Un seul envoyé pour deux guerres
La raison du silence américain porte un nom : l’Iran. Steve Witkoff n’est pas seulement l’envoyé spécial pour la paix dans le conflit russo-ukrainien. Il est également l’envoyé spécial de Trump pour le Moyen-Orient et l’Iran. Un seul homme. Deux des crises les plus explosives de la planète. L’absurdité de cette architecture diplomatique est si flagrante qu’elle devrait faire l’objet de cours magistraux dans les écoles de relations internationales. Quand les tensions entre Washington et Téhéran s’enflamment — ce qui arrive avec une régularité métronomique —, Witkoff est aspiré vers le dossier iranien, laissant le dossier ukrainien en suspension. L’Ukraine, avec ses centaines de milliers de morts, ses villes rasées, ses millions de réfugiés, n’est pas assez importante pour mériter un envoyé dédié. Elle partage le temps et l’attention de son médiateur avec un autre conflit, un autre continent, un autre ensemble de priorités. Pour Zelensky, c’est comme découvrir que votre chirurgien, en pleine opération à cœur ouvert, doit s’absenter parce qu’il a une autre opération dans la salle d’à côté.
Zelensky a formulé cette réalité avec la retenue diplomatique qui le caractérise, mais le sous-texte est un cri d’alarme. « Je ne sais pas quand la prochaine réunion aura lieu », dit-il. La date du 1er février — demain — était censée être confirmée. Elle ne l’est pas. L’incertitude est toxique pour un pays en guerre. Chaque jour sans négociation est un jour de plus sous les bombes. Chaque report est un signal envoyé à Moscou : l’Occident n’est pas aussi engagé qu’il le prétend. Chaque heure de silence américain est une heure d’oxygène pour le Kremlin, qui peut interpréter les hésitations de Washington comme la preuve que la stratégie d’usure fonctionne. Poutine joue la montre. Trump change de montre. Et Zelensky n’a plus de montre — il n’a que le décompte des corps qui s’allonge pendant que les puissants s’occupent d’autre chose. L’Ukraine n’est pas abandonnée — pas encore. Mais elle est mise en attente, comme un appel qu’on promet de rappeler mais qu’on ne rappelle jamais vraiment.
Un seul envoyé pour l’Ukraine et l’Iran. C’est comme envoyer un seul pompier pour deux incendies simultanés. Sauf qu’ici, ce ne sont pas des maisons qui brûlent. Ce sont des nations. Des millions de vies humaines. Et Washington trouve que c’est suffisant. Le message est limpide : l’Ukraine ne vaut pas un envoyé à elle seule.
Le calendrier qui se disloque
Le calendrier diplomatique que Zelensky avait patiemment construit au fil des semaines est en train de se disloquer sous ses yeux. Après les pourparlers trilatéraux d’Abu Dhabi, il avait annoncé avec un optimisme mesuré que les équipes se retrouveraient « préliminairement le dimanche » — c’est-à-dire le 1er février. C’était un accord verbal, une poignée de main diplomatique, le genre de promesse qui, dans un monde fonctionnel, se transforme en réalité. Mais nous ne vivons pas dans un monde fonctionnel. Nous vivons dans un monde où le même homme est chargé de deux crises simultanées, où les priorités changent au gré des tweets présidentiels, et où un regain de tension avec l’Iran peut faire dérailler des semaines de préparation diplomatique sur l’Ukraine. Zelensky le sait. Et c’est cette connaissance qui rend son attente si corrosive. Il ne s’agit pas de l’inquiétude normale d’un dirigeant qui attend la confirmation d’un rendez-vous. C’est l’angoisse existentielle d’un homme qui comprend que le sort de son pays est suspendu à un agenda qu’il ne contrôle pas, dans un bureau qu’il ne visite pas, entre les mains de gens qui ont d’autres priorités.
Le Kyiv Post a rapporté que les pourparlers d’Abu Dhabi pourraient être retardés, citant les tensions irano-américaines comme facteur perturbateur. L’agence TASS elle-même a noté que « la réunion sur l’Ukraine à Abu Dhabi le 1er février n’a pas encore été annulée » — une formulation qui, par sa négation même, suggère que l’annulation est une possibilité réelle. « N’a pas encore été annulée » n’est pas la même chose que « est confirmée ». C’est le langage de l’incertitude institutionnelle, le vocabulaire d’un processus diplomatique qui tient avec du scotch et des prières. Pour Nadia, mère de trois enfants à Odessa, qui se couche chaque soir en se demandant si un missile va traverser son plafond, la différence entre « confirmée » et « n’a pas encore été annulée » est la différence entre l’espoir et le désespoir. Mais personne à Washington ne pense à Nadia quand il repousse une réunion pour s’occuper de l’Iran.
Les concessions déjà faites — le prix exorbitant de l'attente
L’OTAN sacrifiée, et pour quoi ?
Ce qui rend le silence américain si insupportable, c’est la liste des concessions que l’Ukraine a déjà faites pour mériter un siège à la table des négociations. La plus monumentale d’entre elles est l’abandon de l’adhésion à l’OTAN. L’aspiration à rejoindre l’Alliance atlantique était inscrite dans la Constitution ukrainienne. Elle était le ciment d’une identité nationale forgée dans le sang du Maïdan en 2014, quand des centaines de milliers d’Ukrainiens sont descendus dans la rue pour réclamer un avenir européen et atlantique. Des gens sont morts sur la place de l’Indépendance de Kiev pour cette aspiration. Des snipers ont tiré sur des manifestants qui brandissaient des drapeaux européens. Et en janvier 2026, Zelensky renonce à tout cela. Il accepte des garanties de sécurité bilatérales — des promesses d’États individuels — en lieu et place de la protection collective de l’Article 5 de l’OTAN, cette clause qui stipule qu’une attaque contre un membre est une attaque contre tous. Zelensky a présenté ce renoncement comme un « compromis du côté ukrainien ». Le mot « compromis » est un euphémisme si poli qu’il en devient obscène. Ce n’est pas un compromis. C’est une capitulation stratégique déguisée en concession diplomatique.
