, 27 juin 2026
BBC News — résultats du vote constitutionnel russe de 2020
BBC News — assassinat de Boris Nemtsov, 28 février 2015
El País — les 25 ans de Poutine au Kremlin, 31 décembre 2024
NPR — le Parlement russe autorise deux mandats supplémentaires pour Poutine, 10 mars 2020
The Guardian — le score de Poutine approche des limites extérieures, 18 mars 2024
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.