Colombie : quand Coca-cola assoiffe un village pour préserver ses profits
Auteur: Jacques Pj Provost
Il y a des histoires qui se glissent dans les interstices de l’actualité, rampent, s’infiltrent, et puis explosent. Colombie, juillet 2025. Un petit village de montagne, La Calera, se vide de son eau, de sa patience, de sa dignité. L’eau, ce fil de vie, ce droit fondamental, s’évapore sous les yeux des habitants, sacrifiée sur l’autel d’une industrie qui ne tolère ni ralentissement ni partage. Coca-cola, géant planétaire, continue de remplir ses bouteilles, d’alimenter ses chaînes, alors que les robinets des villageois restent désespérément secs. La sécheresse sévit, le rationnement s’installe, l’injustice explose. L’histoire n’est pas nouvelle, mais elle prend ici une dimension brutale, presque obscène : la multinationale puise chaque jour des centaines de milliers de litres, pendant que les familles n’ont plus que cinq heures d’eau, parfois moins, pour survivre, laver, cuisiner, espérer. Ce n’est pas un conte, ce n’est pas une exagération, c’est un fait, vérifié, documenté, insupportable. Ce qui se joue à La Calera, c’est bien plus que la privation d’une ressource : c’est la dépossession d’un peuple, la négation d’un droit, la marchandisation de la vie elle-même. Et si l’on n’y prend garde, ce n’est qu’un début.
La Calera : un village sacrifié sur l’autel de la rentabilité

La sécheresse, la fatalité, le rationnement
Depuis le printemps, le département de Cundinamarca est frappé par une sécheresse d’une intensité rare. Les rivières s’amenuisent, les réserves s’effondrent, les autorités imposent des coupures d’eau tournantes. À La Calera, les habitants n’ouvrent plus les vannes que cinq heures par jour, parfois moins. Les petits agriculteurs, les familles, les enfants, tous s’organisent, s’adaptent, se résignent. Les gestes du quotidien deviennent des stratégies de survie. On économise, on partage, on attend la pluie comme une grâce. Mais la pluie ne vient pas. Et l’eau, elle, file ailleurs, invisible, inaccessible, captée par d’autres mains, d’autres intérêts.
La concession, le contrat, l’aberration
Au cœur de cette crise, une usine d’embouteillage, propriété de Coca-cola via sa filiale Manantial, continue de fonctionner à plein régime. La concession, accordée en 1981, autorise l’extraction de 3,23 litres d’eau par seconde, soit près de 279 000 litres chaque jour, sept jours sur sept. Même en période de sécheresse. Même quand les habitants n’ont plus rien. Le contrat est légal, la licence renouvelée, les redevances payées – à peine 1 000 euros par an pour une ressource vitale. L’entreprise se défend, brandit la légalité, invoque la création d’emplois, la contribution à l’économie locale. Mais la légalité suffit-elle à justifier l’injustice ? Peut-on vendre ce qui devrait appartenir à tous ?
Les robinets vides, les camions-citernes, la débrouille
Dans le hameau de Buenos Aires Bajo, la situation est devenue intenable. Plus une goutte ne sort des robinets. Les habitants doivent faire venir de l’eau par camions-citernes, à prix d’or, pour arroser leurs champs, abreuver leurs bêtes, laver leurs enfants. Le fleuve local, jadis source de vie, n’est plus qu’un filet d’eau boueuse. Les anciens racontent, la voix tremblante, les temps où l’eau était abondante, où la vie suivait le rythme des saisons, pas celui des actionnaires. Aujourd’hui, la débrouille remplace la routine, la solidarité remplace la certitude. Mais la colère gronde, sourde, tenace, prête à jaillir à la moindre étincelle.
Coca-cola : l’empire, la communication, le déni

La défense, la communication, la façade
Face à la polémique, Coca-cola réagit. La multinationale nie toute responsabilité, affirme respecter scrupuleusement la loi, travailler en collaboration avec les communautés locales, investir dans des programmes de conservation de l’eau, de traitement des eaux usées, de réutilisation. Les mots sont choisis, les communiqués soignés, la façade impeccable. Mais derrière la communication, la réalité persiste. Les chiffres sont têtus : 279 000 litres d’eau par jour, extraits « sans restriction », alors que les habitants rationnent, comptent, s’inquiètent. Les initiatives mises en avant par l’entreprise peinent à convaincre, tant l’écart entre le discours et la réalité est abyssal.
L’enquête, la pression, la défiance
Devant l’ampleur du scandale, les autorités colombiennes ouvrent une enquête administrative. La Corporation autonome de Cundinamarca (CAR) promet une étude hydrologique, une vérification des faits, une évaluation des besoins. Le directeur de la CAR rappelle que la priorité doit être la consommation humaine, pas l’industrie. Mais la défiance règne. Les habitants n’y croient plus. Trop de promesses non tenues, trop de soupçons de corruption, trop de complicités silencieuses. L’enquête avance, lentement, laborieusement, pendant que l’eau continue de couler, ailleurs, pour d’autres.
La division, la fracture, la lassitude
La crise ne divise pas seulement le village, elle fracture la communauté. Certains défendent l’usine, avancent l’argument de l’emploi, du développement local, de la modernité. D’autres dénoncent une exploitation injuste, une dépossession, une violence invisible mais réelle. Les tensions montent, les mots se durcissent, les regards se détournent. La lassitude gagne, l’amertume s’installe. On ne débat plus, on s’affronte, on se replie. La solidarité, jadis ciment du village, se fissure sous le poids de l’injustice.
Les conséquences : l’écosystème, la santé, l’avenir

