Passons maintenant à l’autre lit d’hôpital, dans une autre ville.
Kyrylo Ogdansky est professeur d’université à Dnipro.
Exempté de mobilisation. En règle.
Un jour de novembre, un homme en civil l’aborde dans la rue pour contrôler son statut militaire.
Les règles exigent la présence d’un policier. Il n’y en a pas. Le professeur proteste.
On lui arrache son téléphone des mains.
On le pousse dans un bus, à deux, par derrière.
Un troisième le frappe à la tête, plusieurs fois sur le nez.
Et cette menace, qu’il rapporte mot pour mot : je peux appeler le commandant, et tu pars à Pokrovsk.
Pokrovsk.
Le nom d’une ville du front, brandi comme une arme de poing.
Deux semaines d’hôpital, une blessure suspectée au cou, des ecchymoses violettes sous les deux yeux.
Un professeur exempté, tabassé par son propre camp.
Il a longtemps hésité à parler, parce que ces histoires font mal à l’Ukraine en pleine guerre.
La propagande russe se sert activement de ces choses-là, dit-il.
Mais le problème existe.
Puis il pose la seule question qui compte : si tout le monde se tait, pourquoi est-ce que ça s’arrêterait ?
Deux hommes, deux lits d’hôpital, chacun cassé par le camp de l’autre.
Vasyl et Kyrylo ne se connaissent pas, et ils défendent le même pays.
C’est ça, la blessure.
Lviv, la nuit où la voiture a basculé
Le 8 juillet, à Lviv, un contrôle de papiers dégénère.
Un homme de trente ans est arrêté dans la rue, en défaut d’enregistrement militaire, envoyé à l’examen médical.
Autour de la seconde équipe de recruteurs restée sur place, une foule se forme.
Deux cents personnes, beaucoup de très jeunes.
Ils scandent : honte.
Le véhicule militaire est encerclé, puis renversé, vitres fracassées, sous les acclamations et les téléphones levés.
Sur d’autres images, on fait pression sur un soldat pour qu’il retire son uniforme, et des mains tentent de le lui arracher.
Dans la cohue, le chef adjoint d’un commissariat de district est blessé à la tête.
La nuit suivante, la police et les services de sécurité arrêtent un habitant de Lviv de vingt-trois ans. Il risque cinq ans.
Le président ukrainien tranche.
Cette situation est très mauvaise, dit-il, et l’attitude envers les gens en uniforme est très mauvaise aussi.
Le maire de Lviv rappelle que cinquante-huit mille habitants de sa ville servent au front pendant que d’autres renversent des voitures.
Et un haut responsable pose la question qui glace : si aujourd’hui tu arraches l’uniforme d’un soldat de ta propre armée, qui te protégera demain d’une armée ennemie qui te fera exactement la même chose ?
Il existe un mot pour la méthode qui a mis cette foule dans la rue.
Busification.
Des patrouilles mobiles qui finissent par embarquer des hommes dans des bus, direction la caserne.
Un analyste militaire le formule sans fard : quand il manque cinq mille hommes, on commence à les attraper, et quand ils refusent, ça finit en bagarres de rue.
Un député d’opposition appelle cette phase la mobilisation brutale : des officiers qui chassent des hommes dans les rues.
On ne mobilise pas un pays contre lui-même.
Le marché de la peur
Là où il y a une peur, il y a un commerce.
Le tarif de la fuite, tel que les services de sécurité ukrainiens le documentent eux-mêmes, réseau démantelé après réseau démantelé : quatorze mille dollars pour un prêtre de Vinnytsia qui promettait d’arranger les choses au centre de recrutement, douze mille pour des passeurs qui montraient où traverser la rivière frontalière à la nage, cinq mille pour un faux programme de doctorat, huit mille pour un emploi fictif dans une entreprise stratégique, et jusqu’à vingt et un mille dollars pour les filières complètes de faux certificats médicaux.
Début août, neuf combines démantelées en une semaine, dix organisateurs arrêtés.
La semaine suivante, quatre encore.
Fin juillet, vingt-trois personnes interpellées d’un coup.
Un avocat de Poltava et son médecin de famille. Un cardiologue de Berdytchiv qui hospitalisait des hommes en bonne santé. Un psychiatre de Kharkiv qui enseignait comment simuler la folie devant la commission. Un artificier des services d’urgence. Un prêtre.
Des médecins, des avocats, des fonctionnaires, un homme d’Église : le marché de la peur recrute dans toutes les professions qui inspirent confiance.
Chaque arrestation dit deux vérités à la fois.
Que l’État traque les vendeurs de fuite, et qu’il existe assez d’acheteurs pour les faire vivre.
Le prix d’une voiture d’occasion pour ne pas aller mourir : voilà où en est l’arithmétique intime de milliers d’hommes.
Je refuse de mépriser ces hommes.
Je refuse aussi de leur mentir : chaque place achetée, c’est un autre homme, plus pauvre, qui part à leur place.
