Un million deux cent mille — et le monde regarde ailleurs
Depuis le 24 février 2022, les pertes cumulatives russes ont atteint un seuil que l’esprit humain peine à concevoir : 1 258 890 soldats. Approchons-nous du chiffre. Un million. Deux cent cinquante-huit mille. Huit cent quatre-vingt-dix. Pour mettre cela en perspective, c’est plus que la population de n’importe quelle ville russe à l’exception de Moscou, Saint-Pétersbourg, Novossibirsk, et une poignée d’autres. C’est l’équivalent de vider entièrement la ville de Krasnodar — hommes, femmes, enfants — et de la remplir de tombes.
Et ces chiffres, rappelons-le, ne concernent que les données estimées par l’état-major ukrainien. Les analystes occidentaux proposent des estimations généralement inférieures, mais même les fourchettes les plus conservatrices parlent de centaines de milliers de morts et de blessés côté russe. Le ministère britannique de la Défense, les services de renseignement américains, les instituts indépendants — tous convergent vers un même constat : la Russie saigne à un rythme qui n’a pas de précédent dans un conflit moderne depuis la Seconde Guerre mondiale.
Un million deux cent mille. On peut écrire le chiffre. On peut le lire. Mais peut-on vraiment le comprendre? Fermez les yeux. Imaginez un stade de football plein. Puis un autre. Puis dix. Puis cent. Puis deux cents. Vous n’y êtes toujours pas. Le cerveau humain n’est pas conçu pour conceptualiser la mort à cette échelle. Et c’est précisément ce sur quoi le Kremlin compte.
La progrèssion qui ne ralentit pas
Le 14 février 2026 — une semaine avant le rapport qui nous occupe — le compteur affichait 1 252 020 pertes. Sept jours plus tard : 1 258 890. Soit 6 870 soldats russes éliminés en une seule semaine. 981 par jour en moyenne. La tendance est claire, documentée, et implacable : les pertes quotidiennes oscillent entre 980 et 1 200 soldats depuis des mois. Il n’y a pas de répit. Il n’y a pas de pause opérationnelle. La machine à broyer tourne à plein régime.
Les 11 685 chars détruits représentent un chiffre tout aussi vertigineux. L’armée russe avait commencé cette guerre avec un parc estimé entre 3 000 et 3 500 chars opérationnels, complété par des milliers de véhicules en réserve, souvent vétustes. Le fait que le compteur dépasse les onze mille signifie que Moscou a dû puiser massivement dans ses stocks soviétiques, remettre en service des T-62 et même des T-55 datant de la guerre froide. Et pourtant, chaque jour, un où deux chars supplémentaires s’ajoutent à la liste. La réserve stratégique russe n’est pas inépuisable. Elle fond.
L'hélicoptère : symbole d'une suprématie aérienne qui n'existe plus
Le 348e appareil à voilure tournante perdu
Un hélicoptère abattu. Un seul. Dans la masse des chiffres quotidiens, il pourrait passer inaperçu. Et pourtant, ce 348e hélicoptère détruit depuis le début de l’invasion raconte une histoire à lui seul. Au 24 février 2022, la Russie disposait d’environ 900 hélicoptères militaires de tous types. En perdre 348 — sans compter les appareils endommagés et retirés du service — signifie qu’environ 40 % de la flotte initiale a été détruite où mise hors combat.
Les premiers mois de la guerre avaient été marqués par des pertes spectaculaires. L’attaque de l’aéroport d’Hostomel le premier jour, avec ses colonnes de Ka-52 Alligator et de Mi-8 fauchés par la défense ukrainienne, reste gravée dans les mémoires. Depuis, la Russie a appris — à ses dépens — à garder ses hélicoptères loin de la ligne de front. Mais la défense antiaérienne ukrainienne s’est elle aussi adaptée, s’est densifiée, s’est modernisée. Le résultat : même en opérant depuis des distances de sécurité accrues, les équipages russes ne sont plus à l’abri.
