Aujourd’hui, Iryna tricote des capybaras.
De petits rongeurs de laine, ronds, placides, absurdes — devenus, sans que personne sache trop comment, l’emblème officieux des amputés d’Ukraine. Des vétérans en accrochent à leurs prothèses, entre les autocollants.
Elle tricote malgré ses bras, que le souffle de l’explosion a abîmés et qui peinent encore à soulever le moindre poids. Une maille. Puis l’autre.
Quand je compte les mailles, dit-elle, je ne pense qu’aux mailles — pas à la vie qui aurait pu être et qui, hélas, n’est pas.
La laine ne demande pas où est la jambe. Elle demande la maille suivante.
La salle de réadaptation ne ressemble pas à un temple du courage. Elle ressemble à un gymnase ordinaire où chaque geste coûte le double.
Chaque semaine, en séance, elle retire sa prothèse et l’appuie contre le mur. La prothèse monte jusqu’en haut de la cuisse, et elle apprend encore à lui faire confiance — une canne, une boiterie, un escalier à la fois.
Sa thérapeute, Stetsenko, lui tend une barre de plastique. Iryna la soulève, assise, et cale le mouvement sur sa respiration : l’air qui monte avec la barre, l’air qui redescend avec elle.
Une barre de plastique. Pas de fonte, pas de record — le poids exact d’une vie qui recommence.
Son objectif tient en une ligne : marcher sans aide.
Monter des marches, s’accroupir, ramasser un objet au sol, traverser un terrain inégal — et un jour, courir derrière son petit-fils de deux ans dans un parc.
Voilà ce que les dossiers médicaux appellent des objectifs fonctionnels.
Voilà ce que tout le monde ailleurs appelle une vie.
La fourchette
À Lviv, le centre Superhumans répare gratuitement les blessés les plus graves de cette guerre — chirurgie reconstructive, prothèses, réadaptation. C’est là qu’Iryna réapprend son corps, et dans les couloirs, les thérapeutes sont souvent d’anciens patients.
Le centre a ouvert en avril 2023 ; plus de trois cents patients y ont déjà terminé leur réadaptation, une cinquantaine y passent chaque jour, et pas un sou d’argent public : des philanthropes étrangers, des dons ukrainiens, rien d’autre.
À la réception, Herman. La main gauche emportée par un éclat d’obus de char sur le front de Kreminna, le bras amputé ensuite. Il s’apprêtait à partir aux États-Unis pour des compétitions d’athlétisme et d’aviron — et à son retour, sa femme aurait accouché de leur fille.
À l’accueil des nouveaux, Denys. Une roquette antichar lui a pris les deux jambes et le bras gauche sur le front de Bakhmout. En Allemagne, un athlète paralympique lui a laissé le seul conseil qu’il ait gardé : n’écoute jamais les gens qui ont encore leurs jambes, ils ne savent pas de quoi ils parlent.
Les autres thérapeutes, dit Denys, ne peuvent pas tout à fait comprendre ce qu’on traverse.
Voilà pourquoi les couloirs de Superhumans sont tenus par d’anciens patients : ici, la compétence se mesure aussi en membres perdus.
Ruslana a perdu sa jambe à dix-neuf ans, sur le front de Kherson. Les premières semaines, elle les raconte sans fard : je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je crois que je ne voulais plus vivre.
Trois mois après l’obus — un mois après son arrivée au centre —, elle marchait sans canne.
Un an plus tard, elle disait que l’amour de la vie était encore plus fort qu’avant, et elle aidait les nouveaux arrivés à se lever.
Viatcheslav, lui, conduisait un taxi à Odessa.
Blessé aux jambes sur le front d’Avdiïvka, abandonné dans une tranchée prise par les Russes, fait prisonnier. En captivité, personne n’a soigné ses plaies. Ses jambes se sont infectées, ses mains ont gelé.
Quadruple amputé.
Sa mère a fixé une fourchette à l’un de ses avant-bras, pour qu’il puisse tenir une cigarette entre deux pointes.
Personne n’appelle ça de la technologie ; tout le monde comprend que c’est de l’amour.
Revenir dans un corps qu’on ne reconnaît plus, c’est ça : réapprendre à tenir. N’importe quoi. N’importe comment.
Il marchait deux heures par jour pour apprivoiser ses jambes neuves. Dans la piscine, une machine suspendue à un treuil le portait pendant qu’il nageait ; l’équilibre résistait encore, disait-il, mais je progresse — et demain, j’essaie mes prothèses de bras.
Demain. Dans cette salle, c’est le mot qui porte tout.
Il ne retournera pas à l’armée, mais il espère travailler un jour. Chauffeur, peut-être. Encore.
Pas un héros de film — un homme qui veut reconduire un taxi.
Dans le même couloir, Serhiy, lieutenant, seul survivant des douze hommes de son unité de reconnaissance, remarche déjà — et demande à réintégrer sa brigade, pas pour repartir en pointe, pour dresser des cartes.
Tous veulent revenir quelque part. Aucun ne demande qu’on l’admire.
Ceux qu'on ne compte pas
Revenons au registre.
