« Safari ».
Un mot de brochure de voyage. Un mot de gens qui s’ennuient et qui paient pour viser quelque chose de vivant.
Le voilà dans la bouche du président ukrainien et dans les communiqués de la justice, parce qu’aucun mot du droit ne décrit assez précisément ce qui se passe : la traque au cas par cas d’êtres humains désarmés, filmée, rejouée, revendiquée.
Kravchenko le formule sans détour : les mises à mort de civils à distance, par drone FPV, sont devenues une méthode de terreur. Ni un accident, ni une bavure de tir — une tactique.
Ses services ont ouvert les registres. 187 dossiers pénaux pour attaques de drones sur des civils pendant les deux premières années de l’invasion. 7 787 pour la seule année 2025.
La courbe ne monte pas. Elle décolle.
Depuis 2022, plus de seize mille dossiers au total. Les quatre régions qui saignent le plus portent des noms de vie ordinaire : Kherson, Donetsk, Dnipropetrovsk, Soumy.
Il y a plus froid encore, et les dossiers le documentent : un premier drone blesse. Un second attend ceux qui accourent.
On chasse l’homme qui vend des tomates. Puis on chasse celui qui vient le relever.
Dix noms, un régiment
Ce ne sont pas des fantômes.
En juin, le contre-espionnage ukrainien et le parquet ont mis des noms, des grades et des indicatifs sur dix opérateurs du 404e régiment de fusiliers motorisés russe, groupement Dnepr, postés sur la rive gauche occupée du Dniepr. « Boroda ». « Drovosek ». Des surnoms de forum, pour un tableau de chasse.
Le dossier décrit des frappes sur des voitures civiles, des immeubles d’habitation, l’hôpital municipal de Kherson, des ambulances, des équipes de secours arrivées après une première explosion. Parmi les scènes retenues par l’enquête : un homme qui promenait ses chiens.
Aucune cible militaire, conclut le parquet. Aucune.
Les dix ont été notifiés de soupçons par contumace. D’autres noms suivront, promet Kravchenko, en remontant la chaîne de commandement jusqu’à ceux qui ont ordonné, financé, couvert.
Les vidéos de ces frappes, elles, circulaient déjà côté russe. Comme support d’« entraînement », selon l’enquête.
Un commandant ukrainien de la guerre électronique, Dmytro Liashok, complète le tableau depuis l’autre versant. Son bataillon défend le ciel du sud, et ce qu’il observe, il le résume à l’Associated Press d’une phrase de garnison : la zone sert de terrain d’entraînement — on y amène les nouvelles équipes russes, elles font leurs classes ici, puis on les déploie ailleurs. L’agence précise n’avoir pas pu vérifier ce point de façon indépendante ; les vidéos d’« entraînement » du parquet, elles, existent.
Faire ses classes. Sur des retraités et des vendeurs de légumes.
Certains jours, selon ce même commandant, jusqu’à trois cents drones approchent de la ville.
On s’exerce sur des vivants.
Ceux qui se sentent chassés
L’ONU a un vocabulaire à elle. Prudent, pesé, relu par des juristes. Cet été, il a cédé.
Danielle Bell, qui dirige la mission onusienne de surveillance des droits de l’homme en Ukraine, rapporte que les récits des déplacés des zones de front se ressemblent tous, village après village : beaucoup décrivent la sensation d’être chassés — pour avoir fait leurs courses, promené leur chien, pédalé vers un abri.
Chassés. Le mot de l’ONU rejoint le mot du procureur.
À Komyshany, un village collé à Kherson, à quatre kilomètres du fleuve, Olena Horlova a décrit à l’Associated Press la géographie réelle de cette chasse : les drones ne font pas que passer. Quand leur batterie faiblit, ils se posent sur un toit, s’éteignent, et attendent qu’une silhouette sorte — une personne, une voiture, un cycliste — pour redécoller et lâcher leur charge.
Un piège qui respire au-dessus de votre cuisine.
Ses deux filles ne jouent plus dehors. Elle-même rentre parfois de nuit, par les chemins sans éclairage, parce que l’ombre protège mieux que le droit international. Et quand il n’y a personne à viser, raconte-t-elle, on vise les bêtes — les vaches, les chèvres.
Une vieille dame évacuée de Preobrazhenka, dans la région de Zaporijjia, résume tout : « Il y avait des drones partout. Tout volait au-dessus de nos têtes. Je ne savais pas où me cacher. »
Elle ajoute, pour ceux qui croiraient à une exception locale : « La peur est terrible, là-bas. Ils tirent et frappent jour et nuit. »
Juin 2026 a été le mois le plus meurtrier pour les civils ukrainiens depuis avril 2022, selon la même mission. Et près du front, ce sont précisément les drones à courte portée qui ont établi leur record.