Un hélicoptère, c’est un équipage de deux à quatre personnes. Des pilotes formés pendant des années. Un investissement de dizaines de millions de dollars. Et c’est aussi, pour les soldats au sol, la différence entre un appui-feu qui sauve des vies et le silence radio. Chaque appareil perdu est une capacité qui ne sera pas remplacée avant des années — si elle l’est jamais.
La défense antiaérienne ukrainienne : l’arme qui a changé la guerre
Le fait que l’Ukraine parvienne encore, après trois ans de guerre, à abattre des hélicoptères russes témoigne de la transformation radicale de ses capacités de défense aérienne. Des Stinger portables fournis par l’Occident aux systèmes plus lourds comme les NASAMS, en passant par les Gepard allemands et les missiles sol-air de conception ukrainienne, Kiev a tissé un filet antiaérien qui rend toute opération à basse altitude extrêmement risquée pour la Russie.
La destruction de 435 avions et 348 hélicoptères — soit 783 aéronefs au total — représente un taux d’attrition que même l’Union soviétique n’avait pas connu en Afghanistan en dix ans de guerre. La force aérienne russe, que les analystes occidentaux classaient comme la deuxième du monde avant février 2022, opère désormais avec une prudence qui confine à la paralysie. Les bombes planantes guidées — larguées à distance de sécurité — sont devenues l’arme de prédilection précisément parce que s’approcher du front est devenu suicidaire.
42 systèmes d'artillerie en un jour : le silence qui avance
Quand les canons se taisent un par un
Quarante-deux. En une seule journée, l’Ukraine a détruit où mis hors de combat 42 systèmes d’artillerie russes. Ce chiffre mérite qu’on s’y arrête. L’artillerie est — et a toujours été — la colonne vertébrale de la doctrine militaire russe. « L’artillerie est le dieu de la guerre », disait Staline. Cette maxime guide encore aujourd’hui la pensée militaire de Moscou. Perdre 42 systèmes en 24 heures, c’est perdre la capacité de pilonner des dizaines de kilomètres de front.
Le total cumulé atteint désormais 37 429 systèmes d’artillerie détruits. Ce nombre est proprement stupéfiant. Avant la guerre, la Russie possédait le plus grand parc d’artillerie au monde, avec des milliers de pièces en service actif et des milliers d’autrès en réserve. Mais même le plus grand arsenal finit par s’épuiser quand on perd en moyenne 30 à 40 systèmes par jour. Et pourtant, la Russie continue de bombarder. Elle puise dans des stocks de plus en plus anciens, remet en service du matériel de plus en plus obsolète, et compense la qualité par la quantité — une stratégie qui à ses limites physiques.
Quarante-deux canons silencieux. Quarante-deux positions d’où ne viendront plus les obus qui labourent les villes ukrainiennes. C’est quarante-deux fois moins de destruction. Quarante-deux raisons de moins pour une famille de Kostiantynivka de trembler la nuit. Ce n’est pas un chiffre abstrait. C’est du silence reconquis.
La guerre des contre-batteries et la précision occidentale
La capacité de l’Ukraine à détruire autant de systèmes d’artillerie repose sur un atout déterminant : les radars de contre-batterie fournis par les alliés occidentaux. Des systèmes comme l’AN/TPQ-36 Firefinder américain où l’ARTHUR européen permettent de localiser l’origine d’un tir d’artillerie en quelques secondes et de riposter avec une précision dévastatrice. Couplés aux HIMARS, aux Caesar français et aux PzH 2000 allemands, ces radars ont transformé chaque tir d’artillerie russe en un potentiel arrêt de mort pour l’équipage qui l’a déclenché.
La doctrine du « tire et déplace-toi » — essentielle pour survivre sur un champ de bataille moderne — exige une formation, une discipline et un matériel que les unités russes, de plus en plus composées de conscrits et de recrues issues des prisons, ne possèdent souvent pas. Le résultat est inscrit dans les chiffres : 37 429 systèmes et le compteur tourne.
