Le 24 mars 2026, la ligne de 750 kilovolts Dniprovska — l’artère principale qui reliait Zaporijjia au réseau ukrainien — a été coupée, rapportent les Nations Unies.
Depuis ce jour-là, la centrale pend à sa ligne de secours : la Ferosplavna-1, 330 kilovolts.
Une seule ligne.
Pour un site bâti, avant l’invasion, pour alimenter des millions de foyers. Un site qui exige encore, chaque heure, du courant pour refroidir son combustible.
Avant la guerre, ces six réacteurs fournissaient plus du cinquième de l’électricité du pays, rappelle le Kyiv Independent.
Imaginez un hôpital dont toutes les portes seraient murées sauf une, dans un quartier où l’on tire chaque nuit.
Puis remplacez l’hôpital par six réacteurs nucléaires.
Voici la partie que la propagande russe n’explique jamais. Les six réacteurs sont à l’arrêt, mais un réacteur à l’arrêt n’est pas un réacteur éteint.
Le combustible continue de chauffer.
Il faut des pompes pour le refroidir, et il faut de l’électricité pour faire tourner les pompes.
Quand la Ferosplavna-1 tombe, il reste les générateurs diesel.
Après les générateurs diesel, il ne reste rien.
Rien d’autre que le temps que met une pompe arrêtée à devenir un problème de physique.
L’Agence internationale de l’énergie atomique négocie depuis le printemps des cessez-le-feu locaux pour réparer la Dniprovska. Ligne par ligne, pylône par pylône, entre deux vagues de drones.
La trêve de mars était déjà la cinquième du genre, rapporte Reuters.
Voilà où l’occupation russe a mené le nucléaire civil européen. Des techniciens réparent des lignes à haute tension sous trêve négociée, comme on évacue des blessés.
Le calendrier des pannes
Suivez le fil de l’année 2026, il se déroule comme un compte à rebours qui ne dit pas son nom.
Le 26 avril, la Ferosplavna lâche et la centrale perd tout courant externe pendant une heure. Quinzième coupure totale depuis l’invasion, rapporte Reuters.
Ce 26 avril-là marquait, jour pour jour, le quarantième anniversaire de Tchornobyl.
Le calendrier n’invente rien.
Dans la nuit du 2 au 3 juin, dix-septième coupure. Une attaque russe sur une installation énergétique prive la centrale de son unique ligne, constate le ministère ukrainien de l’Énergie. Les diesels repartent.
Au début de juin toujours, la dix-neuvième coupure dure presque trois jours. Trois jours de générateurs pour six réacteurs. Il faut un cessez-le-feu local négocié par l’AIEA pour rebrancher la centrale le 13 juin, rapporte Reuters.
Rafael Grossi, le directeur général de l’agence, parle alors d’une fragilité extrême du réseau électrique. Et de dangers constants pour la sûreté nucléaire.
Entre ces dates, la routine s’installe. Le personnel redémarre les diesels, l’AIEA publie une mise à jour, les agences reprennent trois paragraphes. Le monde passe à autre chose.
Le 1er août, nouvelle coupure.
Le 4 août, la vingt-quatrième.
Le 8 août, la ligne Ferosplavna-1 tombe deux fois dans la même journée, détaille Energoatom. À 10 h 59, puis à 14 h 26, avec un retour final du courant à 15 h 35.
Deux pannes avant l’heure du souper.
Dans n’importe quel autre pays, une seule de ces journées déclencherait une commission d’enquête.
Là-bas, c’est un mardi.
Le drone sur la turbine
Le 30 mai, un drone a frappé un bâtiment turbine de la centrale.
Pas un champ voisin, pas un pylône lointain : un bâtiment du site nucléaire lui-même.
Deux jours plus tard, au Conseil de sécurité, la directrice Kayoko Gotoh a mis des mots officiels sur le danger. Le risque d’erreur de calcul militaire menaçait d’abord les installations nucléaires, Zaporijjia en tête. La trajectoire d’escalade risquait d’échapper à tout contrôle.
