La géographie du ministère
Le message du ministère est d’abord une liste.
Treize oblasts, de Belgorod à Smolensk. La région de Moscou. Les kraïs de Krasnodar et de Perm. L’Oudmourtie, le Tatarstan, la Crimée occupée. Les eaux de la mer Noire.
Rostov y figure. Perm aussi.
Le ministère revendique donc des interceptions au-dessus des deux régions où deux gouverneurs ont reconnu, la même nuit, une installation touchée.
Il ne nomme aucune raffinerie. Aucune usine. Aucun incendie.
L’oblast d’Oulianovsk, lui, n’est pas dans la liste. Son gouverneur a pourtant annoncé huit blessés cette nuit-là, selon Meduza.
Une toutes les 73 secondes
Douze heures. 592 drones. À suivre le ministère, cela fait un appareil intercepté toutes les 73 secondes environ, du soir jusqu’au matin.
Il précise qu’il s’agit de drones de type avion. Des appareils à longue portée. Ceux qui volent des heures avant d’arriver. La veille, entre 8 h et 20 h, il en revendiquait 34.
Le chiffre n’a pas de fourchette. Pas d’arrondi. Pas de marge.
Le gouverneur de Rostov, lui, écrit environ cinquante.
Un ministère qui compte à l’unité près, de nuit, au-dessus de dix-neuf territoires et d’une mer…
Un chiffre sans fourchette est déjà un argument.
Ce que 592 ne dit pas
Cinq silences
Le chiffre ne dit pas combien de drones sont partis d’Ukraine.
Le chiffre ne dit pas combien sont passés.
Le chiffre ne dit pas quelles cibles ils cherchaient.
Le chiffre ne dit pas qu’une raffinerie de l’oblast de Rostov a cessé de produire.
Le chiffre ne dit pas qu’une personne est morte dans le kraï de Perm.
Il dit une seule chose : le ciel russe a tenu.
Le message du gouverneur de Rostov, publié plus d’une heure avant, disait déjà le contraire.
Un gouverneur contre un ministère
Je le dis maintenant, pour que la lecture reste loyale.
Je suis du côté de Kyiv et de ses frappes sur les raffineries russes. Contre le décompte que le ministère russe de la Défense a publié le 25 septembre. Parce que ce matin-là, un gouverneur russe écrivait lui-même que Novochakhtinsk avait cessé de produire.
Ce n’est pas une affaire de sympathie. C’est une affaire de documents. Ils sont trois. Chacun peut les relire : le message de l’état-major ukrainien, le décompte du ministère, la phrase du gouverneur.
Le lecteur qui pense le contraire a les mêmes pièces. Qu’il les relise.
592 interceptés, et la raffinerie s’arrête quand même.
Le ministère compte ce qui tombe. Rostov compte ce qui s’arrête.
Perm, à 1 450 kilomètres
Treize millions de tonnes
Perm est au pied de l’Oural. Environ 1 450 kilomètres la séparent de la frontière ukrainienne, selon le Kyiv Independent. Près de trois fois Montréal–Toronto, à vol d’oiseau.
L’état-major ukrainien y revendique une frappe sur la raffinerie Lukoil-Permnefteorgsintez. Un incendie sur le site, écrit-il.
La capacité, selon lui : environ 13 millions de tonnes de pétrole par an. L’usine fournirait du carburant et des lubrifiants aux forces armées russes.
C’est sa version. Elle explique le choix de la cible. Elle ne mesure pas les dégâts.
Déjà visée en septembre
Selon Bloomberg, la raffinerie de Perm avait déjà été attaquée par des drones au début du mois. Cette fois, les images satellitaires de la NASA montrent des anomalies thermiques dans une zone industrielle.
Le gouverneur du kraï, Dmitri Makhonine, parle d’une installation industrielle frappée. Il assure, rapporte le Moscow Times, que la pollution reste sous les seuils et que les riverains ne sont pas menacés.
Il ne nomme pas l’usine.
Et pourtant, Meduza et le Moscow Times la nomment : c’est celle de Lukoil.
À 1 450 kilomètres, l’arrière n’existe plus.
