Aux Brésiliens, et à personne d’autre
Vers la fin du discours, elle est tombée : « La démocratie brésilienne appartient aux Brésiliens. »
Juste avant, selon l’Associated Press, Lula promettait de ne laisser aucun ennemi de la démocratie, d’ici ou d’ailleurs, défaire la volonté populaire.
D’ici ou d’ailleurs. Les deux. Il n’a pas seulement visé l’étranger.
Le vote est fixé au 4 octobre. Lula y cherche un quatrième mandat, non consécutif. Son principal adversaire s’appelle Flávio Bolsonaro, sénateur, fils de l’ancien président.
Lula a qualifié le système électoral brésilien de moderne et de robuste. Il a mis en garde contre la désinformation qui déforme le débat.
Le nom qu’il n’a pas prononcé
Lula n’a jamais nommé Trump, note Al Jazeera. Il n’en avait pas besoin.
Je le dis tout net : sur ce point, ce texte est du côté de Lula, contre la pression de Washington sur un scrutin étranger, parce qu’une souveraineté qui plie devant le plus fort n’a jamais protégé personne.
Pas du côté de Lula en tout. Du côté de cette phrase-là.
La nuance compte. Elle reviendra.
Une démocratie arbitrée de l’extérieur n’appartient plus à personne.
La cour arrière
Une géographie qu’on ne choisit pas
Selon le compte rendu des Nations unies, Lula a d’abord posé un constat : en Amérique latine et dans les Caraïbes, la proximité avec la première puissance militaire du monde est inévitable.
On ne déménage pas un continent.
Puis la phrase : « Le Brésil n’est la cour arrière de personne. »
Il a parlé de tentations hégémoniques revenues. D’ingérences dans les processus électoraux de la région. De sphères d’influence qu’il juge anachroniques, rapporte Al Jazeera.
Des sphères d’un autre siècle
Le même jour, selon des extraits diffusés par la Maison-Blanche, Trump promettait d’user au besoin d’une puissance militaire inégalée pour protéger les intérêts américains dans l’hémisphère.
Une phrase de Trump. Une seule. Elle suffit à mesurer le poids de celle de Lula.
Cour arrière. Le mot n’est pas une insulte. C’est un plan de terrain : la maison devant, le terrain derrière, et le propriétaire qui décide de ce qu’on y range.
Et pourtant, un pays ne se range pas. Il vote.
Pas de clôture. Pas de propriétaire. Pas de permission à demander.
Une cour arrière n’a pas de bulletin. Un pays, si.
Le prix d'un ego
Des tarifs qui votent
L’an dernier, Washington a imposé une première vague de tarifs. Trump invoquait ce qu’il appelait une « chasse aux sorcières » contre Jair Bolsonaro, rapporte l’Associated Press.
L’ancien président purge aujourd’hui une peine de 27 ans, en résidence surveillée, pour tentative de coup d’État.
En juillet 2026 sont venues deux nouvelles salves de tarifs sur les produits brésiliens, selon Al Jazeera. Le 16 juillet, le même média détaillait des droits de 25 % sur des milliers de produits, du sucre à l’acier, en vigueur le 22 juillet.
Ce que Rubio a écrit
Le secrétaire d’État Marco Rubio a alors écrit, selon Al Jazeera, que Lula avait placé son ego devant le bien-être des Brésiliens, et que ces tarifs en étaient le prix.
Relisez. Un tarif présenté comme la facture d’un homme. À moins de trois mois de son élection.
Détail qui dit l’inverse : les États-Unis dégageaient avec le Brésil un excédent commercial de 14,4 milliards de dollars en 2025, selon le même article. Un excédent. Pas un déficit à corriger.
Et Flávio Bolsonaro, lui, avait demandé à Trump de reporter ces tarifs après l’élection.
Après l’élection.
Qui décide du calendrier d’un tarif, quand ce calendrier est celui d’un vote ?
Quand on demande de décaler un tarif, on avoue qu’il vote.
Cinq leviers, un bulletin
Deux groupes inscrits à Washington
Récemment, Trump a fait inscrire deux groupes criminels brésiliens, le PCC et le CV, sur la liste américaine des organisations étrangères visées par la lutte antiterroriste, rapporte l’AP.
Lula a rejeté la décision. Des analystes et des politiciens y voient une manière de peser sur le vote : peindre le président sortant en homme mou devant le crime.
Or la sécurité est justement le terrain de l’adversaire, écrit The Conversation : Flávio Bolsonaro promet une approche calquée sur celle de Nayib Bukele.
Le rapport qui dit critique
Il y a le tarif, sur le sucre et l’acier.
Il y a les visas révoqués, que recense The Conversation.
Il y a les menaces de sanctions.
Il y a la liste, à Washington, qui colle au crime brésilien une étiquette de guerre.
Il y a enfin le rapport : une note confidentielle du renseignement brésilien, qui a fuité, décrivait la pression américaine comme « critique ». Elle a été transmise au ministère de la Justice et au Tribunal supérieur électoral.
Pris un à un, chaque geste se défend. Mis bout à bout, ils dessinent une préférence électorale.