La rivière
Le troisième temps de ce miroir n’a pas de lit d’hôpital : il a une rive.
La Tysa, torrent de montagne entre l’Ukraine et la Roumanie, marque la frontière du sud-ouest.
Depuis février 2022, plus de soixante-dix hommes sont morts en tentant de franchir la frontière illégalement, noyés ou perdus en montagne, selon le porte-parole des gardes-frontières.
Fin 2024, la Tysa seule avait rendu une cinquantaine de corps.
Le pic date de 2023 et 2024 ; l’an dernier, des cas isolés, dit le même porte-parole.
Les passeurs encaissent des milliers de dollars et ne garantissent rien : ils expédient des hommes sans équipement dans des eaux de montagne.
Kyrylo est sorti de l’hôpital en deux semaines. Vasyl aussi, à sa façon.
Des trois temps du miroir, celui-là est le seul dont on ne revient pas.
Ce que Moscou regarde
Le 2 août, à Odessa, pendant une tournée de notification, un homme ouvre le feu sur des recruteurs.
Quatre blessés, dont un grièvement touché au dos.
Un homme de trente-deux ans arrêté, un pistolet Flobert saisi.
Des balles, maintenant.
Et de l’autre côté du registre, plus de six mille plaintes contre les recruteurs déposées auprès de la commissaire aux droits humains en un an : abus, détentions illégales, conditions indignes.
Le double de l’année précédente.
Les deux colonnes montent en même temps, et c’est précisément ça, le poison.
Chaque recruteur frappé rend l’État plus dur.
Chaque homme embarqué de force rend la rue plus enragée.
Chaque vidéo de bus qui circule fait vendre, quelque part près d’une rivière frontalière, une traversée supplémentaire.
Le ministère de la Défense l’a écrit après Lviv, et pour une fois le communiqué dit la vérité nue : le seul camp qui profite de ces situations, c’est l’ennemi.
Poutine n’a pas besoin de gagner cette bataille-là.
Il lui suffit qu’elle ait lieu.
Chaque bagarre de trottoir entre Ukrainiens est une victoire russe qui ne coûte pas un missile.
Réparer la machine
La pente est documentée, chiffres de la police nationale : cinq agressions contre des recruteurs en 2022, trois cent quarante et une l’an dernier, cent dix-huit dans les quatre premiers mois de 2026.
Trois recruteurs sont morts depuis le début de l’invasion.
Parmi eux, un vétéran, Yurii Bondarenko, tué pendant son service au centre de recrutement de Lviv.
La réponse est venue d’Olha Reshetylova, la médiatrice militaire.
Sa proposition tient en une phrase : sortir les soldats de la mobilisation directe.
Les convocations, le transport, les interpellations reviendraient à l’État civil et à la police, pas à des militaires qui n’ont ni la formation ni les moyens de faire ce travail.
Quand les institutions se défaussent sur ceux qui n’en ont pas la capacité, écrit-elle, les conséquences sont évidentes et prévisibles.
En face, le chef du bureau présidentiel pose l’autre vérité, la moins confortable : on ne peut pas abolir la mobilisation, seulement réformer ses méthodes inhumaines, parce que des millions d’hommes se dérobent.
Tous les deux ont raison, et c’est exactement ça, l’impasse.
Un Ukrainien sur quatre, à peine, dit encore faire confiance aux centres de recrutement.
Pendant ce temps, depuis l’été 2025, les hommes de dix-huit à vingt-deux ans franchissent la frontière librement, dans les deux sens.
Kyiv a fait ce pari : laisser respirer les plus jeunes pour qu’ils ne coupent pas le lien avec le pays.
Un État qui ouvre la porte à ses fils de vingt ans et casse les côtes de ses hommes de quarante n’a pas un problème de loi : il a un problème de confiance.
Il faut le dire sans trembler : la cause première de tout ceci s’appelle l’invasion russe, et aucune bavure de recruteur n’inversera jamais qui a envahi qui.
Mais la loyauté envers l’Ukraine n’oblige pas à maquiller ses plaies.
Elle oblige au contraire à les nommer : une plaie qu’on maquille s’infecte, et celle-là saigne déjà.
Un pays qui se bat pour survivre a le droit d’exiger des hommes.
Il n’a pas le droit de les casser sur un trottoir.
Ces deux phrases sont vraies en même temps, et l’Ukraine tiendra le jour où son État les tiendra ensemble.
Six cents.
Six cents fois, la main qui tendait une convocation a reçu un coup, et derrière chaque coup il y a un pays épuisé qui cherche encore comment demander à ses fils de mourir.
Et vous, si la convocation frappait à votre porte demain matin, sauriez-vous encore de quel côté de la rue vous êtes ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
The Kyiv Independent — Ukraine’s tricky mobilization problem (19 mai 2026)
Reuters — Ukrainian men aged 18-22 now allowed to cross border freely, PM says (26 août 2025)
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.