Novochakhtinsk, encore
Le 25 août, puis le 25 septembre
Novochakhtinsk est à environ 200 kilomètres de la frontière, selon le Kyiv Independent. Tout près, à l’échelle de cette guerre.
Le 25 août, une frappe de drones avait déjà arrêté sa raffinerie, selon Militarnyi. Meduza compte deux attaques ce mois-là, le 21 et le 25, et des incendies qui ont duré plusieurs jours.
Le 25 septembre, la même raffinerie s’arrête de nouveau.
Un mois, jour pour jour.
Le 25 août. Le 25 septembre. Le 25 octobre ?
C’est la seule raffinerie de l’oblast, et l’un des grands fournisseurs de carburant du sud de la Russie, écrit Meduza. L’état-major ukrainien lui prête 7,5 millions de tonnes par an. Meduza écrit 5,6. Bloomberg parle d’environ 110 000 barils par jour.
La fourchette est large. Elle ne change rien à l’essentiel : l’usine s’est arrêtée.
Deux radars en plus
Près de Novochakhtinsk, l’état-major revendique aussi deux stations radar : un 64L6 Gamma-S1 et un 39N6 Kasta-2E2.
Le gouverneur n’en dit rien. Le ministère non plus.
Si ces radars ont été atteints, ce sont des yeux en moins pour la prochaine nuit. Et des interceptions en moins à compter.
Un mois jour pour jour, et tout recommence.
Trente litres à la pompe
Une raffinerie tous les trois jours
Perm et Novochakhtinsk ne sont pas des exceptions. Elles sont une série.
Le 17 septembre, l’Agence internationale de l’énergie, l’AIE, écrivait que, sur les huit premiers mois de 2026, une raffinerie russe avait été frappée en moyenne tous les trois jours.
Sur 32 grandes raffineries, cinq seulement restaient intactes à la fin d’août, selon l’agence. Toutes en Sibérie orientale ou en Extrême-Orient. Entre 3 500 et 6 500 kilomètres de la frontière ukrainienne.
Perm est à 1 450.
Pour tenir, Moscou a rouvert la porte à des normes d’essence plus anciennes, jusqu’au 1er juillet 2027. Une essence plus soufrée, autorisée pour la première fois depuis 2016, note l’agence.
Trois régions, trois rationnements
Le 23 septembre, le Moscow Times recensait le retour des limites d’achat.
Dans la région de Léningrad, 30 litres par véhicule, au moins jusqu’au 1er octobre. Dans la région de Kalouga, les plaques paires un jour, les impaires le lendemain, et plus de bidons. Dans la région de Transbaïkalie, 15 litres.
Quinze litres. Un tiers de réservoir.
Près d’une station indépendante sur cinq a suspendu ses ventes autour de Saint-Pétersbourg, ajoute le journal.
L’essence a pris 21 % depuis janvier, selon le même article.
Le conducteur de Kalouga n’a pas décidé cette guerre. Il en paie une part à la pompe. Le Kremlin, lui, l’a décidée.
La guerre du Kremlin se paie aussi au litre.
Ce que Kyiv ne publie pas
L’autre silence
Une lecture honnête du 25 septembre regarde aussi l’autre message.
L’état-major ukrainien se tait sur trois points. Il ne dit pas combien de drones il a lancés. Il ne dit pas combien ont atteint leur cible. Il ne dit pas combien sont tombés en route.
Le Kyiv Independent précise qu’il n’a pas pu vérifier ces détails dans l’immédiat.
Combien d’appareils sont partis d’Ukraine cette nuit-là ?
Personne ne l’a écrit.
Ce silence n’est pas l’équivalent de l’autre. Un pays agressé qui frappe les usines de carburant de l’armée qui l’envahit ne livre pas son inventaire à l’adversaire. Un ministère qui publie un total pour son propre public prétend, lui, avoir tout compté.
L’article 51
Kyiv invoque l’article 51 de la Charte des Nations unies, le droit naturel de légitime défense. Les frappes visent, dit l’état-major, le potentiel militaro-économique de la Russie.
Zelensky, sur son canal, appelle ces frappes des sanctions de longue portée.
La formule est exacte sur un point. Une sanction se mesure en production perdue. Pas en drones abattus.
Les deux armées taisent un chiffre. Une seule efface une raffinerie.