Et pourtant, même après cette concession colossale, l’Ukraine attend. Le document sur les garanties de sécurité est « 100 % prêt », a déclaré Zelensky depuis Vilnius, en Lituanie. « Pour nous, les garanties de sécurité sont avant tout des garanties des États-Unis. Le document est 100 % prêt, et nous attendons que nos partenaires confirment la date et le lieu de sa signature. » 100 % prêt. Mais pas signé. La distance entre « prêt » et « signé » est un océan que l’Ukraine ne peut pas traverser seule. Elle a besoin que Washington monte à bord du navire. Et Washington est occupé. Washington est à Miami avec l’émissaire de Poutine. Washington gère l’Iran. Washington a d’autres chats à fouetter. Le document « 100 % prêt » attend sur un bureau quelque part, accumulant la poussière et les doutes, pendant que les soldats ukrainiens continuent de mourir pour défendre un pays dont l’avenir dépend d’une signature qui ne vient pas. Combien de morts entre « prêt » et « signé » ? Combien de familles brisées ? Combien d’enfants orphelins ? Ces chiffres, personne ne les compte. Ils sont le coût invisible du silence américain.
L’Ukraine a sacrifié l’OTAN. Elle a mis sur la table la chose la plus précieuse qu’elle possédait — sa promesse constitutionnelle d’un avenir atlantique. Et en échange, elle reçoit un document « 100 % prêt » que personne ne signe et un silence téléphonique qui dure des jours. Si ça, ce n’est pas le marché de dupes du siècle, je ne sais pas ce qui l’est.
Les territoires, le dernier tabou
Zelensky a été clair : la question territoriale est le nœud gordien de ces négociations. « Ce sont deux positions fondamentalement différentes — celle de l’Ukraine et celle de la Russie. Les Américains essaient de trouver un compromis », a-t-il déclaré, ajoutant que « toutes les parties doivent être prêtes au compromis ». Mais de quel compromis parle-t-on ? La Russie exige la reconnaissance de sa souveraineté sur la Crimée et les quatre oblasts qu’elle a annexés en 2022 — Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson — soit environ vingt pour cent du territoire ukrainien. L’Ukraine refuse de céder un centimètre carré de sa terre souveraine. Entre ces deux positions, il n’y a pas un pont — il y a un gouffre. Marco Rubio, le secrétaire d’État américain, a reconnu que c’était « un pont qu’on n’avait pas encore traversé ». Witkoff, plus optimiste, a réduit le désaccord à « un seul enjeu » et a ajouté : « nous avons discuté d’itérations de cet enjeu, et cela signifie qu’il est résolvable. » Résolvable. Comme si la question de savoir qui possède des villes où vivent des millions de personnes était un problème mathématique avec une solution élégante.
Pour Zelensky, la question territoriale n’est pas négociable de la même manière qu’elle l’est pour Witkoff. Pour Witkoff, c’est un « accord foncier » — des lignes sur une carte, des coordonnées GPS, des surfaces en kilomètres carrés. Pour Zelensky, c’est Marioupol et ses théâtres bombardés où les enfants avaient écrit « enfants » sur le sol pour que les pilotes ne frappent pas. C’est Boutcha et ses fosses communes. C’est Irpin et ses ponts détruits sous lesquels des civils ont rampé pour fuir la mort. C’est la centrale nucléaire de Zaporijjia, la plus grande d’Europe, occupée par les forces russes, dont le contrôle reste indéterminé et dont l’énergie serait partagée « sur une base équitable » sans que personne ne définisse ce que « équitable » signifie quand l’une des parties pointe un fusil sur l’autre. Chaque mètre carré de ces territoires est imprégné de sang, de larmes et de mémoire. Et Zelensky est censé accepter que ce sang, ces larmes et cette mémoire soient effacés dans le cadre d’un « compromis » négocié sans lui dans un salon de Floride.
Le remaniement de janvier — se préparer à la paix ou à l'abandon
Budanov au poste de commandement
Le 2 janvier 2026, Zelensky a pris une décision qui a fait trembler les cercles du pouvoir à Kiev : il a nommé le général Kyrylo Budanov, chef du renseignement militaire ukrainien (GUR), au poste de chef de cabinet du président, en remplacement d’Andriy Yermak, qui avait démissionné en novembre 2025 suite à une enquête anticorruption dans le secteur énergétique ukrainien. Ce changement n’est pas un simple remaniement bureaucratique. C’est un signal de guerre. Budanov est l’homme le plus craint de Moscou, le cerveau derrière les opérations de sabotage les plus spectaculaires contre les forces russes, un officier de renseignement dont le nom provoque des frissons au Kremlin. Le placer à la tête de la machine politique présidentielle, c’est dire à Moscou : si la paix échoue, la guerre continue avec une intensité redoublée. C’est aussi dire à Washington : ne nous poussez pas trop loin, car nous avons les moyens de rendre le conflit plus douloureux pour tout le monde.
Zelensky a présenté cette nomination comme faisant partie d’une « stratégie à deux voies » : renforcer l’Ukraine dans les négociations de paix tout en développant l’autosuffisance en production d’armements. Cette double stratégie est l’expression diplomatique d’un plan B que tout le monde préfère ignorer : si les négociations échouent, si Washington se désintéresse, si le silence américain se transforme en abandon, l’Ukraine se battra seule. Zelensky l’a dit lui-même, avec des mots d’une clarté glaçante, lors d’une conférence de presse début janvier : « Si la Russie bloque tout cela, si nos partenaires ne contraignent pas la Russie à arrêter la guerre, il y aura un autre chemin : nous défendre nous-mêmes. » Ce n’est pas une menace. C’est un constat. Le constat d’un homme qui a regardé l’abîme en face et qui sait que l’abîme le regarde en retour. Zelensky prépare la paix avec une main et la guerre avec l’autre, parce qu’il ne peut pas se permettre de n’avoir qu’un seul plan quand son partenaire principal ne décroche pas le téléphone.
