Le New York Times a documenté la plus récente extension de cette usine : les aéroports.
Au moins une quinzaine d’aéroports américains, ces dernières semaines. Des agents en civil qui attendent au comptoir d’enregistrement, à la porte d’embarquement, dans le couloir des arrivées.
Ils n’attendent plus seulement les gens sous ordre de déportation, comme au début du programme. Ils attendent désormais les visas expirés.
Des conjointes et conjoints de citoyens américains. Des travailleurs de la tech qui patientent pour leur renouvellement. Des gens en zone grise légale, avec des demandes actives et des permis de travail valides dans leur portefeuille.
La TSA, l’agence qui fouille vos bagages et confisque vos bouteilles d’eau, partage les informations de passagers. ICE fait le reste.
Le programme existait déjà en décembre, réservé aux personnes sous ordre final de déportation. Il vise désormais un bassin autrement plus vaste : des centaines de milliers de gens dont le visa a expiré pendant que leur dossier de régularisation avançait dans une autre file du même gouvernement.
Un porte-parole du ministère l’a résumé sans trembler : les personnes en situation irrégulière ne devraient plus monter dans un avion, sauf pour quitter le pays d’elles-mêmes.
Des voyageurs filment. Les vidéos deviennent virales. La machine ne ralentit pas pour autant : elle n’a jamais eu honte, la honte n’est pas dans ses plans.
Arrêtez-vous deux secondes sur ce que ça signifie.
Prendre un vol intérieur, en Amérique, est devenu un risque calculé pour des gens qui détiennent un permis de travail émis par le gouvernement qui les arrête.
L’aéroport, ce lieu inventé pour partir, devenu l’endroit où tout s’arrête.
Cinquante jours
Yair Vargas Torres.
Retenez ce nom, parce que la machine, elle, ne l’a jamais retenu : pour elle, il était un numéro de dossier.
Cinquante jours de détention, raconte Politico, loin de sa femme et de ses enfants. Transporté à travers trois États — et l’agence s’apprêtait à l’expédier dans un quatrième. Trois centres de détention différents, trois adresses, trois routines carcérales à réapprendre.
Puis un juge fédéral a regardé le dossier et a dit ce que le droit disait depuis le début : cette détention est illégale.
Cinquante jours pour entendre une phrase.
Politico raconte aussi Remir Gutierrez Montiel, deux mois derrière les barreaux d’une prison de comté à Brazil, en Indiana. Brazil, Indiana. L’Amérique a de ces ironies que la géographie n’explique pas.
Des avocats spécialisés promettent maintenant aux familles un recours d’habeas corpus déposé en vingt-quatre heures, avec des équipes dédiées qui ne font que ça. La défense des droits est devenue une chaîne de montage, installée en face de l’autre chaîne de montage.
Quand il faut industrialiser la défense des libertés, c’est que l’État a industrialisé autre chose avant.
L'électeur de Trump
John Gannon a soixante-quinze ans, plus de mille panneaux publicitaires à son nom au Texas et une fidélité républicaine vieille d’une vie entière.
Il a voté Trump. Il le dit lui-même à CBS News, sans qu’on le lui arrache.
Le 24 juillet, à l’aéroport George-Bush de Houston, il part pour Las Vegas avec sa fiancée, Yasmin Suarez Reyes, quarante-cinq ans, née au Venezuela, citoyenne espagnole. Un congrès de l’industrie du meuble, un vol intérieur parmi les milliers du jour.
Passé la sécurité, huit agents en civil l’encerclent et l’embarquent dans une voiture, raconte-t-il, sans dire pourquoi.
Elle était entrée au pays en toute légalité en octobre 2023. Elle avait déposé sa demande d’asile en janvier 2024, avant l’expiration de son séjour. Elle détenait un permis de travail et un permis de conduire du Texas. Aucun casier.
Presque deux semaines plus tard, elle dormait toujours dans une cellule du centre de traitement de Conroe, au nord de Houston.
La réponse du ministère est arrivée par écrit : les demandes en cours ne confèrent pas de statut légal. Avec le « pas » en majuscules dans l’original.
Et Gannon — dont même l’avocate de sa fiancée est une républicaine de longue date — a dit ceci : ils ramassent des gens qui respectent la loi, ils détruisent des familles et des emplois. Qu’on s’occupe des criminels — tout le monde est d’accord —, mais qu’on laisse les petites gens tranquilles.
Il n’est pas un cas isolé dans son propre camp. L’Associated Press a recensé plus de cinquante parents et conjoints de militaires en service actif détenus depuis le retour de Trump, dont au moins six déjà déportés. Un sergent de l’armée américaine visite désormais sa femme brésilienne dans un centre de détention de la Louisiane.
Personne, à Washington, ne tient le compte de ces cas-là.
Maintenant, la machine arrête les fiancées de ses propres électeurs.
Le mémo de deux pages
Tout part d’un mémo.
Deux pages, datées du 8 juillet 2025, signées Todd Lyons, directeur par intérim d’ICE.
Un feuillet recto verso qui décrète que des millions de personnes vivant aux États-Unis depuis des années — parfois des décennies — doivent être traitées comme si elles venaient de se présenter à la frontière la veille. « En quête d’admission », dit le jargon juridique. Conséquence mécanique : détention obligatoire, sans possibilité de caution, pendant toute la durée de la procédure.