Le mot important est là : erreur de calcul.
Personne, ni à Moscou ni ailleurs, ne planifie de fondre un cœur de réacteur ; on y glisse.
Tchornobyl non plus n’était pas planifié.
Les diplomates pesaient encore leurs mots à New York que la vie autour de la centrale continuait de rétrécir. Fin juillet, les attaques sur Enerhodar ont coupé l’approvisionnement en eau de la ville et du site, rapporte Ukrainska Pravda.
L’eau, l’électricité, les nerfs du personnel.
Tout ce qui tient une centrale debout s’use, morceau par morceau. L’occupation militaire, elle, dure depuis le 4 mars 2022.
Soyons précis, parce que la précision est ici une obligation morale. Aucune de ces vingt-quatre pannes n’a provoqué de rejet radioactif, et rien n’indique un accident imminent.
Le danger documenté est d’une autre nature.
C’est l’érosion.
Chaque coupure use les générateurs, chaque redémarrage use les circuits. Chaque semaine d’occupation gruge les marges que des ingénieurs avaient empilées précisément pour ne jamais servir.
La sûreté nucléaire est un stock de chance qu’on dépense sans jamais le remplir.
Vingt-deux paires de mains
Derrière le mot « personnel », un dénombrement pèse plus lourd que toutes les pannes.
Avant l’invasion, cent cinquante-neuf spécialistes licenciés faisaient tourner les six réacteurs de Zaporijjia, rapporte le Kyiv Independent.
Ce sont les seuls humains autorisés à piloter directement un cœur nucléaire. Environ dix ans de formation, explique Viatcheslav Huba, conseiller principal du président d’Energoatom.
Il en reste vingt-deux.
Là où il en faudrait des centaines pour tenir le site en sécurité, selon Energoatom.
Pour six unités, au moins trois opérateurs licenciés doivent être de quart à tout moment, précise Huba.
Faites la division vous-mêmes.
Plus de la moitié des employés sont partis après mars 2022, dont cent vingt-deux opérateurs licenciés.
Deux mille cinq cents autres ont refusé de signer un contrat avec Rosatom, l’opérateur d’État russe — dont quinze opérateurs licenciés. Beaucoup se cachent encore.
Ceux qui refusaient ont connu la détention et la torture, affirme Energoatom.
L’ONG ukrainienne Truth Hounds a documenté au moins soixante-dix-huit employés détenus illégalement, avec électrocutions et privation de nourriture.
Des employés de Rosatom assistaient les agents du FSB pendant les interrogatoires, affirme Roman Koval, directeur de recherche de l’organisation.
Dix travailleurs de la centrale ont écopé de peines de cinq à vingt-cinq ans de prison russe, pour espionnage, terrorisme ou sabotage, selon les dossiers recensés par Energoatom.
L’organisation Legal Action Worldwide a porté leur cas devant les Nations Unies le 23 février, au nom de ces dix détenus.
Un employé a été battu à mort dans un poste de police pour avoir refusé de coopérer, a rapporté la mission de surveillance de l’ONU en Ukraine.
Les évadés, eux, ne reviendront pas travailler sous les mêmes néons que les employés de Rosatom : ils craignent la police secrète, explique Huba.
Voilà qui tient réellement la plus grande centrale d’Europe : une poignée d’opérateurs épuisés, sous des fusils étrangers.
On ne remplace pas dix ans de formation par un checkpoint.
Pendant ce temps, Moscou parle d’avenir.
Alexeï Likhatchev, patron de Rosatom, l’a redit en mars devant la presse : nous sommes prêts à relancer l’exploitation, l’équipement nécessaire est prêt. Des licences russes ont été accordées pour deux unités, une troisième arrive, rapporte Reuters.
Likhatchev promet même une relance sous supervision de l’AIEA, dès que la sécurité le permettra.
