Un geste inhabituel
La campagne a commencé le 27 août.
Trois jours plus tard, Fréchette étalait déjà ses chiffres.
Aucun autre parti n’était allé aussi vite.
Elle a demandé aux autres chefs de l’imiter.
Un geste rare. La plupart des chiffres arrivent à la dernière semaine. Une fois les sondages figés.
Ce que la vérificatrice attendait
Le 17 août, la vérificatrice générale du Québec, Christine Roy, avait un message pour les partis.
« Expliquer comment ils vont financer » leurs promesses.
Fréchette a répondu vite.
Vite n’est pas la même chose que complet.
Un cadre financier peut arriver tôt. Et rester à moitié écrit. Les deux ne s’excluent pas.
Un chiffre publié tôt, c’est aussi moins de temps pour le disséquer. Avant que la campagne ne tourne à autre chose.
Les autres partis, au jour 3, n’avaient encore rien déposé. Le calendrier de campagne appartenait, pour un temps, à la CAQ seule.
Trois jours, c’est vite. Vite n’a jamais voulu dire clair.
Un milliard pour vieillir chez soi
Ce qui est déjà écrit
Trois engagements portent un chiffre et une date.
1 milliard sur quatre ans. Pour les soins à domicile.
241 millions. Pour mieux loger les personnes aînées.
304 millions. Pour les régions ressources.
Une personne qui attend une place en soins à domicile ne lit pas un cadre financier. Elle compte les semaines. L’oreille tendue vers le téléphone qui doit sonner.
Ce qui ne l’est pas encore
Ces trois engagements totalisent un peu plus d’un virgule cinq milliard.
Sur 9,7 milliards annoncés.
Le reste n’a ni ligne, ni date, ni nom de programme.
Et pourtant, c’est ce reste, le plus gros morceau. Celui qui donne son poids au chiffre du dimanche.
La bonification du régime québécois d’assurance parentale figure aussi sur la liste. Financée par son propre fonds. Elle ne coûte rien au cadre. Elle compte quand même dans les annonces.
Un virgule cinq milliard a un nom. Le reste attend.
Huit milliards
Le mot du tableau
Le document du parti classe ses engagements en trois colonnes.
Mesures déjà annoncées. Mesures engendrant des économies. Mesures prévues et non annoncées.
La troisième colonne, à elle seule, vaut plus de 8 milliards. Sur cinq ans.
Non annoncées. Le mot est dans le tableau du parti. Pas dans notre bouche.
Ce qu’un mot ne dit pas
Non annoncées veut dire ceci. On connaît le montant. Pas le contenu.
On sait combien. On ne sait pas quoi.
On ne sait pas non plus dans quel ministère. Sur quel programme. À quelle date.
Quant à savoir où atterriront ces huit milliards restants…
Rien.
Huit milliards, c’est plus grand qu’une case sur un tableau. C’est une catégorie budgétaire entière. Tenue en réserve derrière trois mots polis.
Les mesures déjà annoncées tiennent en trois lignes. Les mesures non annoncées tiennent en une seule. Le rapport entre les deux dit tout du reste de la campagne à venir.
Huit milliards, et pas un mot de plus.
L'écart à résorber
Zéro, zéro, puis deux milliards
Le cadre financier a une ligne discrète. Tout en bas d’un tableau.
Écart à résorber.
L’écart à résorber, c’est zéro en 2026-2027. Zéro en 2027-2028.
L’écart à résorber, c’est 1 850 millions en 2028-2029.
L’écart à résorber, c’est 2 milliards en 2029-2030. Encore 2 milliards en 2030-2031.
Un nom poli pour un trou
Additionnez ces trois années. L’écart à résorber donne près de six milliards.
Le cadre financier reconnaît lui-même ne pas les avoir comblés.
Pas dans cinq ans, dans une autre législature. Dans le mandat même qu’elle demande le 5 octobre.
L’écart à résorber n’a, à ce jour, aucune mesure en face de lui.
Un nom poli, pour un trou.
Cinq milliards puisés dans la réserve. Quatre virgule quatre milliards attendus d’Ottawa. Deux rustines pour une façade. L’écart à résorber, lui, reste debout derrière.
