Neuf mots, une option
Christine Fréchette n’a pas fermé la porte. Elle l’a laissée entrouverte, exprès.
La première ministre sortante, cheffe de la Coalition avenir Québec, a été directe sur un point : rien n’est écarté.
« C’est une option qui reste sur la table », a-t-elle affirmé, rapportait Le Devoir.
Neuf mots. Aucun engagement. Aucun refus non plus.
Juste une porte.
Ce que la prudence n’efface pas
La même chronique du Devoir notait que Fréchette se dit aussi « très contrainte » par les engagements contractuels d’exportation du Québec.
Une contrainte réelle. Pas une esquive.
Rien de plus.
Garder une arme au holster, ce n’est pas la même chose que promettre de ne jamais tirer.
Une première ministre qui ne dit ni oui ni non gagne du temps. Elle en perd aussi, un peu, à chaque point de presse.
L’ambiguïté a un prix électoral. Elle a aussi une utilité diplomatique : Washington ne peut pas planifier sa riposte contre une menace qui n’a pas de date.
C’est peut-être la seule vraie stratégie que le Québec a, à ce stade de la campagne : ne rien confirmer, ne rien nier.
Elle n’a rien promis. Elle n’a rien retiré non plus.
Cinq chefs, cinq calculs
Trente-neuf jours de campagne
Cinq chefs. Cinq lectures du même levier.
La campagne dure 39 jours, la durée maximale permise par la loi électorale québécoise.
Trente-neuf jours pour convaincre. Trente-neuf jours pour éviter la seule vraie question : que fait-on si Washington frappe encore ?
Personne, pour l’instant, ne répond en une phrase.
Une même arme, cinq doigts
Charles Milliard, du Parti libéral, veut s’en servir sans hésiter.
Ruba Ghazal, de Québec solidaire, veut en hausser le prix plutôt que fermer le robinet.
Paul St-Pierre Plamondon, du Parti québécois, et Éric Duhaime, du Parti conservateur, veulent la ranger, chacun pour sa raison.
Cinq doigts sur le même interrupteur. Aucun ne serre en même temps que les autres.
Un choix. Cinq fois.
Un électorat qui regarde ces cinq calculs n’y voit pas cinq idéologies. Il y voit cinq lectures du risque, et cinq mesures de courage.
Le clivage habituel, gauche contre droite, souverainiste contre fédéraliste, ne tient pas ici. C’est un autre clivage qui s’installe : ceux qui bougent maintenant, et ceux qui attendent un signal plus clair.
Une arme que cinq mains se disputent n’est déjà plus tout à fait une arme.
Le précédent Ford
Le 10 mars 2025, à Toronto
Le Québec n’invente rien. L’Ontario l’a fait avant lui.
Le 10 mars 2025, Doug Ford décrète une surtaxe de 25 % sur l’électricité ontarienne vendue aux États-Unis, rapportait La Presse.
Un geste. Un chiffre. Une frontière qui, soudain, coûte plus cher à traverser.
Un million et demi de foyers visés
La mesure touche l’électricité livrée à New York, au Michigan et au Minnesota, environ 1,5 million de foyers.
Ce n’est pas symbolique. Ce n’est pas rien.
Ford ne chuchote pas sa décision dans un corridor. Il l’annonce devant les caméras, en pleine crise tarifaire, pour que Washington l’entende du premier coup.
Ce n’est pas un accident de communication. C’est un choix daté, chiffré, assumé.
Un choix, pas un hasard.
C’est un interrupteur, actionné une fois, pour voir ce qui se passe de l’autre côté.
On ne teste jamais un levier deux fois de la même façon.
Quarante-huit heures pour reculer
Le 11 mars, la réplique
Ce qui se passe de l’autre côté arrive vite. Très vite.
Trop vite, pour Ford.
Le lendemain, le 11 mars, Donald Trump répond sur les réseaux sociaux : les droits de douane sur l’acier et l’aluminium canadiens passeront de 25 % à 50 %.
