Au-dessus de lui, les drones de reconnaissance russes tournent. Derrière la reconnaissance viennent les tirs de réglage de l’artillerie et des lance-roquettes. Le corps rapporte que ses groupes sont visibles « comme dans la paume d’une main ».
Certaines positions du nord de Pokrovsk sont décrites comme « presque coupées ». Leur ravitaillement ne tient plus que par les airs, porté par des drones ukrainiens. Les robots terrestres envoyés à leur place sont détruits dès qu’ils s’exposent aux FPV russes.
« Presque coupées » : l’expression est militaire, sèche, administrative.
Elle décrit des hommes.
Des hommes qui tiennent pendant que l’ennemi installe ses opérateurs de drones dans les zones industrielles de Pokrovsk et les carreaux de mine de Rodynske, pour couvrir une zone de mort d’environ vingt-cinq kilomètres au nord de la ville.
Et la ruse s’affine chaque semaine. Sur le front voisin de Kostiantynivka, un sous-officier ukrainien rapporte des drones dormants posés au bord des routes et des sentiers, capables de transmettre l’image et le son, à l’affût du moindre véhicule. À Sloviansk, les bombes planantes russes ont fait tomber une travée d’un pont piétonnier sur la Kazennyi Torets, pendant que l’infanterie ennemie s’acharne sur les hauteurs de l’est de la ville pour y percher ses équipes de drones.
Le ciel est devenu un mur.
Bilytske. Serhiivka. Svitle. Kucheriv Yar. Novyi Donbas. Shevchenko. Myrne. Udachne. Molodetske. Novopavlivka.
Dix noms de villages dans le seul rapport de ce matin. Dix directions d’assaut autour de Pokrovsk, pour une seule journée d’août.
Cinq jours plus tôt, le 12, la journée avait compté deux cent trente-sept accrochages — et près du tiers s’écrasait déjà sur Pokrovsk et Kostiantynivka réunis. La veille encore, le 11, l’état-major recensait trente-quatre assauts sur Kostiantynivka et vingt-deux sur Pokrovsk.
Les jours changent de chiffre. La meule, jamais.
Douze heures pour un pied
Un exemple, un seul, documenté par la 25e brigade aéroportée sur ce même front de Pokrovsk, en mars dernier.
Un fantassin tient sa position depuis un mois et demi. Entre deux positions, neuf cents mètres à couvrir. Il marche, encore — et il pose le pied sur une mine.
Ses camarades le garrottent, le tirent dans un abri. Aucun véhicule ne viendra : tout ce qui roule brûle. Rien d’autre à tenter à pied. La brigade envoie donc un robot terrestre, un Bizon, douze kilomètres à l’aller, de nuit, sous un ciel chargé de drones.
À mi-chemin, ordre de camoufler. Le robot se range au bord d’une route bordée de filets, son blessé dans la capsule.
Un FPV russe le frappe à l’arrêt.
Quinze minutes de silence radio. Au poste de commandement, on croit l’homme perdu. Puis un appel : « Tioma, c’est toi ? — Oui… je n’ai pas de nouveaux trous. »
Les chasseurs de la 68e brigade prennent le relais et finissent le trajet. Douze heures d’évacuation au total, vingt-quatre kilomètres, deux brigades, un robot sacrifié. À l’arrivée, les médecins amputent le pied droit.
Voilà le coût réel d’une seule blessure dans la zone des 236.
Et encore : lui, on est venu le chercher. L’armée a un mot pour le repos — rotation — et ce front l’a presque rayé du vocabulaire.
Le capitaine Oleksii, indicatif Botanik, commande une compagnie d’assaut de la 128e brigade de montagne. Son bilan, publié par Ukrainska Pravda au printemps : 343 jours en zone de contact sans une pause, du 1er avril 2025 au 8 mars 2026 — l’un des plus longs déploiements de combat recensés dans l’armée ukrainienne.
Onze mois de tranchée. Sa fille a eu dix ans pendant ce temps-là. À son retour, il lui a offert un vélo et lui a appris à rouler.
Dans sa compagnie, la moitié des hommes ont plus de cinquante ans. Gastrites, ulcères, pied de tranchée : l’usure a un dossier médical. Deux de ses soldats sont morts en position — tous deux passé la cinquantaine.
Fin avril, le commandant en chef d’alors, Oleksandr Syrskyi, a signé un ordre : deux mois maximum en position, relève dans le mois qui suit, examen médical immédiat au retour.
L’ordre existe. Le ciel vote contre.
Début août, des soldats de la 121e brigade de défense territoriale, à Zaporijjia — même guerre, autre secteur —, ont lancé un appel public : quatre mois sans relève, ravitaillés uniquement par drone, douze jours une fois sans aucune livraison de nourriture, des hommes décrits par leur propre commandant de peloton comme « dans un état semi-conscient ». Ils étaient arrivés en avril pour relever des soldats restés là, eux, huit mois.
Le commandement opérationnel Sud a répondu : rotation « quand la situation sécuritaire le permettra ».
La phrase est honnête. Elle est aussi terrible — car la situation sécuritaire, désormais, c’est le ciel, et le ciel appartient aux drones.
Deux mois maximum, dit l’ordre écrit. Trois cent quarante-trois jours, dit le terrain.
Entre les deux chiffres, toute la distance qui sépare une armée de ses cartes d’état-major.
La nuit n'est pas une trêve
Ce qui épuise, dans cette guerre : la permanence.