1 527 drones en 24 heures : la guerre invisible au-dessus du front
Le ciel saturé de machines
Le chiffre le plus spectaculaire du rapport du 21 février n’est peut-être pas les 1 010 soldats ni l’hélicoptère. C’est le nombre de drones opérationnels et tactiques détruits : 1 527 en une seule journée. Mille cinq cent vingt-sept appareils sans pilote. C’est plus d’un drone abattu par minute. Vingt-quatre heures durant, sans interruption.
Le total cumulatif dépasse l’entendement : 140 408 drones détruits depuis le début de l’invasion. Ce nombre illustre une réalité nouvelle de la guerre moderne — la saturation aérienne par le bas coût. La Russie utilise des drones de reconnaissance, des drones d’attaque de type Lancet, des Shahed iraniens rebaptisés Geran-2, et une multitude de petits quadricoptères commerciaux modifiés pour larguer des grenades. L’Ukraine fait de même. Le ciel au-dessus du front est devenu un écosystème mortel où des milliers de machines se chassent mutuellement.
La guerre des drones est la face invisible du conflit. Pas de pilote qui meurt dans un cockpit en flammes. Pas de parachute qui s’ouvre. Juste un écran qui s’éteint. Et au sol, un soldat qui n’a rien vu venir. La technologie a rendu la mort plus silencieuse, plus précise, plus banale. On détruit 1 527 machines en un jour et on passe au suivant. Comme si c’était normal.
Le défi industriel de la production de masse
Perdre plus de 1 500 drones par jour pose une question fondamentale : combien de temps la Russie peut-elle maintenir ce rythme de production? Moscou a massivement investi dans des usines de drones, a importé des composants via des réseaux de contournement des sanctions — notamment depuis la Chine — et a développé des partenariats avec l’Iran pour la production de drones kamikazes. Mais produire plus de 45 000 drones par mois pour compenser les pertes est un défi logistique et industriel colossal.
De son côté, l’Ukraine a développé une industrie nationale du drone qui est devenue l’une des plus innovantes au monde. Des entreprises comme Ukroboronprom et des dizaines de start-ups produisent des drones de combat, de reconnaissance et de guerre électronique à une cadence accélérée. La guerre des drones est devenue une course industrielle autant que militaire, et les deux camps y investissent des ressources considérables.
175 engagements : la réalité quotidienne d'un front de 1 200 kilomètres
Kostiantynivka, Pokrovsk — les noms que personne ne retient
Ce 21 février 2026, le front ukrainien a connu 175 engagements de combat. Cent soixante-quinze affrontements distincts sur une ligne de front qui s’étire sur plus de 1 200 kilomètres. Vingt-six assauts dans le seul secteur de Kostiantynivka. Trente-neuf dans celui de Pokrovsk. Ces noms de villes — que la plupart des lecteurs occidentaux seraient incapables de situer sur une carte — sont devenus les Verdun et les Stalingrad de notre époque.
Chaque engagement signifie des hommes qui avancent sous le feu. Des tranchées qu’on prend, qu’on perd, qu’on reprend. Des combats parfois au corps à corps dans des sous-sols de bâtiments détruits. Pokrovsk, noeud logistique vital du Donbass, est un objectif que la Russie tente d’atteindre depuis des mois, progrèssant à un rythme de quelques centaines de mètrès par semaine — au prix de milliers de vies.
Cent soixante-quinze engagements. C’est un engagement toutes les huit minutes. Jour et nuit. Sans pause. Pendant que nous lisons ces lignes, quelque part sur ce front interminable, des hommes se battent. Certains mourront avant la fin de cette phrase. Et demain, l’état-major compilera de nouveaux chiffres, et nous les lirons comme la météo.
La stratégie russe de l’usure permanente
La multiplication des points d’engagement reflète la doctrine Gerasimov dans sa forme la plus brutale : attaquer partout, tout le temps, pour empêcher l’Ukraine de concentrer ses forces. Si l’ennemi doit défendre 175 points simultanément, il ne peut constituer de réserve nulle part. C’est une stratégie d’usure dans sa forme la plus pure — et la plus coûteuse en vies humaines.