Six gigawatts de capacité, la plus grosse prise énergétique de cette guerre, et Moscou en parle comme d’un actif à remettre en marche.
Un cadre russe de la centrale promettait même, en février, un redémarrage dès 2027, rapporte Reuters.
Grossi a répondu à Likhatchev le jour même : la paix d’abord, et une centrale nucléaire ne se rallume pas du jour au lendemain.
Kyiv a répondu plus sèchement encore, par la voix de Pavlo Kovtoniuk, patron d’Energoatom. La Russie ne pourra pas exploiter la centrale, rapporte Reuters. L’équipement essentiel, les systèmes de contrôle, de protection et de surveillance sont ukrainiens. Les pièces de rechange sortent d’usines ukrainiennes.
Quant au combustible dans les cœurs, il est américain, et le système de pilotage est calibré pour ce combustible précis.
Quant à l’eau : depuis que la destruction du barrage de Kakhovka a vidé le réservoir en 2023, elle ne suffirait même plus à refroidir un seul réacteur en marche.
Kovtoniuk ajoute la phrase qui ferme le débat : personne à Tchornobyl ne voulait d’une catastrophe ; elle est survenue parce que l’équipement ne pouvait pas fonctionner dans les conditions qu’on lui imposait.
Les circonstances ici, dit-il, sont exactement les mêmes.
Entre la promesse et la physique, il manque l’eau, le combustible, les pièces et les hommes.
Il manque surtout le consentement d’un pays qu’on a volé.
Washington a même mis sur la table, fin 2025, une gestion conjointe entre l’Ukraine, les États-Unis et la Russie, avec partage des bénéfices. Kyiv a qualifié l’idée de dangereuse et d’irréaliste, rapporte le Kyiv Independent.
Comme si on proposait au cambrioleur la copropriété de la maison.
La banalisation, dernière ligne de défense russe
Qui a tenu le compte, autour de vous, entre la quinzième panne et la vingt-quatrième ?
Les premières coupures, en 2022, avaient fait les manchettes du monde entier. On convoquait des réunions d’urgence, on parlait de ligne rouge.
Celle du 4 août a eu droit à des dépêches.
Quelques lignes, une heure de diesel, un courant rétabli à 14 h 20.
La ligne rouge est devenue un pointillé.
Le calcul de l’occupant tient en trois mots : transformer l’inacceptable en routine, la routine en fatigue, la fatigue en oubli.
Energoatom répète, panne après panne, que dépendre de générateurs diesel est inacceptable pour la plus grande centrale d’Europe. Seul le retour du site sous contrôle ukrainien, dit l’exploitant, peut garantir sa sûreté.
L’AIEA répète que la situation n’est pas tenable.
La Russie, elle, ne répète rien : elle occupe, elle tire, et elle laisse le monde s’habituer.
Nous nous sommes habitués à ce qu’un membre permanent du Conseil de sécurité détienne six réacteurs par les armes.
Nous nous sommes habitués aux trêves d’urgence pour réparer des câbles.
Nous nous sommes habitués au mot « blackout » accolé au mot « nucléaire ».
Nous nous sommes même habitués à ce que des opérateurs de réacteurs vivent cachés dans leur propre ville.
Et pendant que nous nous habituons, les hommes et les femmes qui tiennent la centrale redémarrent des générateurs. Personnel ukrainien, sous occupation armée depuis quatre ans, qui espère que la prochaine panne ressemblera à la précédente.
Leur sang-froid est la seule pièce de la centrale qui n’a jamais laissé tomber.
Vingt-quatre.
La moitié depuis janvier.
Le chiffre monte, la ligne descend. Quelque part entre les deux courbes, un moment approche : exiger la fin de l’occupation, ou continuer de compter.
Combien de pannes il vous faut, à vous, avant que ce chiffre redevienne insupportable — vingt-cinq, trente, ou une de trop ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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