Un jour. Une surtaxe. Une réplique doublée.
Ford recule le jour même.
Cinquante pour cent, puis plus rien
La surtaxe électrique est suspendue. Ford s’envole vers Washington. Il rencontre le secrétaire américain au Commerce, Howard Lutnick.
Une conversation qu’il qualifie lui-même de productive.
Les deux hommes s’entendent pour dire que l’escalade tarifaire doit ralentir. Aucune promesse écrite. Une trêve verbale, fragile, mais réelle.
Ce n’est pas une victoire. Ce n’est pas une défaite non plus.
C’est un rappel : un levier électrique fait bouger Washington en 48 heures. Dans un sens, puis dans l’autre.
Quarante-huit heures pour faire plier une Maison-Blanche, quarante-huit heures pour reculer.
Ce que valent dix térawattheures
Un fil de 1 250 mégawatts
Le Québec, lui, ne vend pas une surtaxe improvisée. Il vend une promesse à long terme.
Le 1er juin 2026, le Champlain Hudson Power Express entre officiellement en phase contractuelle, selon Hydro-Québec.
Un fil de 1 250 mégawatts, enterré sur des centaines de kilomètres, jusqu’au cœur de New York.
10,4 térawattheures par année, promises pour alimenter plus d’un million de foyers.
Vingt-cinq ans de parole donnée
Le contrat court sur 25 ans. Un projet de 6 milliards de dollars.
Une autre ligne alimente déjà le Massachusetts et le Maine, à raison de 9,45 térawattheures et 0,5 térawattheure par année, sur vingt ans, selon Radio-Canada.
Vingt-cinq ans, ce n’est pas une saison électorale. C’est une génération.
Une génération entière.
Des ingénieurs, des régulateurs et des investisseurs américains ont bâti leurs propres plans autour de cette parole. Ce n’est pas un détail administratif; c’est le fondement du modèle d’affaires d’Hydro-Québec au sud de la frontière.
Menacer de couper ce fil, c’est menacer sa propre signature.
Dix térawattheures, ce n’est pas un chiffre. C’est une parole donnée pour vingt-cinq ans.
La rivière qui ne suffit plus
Depuis 2023, les réservoirs baissent
Voici le fait qui dérange mon propre camp. Je le publie quand même.
Depuis 2023, Hydro-Québec gère ses réservoirs à la corde. Faible hydraulicité, précipitations insuffisantes, exportations à la baisse.
La société d’État l’a écrit elle-même dans ses propres prévisions.
L’arme qu’on n’a plus en trop
Selon la chronique de Konrad Yakabuski dans Le Devoir, Hydro-Québec est devenue importatrice nette d’électricité en 2025, et encore pendant la première moitié de 2026.
Importatrice. Pas seulement exportatrice.
Couper un fil qu’on utilise déjà à la limite, ce n’est pas brandir un surplus. C’est menacer avec une réserve qu’on n’a plus vraiment.
Ce fait ne tue pas le levier. Il en change la nature : moins une richesse qu’on distribue, plus une dépendance mutuelle qu’on module.
Pas un mois de plus à prétendre le contraire.
Rien.
C’est ce qu’il reste d’un levier quand la rivière qui le remplit baisse en même temps que le discours qui l’agite monte.
On ne peut pas couper un robinet qui, certains mois, coule dans l’autre sens.
Le pari de Plamondon
Le 27 août, un ajustement
C’est exactement l’argument que Paul St-Pierre Plamondon retourne contre ses adversaires.
Le 27 août 2026, La Presse rapportait que le chef péquiste ajustait sa stratégie sur la guerre tarifaire.
Il juge l’escalade contre-productive. Il déplore les contre-tarifs fédéraux de Mark Carney.
Sa priorité affichée : le bien-être des gens, pas une nouvelle guerre de chiffres.