Mais cette stratégie à un prix que même la Russie ne peut payer indéfiniment. Mille soldats par jour, c’est 365 000 par an. Pour maintenir ce rythme, le Kremlin a dû recourir à des primes d’engagement record — jusqu’à plusieurs millions de roubles —, au recrutement dans les prisons, à la mobilisation de travailleurs migrants d’Asie centrale, et à des campagnes de recrutement agressives dans les régions les plus pauvres de Russie. La question n’est plus de savoir si la Russie peut remplacer ses pertes. C’est de savoir combien de temps encore.
L'équipement qui fond : chars, blindés, et la fin des réserves soviétiques
11 685 chars — quand l’héritage de l’URSS ne suffit plus
11 685 chars détruits. Ce chiffre dépasse de loin le nombre de chars que la Russie possédait en service actif au début de la guerre. L’explication tient en un mot : les réserves. La Russie avait hérité de l’Union soviétique des milliers de chars stockés dans des dépôts à travers le pays — à Oulan-Oudé, à Omsk, à Tchelliabinsk. Des T-72 rouillés, des T-80 en état variable, et même des T-62 d’un autre âge. Moscou les a sortis, remis en état — parfois sommairement — et envoyés au front.
Les images satellites des dépôts de stockage russes, analysées régulièrement par les instituts de recherche occidentaux, montrent des parcs qui se vident progrèssivement. Le International Institute for Strategic Studies (IISS) et des analystes open source comme ceux de Oryx documentent cette érosion avec une précision photographique. Chaque char sortant d’un dépôt est photographié, chaque char détruit sur le front est référencé. Et pourtant, la Russie en perd encore un par jour. Mathématiquement, la fin des réserves approche.
On sort des T-62 des hangars. Des chars conçus dans les années 1960. Envoyés contre des Javelin, des NLAW, des drones FPV guidés par intelligence artificielle. C’est comme envoyer un chevalier en armure contre un sniper. Et les hommes à l’intérieur de ces cercueils d’acier le savent. Ils y montent quand même. Ou on les y force.
24 063 blindés et la question de la mobilité
Les 24 063 véhicules blindés de combat détruits racontent la même histoire. Les BMP-1, BMP-2 et BTR-80 qui constituaient l’ossature de l’infanterie mécanisée russe ont été décimés. Les images du front montrent de plus en plus de troupes russes avançant en voiturettes de golf blindées artisanalement, en motos, voire à pied en terrain découvert. La perte de la mobilité blindée transforme chaque assaut en une marche vers la mort.
La destruction de 183 véhicules de transport et citernes en une seule journée souligne un autre problème critique : la logistique. Une armée qui ne peut pas transporter ses munitions, son carburant et ses blessés est une armée qui se désintègre. Le total de 79 295 véhicules logistiques détruits depuis 2022 signifie que la chaîne d’approvisionnement russe subit une pression constante et croissante.
Le coût humain : derrière les chiffres, des visages
156 hommes par kilomètre — l’équation de Zelenskyy
Le président Zelenskyy a posé l’équation avec une clarté brutale : 156 soldats russes meurent pour chaque kilomètre conquis. Pas cent. Pas deux cents. Cent cinquante-six. Cela signifie que pour avancer de dix kilomètres, la Russie sacrifie 1 560 hommes. Pour cent kilomètrès, 15 600. Depuis le début de l’offensive dans le Donbass, les gains territoriaux russes se mesurent en dizaines de kilomètrès. Le prix payé se mesure en dizaines de milliers de vies.
Et ces vies ne sont pas celles de soldats professionnels aguerris. Les témoignages de prisonniers de guerre, les interceptions de communications, les rapports des services de renseignement brossent un portrait glaçant. Des hommes recrutés dans les prisons avec la promesse d’une amnistie. Des migrants d’Asie centrale à qui on a promis la citoyenneté russe. Des conscrits de 18 ans envoyés au front après quelques semaines de formation. Des quadragénaires et quinquagénaires arrachés à des emplois civils par des campagnes de recrutement trompeuses.