L’écosystème, la sécheresse, la désertification
L’impact ne se limite pas aux humains. L’écosystème local souffre, lui aussi, de cette surexploitation. Les rivières s’assèchent, la faune disparaît, la flore dépérit. Le processus de désertification s’accélère, irréversible, implacable. Les scientifiques alertent, les écologistes dénoncent, mais rien ne bouge. L’eau, source de toute vie, devient source de mort, d’abandon, de ruine. Les conséquences se feront sentir longtemps, bien après la fin de la sécheresse, bien après le départ de l’usine.
La santé, la précarité, la peur
Privés d’eau potable, les habitants voient leur santé se dégrader. Les maladies hydriques se multiplient, l’hygiène recule, la peur s’installe. Les plus vulnérables, enfants, personnes âgées, paient le prix fort. Les autorités locales tentent de pallier, distribuent des bouteilles, organisent des rotations, mais c’est une goutte d’eau dans un océan de besoins. La précarité devient la norme, la peur l’horizon. On survit, on ne vit plus.
L’avenir, l’exode, l’oubli
Face à l’impasse, certains choisissent de partir. L’exode rural s’accélère, les villages se vident, les terres se meurent. Ceux qui restent s’accrochent, par fierté, par attachement, par nécessité. Mais l’avenir est sombre, incertain, menaçant. L’oubli guette, la résignation rôde. On se demande, en silence, combien de temps encore, combien de sacrifices, combien d’injustices.
La résistance : mobilisation, espoir, alternatives

La mobilisation, la contestation, la désobéissance
Face à l’injustice, la résistance s’organise. Les habitants manifestent, occupent les places, interpellent les autorités, alertent les médias. Les artistes, les écologistes, les associations se joignent au mouvement. On chante, on peint, on crie, on pleure. La contestation prend mille formes, de la pétition à la désobéissance civile. On refuse de se taire, de disparaître, de céder. La lutte est inégale, épuisante, risquée. Mais elle existe, elle grandit, elle inspire.
Les alternatives, les solutions, l’innovation
Certains cherchent des alternatives. On expérimente la récupération d’eau de pluie, on réhabilite les anciens aqueducs, on développe des systèmes de filtration artisanaux. Les ingénieurs, les étudiants, les bénévoles rivalisent d’ingéniosité. Rien n’est facile, rien n’est acquis. Mais chaque goutte gagnée est une victoire, chaque solution trouvée est un pas vers l’autonomie, vers la dignité retrouvée. L’innovation naît de la contrainte, la solidarité de la nécessité.
L’espoir, la transmission, la mémoire
Au-delà de la lutte, il y a l’espoir. L’espoir que les choses changent, que la justice triomphe, que la mémoire des combats passés inspire les générations futures. Les anciens racontent, transmettent, enseignent. Les enfants écoutent, apprennent, rêvent d’un monde où l’eau coule librement, pour tous, sans condition. La mémoire devient une arme, un rempart contre l’oubli, une promesse d’avenir.
Le silence complice : autorités, médias, opinion

Les autorités, la lenteur, l’ambiguïté
Les autorités locales et nationales avancent à pas comptés. Les enquêtes s’enlisent, les responsabilités se diluent, les décisions se font attendre. On promet, on tergiverse, on temporise. Les intérêts économiques pèsent lourd, les complicités sont nombreuses, les pressions discrètes mais efficaces. La priorité affichée à la consommation humaine reste lettre morte. Les habitants attendent, espèrent, désespèrent. Le silence des institutions est assourdissant.
Les médias, l’emballement, l’oubli
L’affaire fait la une, un temps. Les caméras affluent, les micros se tendent, les reportages s’enchaînent. Puis l’actualité passe, l’attention se détourne, l’oubli s’installe. Les histoires de La Calera disparaissent, englouties par le flot des nouvelles, des crises, des scandales. Les habitants restent seuls, face à leur soif, à leur colère, à leur impuissance. Le silence médiatique est une seconde punition, plus insidieuse, plus cruelle.
L’opinion, l’indifférence, la lassitude
L’opinion publique, saturée d’informations, peine à s’émouvoir. Les scandales se succèdent, la compassion s’émousse, l’indifférence gagne. On s’habitue à l’inacceptable, on banalise l’injustice, on détourne le regard. La lassitude devient la norme, l’indignation l’exception. Les habitants de La Calera le savent, l’acceptent, s’en accommodent. Mais la blessure reste, béante, vive, brûlante.
Conclusion : l’eau, la vie, la justice

Ce qui se joue à La Calera dépasse de loin les frontières d’un village, d’un pays, d’un continent. C’est une question universelle, fondamentale, urgente : qui a le droit à l’eau ? Qui décide de l’usage d’une ressource vitale ? Peut-on, au nom du profit, priver des hommes, des femmes, des enfants de ce qui les fait vivre ? Les réponses, on les connaît. Les solutions, on les devine. Mais le courage, la volonté, la solidarité, voilà ce qui manque, ce qui fait défaut, ce qui doit renaître. L’eau n’est pas une marchandise, l’eau est un bien commun, l’eau est la vie. Tant qu’un seul village sera privé d’eau pour remplir des bouteilles, tant qu’une seule voix s’élèvera pour dénoncer l’injustice, il restera un espoir, une promesse, une certitude : la justice finira par couler, elle aussi, librement, pour tous.