Le camp qui range son arme
Voici le camp attendu qui déjoue l’attente. Le parti souverainiste, celui qui devrait vouloir frapper fort contre Washington, choisit la retenue.
Le chef libéral, fédéraliste assumé, choisit l’inverse.
Ce n’est pas de la faiblesse, chez Plamondon. C’est un calcul.
Mais un calcul qui range une arme avant même d’avoir vérifié si elle tire encore, ce n’est pas de la prudence. C’est un aveu d’impuissance habillé en sagesse.
Un parti souverainiste qui refuse par principe le seul rapport de force dont le Québec dispose face à Washington a de quoi surprendre ses propres électeurs.
Un pari, pas une certitude.
Ranger une arme n’est pas la même chose que la désamorcer.
Duhaime et le mirage de l'autosuffisance
Le 24 août, une phrase
Éric Duhaime arrive au même refus, par une autre route.
« La meilleure façon de combattre Trump, c’est d’être autosuffisant », lançait-il le 24 août, en matière d’énergie, selon des propos rapportés par Noovo Info.
Le chef conservateur redoute une surenchère de tarifs. Il réclame un accord signé, vite.
Duhaime propose plutôt de miser sur les ressources naturelles, le gaz et l’hydroélectricité produite ici, pour réduire la dépendance québécoise à Washington, sur le long terme.
C’est un projet de mandat, peut-être deux. Pas une réponse à la crise de cet automne.
Pas cette année.
Ce que l’autosuffisance ne règle pas
L’autosuffisance énergétique est un objectif défendable. Sur dix ans.
Et si Washington ne signe rien, cet automne, ni l’hiver suivant…
Elle ne répond à rien, aujourd’hui, à la question posée par la campagne : que fait-on du contrat déjà signé, du fil déjà branché, de la menace tarifaire déjà lancée ?
Espérer un accord ne remplace pas un levier.
L’autosuffisance se construit en années. La guerre commerciale se joue en semaines.
Ghazal choisit le prix
Deux milliards pour amortir le choc
Entre le silence et le couperet, Ruba Ghazal choisit une troisième voie.
Selon Les Affaires, Québec solidaire propose de hausser le prix de l’électricité vendue aux Américains plutôt que de couper l’approvisionnement.
La formation propose aussi un fonds d’urgence de 2 milliards de dollars pour les entreprises frappées par les tarifs.
Ghazal ne parle pas de couper un fil. Elle parle d’augmenter une facture, mois après mois, jusqu’à ce que Washington sente la différence sur le relevé de sa propre société d’électricité.
Une facture, rien de plus.
Une facture, pas un robinet fermé
Une facture plus salée reste un levier. Elle ne coupe le chauffage de personne, à Albany ou à Boston.
Elle rappelle, chaque mois, que la fiabilité québécoise a un prix. Et que ce prix peut monter.
C’est calibré. Ce n’est pas timide.
Et pourtant, personne, dans les autres formations, n’a repris l’idée à son compte.
On peut serrer un robinet sans jamais le fermer.
Milliard, l'arme sans hésitation
Le 12 septembre, une image
Charles Milliard, lui, ne calibre rien. Il nomme l’arme, directement.
Le 12 septembre, La Presse rapportait sa position : l’hydroélectricité est une arme, et le Québec ne devrait pas hésiter à s’en servir pour faire plier Washington.
Une image simple. Une phrase qui fait un titre.
Milliard n’a pas besoin d’un dossier de cent pages pour se faire comprendre. Une arme, ça se nomme. Ça ne se justifie pas ligne par ligne devant les caméras.
Un mot. Une posture.
Dire l’arme, jamais le tir
Nommer l’arme n’est pas appuyer sur la gâchette.
Jamais.
Milliard ne dit pas quand. Il ne dit pas combien. Il dit seulement qu’il faut la garder, et l’assumer publiquement.
Un chef qui ose le mot ne fait pas encore la guerre. Il refuse seulement de mentir sur ce que le Québec a dans les mains.