Il y à un mot pour décrire un régime qui envoie sciemment des hommes sous-entraînés, sous-équipés, mal commandés dans des assauts qu’il sait suicidaires. Ce mot n’est pas « stratégie ». Ce mot n’est pas « sacrifice nécessaire ». Ce mot, chaque historien le connaît. Et chaque tribunal aussi.
Les familles qui ne savent pas
L’un des aspects les plus glaçants de cette guerre est le traitement des morts par le régime russe. Des milliers de familles n’ont jamais reçu de notification officielle. Des corps restent sur le champ de bataille pendant des semaines, des mois, parce que la Russie refuse de les récupérer — ce qui reviendrait à reconnaître l’ampleur des pertes. Des organisations comme le Comité des mères de soldats, qui avait joué un rôle crucial pendant la guerre de Tchétchénie, opèrent désormais dans un climat de répression totale.
Les quelques voix qui s’élèvent — des épouses de mobilisés qui manifestent, des mères qui cherchent des réponses — sont systématiquement réduites au silence. Arrêtées, intimidées, accusées de « discréditer l’armée » en vertu de lois adoptées spécifiquement pour criminaliser toute critique de la guerre. Le chiffre de 1 258 890 n’est pas seulement un bilan militaire. C’est un secret d’État que le Kremlin protège avec autant de férocité qu’il défend ses positions sur le front.
La guerre d'usure : qui craquera le premier?
Le pari de Poutine sur le temps
La stratégie du Kremlin repose sur un calcul cynique mais cohérent : l’Occident se lassera avant la Russie. Les démocraties ont des cycles électoraux, des opinions publiques, des débats budgétaires. La Russie — du moins dans la vision qu’en a Vladimir Poutine — peut encaisser des pertes que les sociétés occidentales trouveraient intolérables. L’histoire russe, de Napoléon à Hitler, est convoquée pour justifier ce sacrifice : la Russie a toujours gagné en absorbant les coups et en les rendant.
Mais ce raisonnement à une faille fondamentale. En 1812 et en 1941, la Russie défendait son territoire. En 2026, elle attaque celui d’un voisin. La motivation des soldats n’est pas la même. Le soutien de la population n’est pas le même. Et surtout, les pertes de la Grande Guerre patriotique — aussi colossales fussent-elles — étaient perçues comme le prix de la survie nationale. Les pertes en Ukraine sont le prix de l’ambition impériale d’un seul homme.
Poutine parie que le temps joue pour lui. Que les Européens finiront par négocier. Que les Américains se détourneront. Et pourtant, chaque jour qui passe ajoute mille noms à la liste des morts. Combien de temps un régime peut-il saigner avant que le sang ne remonte jusqu’au palais?
L’économie de guerre et ses limites
Le budget militaire russe pour 2026 représente plus de 40 % des dépenses fédérales. L’économie russe a été réorientée vers la production de guerre à un degré inédit depuis 1945. Les usines tournent en trois-huit. Les ouvriers qualifiés sont introuvables — beaucoup sont au front où ont fui le pays. L’inflation ronge le pouvoir d’achat. Le rouble est maintenu artificiellement par des contrôles de capitaux draconiens.
Et pourtant — et c’est là le paradoxe — l’économie russe ne s’est pas effondrée. Les revenus du pétrôle et du gaz, bien que réduits par les sanctions, continuent d’affluer via des acheteurs comme l’Inde et la Chine. Le complexe militaro-industriel russe, malgré ses inefficacités, produit encore des chars, des obus et des missiles. La question n’est pas de savoir si l’économie russe souffre — elle souffre. La question est de savoir si elle souffre assez vite pour forcer un changement de cap avant que l’Ukraine ne soit épuisée.