Pas de juge d’immigration qui évalue si vous êtes dangereux. Pas d’audience pour plaider que vos enfants vous attendent. La cellule, par défaut.
« On n’a jamais rien vu de tel », disent à Politico des avocats qui pratiquent ce droit depuis des décennies.
Les tribunaux ont répondu.
Politico a fait le décompte, décision par décision : en un an, les cours fédérales ont rendu plus de seize mille jugements contre ICE en matière de détention. Les deux tiers découlent de ce mémo.
On a aussi compté les juges.
469 ont donné tort à l’administration.
54 lui ont donné raison — et les trois quarts de ces derniers ont été nommés par Trump lui-même.
469 contre 54, ce n’est pas un débat juridique serré entre écoles de pensée. C’est une déroute.
Un juge fédéral du Texas, habitué à environ mille cinq cents poursuites civiles par année, en comptait déjà quatre mille au mois de mai. Dans un district de Californie, les requêtes d’habeas corpus sont passées de quatre pour toute l’année 2021 à six cent soixante-quinze pour le seul mois de mai dernier.
Les cours d’appel suivent le mouvement. À la mi-août, celle de Boston a tranché contre la politique, septième cour d’appel fédérale à le faire, après des jugements défavorables à New York, en Géorgie, en Ohio, en Californie, au Colorado et en Illinois. Deux circuits seulement donnent raison au gouvernement. La Cour suprême tranchera à l’automne.
En attendant, le mémo s’applique.
Relisez la phrase précédente.
Plus de seize mille jugements défavorables — et le mémo s’applique encore, chaque matin, dans chaque bureau de terrain de l’agence.
Battue devant 469 juges, appliquée quand même : le fait accompli.
Le paravent des pires
Je sais ce qu’on va me répondre, mot pour mot.
Le ministère de la Sécurité intérieure publie, semaine après semaine, ses communiqués intitulés « les pires des pires ». Des meurtriers. Des prédateurs sexuels. Des trafiquants de fentanyl. Des noms, des condamnations, des villes.
Le 4 août encore : un homme condamné pour homicide volontaire à Los Angeles, un trafiquant de fentanyl à Worcester, un agresseur condamné en Caroline du Nord. C’est vrai. C’est vérifiable. Et tant mieux que ces hommes-là soient arrêtés.
Le secrétaire à la Sécurité intérieure, Markwayne Mullin, martèle le même message d’une dépêche à l’autre : des criminels retirés des rues américaines, tous les jours. Son ministère affiche même en bandeau que quatre-vingts pour cent des Américains appuient l’expulsion des criminels étrangers.
Peut-être bien. Mais aucun sondeur n’a mesuré l’appui aux menottes posées sur le conjoint d’une citoyenne américaine à la porte d’embarquement.
J’ai défendu ici même l’idée qu’une frontière qui tient n’est pas une lubie d’extrême droite, et je le pense encore — là-dessus, Trump a fait ce que d’autres promettaient depuis trente ans.
Mais un paravent réel reste un paravent.
Derrière les meurtriers de la dépêche officielle, il y a les jeunes mariés du comptoir d’enregistrement. Derrière le trafiquant de Worcester, il y a Vargas Torres et sa détention illégale. Derrière le slogan de la loi et l’ordre, il y a 469 juges qu’on écoute poliment et qu’on n’entend pas.
La loi et l’ordre, sans les juges, ça s’appelle juste l’ordre.
Et cet ordre-là porte une signature. Pas celle d’un bureaucrate anonyme perdu dans l’organigramme : celle de l’homme qui réclame deux mille arrestations par jour et qui se félicite de chaque record comme d’un résultat trimestriel.
Être pro-Trump, dans ma définition, ça n’a jamais voulu dire blanchir Trump. Il est responsable de ses actes. De ceux qu’on applaudit — et de celui-ci.
Un mal pour un bien, ça se défend. Un mal pour un record, ça se paye — et jamais par celui qui le commande.
Je m’adresse ici à ceux qui, comme moi, ont vu dans ce président une correction nécessaire après des années de laisser-faire : regardez les chiffres jusqu’au bout. Pas seulement ceux des communiqués. Ceux des tribunaux aussi.
Parce qu’un pouvoir qui choisit lesquels de ses juges il écoute finira par choisir lesquels de ses citoyens il protège.
46 000 en juillet.
Personne ne connaît encore le chiffre d’août. La machine, elle, le connaît déjà : il sera plus gros. C’est la seule promesse qu’elle ait jamais tenue.
La Cour suprême parlera à l’automne. D’ici là, à peu près chaque minute, quelque part entre un comptoir d’enregistrement et une cellule de comté, une main se pose sur une épaule.
Et vous, la prochaine fois que vous ferez la file dans un aéroport américain, regarderez-vous les hommes en civil de la même façon ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
ICE Enforcement and Removal Operations Statistics
Sources Secondaires :
ICE detentions set Trump-era high in July, as immigration crackdown widens
‘We’ve never seen anything like this’: ICE’s detention crackdown
ICE keeps racking up losses at the appeals courts on mandatory detention
US immigration agents arrested a record number of people in June
ICE Arrests Surge at Airports, Opening New Front in Deportation Drive
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