C’est ça, une ingérence.
Cinq leviers, et un seul bulletin au bout.
Caracas, 3 janvier
La ligne franchie
Le 3 janvier 2026, les forces américaines ont frappé le Venezuela et capturé Nicolás Maduro, rapportait Reuters le jour même.
Le jour même, Lula écrivait que ces actes franchissaient une ligne inacceptable. Un affront grave à la souveraineté vénézuélienne. Un précédent dangereux pour tous.
Il réclamait une réponse vigoureuse de l’ONU. Le Brésil surveillait sa frontière. Il a accueilli plus de 150 000 Vénézuéliens depuis 2018, selon Brasília.
On peut ne rien regretter de Maduro et refuser quand même la méthode. Les deux tiennent dans la même tête.
Soixante-neuf bateaux
Avant Caracas, il y avait la mer. L’opération que Washington appelle Southern Spear a détruit 69 petites embarcations en douze mois, avec au moins 227 morts, selon le décompte d’Airwars publié fin août.
Aucune de ces personnes n’a été formellement accusée d’un crime, note Airwars. Aucune tentative d’arrestation n’est documentée.
Pas d’accusation. Pas d’arrestation. Un décompte.
C’est dans cette mer-là que tombe la phrase de Lula, selon Reuters : « Nous n’avons pas besoin de porte-avions qui patrouillent nos eaux. »
Il a ajouté avoir porté ce message à Trump lui-même.
Un porte-avions ne demande pas la permission. Une coopération, si.
Le même principe, au nord
Remplacez Brasília par Ottawa
Un principe qui ne vaut que pour ses amis n’est pas un principe. C’est une préférence.
Un principe qui s’applique à Brasília s’applique à Ottawa.
Un principe qui s’applique à Ottawa s’applique à Québec, le jour où Québec choisira.
Un principe qui tient devant un rival doit tenir d’abord devant un allié.
Un principe qui plie devant le tarif finit par plier devant le porte-avions.
Voilà pourquoi ce texte se range derrière la phrase de Lula. Pas par sympathie de gauche. Par intérêt de voisin du géant.
Ce qu’on peut encore sauver
Le Canada et le Québec défendent la même chose : un vote décidé chez soi, un marché qui n’est pas une laisse.
La souveraineté ne se gagne pas une fois. Elle se garde. Contre un adversaire, c’est facile. Contre un ami puissant, c’est là qu’elle se mesure.
Ce qui peut encore être sauvé, c’est la règle elle-même, avant qu’elle ne devienne une politesse de tribune.
Oui, même quand c’est Lula qui la porte. Surtout quand c’est lui.
Ce qu’on refuse pour Brasília, on ne l’accepterait pas pour nous.
L'objection de la place Rouge
Mai 2025, parmi les invités
Maintenant, l’objection. La plus forte. Celle qu’un diplomate américain signerait sans changer une virgule.
En mai 2025, Lula était à Moscou pour le défilé de la Victoire. Le plus imposant depuis l’envoi des troupes russes en Ukraine, selon l’Associated Press : plus de 11 500 soldats, des lanceurs de missiles Yars, et Xi Jinping parmi les invités.
En août 2025, Lula et Poutine parlaient une quarantaine de minutes, selon Reuters, des BRICS et des efforts de paix.
Le Brésil est membre fondateur de ce groupe, aux côtés de Moscou et de Pékin. Au sommet de New Delhi, le 12 septembre, il a envoyé son ministre Mauro Vieira, rapporte Al Jazeera.
Aucun vainqueur, aucun agresseur
Et à New York, sur l’Ukraine ? Selon le compte rendu de l’ONU, Lula a dit que la guerre entre la Russie et l’Ukraine dure depuis cinq ans, et qu’il n’y aura « pas de vainqueur sur le champ de bataille ». La diplomatie, seule option.
Dans ce compte rendu, aucune ligne ne nomme l’agresseur.
L’objection se formule ainsi : un homme qui réclame la souveraineté pour son pays et l’oublie, par omission, pour un pays envahi n’a pas de leçon à donner à Washington.
Elle est sérieuse. Elle mérite mieux qu’un haussement d’épaules.
La souveraineté qu’on réclame, il faut la prêter aux autres.
Kyiv n'est la cour de personne
Le principe retourné
Et pourtant, l’objection se retourne. Elle ne détruit pas la phrase de Lula. Elle l’étend.
Si le Brésil n’est la cour arrière de personne, l’Ukraine non plus. Ni de Moscou. Ni d’un calendrier de paix écrit sans elle.
L’Assemblée générale elle-même a qualifié l’invasion russe d’agression, le 2 mars 2022, dans sa résolution ES-11/1. La règle lancée au premier micro condamne d’abord le Kremlin. C’est la même règle. Il n’y en a pas deux.
Le premier micro, le dernier mot
Le Brésil parle en premier depuis 1955. Sur Kyiv, il parle le moins fort.
C’est là que j’avoue un malaise. J’aimerais applaudir sans réserve. Je ne peux pas.