Dire le mot arme, ce n’est pas déjà avoir tiré.
Soixante-dix pour cent d'un pays
121,6 milliards en 2025
Pourquoi se battre pour un fil électrique ? Parce que tout, autour de lui, en dépend.
En 2025, les exportations internationales de marchandises du Québec ont atteint 121,6 milliards de dollars, selon l’Institut de la statistique du Québec.
84,8 milliards, soit 69,8 % du total, sont partis vers les États-Unis.
Le chiffre qui recule déjà
Cette part était de 73,3 % en 2024, de 73,6 % en 2023.
Elle vient de repasser sous la barre des 70 % pour la première fois depuis 2020.
Trois points de pourcentage, ça semble abstrait. Ce sont des usines qui redirigent leurs commandes, des chauffeurs qui traversent moins souvent la frontière, des emplois qui migrent lentement vers d’autres marchés.
Trois points, pas un détail.
Le marché américain se referme tout seul, tarif après tarif.
Le Québec n’a pas besoin de l’aider à se refermer plus vite. Il a besoin de savoir ce qu’il fait quand la porte se referme quand même.
Soixante-dix pour cent d’un pays qui se referme, un point de pourcentage à la fois.
Ce que Legault refusait déjà
Janvier 2025, une porte fermée
Et pourtant, cette porte n’a pas toujours été entrouverte.
En janvier 2025, selon Radio-Canada, le gouvernement de l’époque, dirigé par François Legault, fermait la porte à l’utilisation de l’hydroélectricité québécoise comme moyen de pression.
L’Ontario regardait déjà de ce côté. Québec refusait.
À l’époque, le raisonnement tenait en une phrase : le Québec vit du commerce avec les États-Unis, pas de la confrontation avec eux.
Ce raisonnement n’a pas disparu. Il a seulement perdu du terrain, tarif après tarif, mois après mois.
Ce qui a changé depuis
Vingt mois plus tard, la même formation politique, sous une nouvelle cheffe, ne ferme plus rien.
Vingt mois, à peine.
Ce n’est pas une trahison. C’est une guerre commerciale qui a duré plus longtemps que prévu.
Une porte fermée en janvier, entrouverte en septembre : voilà ce qu’une année et demie de tarifs fait à une conviction.
Ce que 2025 refusait, 2026 n’ose plus l’exclure.
Le vote du 5 octobre
Trois semaines avant l’urne
Le 5 octobre approche. Trois semaines, à l’heure d’écrire ces lignes.
Pas plus.
On compte les intentions de vote. On compte les mégawatts. On compte les jours de campagne qui restent. On compte les tarifs déjà imposés. On compte, avant de perdre le compte.
Dans une aluminerie ou une usine du bois d’œuvre, personne n’entend le bourdonnement d’une ligne à haute tension. On entend autre chose : un carnet de commandes qui s’allège.
La question qu’on ne pose pas assez
Je ne sais pas si couper le courant à un voisin qui nous tarife rend justice à qui que ce soit.
Je sais qu’attendre, les bras croisés, n’a jamais fait reculer un seul tarif.
Combien de temps un fil électrique peut-il rester une menace qu’on refuse d’assumer ?
Le vote du 5 octobre ne réglera pas la guerre commerciale. Il dira seulement qui, au Québec, ose encore décider pour les autres.
Combien d’options à écarter, encore.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Le Devoir, chefs québécois divisés sur l’électricité comme levier, 6 septembre 2026
Hydro-Québec, communiqué sur le contrat Champlain Hudson Power Express
Institut de la statistique du Québec, commerce international de marchandises, 2025
Sources Secondaires :
La Presse, surtaxe ontarienne de 25 % sur l’électricité, 10 mars 2025
La Presse, tribune contre la taxation de l’électricité, 25 août 2026
Le Devoir, chronique de Konrad Yakabuski, « Qui aime Hydro ? », 13 septembre 2026
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