La commission d’enquête internationale de l’ONU, elle, avait tranché dès mai 2025 : ces attaques de drones contre les civils de la région de Kherson constituent des crimes contre l’humanité — le meurtre, le mot est dans le communiqué — et des crimes de guerre de terreur. Jusqu’aux vidéos : les publier est, en soi, un crime de guerre, l’atteinte à la dignité des personnes.
À l’époque, la commission comptait environ cent cinquante morts. C’était il y a quinze mois.
La lucidité oblige à écrire la ligne suivante : la même commission a ouvert le dossier inverse, celui des allégations russes de frappes de drones ukrainiennes contre des civils des territoires occupés. Elle n’a pas pu conclure — pas d’accès au terrain, pas de sécurité pour les témoins, pas de réponse de Moscou.
Le compte n’est pas symétrique. Mais il n’est pas fermé non plus, et je préfère le dire ici que le laisser dire à ma place.
À Kherson, on a fini par tendre des filets au-dessus des routes qui mènent au centre-ville.
Des filets, comme on en tend au-dessus d’un verger, contre les oiseaux.
Sauf qu’ici, les oiseaux visent.
Le ciel qui ne protège plus
Il faut dire l’autre moitié du ciel, celle qu’on ne filme pas.
Les intercepteurs les plus précieux des batteries Patriot — les seuls capables d’arrêter un missile balistique — sont à sec depuis le début de juillet. Chacun sait ce qui passe au travers quand le stock est vide.
Mais contre le petit drone FPV à quelques centaines de dollars — celui qui tourne au-dessus d’un marché —, il n’existe ni Patriot, ni sirène fiable, ni abri qu’on atteint à temps.
Il existe une oreille, un ventre qui se noue au bourdonnement, une course autour d’une voiture.
Reste l’hôpital. Le seul de la région équipé pour les cas les plus lourds, où le chef adjoint des soins décrit à l’Associated Press des blessures qui vont de l’amputation à la mort, et des patients qui arrivent chaque jour. Lui-même a été pris pour cible sur une route, avec sa femme — le drone a décrit ses cercles, puis a piqué droit sur la portière du conducteur. Des mois après, il perd encore ses mots par moments. Sa conclusion à lui tient en une ligne : c’est de la chasse à l’homme, ça n’a pas d’autre nom.
Quand le médecin et le procureur emploient le même vocabulaire, ce n’est plus une métaphore. C’est un diagnostic.
L’Associated Press a cartographié la tache d’huile : la traque des véhicules et des passants s’observe désormais tout au long du fleuve, sur environ trois cents kilomètres, de Kherson jusqu’aux campagnes de Mykolaïv et de Dnipropetrovsk. Ce qui s’essayait sur une ville se déploie sur trois régions.
À Kharkiv, la région teste depuis la fin juillet un dôme expérimental contre les drones à fibre optique — la deuxième ville du pays apprend à vivre sous protection, elle aussi. La zone de chasse s’étend.
Le front n’est plus une ligne : c’est un rayon.
Et ce rayon grandit à chaque génération de drone, pendant que les capitales alliées comptent leurs intercepteurs comme on compte sa monnaie.
Ça tourne, ça attend, ça frappe
Reprenons depuis le début, parce que tout y est.
Un homme de cinquante-deux ans vend des légumes un matin d’août. Quelqu’un, à des kilomètres, le regarde dans un écran, le choisit, le poursuit, appuie.
Ce quelqu’un a un indicatif, un régiment, une solde versée chaque mois.
Le drone n’a pas de haine. L’homme derrière l’écran, si.
967 depuis janvier, dont dix enfants.
Ce chiffre n’est pas une estimation militante. C’est le décompte d’un procureur général, dossier par dossier, avec les noms des victimes d’un côté et, toujours plus souvent, les noms des tireurs de l’autre.
La justice avance à la vitesse de la justice — des années, des contumaces, des mandats qui attendent leur heure.
La chasse, elle, avance à la vitesse d’une batterie de drone.
Nous avons vu la vidéo. Nous avons eu ce petit sursaut, ce « c’est fou » murmuré au-dessus du téléphone. Puis nous sommes passés au clip suivant.
Et quelque part sur la rive gauche, ce soir, un écran s’allume.
Ça tourne. Ça attend. Ça frappe.
Si un procureur doit emprunter au vocabulaire des safaris pour se faire comprendre, quel mot faudra-t-il inventer, selon vous, pour nous — ceux qui regardent la chasse en boucle et ne changent rien ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
UN News — ‘Hunted’ by drones: UN reports worst month for Ukraine’s civilians since 2022
Sources Secondaires :
Euronews — Shocking video shows Russian drone hunting civilian at Kherson market
Kyiv Post — Ukraine’s Patriot interceptor stocks effectively run out
United24 Media — Experimental dome against Russian fiber-optic FPV drones starts trials in Kharkiv
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