Budanov au poste de chef de cabinet. C’est comme nommer un général des forces spéciales à la tête du ministère de la Diplomatie. Le message est brutal : si vous nous abandonnez, nous nous battrons seuls. Et nous nous battrons avec les dents s’il le faut. L’Ukraine n’est pas un agneau qu’on mène à l’abattoir. C’est un loup blessé, et un loup blessé est plus dangereux qu’un loup en bonne santé.
Yermak parti, une page qui se tourne
Le départ d’Andriy Yermak est en lui-même un tremblement de terre politique. Pendant des années, Yermak a été l’homme de l’ombre de Zelensky, celui qui tirait les ficelles de la diplomatie ukrainienne, qui parlait aux Américains, aux Européens, aux intermédiaires de tout poil. Son départ, officiellement lié à un scandale anticorruption dans le secteur énergétique, prive Zelensky de son principal architecte diplomatique au moment même où les négociations entrent dans leur phase la plus critique. Chatham House, le prestigieux think tank britannique, a analysé ce remaniement comme une tentative de Zelensky de « neutraliser des rivaux politiques, restaurer la confiance — et tenir compte de l’imprévisibilité de Trump ». L’imprévisibilité de Trump. Voilà le facteur que Zelensky doit intégrer dans chacune de ses décisions : la possibilité que l’homme le plus puissant du monde change d’avis entre un tweet matinal et un appel téléphonique vespertinal. L’imprévisibilité comme doctrine de politique étrangère. Le chaos comme méthode de gouvernance. Et Zelensky, au milieu de tout cela, qui essaie de construire une stratégie cohérente sur des sables mouvants.
Le choix de Budanov révèle aussi une évolution dans la posture de Zelensky. L’ère Yermak était celle de la diplomatie tous azimuts, des tournées internationales, des discours par vidéo devant les parlements du monde entier. L’ère Budanov est celle du réalisme dur, de la préparation au pire, de la dissuasion par la capacité. Zelensky n’a pas abandonné la paix — il s’y accroche avec l’énergie du désespoir. Mais il ne met plus tous ses œufs dans le même panier. Il diversifie. Il renforce la production d’armes nationale. Il consolide les alliances bilatérales avec le Royaume-Uni et la France, qui proposent d’installer des « hubs militaires » sur le sol ukrainien dans le cadre d’un plan de paix. Il prépare un avenir où l’Amérique pourrait ne plus être au rendez-vous, un avenir où le silence du téléphone de Washington deviendrait permanent. Cette préparation au pire est peut-être la chose la plus raisonnable qu’un dirigeant puisse faire dans cette situation. C’est aussi la chose la plus triste : un allié qui se prépare à l’abandon par son protecteur.
Trump et Zelensky — chronique d'une relation dysfonctionnelle
Davos, le sommet des illusions
Il y a une semaine à peine, Zelensky rencontrait Trump à Davos. Le ton était optimiste. Les deux hommes ont discuté des garanties de sécurité, de la reconstruction économique, du cadre général d’un accord de paix. Zelensky en est sorti avec le sentiment que les termes des garanties avaient été « finalisés », qu’un accord économique était « presque prêt », et que la question territoriale serait traitée à Abu Dhabi. C’était il y a une semaine. Sept jours. Le temps nécessaire pour que l’optimisme de Davos se transforme en anxiété de Kiev. Que s’est-il passé entre Davos et ce vendredi de silence ? L’Iran. Miami. Les priorités fluctuantes d’une administration qui gère la politique étrangère comme un jongleur gère ses balles : en espérant n’en laisser tomber aucune, mais en sachant qu’inévitablement, l’une d’elles touchera le sol. Et en ce 31 janvier, la balle qui tombe, c’est l’Ukraine.
Trump avait promis de mettre fin à la guerre « en vingt-quatre heures ». C’était pendant la campagne. Nous en sommes au treizième mois de sa présidence, et la guerre fait rage. Les promesses de campagne se sont heurtées à la réalité géopolitique comme un train contre un mur de béton. Trump a accusé Zelensky de freiner la paix. Zelensky a nié ces accusations avec la dignité blessée d’un homme qu’on accuse de ne pas vouloir la chose qu’il désire le plus au monde. « Je ne freine rien », a-t-il essentiellement répondu. « C’est mon pays qui est détruit. C’est mon peuple qui meurt. Pourquoi voudrais-je prolonger cette horreur ? » La relation Trump-Zelensky est une valse dysfonctionnelle où l’un mène et l’autre suit, non par choix mais par nécessité. Trump a le pouvoir. Zelensky a le besoin. Et dans toute relation où le pouvoir est aussi déséquilibré, celui qui a besoin est toujours celui qui attend au téléphone. Toujours celui qui sourit quand il voudrait crier. Toujours celui qui dit « merci » quand il voudrait dire « comment osez-vous ».
Davos était un mirage. Un oasis de bons sentiments dans le désert du réel. Trump et Zelensky se sont serré la main, ont échangé des sourires calibrés pour les caméras, et une semaine plus tard, le téléphone ne sonne plus. C’est la diplomatie de l’ère Trump : chaque jour remet les compteurs à zéro, et les promesses d’hier sont les souvenirs d’aujourd’hui.
L’accusation qui empoisonne
Trump a accusé Zelensky de « freiner la paix ». Cette accusation, même démentie, laisse des traces indélébiles. Elle installe dans l’opinion publique américaine — déjà fatiguée par presque quatre ans de guerre — l’idée que si la paix ne vient pas, c’est la faute de l’Ukraine. Pas la faute de la Russie, qui a envahi un pays souverain. Pas la faute des États-Unis, qui gèrent les négociations avec un promoteur immobilier et le gendre du président. Pas la faute d’un système international qui a failli à protéger un pays membre des Nations Unies contre une agression militaire caractérisée. Non. La faute de la victime. C’est le mécanisme le plus ancien et le plus vil de la politique : blâmer celui qui souffre pour sa propre souffrance. Zelensky le sait, et c’est pourquoi chaque mot qu’il prononce est pesé avec la précision d’un orfèvre. Un mot de trop, et il donne raison à Trump. Un mot de moins, et il passe pour un dirigeant faible. La marge de manœuvre est si étroite qu’elle tient dans l’espace entre deux respirations.