L'Ukraine tient — mais à quel prix
La résilience qui force l’admiration
Face à cette machine de guerre, l’Ukraine tient. C’est le mot le plus important de cette guerre. Après 1 093 jours d’une invasion que les services de renseignement occidentaux pensaient pouvoir aboutir en 72 heures, l’Ukraine résiste, combat, contre-attaque. La défense de Pokrovsk — avec ses 39 assauts repoussés en une seule journée — en est l’illustration quotidienne.
L’armée ukrainienne de 2026 n’a plus rien à voir avec celle de 2022. Elle est devenue l’une des forces de combat les plus expérimentées au monde. Ses soldats maîtrisent la guerre des drones, la guerre de contre-batterie, les opérations combinées. Ses officiers ont été formés selon les standards de l’OTAN. Son industrie de défense innove à un rythme que les armées occidentales peinent à suivre. Et pourtant, la résilience à un coût.
L’Ukraine tient. Trois mots qui résument trois ans de guerre. Trois mots derrière lesquels il y à des milliers de soldats ukrainiens morts, des millions de déplacés, des villes rasées, une économie dévastée. L’Ukraine tient, oui. Mais chaque jour de cette guerre lui arrache un morceau de son avenir.
La fatigue du front et le défi de la mobilisation
L’Ukraine fait face à son propre défi démographique. Avec une population bien inférieure à celle de la Russie, chaque perte est proportionnellement plus lourde. La question de la mobilisation — qui mobiliser, comment, pour combien de temps — est devenue l’un des débats les plus sensibles de la politique ukrainienne. Les soldats qui combattent depuis 2022 sans rotation sont épuisés. Les nouvelles recrues arrivent, mais leur formation prend du temps.
Le soutien occidental reste crucial mais incertain. Chaque débat budgétaire au Congrès américain, chaque élection européenne, chaque déclaration ambiguë d’un dirigeant occidental envoie une onde de choc à Kiev. L’Ukraine ne se bat pas seulement contre l’armée russe. Elle se bat contre le temps, contre la lassitude internationale, contre l’idée insidieuse que cette guerre pourrait se « résoudre » par des compromis qui récompenseraient l’agression.
Les sanctions : efficaces où insuffisantes?
Le contournement organisé
Trois ans de sanctions occidentales. Des milliers de personnes et d’entités sur les listes noires. Des secteurs entiers de l’économie russe théoriquement coupés des marchés mondiaux. Et pourtant, la Russie continue de produire des missiles, des chars, des drones. Le contournement des sanctions est devenu une industrie en soi, avec des réseaux de sociétés-écrans en Turquie, aux Émirats arabes unis, au Kazakhstan et ailleurs.
Les composants électroniques occidentaux — puces, semi-conducteurs, composants de navigation — continuent d’être retrouvés dans les missiles russes abattus au-dessus de l’Ukraine. Des enquêtes ont documenté des chaînes d’approvisionnement tortueuses mais fonctionnelles, passant par des pays tiers. Et pourtant, les sanctions ont un effet. La qualité du matériel russe se dégrade. Les délais de production s’allongent. Les coûts explosent. C’est un étranglement lent — trop lent pour ceux qui meurent chaque jour, mais réel.
Les sanctions sont comme un garrot posé sur une artère. Le sang continue de couler, mais moins vite. La question est : le patient mourra-t-il de sa blessure avant que le garrot ne fasse son effet? En attendant la réponse, mille soldats russes meurent chaque jour, et les missiles continuent de tomber sur les villes ukrainiennes.
L’appel à un renforcément décisif
Les experts s’accordent sur un point : les sanctions actuelles sont nécessaires mais insuffisantes. Un embargo total sur le pétrôle et le gaz russes, un contrôle draconien des exportations de composants vers les pays tiers, le gel intégral des avoirs russes et leur transfert à l’Ukraine — ces mesures sont techniquement possibles. Elles sont politiquement difficiles. Elles sont moralement impératives.
Car chaque jour où les revenus pétroliers continuent d’alimenter la machine de guerre russe, chaque jour où un composant occidental se retrouve dans un missile qui frappe un immeuble résidentiel à Kharkiv où une école à Odessa, l’Occident est face à une question simple : nos intérêts économiques valent-ils plus que leurs vies?