Ils sont 44 000 dedans, et le ministre qui le tient est le premier à en montrer les trous. L’État sait combien de personnes ont demandé une prothèse, dit Denys Uliutin, et il a répondu à toutes — mais il ne sait pas combien attendent encore, quelque part entre l’hôpital et le formulaire.
Nous n’avons aucune statistique, admet-il, sur ceux qui n’ont pas encore fait la demande.
Ces 44 000-là sont seulement ceux qui ont tendu la main.
Les autres sont dans des chambres, dans des villages, dans des files d’attente qui ne portent pas encore de nom.
Et ces files, précise le ministère, ne manquent pas d’argent. Elles manquent de mains — de prothésistes formés, surtout pour les bras, les plus longs à appareiller, les plus durs à réapprendre.
On peut acheter des composants. On ne décrète pas des spécialistes.
La guerre fabrique des amputés plus vite que la paix ne forme ceux qui les réparent.
Déjà en 2023, les estimations publiques couraient de vingt mille à cinquante mille amputés. Elles ont grossi depuis. Le total exact, personne ne le tient.
Alors l’État a entrepris de réparer autre chose que des corps : il rembourse l’employeur qui adapte un poste de travail, il verse jusqu’à mille deux cents dollars pour transformer un véhicule, il a simplifié l’accès aux prothèses de sport et promet, pour 2027, un système d’accompagnement complet.
La feuille de route de cette réforme a été écrite avec les ministères, les fabricants — et les amputés eux-mêmes, assis à la table pour cartographier le chemin d’un blessé, de l’explosion au retour.
Le retour : Herman derrière sa réception, Ruslana en séance, Serhiy penché sur ses cartes, Viatcheslav qui rêve d’un volant.
Un pays qui remet ses blessés au travail ne les range pas dans une case — il se les rend.
Deux hommes sur un ring
En avril, à Brovary, près de Kyiv, deux hommes sont montés sur un ring.
Artem Khrebet, nom de guerre Grizzly, a laissé ses deux jambes sous un bombardement d’artillerie dans la région de Louhansk, au début de l’invasion. Mykho Drobotenko a perdu les siennes sur une mine.
Trois rounds de deux minutes. Le premier combat de boxe au monde entre deux boxeurs doublement amputés.
Un boxeur tire sa puissance des jambes, explique Khrebet. Sans genou, tout change : on apprend à frapper depuis le tronc, on s’adapte, on recommence.
Plus tôt dans la soirée, l’alerte aérienne avait sonné. La salle s’était vidée vers l’abri, puis elle était revenue s’asseoir, et les combats avaient eu lieu.
Khrebet a gagné la ceinture. Drobotenko a exigé une revanche.
Même le ciel, ce soir-là, n’a pas eu le dernier mot.
Ce qui est beau, ce qui ne l'est pas
Il faut le dire, parce que l’époque adore dire le contraire : il n’y a rien de beau dans une amputation.
Pas de rédemption, pas de super-pouvoir. Un corps en moins, des douleurs en plus, des mois de rééducation pour réapprendre ce qu’un enfant de deux ans fait sans y penser.
Ce qui est beau est plus petit que ça. Et plus têtu.
C’est une maille, puis une autre. Une fourchette fixée à un avant-bras par une mère. Un capybara de laine accroché à une jambe en titane.
C’est aussi, en Floride, le sergent Mykhaïlo Varvarych, commandant dans la 80e brigade d’assaut aérien, deux jambes laissées sur une mine antipersonnel dans la région de Louhansk — envoyé à Orlando par les bénévoles de Revived Soldiers Ukraine, appareillé grâce à soixante-seize mille dollars de dons, vingt-cinq mille par jambe.
Onze emboîtures d’essai. Des chutes contre le même coin de couloir maudit. Puis un escalier vaincu, et les cannes jetées.
Onze fois retirer, mesurer, corriger, recommencer. Une prothèse n’est pas un objet qu’on reçoit : c’est un accord qu’on négocie, centimètre par centimètre, entre un corps qui a changé et un métal qui ne changera pas.
Je ne sais pas capituler, disait-il. Et il disait aussi pourquoi : il me faut des jambes bioniques pour pouvoir, un jour, soulever mon enfant du sol.
Sa fille Marta est née en décembre 2024, malade dès la naissance. Il a eu le temps de la soulever dans les airs. Elle est morte avant ses trois mois.
Le but des jambes aura existé. Ça, personne ne le reprend.
Elle compte les mailles. L’État compte les demandes. Personne ne compte le reste.
Et pendant ce temps, chaque jour, les missiles russes continuent de fabriquer de nouveaux corps à réapprendre — pendant que nous, de loin, nous comptons les morts, parce que les morts se comptent plus vite que les vivants abîmés.
44 000 ont tendu la main.
Combien boitent encore vers le guichet — et combien de boiteries, dans la rue, faites-vous semblant de ne pas voir ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
ArmyInform — Les budgets d’État consacrés aux prothèses et à la réadaptation augmentent en 2024-2025
Sources Secondaires :
Euromaidan Press — More than 44,000 Ukrainians received prosthetics under the state program
Le Monde — Superhumans, the center that repairs Ukraine’s most gravely war-wounded
The Guardian — Ukraine war veterans make history in first double-amputee boxing bout
NPR — Ukraine’s combat amputees cling to hope as a weapon of war
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