Une centaine de hauts dirigeants
Je ne suis pas naïf et vous non plus. Des abus, il y en a, et il faut avoir le courage de les dire avant de défendre quoi que ce soit.
Santé Québec, la structure que la CAQ nous a bâtie pour « simplifier » le réseau, compte à elle seule une centaine de hauts dirigeants, dont sept vice-présidents dont le rôle est comparable à celui d’un sous-ministre. Les salaires des vice-présidents et vice-présidents adjoints s’échelonnent de 254 535 $ à 470 681 $. Quant à la présidente et cheffe de la direction, elle touche 581 741 $ par année.
Faites le calcul avec moi : c’est quinze fois le salaire de mon père. Quinze. Pour une dirigeante qui n’a jamais changé une couche dans un CHSLD à trois heures du matin.
Le vrai gras de l’État ne porte pas de sarrau. Il porte un titre de vice-président.
L’aveu de la patronne
Et le plus révélateur, c’est que la direction l’a admis elle-même. La PDG de Santé Québec a reconnu que certaines décisions organisationnelles avaient été prises dans la précipitation, menant à la création de postes de cadres qui se sont avérés non essentiels. Le ministre de la Santé de l’époque avait dû exiger publiquement des coupes dans la haute direction, et l’organisation a fini par annoncer une réduction de 20 % de ses cadres.
Alors oui, coupez-moi ça. Coupez les vice-présidences en double, les comités qui étudient des comités, les firmes de consultants qui facturent une fortune pour nous dire ce que nos propres fonctionnaires savaient déjà. Je suis le premier dans la file avec la hache.
Quand la patronne elle-même dit que des postes étaient inutiles, on n’a plus besoin de le prouver.
La question que personne ne pose
Vingt mille, mais où ?
Sauf que ce n’est pas ça qu’on nous propose. Pas du tout.
Éric Duhaime promet de retrancher 20 000 fonctionnaires. Vingt mille. Et la seule question qui compte, celle que personne ne lui pose jamais en entrevue, est celle-ci : vous les coupez où, exactement?
De l’infirmière ? Du concierge qui lave l’école de vos enfants ? De la préposée à Revenu Québec qui traite votre remboursement ? De l’inspecteur qui vérifie la viande que vous mangez ? Du fonctionnaire de la CSST qui traite le dossier du soudeur qui s’est brûlé la main ? De mon père, qui arrosait les plantes pour arriver ?
Un chiffre rond dans une brochure, c’est facile. Un nom sur une liste de mises à pied, beaucoup moins.
L’État a grossi là où ça criait
Les données du dernier budget disent l’essentiel. Tous services publics provinciaux confondus, le Québec comptait 608 000 équivalents temps complet en 2025-2026, une hausse d’environ 3 000 postes en un an. Et cette hausse est venue d’où? De la santé, de l’éducation et de l’enseignement supérieur, avec 6 276 postes de plus, pendant que les effectifs des ministères, eux, diminuaient.
Autrement dit, l’État a grossi exactement là où la population criait au secours. Des aides à la classe pour des enseignants à bout de souffle. Des préposés pour nos vieux. Le gouvernement actuel, lui, promet d’éliminer 5 000 postes d’ici mars 2027. Le PCQ en promet quatre fois plus.
Le réseau peine déjà à survivre. Dix-huit heures d’attente sur une civière. Des enseignants qui achètent leurs crayons avec leur propre argent. Et on nous assure qu’en retirant 20 000 paires de bras, tout ira mieux ?
Il y a un seul endroit où l’on coupe 20 000 personnes sans que cela paraisse : dans un document de campagne.
On a déjà essayé leur recette
Vingt-trois ans sur vingt-cinq
Et ce n’est même pas une hypothèse. On l’a essayée, leur austérité. Depuis un quart de siècle, c’est la droite économique qui tient le crayon dans cette province : Charest, Couillard, Legault. Vingt-trois ans sur vingt-cinq, à l’exception de dix-huit mois de gouvernement minoritaire.
L’austérité, on l’a mangée. Les CHSLD à bout de souffle, c’est leur bilan. Le réseau vidé de son expertise, c’est leur bilan. Le Parti libéral a même confié la santé à deux médecins, dont l’ancien président des médecins spécialistes, et le système est ressorti de là plus malade qu’il n’y était entré.
Ils n’ont jamais coupé dans le gras. Ils ont coupé dans le muscle.