Zelensky a répondu à l’accusation sans la nommer directement, comme le font les diplomates quand ils ne peuvent pas se permettre de confronter leur interlocuteur. « Toutes les parties doivent être prêtes au compromis », a-t-il dit, retournant subtilement l’accusation : si compromis il doit y avoir, il doit venir de tous les côtés, pas seulement de l’Ukraine. Mais qui écoute cette nuance ? Pas le public américain, bombardé de gros titres simplistes. Pas les conseillers de Trump, occupés à gérer l’Iran, la Chine, les tarifs douaniers et la prochaine crise du jour. Pas Moscou, qui jubile de voir son ennemi fragilisé par son propre allié. L’accusation de Trump est un cadeau empoisonné pour le Kremlin : elle divise le camp occidental sans que Poutine n’ait à lever le petit doigt. La guerre de l’information, cette bataille que la Russie mène avec une expertise diabolique, trouve en Trump un allié involontaire mais redoutablement efficace.
Le silence comme arme — anatomie d'une torture diplomatique
Ce que le silence dit quand il ne dit rien
Le silence est un langage. En diplomatie, il est souvent plus éloquent que les discours. Le silence américain qui enveloppe Zelensky en ce 31 janvier dit plusieurs choses simultanément. À l’Ukraine, il dit : vous n’êtes pas au sommet de notre pile. À la Russie, il dit : nous prenons notre temps, votre patience sera récompensée. À l’Europe, il dit : si vous voulez que les choses bougent, occupez-vous-en vous-mêmes. Au monde, il dit : les règles anciennes ne s’appliquent plus. Ce silence polyphonique est d’une efficacité redoutable, car il permet aux États-Unis de maintenir toutes les options ouvertes sans s’engager sur aucune. C’est la stratégie de l’ambiguïté élevée au rang d’art — ou, selon le point de vue, abaissée au rang de cruauté. Pour Zelensky, chaque heure de silence est une érosion de sa position. Les alliés européens se demandent si Washington est toujours engagé. Les généraux ukrainiens se demandent si les livraisons d’armes continueront. Les soldats dans les tranchées se demandent si quelqu’un se souvient encore d’eux.
Le silence est aussi une arme psychologique. Zelensky est un homme sous pression constante. La pression de la guerre. La pression des pertes humaines quotidiennes. La pression des alliés qui exigent des concessions. La pression de l’opinion publique ukrainienne, fatiguée mais résolue. La pression de Moscou, qui bombarde et négocie simultanément, jouant sur les deux tableaux avec un cynisme que seul un régime autoritaire peut se permettre. Dans ce contexte, le silence de Washington est la goutte qui fait déborder le vase de l’anxiété. Il ajoute une couche d’incertitude là où chaque certitude est vitale. Un dirigeant en guerre a besoin de savoir sur quoi il peut compter. Il a besoin de savoir que ses alliés seront là demain matin. Il a besoin de savoir que les promesses faites à Davos tiennent encore le vendredi suivant. Quand il ne sait plus rien de tout cela, quand il est réduit à « je ne sais pas quand la prochaine réunion aura lieu », il est dans la position la plus vulnérable qui soit : celle d’un homme qui attend une réponse à une question dont dépend la vie de millions de personnes.
Le silence est la plus cruelle des réponses. Il ne dit ni oui ni non. Il ne ferme aucune porte mais n’en ouvre aucune. Il laisse l’espoir en vie juste assez pour empêcher la résignation, mais pas assez pour permettre l’action. C’est une forme de torture diplomatique si raffinée qu’elle ne laisse aucune trace — sauf dans l’âme de celui qui attend.
L’horloge qui tourne contre Kiev
Chaque jour sans négociation est un jour gagné par Moscou. La Russie mène une guerre d’usure. Sa stratégie est simple et brutale : tenir. Tenir jusqu’à ce que l’Occident se lasse. Tenir jusqu’à ce que le soutien financier et militaire s’amenuise. Tenir jusqu’à ce que la fatigue de la guerre ronge les démocraties occidentales de l’intérieur. Chaque report de réunion, chaque silence prolongé, chaque hésitation de Washington est un cadeau pour cette stratégie. Poutine n’a pas besoin de gagner sur le champ de bataille — il a besoin de ne pas perdre assez longtemps pour que ses adversaires abandonnent. Et quand le principal médiateur ne décroche pas son téléphone parce qu’il est occupé avec l’Iran, la stratégie d’usure de Moscou fonctionne sans que la Russie n’ait rien à faire. L’inaction de Washington travaille pour le Kremlin plus efficacement que n’importe quelle opération de désinformation.
L’Ukraine, elle, n’a pas le luxe du temps. Chaque jour de guerre coûte des vies. Chaque jour de guerre détruit des infrastructures qu’il faudra des décennies à reconstruire. Chaque jour de guerre éloigne un peu plus le retour des réfugiés, dont six millions vivent dispersés à travers l’Europe. Chaque jour de guerre creuse le déficit démographique d’un pays qui perd ses jeunes hommes sur le front et ses jeunes familles dans l’exil. Petro, agriculteur de cinquante-sept ans dans la région de Poltava, n’a pas quitté sa ferme depuis le début de la guerre. Son fils aîné est au front. Son cadet a fui en Pologne avec sa femme et ses deux enfants. Petro laboure sa terre seul, sous les trajectoires de missiles qui passent parfois au-dessus de son tracteur. Quand il entend à la radio que les négociations sont « peut-être reportées », il crache par terre et murmure : « Encore. » Ce « encore », prononcé par un homme aux mains calleuses dans un champ de la steppe ukrainienne, contient plus de vérité que tous les communiqués de presse de Washington et de Moscou réunis.