Un chef d’État qui tient le premier micro du monde devrait s’en servir pour dire qui a envahi qui.
Ce n’est pas une nuance de diplomate. C’est la moitié du principe.
Il l’a fait pour Caracas. Il l’a fait pour Brasília. Il l’a fait pour Gaza. Pour Kyiv…
Le silence, là.
Le premier micro ne vaut rien s’il se tait devant l’agresseur.
Un discours d'État, un discours de campagne
Le drapeau le jour
Autre concession, et elle dérange aussi. Ce discours servait la campagne.
Le 16 septembre, dans un rassemblement près de Brasília, Lula a promis de ne pas tolérer les politiciens qui brandissent le drapeau le jour et se mettent à quatre pattes devant les États-Unis la nuit, rapporte The Conversation.
Il a traité les Bolsonaro de traîtres. La souveraineté est devenue le thème central de sa campagne, et elle rapporte : une avance mince mais stable dans la plupart des sondages, selon le même texte.
Une course encore serrée
Le jour du discours, Al Jazeera titrait pourtant sur une égalité entre Lula et Flávio Bolsonaro dans les derniers sondages.
Le coût de la vie pèse. La sécurité favorise l’aspirant. Un scandale bancaire, Banco Master, a ramené la corruption au centre de la campagne.
Lula aurait 81 ans à son assermentation.
Un argument peut être intéressé et juste en même temps. C’est le cas ici.
Intéressé. Juste. Les deux.
Un bon principe reste bon, même quand il fait gagner.
La réplique qui attend
La loi de réciprocité dans le tiroir
Le Brésil n’a pas riposté aux tarifs pendant que les négociations continuent, note Al Jazeera.
Lula a dit à CNN, la veille du discours, que la loi de réciprocité pourrait encore servir si les pourparlers échouent.
Une arme dans le tiroir. Le tiroir fermé.
Attendre coûte. Attendre retire aussi à Washington un prétexte de plus avant le vote.
Malgré les tarifs, a-t-il lancé à la tribune selon l’AP, le Brésil battra cette année un nouveau record d’exportations.
Une proposition remise en main propre
Sur le crime organisé, Lula dit avoir remis lui-même au président américain une proposition de coopération pour bloquer les armes et l’argent qui nourrissent le crime, selon l’ONU.
Le Brésil, a-t-il ajouté, ne sous-traitera pas la défense de ses frontières. Le vendredi précédent, son gouvernement dévoilait un plan pilote pour élargir le rôle fédéral contre les gangs à Rio de Janeiro, rapporte l’AP.
C’est ici que le bâtisseur a raison. Refuser le porte-avions ne suffit pas. Il faut offrir autre chose que le vide.
On ne refuse bien une tutelle qu’en offrant un chantier.
Une ONU qui ne protège plus
Otages du Conseil
Lula avait ouvert sur l’indignation. La crédibilité de l’ONU n’a jamais été aussi basse, a-t-il dit.
Tous otages, selon lui, de l’inaction du Conseil de sécurité.
Un Conseil bloqué ne protège ni Kyiv, ni Caracas. Il protège ses propres fauteuils.
Il a rappelé que 2025 a compté le plus grand nombre de conflits armés depuis la Seconde Guerre mondiale, pendant que des milliers de milliards de dollars financent une nouvelle course aux armements.
1946, déjà
Le Brésil conteste le veto des membres permanents depuis la première assemblée, en 1946, selon l’ONU.
Et pourtant, un veto ne choisit pas son camp. Il protège celui qui le détient, à Washington comme à Moscou.
Une salle. Un micro. Aucune garantie.
La salle compte 193 États membres. Chacun a une voix à l’Assemblée. Aucun n’a de bouclier sans le Conseil.
Une souveraineté sans arbitre pour la faire respecter, c’est un souhait. Qui arbitre, alors ?
Sans arbitre, la souveraineté appartient au mieux armé.
Le 4 octobre appartient aux Brésiliens
Dans douze jours
Dans douze jours, le Brésil vote. Personne à Washington, à Moscou ou à Pékin n’aura de bulletin.
Pas un tarif. Pas une liste. Pas un porte-avions. Un bulletin, et une main qui le glisse.
La phrase de Lula était juste. Elle était intéressée. Elle était incomplète. Les trois à la fois.
Ce texte a donné raison à Lula sur Washington. Il lui a donné tort sur Kyiv. Les deux verdicts sortent du même principe, et c’est ce qui les rend solides.
Le verdict tient en une ligne : l’acte de New York défend un principe que le Canada et le Québec ont intérêt à voir tenir partout, y compris à Kyiv.
La question
Alors, jusqu’où sommes-nous prêts à défendre chez les autres la souveraineté que nous exigeons chez nous ?
Le Brésil a parlé en premier.
Reste à savoir qui parlera jusqu’au bout.
Personne n’est la cour arrière de personne. Kyiv non plus.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Reuters — à l’ONU, Lula réclame la coopération plutôt que les porte-avions, 22 septembre 2026
Sources Secondaires :
The Conversation — le discours de Lula à l’ONU et les deux nationalismes brésiliens, septembre 2026
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