Dans la nuit du 14 au 15 août, la Russie a lancé cent cinquante-deux drones d’attaque sur le pays — des Shahed, des Gerbera, certains désormais équipés de réacteurs pour semer les intercepteurs. À Marhanets, dans la région de Dnipropetrovsk, l’une de ces frappes a tué un nourrisson et blessé au moins onze civils.
Un nourrisson.
Pendant que les communiqués alignent leur vocabulaire d’interdiction et de saturation, Marhanets compte un enfant de moins.
Et le même rapport de l’Institute for the Study of War, daté du 15 août, notait que les forces ukrainiennes venaient malgré tout d’avancer ou de tenir leurs positions au nord de Pokrovsk, près de Bilytske — là où la propagande russe revendiquait déjà le terrain — pendant que des infiltrés ennemis étaient traqués un à un, dont l’un frappé près de Hryshyne en pleine mission de pénétration.
Avancer. Tenir. Traquer l’infiltré. Recommencer à l’aube.
La fatigue est devenue une position sur la carte, et l’Ukraine la tient comme les autres.
Ce que Kyiv décide
Le soir de ce même 17 août, Volodymyr Zelensky est apparu pour son adresse quotidienne, au sortir d’une réunion avec les militaires et le ministre de la Défense par intérim, Yevhen Khmara.
Le front, a-t-il dit, était la question centrale. Des décisions organisationnelles supplémentaires et des ressources pour Sloviansk, Kostiantynivka et Pokrovsk. Et cette phrase, qui dit tout de l’heure : « Il est très important que les commandants expérimentés aient davantage de capacités d’agir — il y aura des décisions au niveau des corps et des groupements de forces. »
Cinq décisions de personnel déjà arrêtées, discutées avec le commandant en chef Mykhailo Drapatyi. D’autres suivront. Les priorités des frappes en profondeur sont fixées jusqu’en septembre.
Un pays qui confie ses secteurs les plus saignants à ses commandants les plus rompus au terrain ne fait pas de la gestion de crise. Il organise sa survie.
Et cette survie mord. Une semaine plus tôt, le président rappelait que le seul 17e corps ukrainien, dans le secteur de Zaporijjia, inflige autour de sept mille pertes russes par mois, morts et blessés confondus — un secteur parmi d’autres, un corps parmi d’autres. La même nuit, les frappes longue portée ukrainiennes touchaient des entrepôts de logistique militaire près de Moscou et dans la région de Tambov, remplis de systèmes de navigation et de composants de drones.
Sur Pokrovsk même, le commandant du 7e corps, Yevhen Lasiychuk, a fixé l’objectif à voix haute : verrouiller la logistique russe et bâtir une zone de destruction de cent kilomètres de profondeur — drones d’attaque intermédiaires, artillerie à longue portée, roquettes. Ses unités revendiquent une vingtaine d’antennes de contrôle et de terminaux satellites ennemis détruits par tranche de vingt-quatre heures.
Moscou, de son côté, n’a jamais caché son calendrier. Zelensky l’a raconté sans détour : les Russes avaient promis aux Américains la prise de l’essentiel du Donbass pour septembre, puis repoussé l’échéance à novembre. La contre-offensive de Dobropillia a cassé ce calendrier — douze mille pertes russes dans ce seul chaudron, dont sept mille tués — et l’ordre du Kremlin est devenu, selon Kyiv, de prendre Pokrovsk « à n’importe quel prix ».
À n’importe quel prix.
Le prix, on le connaît : il tombe chaque matin à huit heures.
236.
Tenir, encore
Je n’irai pas romantiser l’épuisement, qui n’a rien de noble. Il ronge le jugement, il use les nerfs, il tue des hommes qui auraient survécu à tout le reste.
Mais il faut dire ce que ce front dit de nous.
Il y a quelque chose d’indécent à écrire le mot « fatigue » depuis un bureau climatisé de Montréal.
Plus indécent encore : s’habituer. Laisser le chiffre du matin devenir un bruit de fond, une météo, un tic de fil d’actualité qu’on fait défiler avec le pouce.
Car ce chiffre est une addition de volontés humaines. Deux cent trente-six fois en une seule journée, quelqu’un a choisi de rester dans la tranchée, sous le bourdonnement, et de répondre. Deux cent trente-six fois, l’invasion s’est cognée contre un refus.
Poutine mise sur notre lassitude autant que sur celle de ses propres soldats.
Il n’a pas besoin que nous cédions. Il a seulement besoin que nous cessions de regarder.
Alors regardons. Comptons avec eux. Ce matin, c’était 236 — et le record du jour appartenait encore à Pokrovsk.
Demain, le chiffre changera. La meule, non — tant qu’un homme au Kremlin croira qu’un pays libre se prend comme on prend un village : à n’importe quel prix.
Et nous, qui dormons sous un ciel qui ne cherche personne — saurons-nous encore compter jusqu’à 236 sans détourner les yeux ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Présidence de l’Ukraine — La contre-offensive de Dobropillia a brisé la campagne d’été russe
Sources Secondaires :
Ukrainska Pravda — 237 affrontements, près du tiers sur Pokrovsk et Kostiantynivka, 12 août 2026
Institute for the Study of War — Russian Offensive Campaign Assessment, 15 août 2026
Kyiv Post — 185 affrontements repoussés le 11 août, Pokrovsk et Kostiantynivka en tête
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