L'Europe, spectatrice honteuse de l'abandon ukrainien
Zelensky accuse une Europe « perdue »
À Davos, Zelensky n’a pas épargné l’Europe. Il l’a accusée d’être « perdue », de tenter de « convaincre Trump » plutôt que de s’unir pour défendre ses propres intérêts. L’accusation est violente, mais elle est juste. L’Europe a regardé la guerre en Ukraine comme on regarde un accident sur l’autoroute : avec un mélange d’horreur et de soulagement que ça ne nous arrive pas. Elle a envoyé des armes — trop peu, trop tard, comme le répètent les généraux ukrainiens depuis quatre ans. Elle a imposé des sanctions — qui font mal mais ne font pas plier. Elle a accueilli des réfugiés — en se plaignant du coût. Et maintenant, elle regarde les États-Unis négocier le sort du continent européen dans un salon de Miami, sans que le moindre diplomate européen ne soit dans la pièce. L’Europe a sous-traité sa sécurité à l’Amérique depuis 1945. Le prix de cette sous-traitance se paie aujourd’hui, en plein hiver 2026, dans le silence d’un téléphone qui ne sonne pas à Kiev.
Le projet franco-britannique d’installer des « hubs militaires » en Ukraine est un pas dans la bonne direction, mais il arrive avec le timing d’un ambulancier qui se pointe une heure après l’accident. La France et le Royaume-Uni proposent des garanties de sécurité, mais ces garanties restent floues, non quantifiées, sujettes aux aléas politiques de pays qui changent eux aussi de gouvernement tous les quelques années. Zelensky l’a dit avec une amertume à peine voilée : les garanties européennes sont un complément, pas un substitut, aux garanties américaines. Sans les États-Unis, la protection européenne est un parapluie en papier face à un ouragan nucléaire. Et les États-Unis, en ce moment, sont occupés ailleurs. L’Europe se retrouve dans la position absurde de dépendre d’un protecteur qui ne la protège plus, sans avoir développé les capacités de se protéger elle-même. Soixante-dix-huit ans après la création de l’OTAN, le vieux continent découvre qu’il est nu, désarmé et terriblement seul face à un Kremlin qui, lui, n’a jamais cessé de se préparer à ce moment.
L’Europe est « perdue », dit Zelensky. Il a raison. Mais perdue n’est même pas le bon mot. L’Europe est absente. Absente de Miami. Absente des vraies négociations. Présente uniquement dans les communiqués de presse et les déclarations d’intention. Quand l’Histoire écrira le chapitre de l’abandon ukrainien, l’Europe n’y figurera pas comme coupable — elle y figurera comme complice par abstention.
Le Royaume-Uni et la France, cavaliers seuls
Face à la défaillance collective de l’Union européenne, certains pays tentent d’agir seuls. Le Royaume-Uni et la France, les deux seules puissances nucléaires européennes, proposent d’installer des hubs militaires en Ukraine comme partie intégrante d’un éventuel accord de paix. Ces hubs fourniraient de la formation, du renseignement et une forme de présence dissuasive sur le sol ukrainien, signalant à Moscou qu’une reprise des hostilités impliquerait de facto un affrontement avec des puissances nucléaires occidentales. L’idée est intelligente. Elle est aussi dangereusement insuffisante. Des hubs militaires ne sont pas des divisions blindées. Une présence symbolique n’est pas une garantie de sécurité crédible. Et aucun des deux pays n’a les moyens militaires d’affronter la Russie seul si les choses tournaient mal. Paris et Londres font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, mais ce qu’ils ont est une fraction de ce que Washington pourrait mobiliser si Washington le voulait.
Pour Zelensky, ces initiatives franco-britanniques sont un filet de sécurité secondaire, un plan B au cas où le plan A — les garanties américaines — tomberait à l’eau. Mais un filet de sécurité ne fonctionne que si le trapéziste sait qu’il est là. Et en ce moment, Zelensky est sur son trapèze, suspendu dans le vide, avec un filet qu’il espère solide en dessous et un silence radio en provenance du technicien qui est censé vérifier les câbles. Le mélange de courage et de fragilité qui caractérise la position de Zelensky est presque insoutenable à observer. Cet homme porte sur ses épaules le poids d’une nation entière, le regard du monde, l’attente de ses soldats, l’espoir de ses citoyens, et la peur sourde que tout cela ne s’effondre si un homme à Washington décide de décrocher le téléphone — ou de ne pas le décrocher. La différence entre un pays sauvé et un pays abandonné tient parfois à un geste aussi simple qu’une main qui se tend vers un combiné téléphonique.
Abu Dhabi, le premier round — autopsie d'un espoir fragile
Vingt-trois et vingt-quatre janvier : les quarante-huit heures qui ont changé la donne
Pour comprendre pourquoi le silence du 31 janvier est si dévastateur, il faut revenir à ce qui s’est passé une semaine plus tôt. Les 23 et 24 janvier 2026, à Abu Dhabi, se tiennent les premières discussions trilatérales depuis le début de la guerre. Pour la première fois, des représentants de l’Ukraine, de la Russie et des États-Unis sont dans la même pièce. Ce n’est pas rien. C’est même historique. Après des mois de négociations bilatérales séparées — Washington-Moscou d’un côté, Washington-Kiev de l’autre — les trois parties se retrouvent enfin face à face. Les discussions portent sur un large éventail de questions militaires et économiques. La possibilité d’un cessez-le-feu avant un accord final est évoquée. Le statut de la centrale nucléaire de Zaporijjia est discuté. L’énergie produite serait partagée « sur une base équitable », mais le contrôle de l’installation reste en suspens. Le ton est qualifié de « positif » par Axios, de « constructif » par toutes les parties.
