Quand le Bachkortostan entre dans la guerre
Sterlitamak est une ville de 276 000 habitants, nichée entre l’Oural et les steppes bachkires, à 1 200 kilomètres à l’est de Moscou. Pour les Russes qui y vivent, la guerre était un écran de télévision. Un défilé de cercueils qu’on ne comptait plus, certes, mais lointain. Abstrait. La détonation de cette nuit vient de rendre la guerre concrète — dans l’odeur, dans le souffle, dans le tremblement des vitres.
Le Bachkortostan est la septième république la plus peuplée de Russie. C’est aussi l’une des régions qui a fourni le plus de soldats contractuels à l’armée russe, recrutés dans les villages pauvres de l’Oural méridional. Ildar, 22 ans, de Salavat, à 30 kilomètres de Sterlitamak, est parti signer un contrat en septembre 2024 pour 195 000 roubles par mois. Sa mère n’a reçu qu’un certificat de décès, daté du 14 janvier 2025, sans lieu de mort indiqué. Ce soir, la guerre est revenue frapper à la porte de sa ville voisine.
On envoie les fils du Bachkortostan mourir en Ukraine. Et les drones ukrainiens viennent brûler les usines du Bachkortostan. Il y a une symétrie là-dedans qui devrait empêcher de dormir quiconque a signé un ordre de mobilisation dans cette république.
1 500 kilomètres : la nouvelle portée stratégique
En février 2024, la portée maximale confirmée des drones ukrainiens était d’environ 800 kilomètres. En janvier 2025, les frappes sur la raffinerie de Riazan avaient repoussé la limite à 1 000 kilomètres. La frappe sur Tcherepovets, annoncée quelques jours avant celle-ci, atteignait 1 100 kilomètres. Sterlitamak, c’est 1 500. La courbe est exponentielle. Et elle n’a aucune raison de s’arrêter.
Chaque centaine de kilomètres supplémentaire multiplie le nombre de cibles accessibles de façon géométrique. À 1 500 kilomètres, l’Ukraine peut théoriquement atteindre la quasi-totalité de la Russie européenne, y compris des installations que le Kremlin croyait hors de portée. Les raffineries de Tcheliabinsk. Les dépôts de munitions de Perm. Les usines d’armement de Nijni Taguil. La carte de la vulnérabilité russe vient d’être redessinée — par un drone qui coûte une fraction du prix d’un missile de croisière.
La doctrine Brovdi : frapper ce qui vole
Robert Brovdi et la stratégie d’asphyxie aérienne
Robert Brovdi, 38 ans, ancien officier des forces spéciales devenu commandant des Forces des systèmes sans pilote créées en février 2025, ne communique pas comme un général classique. Ses messages Telegram sont courts, souvent sarcastiques, toujours accompagnés de coordonnées vérifiables. Sa méthode : nommer la cible, expliquer sa fonction, laisser le gouverneur russe confirmer malgré lui.
La stratégie qu’il déploie n’est pas aléatoire. Depuis mars 2025, les frappes de drones longue portée suivent un schéma précis : raffineries d’abord, puis usines pétrochimiques, puis sites de production de composants spécifiques. L’objectif n’est pas de détruire l’économie russe — c’est impossible avec des drones. L’objectif est de cibler les goulets d’étranglement de la chaîne logistique militaire aérienne. Sterlitamak est exactement cela : un goulet.
Brovdi n’essaie pas de gagner la guerre avec des drones. Il essaie de priver les bombardiers russes de ce dont ils ont besoin pour continuer à tuer des civils ukrainiens. C’est plus modeste. C’est plus précis. Et c’est infiniment plus dangereux pour Moscou que n’importe quel discours à l’ONU.
Le caoutchouc au néodyme : un monopole brisé
Le détail le plus significatif du communiqué de Brovdi est aussi le plus technique : Sterlitamak est le seul producteur russe de caoutchouc synthétique au néodyme. Ce matériau n’est pas un produit de luxe. C’est un composant essentiel pour les joints d’étanchéité haute performance utilisés dans l’aviation militaire et les systèmes de missiles. Sans lui, les pièces importées de Chine — si la Chine accepte de les fournir — mettront des mois à arriver. Et chaque mois sans pièces, ce sont des avions immobilisés.
La Russie a déjà des problèmes de maintenance aérienne documentés. Le Royal United Services Institute estimait en décembre 2025 que 30 à 40 % de la flotte de Su-34 était en maintenance prolongée, faute de composants. Sterlitamak aggrave le problème. Et pourtant, cette frappe ne fera pas la une des journaux occidentaux, parce qu’un joint en caoutchouc synthétique ne fait pas une bonne image télévisée.