Le gras jeté aux chums
Parce que pendant qu’on serrait la ceinture du monde ordinaire, voici ce qui se passait en haut. SAAQclic : un projet parti de 638 millions $ pour dépasser 1,1 milliard $, avec une commission d’enquête qui écrit noir sur blanc que la SAAQ a menti au gouvernement et aux parlementaires. Northvolt : 470 millions $ envolés, « cet argent-là, on ne le reverra pas », selon les mots de la ministre elle-même. La filière batterie : près de 2 milliards $ engagés, dont 676 millions $ dans des entreprises qui se sont placées à l’abri de leurs créanciers, avec des risques que la vérificatrice générale juge mal analysés.
Ce n’est pas de l’austérité, ça. C’est du gaspillage avec un discours d’austérité par-dessus. Ceux qui nous font la morale sur la rigueur ont dilapidé en huit ans davantage d’argent public que nos fonctionnaires n’en coûteront en trente.
Ils ont coupé le pain du monde ordinaire pour financer les paris de leurs amis.
Ce que le filet social achète
Moins inégalitaires que la Suède
Parlons maintenant de ce qu’on obtient en retour, parce qu’on l’oublie trop vite. Le coefficient de Gini mesure les inégalités de revenus : plus il est bas, plus la société est égalitaire. Après impôts et transferts, le Québec se situe à 0,26. Les États-Unis sont à 0,38, le Royaume-Uni à 0,36, la France et le Canada à 0,29. Et la Suède et la Norvège? 0,29 également.
Vous avez bien lu. Le Québec est moins inégalitaire que la Suède et la Norvège. Nous, un petit peuple de neuf millions dans le froid. Le Québec a aussi le taux de pauvreté le plus faible au Canada, avec environ 7 % des ménages sous le seuil en 2024. Une famille monoparentale avec deux enfants gagnant les deux tiers du salaire moyen reçoit de l’État près de 12 % de plus qu’elle ne verse en impôts et cotisations.
Ce n’est pas de la charité. C’est un plancher, pour qu’une mère ne touche pas le fond le jour où elle perd son emploi.
La preuve de 2020
Et on en a eu la démonstration grandeur nature. Quand la pandémie a frappé, le taux de pauvreté au Canada a chuté de 10,3 % à 6,4 % en une seule année, sortant plus de 1,4 million de personnes de la pauvreté, dont 332 000 enfants. La même année, les inégalités de revenus ont atteint leur plus bas niveau en 45 ans.
En pleine catastrophe. Pourquoi ? Parce que le filet a tenu. Parce qu’il y avait quelque chose sous les gens qui tombaient. Ce n’est pas une opinion de militant : ce sont les chiffres de l’Enquête canadienne sur le revenu.
On ne mesure pas un filet quand il fait beau. On le mesure le jour où quelqu’un tombe dessus.
Un choix moral, pas un exercice comptable
Bienveillant, ou pas
Au fond, la question est simple et elle est morale. Un État est bienveillant, ou il ne l’est pas. Il n’y a pas de demi-mesure. Ou bien nous décidons de nous tenir debout ensemble quand l’un de nous tombe, ou bien nous décidons que chacun se débrouille et que le plus faible mange ses bas.
Ce n’est pas une ligne dans un chiffrier. C’est un choix de société, et il se fait à chaque élection, que les gens le sachent ou non.
Une société se juge à ce qu’elle garantit à celui qui n’a rien, pas à ce qu’elle promet à celui qui a tout.
Ceux qui ne seront jamais du mauvais bord
Et ceux qui vous répètent que tout cela n’est qu’une question de chiffres sont précisément ceux qui savent qu’ils ne seront jamais du mauvais côté du tableau. Ils n’attendront jamais dix-huit heures sur une civière. Leurs enfants n’iront pas dans une classe sans aide. Ils ne dépendront jamais d’un chèque de la CSST après s’être brisé le dos.
Il est facile de prêcher l’austérité quand on a déjà la sienne garantie.
Touchez pas à ceux qui tiennent la machine
La cruche d’eau
Mon père a gagné 38 000 $ au sommet de sa carrière. Il a payé son impôt là-dessus. Il a tenu la maison et élevé cinq enfants avec ça, pendant qu’il traitait les dossiers des gens brisés des autres. Et il finissait ses soirées avec une cruche d’eau dans les mains.