Zelensky en ressort avec un cautious optimism qui ne lui ressemble pas. Lui qui d’ordinaire manie la gravité comme un bouclier se permet un soupçon d’espoir public. Il annonce que les équipes se retrouveront « préliminairement dimanche » — le 1er février. Un responsable américain décrit les réunions comme « optimistes et positives ». Un officiel de CNN rapporte que les négociateurs retourneront aux Émirats pour le prochain round. Tout semble aligné. Le momentum est là. L’espoir, cette denrée si rare dans une guerre de près de quatre ans, renaît timidement. Et puis sept jours passent. Et le silence s’installe. Et l’espoir commence à se fissurer comme un mur bombardé, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, jusqu’à ce que les morceaux tombent un par un dans le vide de l’incertitude. Abu Dhabi n’a pas échoué. Abu Dhabi a réussi juste assez pour rendre l’échec potentiel du deuxième round encore plus douloureux.
Abu Dhabi a allumé une flamme. Le silence américain est en train de l’éteindre. On ne mesure la cruauté d’un espoir brisé qu’à l’aune de l’espoir qu’on avait permis de naître. Et cet espoir-là, né dans le désert des Émirats, est en train de mourir dans le silence climatisé de la Floride.
Les questions non résolues qui empoisonnent l’air
Le premier round d’Abu Dhabi a laissé derrière lui une liste de questions non résolues longue comme un jour de guerre. La question territoriale reste le nœud central. Zelensky a confirmé que Moscou veut que l’Ukraine « abandonne les régions orientales du pays », tandis que Kiev maintient que l’intégrité territoriale est non négociable. Le contrôle de la centrale de Zaporijjia reste indéterminé — un point qui, à lui seul, pourrait faire dérailler l’ensemble du processus. Le format même des négociations est incertain : un responsable américain a indiqué que les officiels russes et ukrainiens auraient probablement besoin de se rencontrer en Russie ou en Ukraine avant qu’un sommet entre dirigeants ne devienne envisageable. Mais comment organiser de telles rencontres quand on ne peut même pas confirmer la date du prochain round à Abu Dhabi ?
La question du cessez-le-feu est elle aussi en suspens. Kiev craint qu’un cessez-le-feu ne donne à la Russie le temps de regrouper ses forces et de préparer une nouvelle offensive. C’est la leçon de Minsk : les accords de Minsk I (2014) et Minsk II (2015) ont été utilisés par Moscou comme des pauses stratégiques pour renforcer ses positions militaires dans l’est de l’Ukraine. Poutine lui-même a reconnu que ces accords avaient donné à la Russie le temps de se préparer à l’invasion de 2022. Zelensky vit avec ce traumatisme. Chaque proposition de cessez-le-feu réveille le spectre de Minsk, le fantôme d’une paix qui n’était qu’un entracte avant la prochaine guerre. Et quand le médiateur américain garde le silence sur le calendrier des prochaines discussions, l’angoisse s’intensifie : ce silence est-il un simple retard logistique ou le signe que Washington est en train de recaliber ses positions après sa réunion secrète avec Dmitriev à Miami ? L’absence d’information alimente la paranoïa, et la paranoïa, dans un pays en guerre, n’est pas un trouble psychologique — c’est un instinct de survie.
Le document fantôme — les garanties de sécurité qui existent sans exister
« 100 % prêt » et 0 % signé
Il y a quelque chose de kafkaïen dans l’existence de ce document de garanties de sécurité. Zelensky dit qu’il est « 100 % prêt ». Il dit que les termes ont été « finalisés » avec Trump à Davos. Il dit que le texte est prêt à être envoyé au Congrès américain et au parlement ukrainien pour ratification. Tout est prêt. Sauf la signature. Sauf la date. Sauf le lieu. Le document existe — sur papier, dans les tiroirs d’un bureau quelque part entre Kiev et Washington — mais il n’existe pas — dans la réalité juridique et diplomatique qui donnerait à l’Ukraine les garanties concrètes dont elle a besoin pour accepter un accord de paix. C’est un fantôme juridique, un texte qui a tous les attributs d’un traité sauf celui qui compte : la force contraignante. Et tant qu’il reste non signé, il n’est qu’une promesse de plus dans un océan de promesses brisées.
Pour Zelensky, ce document est le socle sur lequel tout repose. Sans garanties de sécurité américaines, accepter un accord de paix revient à se désarmer face à un agresseur qui a déjà prouvé — deux fois, en 2014 et en 2022 — qu’il n’hésitait pas à envahir quand l’occasion se présentait. Le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni garantissaient l’intégrité territoriale de l’Ukraine en échange de l’abandon de son arsenal nucléaire, est le précédent qui hante chaque discussion. L’Ukraine a renoncé au troisième arsenal nucléaire mondial en échange de garanties qui n’ont pas empêché l’annexion de la Crimée ni l’invasion de 2022. Zelensky ne commettra pas la même erreur. Il exige des garanties qui aient des dents, des garanties qui impliquent une intervention militaire en cas de nouvelle agression, pas de simples « expressions de préoccupation » au Conseil de sécurité. Mais des garanties avec des dents exigent une signature. Et la signature exige une volonté politique. Et la volonté politique exige un appel téléphonique. Et le téléphone ne sonne pas.
Un document « 100 % prêt » qui attend une signature, c’est comme un gilet de sauvetage sur le pont d’un navire en train de couler : il existe, il est là, il pourrait sauver des vies. Mais tant que personne ne l’enfile, il ne sert strictement à rien. Et pendant qu’on attend, l’eau monte.