Une réserve qu’on vide. Un transfert qu’on espère. Et, malgré les deux, un trou qui persiste, année après année, jusqu’en 2030-2031.
L’écart à résorber n’a pas de mesure. Pas encore.
Pas d'austérité
La phrase de Longueuil
« On n’entrera pas en période d’austérité », a assuré Christine Fréchette, dimanche.
Elle balayait l’idée que les services pourraient en souffrir.
La phrase est nette.
Elle est aussi la thèse de ce texte, retournée. Ce texte est du côté de qui devra combler l’écart. Contre le choix d’annoncer 9,7 milliards en gardant l’essentiel pour plus tard.
Le mot qu’elle refuse
Austérité, elle ne le prononce que pour le nier.
Son mot à elle, c’est efficace.
« Notre engagement, c’est de maintenir les services », a-t-elle dit. En promettant de « rendre l’appareil public plus efficace ».
Efficace, ça se prononce facilement un dimanche d’août.
Personne, à Longueuil, n’a demandé ce que ça voudrait dire. Pour huit milliards de promesses sans ministère et sans date.
Une phrase qui rassure ne remplace pas une ligne qui chiffre. Les deux se ressemblent, un dimanche de conférence de presse. Elles ne pèsent pas le même poids un lundi de vérification.
Pas d’austérité, dit-elle. Pas d’addition non plus.
Rendre l'appareil public plus efficace
Deux pour cent de plus, dit le tableau
Le cadre financier chiffre une partie de cette efficacité.
495 millions sur cinq ans. Grâce à une hausse de 2 % du rendement exigé des sociétés d’État.
308 millions d’économies. Sur les contrats de services professionnels.
Ce sont de vraies lignes. Avec de vrais chiffres, dans le document.
Ce que Girard ne chiffre pas
« Nos engagements sont raisonnables, modérés, ciblés, et c’est un choix », a dit le ministre des Finances, Eric Girard.
Un choix. Pas une preuve.
Rendre l’appareil public plus efficace, pour huit milliards non annoncés, ça ne se démontre pas en un point de presse.
Ça se mesure en fin de mandat. Quand les chiffres sortent. Pas avant.
Un tableau ne transpire pas. Un employé de l’État qui absorbe une compression, lui, le sent tout de suite.
Additionnées, les deux mesures d’efficacité valent un peu plus de 800 millions sur cinq ans. Une fraction des huit milliards qui, eux, n’ont droit à aucune ligne.
Efficace, ça se mesure. Ça ne s’est pas encore mesuré.
Ottawa doit payer d'abord
Quatre virgule quatre milliards, au conditionnel
Une partie du financement ne vient pas de Québec.
4,4 milliards sur cinq ans, attendus d’Ottawa.
2,4 milliards viendraient du renouvellement d’ententes. En santé mentale. En soins à domicile. En soins de longue durée.
2 milliards viendraient de remboursements liés aux demandeurs d’asile.
La réponse viendra en octobre
Ces ententes ne sont pas signées.
Tous les ministres provinciaux des Finances ont demandé au fédéral de les renouveler en priorité. Eric Girard l’a rappelé.
Il a reconnu que la réponse d’Ottawa « viendra au mois d’octobre ».
Après le vote du 5 octobre. Pas avant.
Le cadre suppose aussi que le Transfert canadien en santé continue de croître de 5 % par année, dès 2028-2029. Une décision qui, elle non plus, n’appartient pas à Québec.
Un cadre financier provincial qui dépend d’un budget fédéral encore à venir. Ce n’est pas une garantie. C’est un pari, avec un échéancier.
Le cadre financier compte sur Ottawa. Ottawa n’a pas répondu.
La réserve qu'on n'a pas touchée
Cinq milliards en deux ans
En 2024-2025 et en 2025-2026, la provision pour éventualités n’a pas été utilisée. Deux milliards, intacts.
Dans le nouveau cadre, elle sert cinq fois de suite.
5 milliards sur cinq ans. Puisés dans ce coussin.
Un coussin sert une fois, pour l’imprévu. Celui-là est déjà budgété d’avance. Année après année.