Ce qui repart
La raffinerie d’août a redémarré
Maintenant, ce qui dérange mon camp.
Novochakhtinsk, arrêtée le 25 août, a dû être frappée de nouveau le 25 septembre. Elle avait donc repris sa production entre les deux.
Perm, visée au début du mois selon Bloomberg, l’a été encore.
L’AIE note que certaines raffineries russes ont été frappées jusqu’à quinze fois depuis 2022. Elles repartent. Elles retombent. Elles repartent encore.
Le gouverneur de Rostov a donc raison sur un point. Temporairement. Le mot n’était pas une esquive. C’était une description.
Cinquante sur Rostov
Il écrit aussi qu’environ 50 drones ont été abattus au-dessus de sa région, pour une raffinerie touchée. Si ses chiffres tiennent, la plupart des appareils envoyés vers la région sont tombés avant leur cible.
C’est vrai, et c’est cher. Ces frappes coûtent beaucoup de drones pour quelques semaines d’arrêt. Elles n’effacent pas une raffinerie. Elles la mettent en pause.
Et cela ne renverse pas la thèse. Une pause répétée chaque mois, c’est ainsi qu’on use une économie de guerre.
Temporairement, mais tous les mois.
Paris propose une trêve
Le double moratoire du 24 septembre
L’objection la plus sérieuse ne vient pas de Moscou. Elle vient d’un allié, et elle part de cette concession.
Le 24 septembre, au journal de 20 h de TF1 et de France 2, Emmanuel Macron propose un « double moratoire ». Kyiv cesserait de frapper les raffineries russes. Moscou s’engagerait à épargner le système énergétique et les infrastructures civiles de l’Ukraine. Les combats cesseraient en mer Noire. C’est ce que rapportent BFMTV et Le Parisien.
Il dit en avoir parlé avec Donald Trump et Volodymyr Zelensky, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU.
La trêve que pousse Washington
Bloomberg ajoute que Zelensky et le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, ont chacun rencontré l’administration américaine à New York. Washington pousse les deux capitales vers une trêve sur les actifs énergétiques.
Sous sa forme forte, l’argument tient debout. Une raffinerie arrêtée repart en quelques semaines. Un réseau électrique frappé en hiver laisse des immeubles entiers dans le froid. Échanger l’un contre l’autre protégerait des civils ukrainiens avant le gel.
L’idée n’est pas absurde. Elle est sérieuse. Elle mérite mieux qu’un haussement d’épaules.
C’est l’objection qu’il faut retourner. Pas l’écarter.
L’objection vient d’un allié. Elle exige une preuve.
592, un prix d'entrée
L’interdiction d’exporter
Voici ce qui la retourne.
Selon Bloomberg, la perte d’approvisionnement a forcé la Russie à interdire temporairement la plupart de ses exportations d’essence, de diesel et de carburéacteur.
Le service russe du Moscow Times, citant Reuters et l’Agence internationale de l’énergie, compte sept raffineries à l’arrêt en septembre et une capacité de raffinage amputée d’environ un tiers.
L’AIE mesurait en juin un raffinage russe tombé à 3,8 millions de barils par jour. Le plus bas depuis plus de vingt ans.
Un pays dont le ciel tient ne rationne pas son essence.
Et pourtant, le 25 septembre, le ministère écrit 592 comme si le ciel était fermé.
Ce que vaut le décompte
La vraie question est ailleurs. Une trêve de l’énergie est un échange. Dans un échange, chacun fixe le prix de ce qu’il cède.
Si les frappes ne coûtent rien, comme le laisse entendre le décompte, Moscou n’a rien à payer pour qu’elles cessent. Si elles coûtent une interdiction d’exporter, le prix change.
Tout indique que 592 parle aussi à ceux qui négocient.
Le double moratoire n’existe que parce que des raffineries s’arrêtent. Sans frappe, rien à échanger.
592 n’est pas un bilan. C’est une offre de prix.
Un mort dans le kraï de Perm
Ce que dit le gouverneur
Dans le kraï de Perm, il y a un mort.
Le gouverneur Dmitri Makhonine l’a annoncé. Meduza et le Moscow Times rattachent ce décès à la frappe sur la raffinerie de Lukoil.