Budapest, le fantôme qui ne dort jamais
Le mémorandum de Budapest est la blessure originelle de la diplomatie ukrainienne. En 1994, l’Ukraine possédait le troisième arsenal nucléaire au monde — hérité de l’Union soviétique. Elle l’a abandonné, transféré à la Russie, en échange de garanties de sécurité signées par Moscou, Washington et Londres. Ces trois puissances s’engageaient à respecter l’indépendance et les frontières de l’Ukraine. Vingt ans plus tard, la Russie annexait la Crimée. Vingt-huit ans plus tard, elle lançait l’invasion la plus massive en Europe depuis 1945. Les garanties de Budapest se sont révélées être du papier mouillé. Pas un soldat américain, pas un soldat britannique n’est venu défendre l’intégrité territoriale que leurs gouvernements avaient solennellement juré de protéger. Le traumatisme de Budapest imprègne chaque fibre de la diplomatie ukrainienne de 2026. Quand Zelensky dit que le document est « 100 % prêt », il pense : « Mais est-ce que cette fois-ci, les mots sur le papier se traduiront en actes dans la réalité ? »
La méfiance n’est pas un défaut de caractère chez Zelensky. C’est une leçon d’histoire. Chaque promesse non tenue, chaque engagement trahi, chaque ligne rouge franchie sans conséquence a renforcé cette méfiance. Et le silence du 31 janvier ne fait que la confirmer. Car que dit ce silence, sinon que les priorités de Washington sont aussi changeantes que les vents du désert ? Que dit ce silence, sinon que l’engagement américain envers l’Ukraine est soumis aux humeurs d’un président et à l’emploi du temps d’un envoyé surchargé ? Sergiy, vétéran de cinquante et un ans qui a perdu sa jambe droite près de Bakhmout et qui milite désormais pour les droits des anciens combattants à Kiev, résume la situation avec des mots simples : « En 1994, on nous a demandé de donner nos bombes atomiques contre des promesses. En 2026, on nous demande de donner notre terre contre des promesses. Qui oserait nous reprocher de ne plus croire aux promesses ? » Personne, Sergiy. Personne de raisonnable.
L'attente qui dévore — le coût humain du silence diplomatique
Portraits de ceux qui attendent avec Zelensky
Zelensky n’est pas le seul à attendre. Derrière lui, il y a un pays entier suspendu dans l’incertitude. Larysa, infirmière de quarante et un ans à Mykolaïv, n’a pas pris de vacances depuis trois ans. Son hôpital reçoit des blessés du front chaque jour. Elle a appris à opérer dans le noir quand les coupures d’électricité frappent — ce qui arrive plusieurs fois par semaine. Quand elle entend que les négociations pourraient être « reportées », ses mains tremblent pendant qu’elle pose une perfusion. Pas de colère. Pas de révolte. Juste une fatigue si profonde qu’elle ressemble à une anesthésie de l’âme. « Je ne peux plus espérer », dit-elle. « Chaque fois qu’on espère, la déception fait plus mal que les bombes. » Ces mots, prononcés dans un couloir d’hôpital qui sent le désinfectant et le sang séché, sont le vrai bilan de la diplomatie de l’attente. Pas les communiqués de presse. Pas les déclarations optimistes. Ces mots-là.
Mykola, seize ans, fait ses devoirs dans un abri souterrain de Zaporizhzhia à la lueur d’une lampe de poche. Son école a été bombardée en novembre. Depuis, les cours se font en ligne quand Internet fonctionne, c’est-à-dire rarement. Il rêve de devenir ingénieur. Il rêve d’aller à l’université. Il rêve d’un jour normal — un jour sans sirènes, sans explosions, sans la peur qui serre l’estomac comme une main glacée. Quand on lui parle de paix, il hoche la tête sans conviction. Il a grandi dans la guerre. Il ne connaît rien d’autre. Le silence de Washington ne signifie rien pour lui — il ne sait même pas que Washington est censé l’aider. Il sait seulement que le bruit des drones est devenu la berceuse de sa génération, que les murs de son abri sont couverts de dessins d’enfants qui dessinent des maisons avec des jardins et des soleils — des maisons qui n’existent plus, des jardins recouverts de cratères, des soleils obscurcis par la fumée des incendies. Mykola est l’avenir de l’Ukraine. Et cet avenir attend, lui aussi, que quelqu’un à Washington trouve le temps de s’en occuper.
Larysa ne peut plus espérer. Mykola n’a jamais appris à espérer. Voilà ce que produit le silence diplomatique : une nation où l’espoir est devenu un luxe que personne ne peut se permettre. Quand l’espoir meurt, il ne reste que la résignation. Et la résignation est la victoire silencieuse de l’agresseur.
Le temps qui tue plus sûrement que les missiles
Chaque jour d’attente n’est pas un jour neutre. C’est un jour de destruction active. Les missiles russes continuent de tomber. Les drones Shahed continuent de traverser le ciel nocturne avec leur bourdonnement sinistre — ce son que les Ukrainiens reconnaissent désormais à des kilomètres de distance, ce son qui précède l’explosion et le silence qui la suit, ce silence pire que le bruit car il signifie que quelque part, quelqu’un est mort. L’infrastructure énergétique de l’Ukraine a été systématiquement ciblée par la Russie, plongeant des millions de personnes dans le froid et le noir en plein hiver. Les hôpitaux fonctionnent avec des générateurs de secours. Les écoles font classe en ligne depuis des sous-sols. Les transports publics sont perturbés. La vie quotidienne est une succession de privations, de dangers et d’adaptations qui auraient brisé n’importe quelle société moins résiliente.
Et pendant que l’Ukraine survit, les négociateurs ne négocient pas. Ils attendent. Ils attendent que Witkoff finisse avec l’Iran. Ils attendent que Miami produise des résultats. Ils attendent que Washington confirme une date. Ils attendent que Moscou clarfie sa position. Tout le monde attend, et pendant que tout le monde attend, les bombes ne font pas de pause. Elles tombent avec une régularité métronomique, indifférentes aux calendriers diplomatiques, insensibles aux silences téléphoniques, aveugles aux communiqués de presse. Le décalage entre la lenteur de la diplomatie et la vitesse de la destruction est l’obscénité centrale de cette guerre. Chaque heure de silence diplomatique est une heure pendant laquelle des vies sont fauchées, des maisons sont pulvérisées, des familles sont brisées. Le temps, dans cette guerre, n’est pas de l’argent. Le temps est du sang.