Le mot de Luc Godbout
L’économiste Luc Godbout, de l’Université de Sherbrooke, qualifie ce choix de « paradoxal ». En pleine incertitude tarifaire.
Il ajoute : si les transferts fédéraux ne se concrétisent pas, « le cadre budgétaire serait encore plus serré ».
Deux coussins. Un seul lit.
Et si la croissance économique déçoit encore, comme en 2025 ?
Et pourtant, le mot sur toutes les lèvres, dimanche, était la responsabilité.
Godbout ne dit pas que le cadre ment. Il dit qu’un coussin gonflé d’avance n’en est plus un. Pas le jour où l’imprévu arrive pour de vrai.
Un coussin sert une fois. Celui-là sert cinq fois de suite.
Trois fois moins cher que Legault
Ce que la comparaison vaut
Il faut le dire, parce que c’est vrai.
Ce cadre financier coûte environ trois fois moins cher que celui de François Legault, en 2022.
Il a été bâti avec le simulateur du ministère des Finances.
Ses hypothèses ont été validées par la vérificatrice générale elle-même.
Ce n’est pas rien. Aucun autre parti n’avait, à ce jour, fait autant.
Ce qu’elle ne dit pas
Autrement dit : la macroéconomie du cadre tient la route.
Mais valider une hypothèse de croissance, ce n’est pas valider huit milliards de promesses sans nom.
La vérificatrice a jugé les prévisions plausibles. Pas les huit milliards restants. Ils n’existent encore sur aucun papier qu’elle puisse lire.
Plus petit que 2022 ne veut pas dire plus clair que 2022.
Le Plan québécois des infrastructures, lui, ne rétrécit pas. Il grossit de treize milliards. Pendant que le cadre électoral, lui, rapetisse.
Un cadre plus modeste peut être un choix responsable. Il peut aussi être un chiffre pensé pour ne pas effrayer, trois jours après le coup d’envoi.
Plus petit que 2022. Pas plus clair pour autant.
Le déficit qui rétrécit tout seul
Sept virgule deux milliards, déjà
Avant même d’ajouter 9,7 milliards de promesses, le Québec a ses propres chiffres.
Le déficit de 2025-2026 s’est établi à 7,2 milliards. Une fois les versements au Fonds des générations faits.
C’était mieux que prévu, un an plus tôt.
Une économie résiliente. Portée par les secteurs minier et financier, selon le ministère des Finances.
Trente-huit pour cent du produit intérieur brut
La dette nette représente 38 % du produit intérieur brut.
Un peu moins que prévu. Encore là.
En 2024 et en 2025, personne n’a touché à la réserve. En 2026, on prévoit déjà la vider cinq années de suite.
Les revenus autonomes avaient grimpé de 584 millions. Une hausse de 3,2 %. Les dépenses, elles, progressaient moins vite que prévu : 2,9 %.
Le trou existant rétrécit tout seul, porté par une économie qui tient. Celui des promesses, non.
Un gouvernement qui hérite d’un déficit qui fond a de la marge. Un gouvernement qui ajoute 9,7 milliards par-dessus cette marge, lui, la reprend d’une main.
Le trou existant rétrécit. Celui des promesses, non.
Jour dix-huit
Kingsey Falls, quatre cents militants
Le 13 septembre, jour 18 de la campagne. Christine Fréchette tient son premier grand rassemblement, à Kingsey Falls.
Environ 400 militants scandent son prénom.
88 des 127 candidats caquistes sont dans la salle.
« Cette victoire est à notre portée », lance-t-elle, portée par les cris.
Elle y défend aussi son option autonomiste. Ni l’indépendance, ni le fédéralisme. Une troisième voie, dit-elle, plus exigeante.
Les débats qui pourraient tout changer
La CAQ, tombée au plus bas dans les sondages au début de 2026, avait remonté la pente. Elle semble maintenant stagner.
Les débats télévisés de la semaine suivante, à TVA puis à Noovo, pourraient déplacer des votes.
Un cadre financier dévoilé au jour 4 sert encore au jour 18.
C’est un chiffre qu’on peut répéter, sans jamais avoir à le rouvrir.