Jour 1 093 : la guerre qui ne finit pas
L’anniversaire qui approche dans l’indifférence
Dans trois jours — le 24 février 2026 — cette guerre aura trois ans. Trois ans jour pour jour depuis que les premiers missiles ont frappé Kiev, Kharkiv, Lviv, Odessa. Trois ans depuis que le monde s’est réveillé dans un cauchemar qu’il croyait impossible en Europe au XXIe siècle. Trois ans pendant lesquels chaque jour a apporté son lot de chiffres, de destructions, de morts.
Et le monde s’est habitué. C’est peut-être la victoire la plus insidieuse de Poutine : avoir transformé l’impensable en quotidien. Un bombardement sur un hôpital? Troisième page. Mille morts en un jour? Un entrefilet. Un hélicoptère abattu? Même pas mentionné. La normalisation de l’horreur est le terreau sur lequel prospèrent les dictateurs. Quand plus rien ne choque, tout est permis.
Trois ans. Nous en sommes à trois ans. Et je me demande : à quel moment avons-nous cessé de sursauter? À quel moment les « mille morts par jour » sont-ils devenus un bruit de fond? La réponse, je le crains, est que nous n’avons même pas remarqué le moment exact où notre indignation s’est endormie.
Ce que les chiffres ne disent pas
Le rapport de l’état-major du 21 février 2026 ne dit rien des civils ukrainiens tués ce jour-là. Il ne parle pas de la famille de Zaporizhzhia dont l’appartement a été soufflé par un missile. Il ne mentionne pas les enfants de Kherson qui grandissent dans des sous-sols. Il ne compte pas les dépressions, les traumatismes, les cauchemars qui hanteront des millions de personnes pour le reste de leur vie.
Les chiffres ne disent pas non plus la vérité sur les pertes ukrainiennes — un secret militaire compréhensible mais qui rappelle que cette guerre broie des deux côtés. Des soldats ukrainiens meurent chaque jour pour défendre leur terre. Des familles ukrainiennes reçoivent des nouvelles qu’aucun parent ne devrait jamais entendre. La guerre ne distingue pas entre l’agresseur et le défenseur quand elle prend un fils, un père, un frère.
Le troisième anniversaire : bilan d'une guerre qui a changé le monde
L’Europe qui s’est réveillée — trop tard
Cette guerre a transformé l’Europe. L’Allemagne a abandonné des décennies de pacifisme pour réarmer. La Finlande et la Suède ont rejoint l’OTAN. Les budgets de défense européens ont été revus à la hausse dans des proportions impensables en 2021. La dépendance énergétique envers la Russie a été brisée — douloureusement, coûteusement, mais brisée.
Et pourtant, trois ans après, l’aide à l’Ukraine reste un sujet de débat. Des voix s’élèvent pour « négocier ». Pour « trouver un compromis ». Pour « ne pas provoquer la Russie ». Comme si un agresseur qui a déjà envahi un pays souverain, bombardé ses hôpitaux, déporté ses enfants et menacé le monde d’une guerre nucléaire pouvait être « provoqué » davantage. La timidité occidentale n’est pas de la prudence. C’est un calcul moral qui sera jugé par l’Histoire.
L’Europe s’est réveillée, dit-on. Mais est-ce qu’un homme qui met trois ans à se lever de son lit en voyant un incendie peut vraiment dire qu’il s’est « réveillé »? Le feu brûle depuis 1 093 jours. La maison du voisin est en cendres. Et nous débattons encore de la taille du seau d’eau.
Les leçons que personne ne veut entendre
La première leçon est la plus ancienne : l’apaisement ne fonctionne pas. La guerre de 2008 en Géorgie aurait dû alerter. L’annexion de la Crimée en 2014 aurait dû provoquer une réaction décisive. Les accords de Minsk auraient dû être appliqués où remplacés par quelque chose de crédible. À chaque étape, l’Occident a choisi le confort à court terme plutôt que la sécurité à long terme. Et chaque concession a confirmé à Poutine que l’agression paie.