Les pages lues ne donnent ni son nom, ni son âge, ni ce qui l’avait amené là cette nuit.
Ce que personne ne compte
Le ministère compte les drones. Le ministère compte les régions. Le ministère compte les heures, de 20 h à 8 h.
Il ne compte pas le mort.
L’état-major ukrainien non plus. Son message dit incendie, raffinerie, capacité. Il ne dit pas la personne.
Je ne détournerai pas les yeux. C’est une frappe de mon camp, et quelqu’un n’est pas rentré chez lui.
La responsabilité, elle, a une adresse. C’est le Kremlin qui a lancé cette guerre d’agression, et c’est lui, selon Kyiv, qui fait servir cette raffinerie à son armée.
Un ministère qui publie 592 et tait un mort dit à son pays ce qu’il doit retenir.
Les drones ont un chiffre. Le mort n’a qu’un gouverneur.
Les chiffres que personne ne publie
Lancés, tombés, passés
Je ne sais pas combien de drones ont été lancés.
Je ne sais pas combien sont tombés dans des champs, sur des toits, sur des routes.
Je ne sais pas combien de temps Novochakhtinsk restera à l’arrêt cette fois.
Je ne sais pas si les deux radars sont détruits ou seulement atteints.
Je ne sais pas ce que Moscou mettrait sur la table pour que cessent les frappes.
Personne ne le publie.
Je sais une chose. Un gouverneur russe a écrit temporairement. C’est peu. C’est déjà plus que le ministère.
La fatigue des matins
Je l’avoue : ces décomptes de l’aube me fatiguent. Chaque matin, un chiffre neuf. Recopié avant le premier café. Oublié avant midi.
Et pourtant, le travail commence précisément là, dans ce que le chiffre laisse dehors.
Le doute n’est pas une pose. C’est un travail.
L'hiver qui vient
Ce qui est déjà sur la table
Voici ce qui vient, et on le sait déjà.
L’état-major ukrainien a fini son message du 25 septembre par une promesse de deux mots. La suite viendra.
Une trêve de l’énergie circule à New York. Paris la défend. L’administration américaine la pousse. Moscou publie 592.
Pousser une trêve n’est pas un mauvais coup en soi. Si elle protège le réseau électrique ukrainien avant le gel, c’est même un bon coup. Le mauvais coup serait de la signer au prix du ministère.
Le raffinage et le froid
Le calendrier n’attend pas. Octobre arrive. Puis le premier gel.
Deux horloges tournent. Celle des raffineries, qui repartent en un mois. Celle des hivers, qui ne repartent pas.
Le froid, dans un appartement sans chauffage, se sent d’abord aux mains. Puis au sommeil.
Et pourtant, la seconde horloge est celle que Kyiv pourrait acheter avec la première. Tout l’enjeu du moratoire est là.
Signée au prix de 592, une trêve ferait céder à Kyiv un levier réel contre une promesse.
Une raffinerie repart. Un hiver ne repart pas.
Le prix d'une raffinerie à l'arrêt
Deux documents
Au bout de la nuit du 25 septembre, il reste deux documents.
Un ministère qui écrit 592. Un gouverneur qui écrit temporairement.
Le premier sert à dire que rien n’est passé. Le second avoue que quelque chose s’est arrêté.
L’un est net. L’autre est vrai.
Un moratoire, lui aussi, n’est qu’un temporairement signé à plusieurs.
Le décompte à choisir
Le jour où les capitales fixeront le prix d’une trêve de l’énergie, quel décompte accepteront-elles de lire ?
Celui du ministère, ou la phrase de Rostov.
Demain matin, un autre chiffre tombera à la même heure.
Moscou comptera encore. Les raffineries s’arrêteront encore.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
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Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
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Sources :
Sources Primaires :
Ministère russe de la Défense — 592 drones revendiqués comme interceptés, 25 septembre 2026
Sources Secondaires :
The Kyiv Independent — Perm à 1 450 km de la frontière, 25 septembre 2026
Meduza — 592 drones revendiqués et un mort dans le kraï de Perm, 25 septembre 2026
Bloomberg, repris par ThePrint — arrêt de Novochakhtinsk et trêve énergétique, 25 septembre 2026
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