Fréchette a passé le reste de la fin de semaine à préparer ces débats. Pas à défendre son cadre financier sur le terrain. Le chiffre du jour 4 travaille tout seul, jusqu’au jour 18 et après.
Une victoire à portée de main. Un cadre financier à portée de doute.
Qui paiera l'écart
Deux mille vingt-huit, deux mille vingt-neuf
L’écart à résorber n’apparaît pas dans un mandat lointain. Hypothétique. Appartenant à quelqu’un d’autre.
Il apparaît en 2028-2029, en 2029-2030, en 2030-2031.
C’est-à-dire dans le mandat même que Fréchette demande, le 5 octobre.
Pas celui d’après. Celui-ci.
Un mandat qui se retrouve devant sa propre facture
Si elle est élue, ce sera son gouvernement, et pas un autre, qui devra trouver près de six milliards. Sans mesure identifiée à ce jour.
Pas un successeur commode à blâmer. Elle-même.
Aucune des mesures déjà nommées ne touche à cet écart. Ni les soins à domicile, ni le logement des aînés, ni le soutien aux régions. Il reste entier, quelque part après 2028.
Je le dis avec la prudence qu’un chiffre non écrit exige encore. Je ne sais pas si ces huit milliards sont un secret bien gardé, ou une case qu’on remplira au hasard. Je sais qu’on me demande de voter avant de le savoir.
L’écart à résorber, en 2030, sera dans un budget qu’elle aura signé.
Un cadre, pas un budget
Ce qu’un cadre financier promet
Un cadre financier électoral n’est pas un budget.
Il n’est voté par personne. Il n’est audité, dans le détail, par personne.
Il peut être révisé, gonflé, ou oublié. Sans qu’aucune loi ne l’exige.
Un budget, lui, engage un gouvernement devant l’Assemblée nationale.
Ce qu’un budget doit prouver
Et pourtant, c’est ce cadre-là qu’on nous vend comme une garantie de sérieux.
« L’approche responsable », dit Eric Girard.
Responsable, pour l’instant, ça veut dire ceci : quatre pages, trois colonnes, et une ligne qui s’appelle écart à résorber.
Le vrai budget, celui qui doit prouver, viendra après le 5 octobre. Si elle gagne.
Ce premier vrai budget d’un gouvernement Fréchette ne sera déposé qu’au printemps suivant. Une fois les huit milliards restants forcés de prendre un nom. Une date. Un ministère.
D’ici là, le cadre financier fait le travail d’un budget sans en porter la responsabilité légale. C’est sa force en campagne. C’est aussi sa limite.
Un cadre, c’est une promesse de forme. Un budget, c’est une promesse tenue.
Combien vaut une promesse qu'on ne chiffre pas
Le cinq octobre, et après
Le 5 octobre, les Québécois trancheront.
Pas sur huit milliards détaillés. Sur neuf virgule sept, dont plus de huit restent à écrire.
Après le vote viendront les vraies annonces. Les vrais ministères. Les vraies lignes budgétaires.
L’écart, lui, commencera son propre décompte en 2028. Que Fréchette gagne, ou qu’elle perde.
La question qui reste
Combien vaut une promesse de 9,7 milliards, quand plus de huit ne sont pas encore écrits ?
Personne ne peut vraiment répondre avant le 5 octobre.
C’est précisément le problème. On vote sur une addition qu’on nous demande de croire avant de la voir.
Neuf virgule sept milliards, un dimanche d’août. L’écart à résorber, lui, attend son tour, en silence, jusqu’en 2028.
Après le vote, il restera l’addition.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Équipe Christine Fréchette, Coalition avenir Québec, cadre financier officiel, 30 août 2026
Gouvernement du Québec, situation financière, résultats préliminaires 2025-2026, 11 juin 2026
Le Devoir, dévoilement du cadre financier de la CAQ, 30 août 2026
Sources Secondaires :
Radio-Canada, vérification du cadre financier de la CAQ, 31 août 2026
Radio-Canada, comparaison avec le cadre financier de 2022, 30 août 2026
Les Affaires, jour 18 de la campagne de la CAQ, 13 septembre 2026
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