Voilà ce qu’est un fonctionnaire. Pas un parasite : l’homme ou la femme ordinaire qui tient la machine pendant que vous dormez.
Ils ne sont pas la dépense. Ils sont le service.
Coupez en haut, pas en bas
Alors coupez les vice-présidents à 470 000 $. Coupez les consultants. Coupez les organigrammes que même leur propre PDG juge trop lourds. Et ensuite, laissez le monde travailler.
Mais touchez pas à mon père, ni à tous ceux qui sont comme lui.
On ne redresse pas une maison en sciant les poutres.
Signé : Maxime Marquette, chroniqueur
Le 14 septembre 2026
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. La règle de méthode est constante : une information factuelle n’est publiée que si une source vérifiable la porte, et les sources effectivement utilisées par cet article sont listées sous Sources, jamais ici.
Familles de sources primaires retenues par la publication, quand le dossier en comporte : documents officiels d’organismes publics obtenus par l’accès à l’information, budgets et comptes publics, rapports de vérificateurs généraux et de commissions d’enquête, communiqués gouvernementaux.
Familles de sources secondaires : médias d’information reconnus, analyses d’institutions de recherche établies, publications universitaires et travaux de chaires de recherche.
Quand un article cite des données statistiques ou économiques, elles proviennent d’institutions productrices de données, et l’institution exacte est nommée sous Sources.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les travaux cités dans les sources consultées.
Cet article décrit un état documenté à sa date de publication, et non une prédiction : une évolution ultérieure peut en déplacer les perspectives. Aucune mise à jour n’est promise d’avance; lorsqu’un article est corrigé ou complété, la modification est datée dans le texte.
Précisions propres à cet article
Le témoignage familial rapporté en ouverture et en conclusion est celui de l’auteur. Il s’agit d’une expérience personnelle, livrée comme telle, et non d’une donnée vérifiable de façon indépendante. Elle illustre un propos; elle ne le démontre pas.
Les échelles salariales de Santé Québec citées proviennent de deux sources de dates différentes : une fourchette de 254 535 $ à 453 600 $ confirmée à La Presse en mars 2025, et des montants allant jusqu’à 470 681 $ ainsi qu’une rémunération de 581 741 $ pour la présidence, figurant dans un document obtenu par l’accès à l’information en 2026. Les chiffres les plus récents ont été retenus.
Le coefficient de Gini du Québec est présenté après impôts et transferts, et les comparaisons internationales reposent sur des mesures et des années qui peuvent varier légèrement d’une source à l’autre.
Aucun parti politique, aucun syndicat et aucune organisation n’a commandé, payé, relu ou approuvé ce texte.
Sources :
Santé Québec, réponse à une demande d’accès à l’information sur la rémunération de la haute direction, avril 2026 (581 741,76 $ pour la présidence et cheffe de la direction; vice-présidences jusqu’à 470 681,86 $)
La Presse, « Le mammouth de la santé pèse encore plus lourd », 15 mars 2025 (une centaine de hauts dirigeants, sept vice-présidents, fourchette salariale)
La Presse, « Santé Québec doit couper des hauts dirigeants, demande Dubé », 18 mars 2025
Wikipédia, « Santé Québec » (réduction de 20 % des cadres et aveu sur les postes non essentiels)
La Presse, « Un nombre record d’employés de l’État », 18 mars 2026 (608 000 ETC, hausse de 6 276 postes en santé et en éducation, cible de 5 000 ETC, promesse de 20 000 du PCQ)
Acfas, « L’exceptionnel modèle québécois », avril 2025 (coefficient de Gini de 0,26 après impôts et transferts, comparaisons internationales)
Le Devoir, « La fiscalité québécoise réduit les inégalités », février 2025 (7e rang de l’OCDE, charge fiscale nette des familles à faible revenu)
InfoBref, « Le Québec a le taux de pauvreté le plus faible au Canada », mai 2026 (7 % des ménages en 2024)
Emploi et Développement social Canada, « Le taux de pauvreté au Canada a grandement diminué en 2020 », 23 mars 2022 (10,3 % à 6,4 %, inégalités au plus bas en 45 ans)
Le Devoir, « Le rapport de la Commission Gallant sur SAAQclic en 5 chiffres », février 2026
Radio-Canada, « Québec coupe les ponts avec Northvolt », septembre 2025
Le Devoir, « Québec a investi près de 2 milliards dans des entreprises en difficulté de la filière batterie », 10 juin 2026
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