Ce qui se joue dans le silence — la question qui dévore tout
Le mot que personne n’ose prononcer
Il y a un mot qui flotte dans l’air de Kiev comme un fantôme, un mot que personne ne prononce à voix haute mais que tout le monde pense : abandon. Est-ce que l’Amérique est en train d’abandonner l’Ukraine ? Non pas de manière spectaculaire, avec un discours présidentiel et un retrait formel. Mais de manière insidieuse, par accumulation de silences, par empilement de reports, par érosion progressive de l’attention. L’abandon ne se décrète pas toujours. Parfois, il se pratique — par l’inaction, par la distraction, par la priorisation d’autres dossiers. Et c’est l’abandon le plus cruel, car il ne laisse aucune prise à la colère. On ne peut pas reprocher à quelqu’un de ne pas vous avoir appelé si cette personne ne vous a jamais dit qu’elle ne vous appellerait plus. Le silence maintient l’ambiguïté. L’ambiguïté maintient l’espoir. Et l’espoir, dans ce contexte, est une laisse qui empêche l’Ukraine de chercher d’autres voies.
Zelensky ne prononcera jamais le mot « abandon ». Il est trop fin politique pour cela. Il dira « je ne sais pas quand la prochaine réunion aura lieu ». Il dira « nous attendons que nos partenaires confirment ». Il dira « il est très important que tous soient présents ». Mais derrière ces formulations polies, derrière le vernis diplomatique, il y a la peur nue d’un homme qui sent le sol se dérober. Un homme qui a joué toutes ses cartes — l’OTAN abandonnée, les concessions territoriales sur la table, la main tendue vers Moscou via Abu Dhabi — et qui attend de voir si ces cartes suffisent ou si le croupier a déjà décidé de la partie sans lui. Le courage de Zelensky dans cette situation est extraordinaire. Mais le courage ne protège pas contre l’abandon. L’histoire est pleine de dirigeants courageux qui ont été abandonnés par leurs alliés. Beneš en 1938. Massoud en 2001. Ghani en 2021. La liste est longue et cruelle, et Zelensky connaît chacun de ces noms.
L’abandon ne frappe jamais à la porte. Il s’installe doucement, comme un silence qui s’épaissit, comme un téléphone qui sonne de moins en moins souvent, comme des regards qui se détournent progressivement. Et un matin, on se réveille seul. Ce matin-là n’est peut-être pas encore arrivé pour l’Ukraine. Mais il se rapproche. Et chaque heure de silence américain le rapproche un peu plus.
La nuit la plus longue de Kiev
Ce soir du 31 janvier 2026, Kiev s’enfonce dans la nuit d’hiver. La température descend en dessous de zéro. Les lampadaires sont éteints pour économiser l’énergie — et pour offrir moins de cibles aux drones. La ville est plongée dans une obscurité que seules percent les lumières bleutées des téléphones portables, comme des lucioles dans un monde éteint. Quelque part dans un bureau blindé, Zelensky lit les dernières dépêches. Il apprend que Witkoff a qualifié sa réunion avec Dmitriev de « productive ». Il apprend que Dmitriev a parlé de discussions « constructives ». Il apprend qu’un conseiller de Poutine a contredit ces versions optimistes. Il apprend que la date du 1er février n’est toujours pas confirmée. Il apprend que l’Iran absorbe l’attention de son médiateur. Il apprend tout cela, et il ne peut rien faire. Il ne peut qu’attendre. Attendre dans le noir, dans le froid, dans le silence d’un téléphone muet.
Dehors, les sirènes pourraient retentir à n’importe quel moment. Le bourdonnement des drones pourrait déchirer le silence nocturne. Un missile pourrait frapper un immeuble résidentiel, un hôpital, une école, une maternité. La guerre ne s’arrête pas parce que la diplomatie fait une pause. La guerre continue avec la régularité d’une machine qui ne connaît pas la fatigue, pas la compassion, pas les week-ends. Et dans cette nuit glaciale de Kiev, un président de guerre veille, seul avec ses pensées et ses peurs, en attendant que le monde se souvienne de son existence. Il y a dans cette image une dignité qui force le respect et une solitude qui brise le cœur. Zelensky est devenu le symbole vivant de ce que signifie être un petit pays dans un monde de géants : avoir raison ne suffit pas, avoir du courage ne suffit pas, faire des concessions ne suffit pas. Il faut encore que les géants daignent vous regarder. Et ce soir, les géants regardent ailleurs.
Cette nuit, à Kiev, un homme attend. Il attend avec la patience de ceux qui n’ont pas d’autre choix. Il attend avec la dignité de ceux qui refusent de ramper. Il attend avec la peur de ceux qui savent que l’attente pourrait ne jamais finir. Volodymyr Zelensky est peut-être l’homme le plus seul du monde en ce 31 janvier 2026. Et sa solitude est notre honte à tous.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cet article est une chronique d’opinion. Il reflète le point de vue personnel de son auteur, Maxime Marquette, et non une position éditoriale institutionnelle. Les faits rapportés s’appuient sur des sources vérifiables citées en fin d’article. L’analyse, les interprétations et le ton engagé relèvent de la liberté d’expression du chroniqueur. Le lecteur est invité à consulter les sources primaires pour se forger sa propre opinion.
Sources primaires
Al Jazeera — Ukraine’s Zelenskyy says US security agreement ‘100% ready’ to be signed
Al Jazeera — Ukraine, Russia, US to meet for ‘first trilateral’ talks to end war
TASS — Meeting on Ukraine in Abu Dhabi on February 1 has not yet been cancelled
Kyiv Post — Abu Dhabi Talks May Be Delayed as Zelensky Cites Iran
Sources secondaires
Euronews — More talks expected next week after Ukraine, Russia and US conclude Abu Dhabi meeting
CNN — Here’s the latest on the first trilateral talks between Ukraine, Russia and US
Chatham House — Zelenskyy’s reshuffle aims to neutralize political rivals, restore trust
NBC News — Ukraine’s Zelenskyy abandons hopes of joining NATO ahead of peace talks
CNBC — Zelenskyy lays into ‘lost’ Europe for trying to ‘change’ Trump
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