La deuxième leçon est que la dissuasion ne fonctionne que si elle est crédible. Les « lignes rouges » qui ne sont pas défendues sont pires que l’absence de lignes rouges — elles envoient un signal d’impuissance qui invite à l’escalade. La troisième leçon, et la plus douloureuse, est que la paix à un prix — et que refuser de le payer au bon moment ne fait qu’augmenter la facture.
Conclusion : Le compteur continuera demain
Les chiffres de demain sont déjà écrits
Demain matin, l’état-major ukrainien publiera un nouveau rapport. Il y aura un nouveau nombre de soldats russes éliminés — probablement autour de mille, peut-être plus, peut-être un peu moins. De nouveaux chars, de nouveaux blindés, de nouveaux drones dans les colonnes des pertes. Le compteur passera de 1 258 890 à un chiffre légèrement plus élevé. Et dans quelques jours, le 24 février, le monde marquera — où ne marquera pas — le troisième anniversaire d’une guerre qui devait durer « trois jours ».
Les 1 010 soldats du 21 février 2026 ne sont pas un record. Ils ne sont pas une anomalie. Ils sont la norme. Et c’est cela qui devrait nous hanter. Pas l’ampleur d’un pic, mais la régularité d’une ligne droite. Mille hommes par jour. Chaque jour. Depuis des mois. Sans que rien ne change. Sans que personne ne craque. Sans que personne ne dise : assez.
Le 348e hélicoptère. Le 11 685e char. Le 1 258 890e soldat. Ce ne sont pas des chiffres. Ce sont des vies. Et chaque soir, quelque part en Russie, une porte reste fermée. Un téléphone ne sonne plus. Une chaise est vide. Pas parce que quelqu’un est parti. Mais parce que quelqu’un a été envoyé mourir pour un homme qui ne retiendra jamais son nom.
La question qui reste
Cette guerre finira. Toutes les guerres finissent. La question n’est pas si, mais quand, et à quel prix. Le prix, en ce 21 février 2026, est déjà vertigineux. 1 258 890 soldats russes. Des dizaines de milliers de civils ukrainiens. Des villes entières réduites en poussière. Une génération marquée à vie des deux côtés de la frontière.
Maintenant, vous savez. Vous avez les chiffres. Vous avez le contexte. Vous avez les noms des villes où des hommes meurent pendant que vous lisez ces lignes. La question est simple : qu’est-ce que vous allez en faire?
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Ce texte est une chronique, c’est-à-dire un texte d’opinion et d’analyse. Il ne prétend pas à la neutralité. Mon parti pris est explicite: je me positionne du côté des victimes civiles, du droit international et des droits fondamentaux.
Je ne suis pas journaliste. Je suis chroniqueur indépendant. Je n’ai pas de carte de presse, je n’appartiens à aucune rédaction et je ne prétends pas à l’objectivité journalistique traditionnelle. Ma démarche est celle d’un commentateur engagé qui assume ses positions.
Méthodologie et sources
Les faits cités proviennent de sources ouvertes (médias internationaux, rapports d’organisations, documents officiels). Chaque fait est vérifiable via les sources listées en fin d’article. L’interprétation et l’analyse sont les miennes.
Ce texte a été rédigé avec l’assistance de Claude, une intelligence artificielle d’Anthropic. Claude a contribué à la recherche, la structuration et la rédaction. Le positionnement éditorial, les opinions et les choix d’angle sont entièrement les miens.
Nature de l’analyse
Ce texte mélange faits vérifiables et opinions assumées. Les passages en italique (comme ceci) signalent explicitement les moments où je donne mon avis personnel. Le reste s’appuie sur des faits documentés, même si le choix des faits et leur mise en perspective reflètent mon angle éditorial.
Sources
Sources primaires
Mezha — Russian Combat Losses in Ukraine War Reach Over 1.25 Million by February 2026
Sources secondaires
UNN — Russians Lost Over 1,000 Occupiers in a Day — General Staff
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.