Ce que Moscou ne peut plus cacher
Le gouverneur qui ne parle pas — et c’est un aveu
Radiy Khabirov, gouverneur du Bachkortostan, n’avait pas publié de déclaration officielle trois heures après la frappe. Son silence est une carte. En Russie, le protocole est connu : quand un gouverneur régional ne dément pas dans l’heure, c’est que les dégâts sont trop visibles pour être niés et trop importants pour être minimisés. Khabirov a finalement publié un message laconique sur les « conséquences d’une attaque de drone ennemi » sans mentionner l’usine par son nom.
Ce schéma se répète depuis l’été 2024. Chaque frappe ukrainienne sur une infrastructure critique russe suit le même cycle : silence initial, puis reconnaissance partielle, puis minimisation, puis oubli médiatique. Mais l’usine, elle, ne repousse pas. Les cuves fondues restent fondues. Et les chaînes de production arrêtées restent arrêtées pendant des semaines, parfois des mois.
Le silence de Khabirov dit plus que n’importe quel communiqué. Il dit : nous avons été touchés là où ça fait mal, et nous n’avons aucune réponse qui ne soit pas un aveu de vulnérabilité. Le marécage, comme dit Brovdi, n’est plus profond — il est transparent.
La défense aérienne russe et ses trous béants
La question que personne ne pose à Moscou : où était la défense antiaérienne ? Sterlitamak se trouve à 1 500 kilomètres de l’Ukraine. Un drone de ce type vole à une vitesse estimée de 150 à 180 km/h. Le temps de vol est de 8 à 10 heures. Pendant 8 à 10 heures, un aéronef sans pilote a traversé l’espace aérien russe sans être intercepté. Il a survolé des régions entières. Des villes. Des bases militaires. Des installations radar.
La Russie a déployé ses systèmes S-300 et S-400 autour de Moscou, de Saint-Pétersbourg, et des sites nucléaires stratégiques. Mais le reste du territoire — l’immense reste — est une passoire. Les drones ukrainiens exploitent exactement cette faille : ils ne volent pas vers les zones protégées. Ils contournent. Ils plongent dans les angles morts d’un pays trop vaste pour se défendre partout. Et pourtant, c’est ce même pays qui prétend pouvoir conquérir l’Ukraine.
Le prix d'un drone contre le prix d'une usine
L’asymétrie économique qui change la guerre
Un drone longue portée ukrainien de type Liutyi ou équivalent coûte, selon les estimations du ministère ukrainien de la Transformation numérique, entre 50 000 et 100 000 dollars. L’usine pétrochimique de Sterlitamak, construite à l’époque soviétique et modernisée dans les années 2010, représente un investissement cumulé de plusieurs centaines de millions de dollars. Le ratio est dévastateur : un centième du coût pour un dommage potentiellement irréparable.
Cette asymétrie est le cauchemar stratégique de la Russie. On ne peut pas défendre un territoire de 17 millions de kilomètres carrés contre des drones à 50 000 dollars avec des missiles intercepteurs à 2 millions de dollars pièce. Les mathématiques sont implacables. Chaque drone lancé, même s’il est abattu, coûte plus cher à intercepter qu’à produire. Ceux qui passent — comme à Sterlitamak — infligent des dégâts industriels qui se chiffrent en mois de production perdue.
On a passé des décennies à théoriser la guerre du futur. Elle est là. Elle ne ressemble pas à un film. Elle ressemble à un drone en contreplaqué et en mousse de polystyrène qui détruit une usine soviétique de caoutchouc synthétique à 1 500 kilomètres de distance. Le futur de la guerre est absurde. Et terriblement efficace.
L’Allemagne annonce 300 millions d’euros pour les drones — le même jour
Le 15 avril 2026, le même jour que la frappe sur Sterlitamak, le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius a annoncé à Berlin, lors de la réunion du Groupe de contact pour la défense de l’Ukraine, une enveloppe de 300 millions d’euros dédiée aux drones longue portée ukrainiens, en plus de missiles Patriot et de systèmes IRIS-T. La coïncidence n’en est pas une. Les résultats opérationnels des Forces sans pilote ukrainiennes sont leur meilleur argument de vente.
Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, a déclaré le même jour que les partenaires devaient fournir 60 milliards de dollars d’aide militaire à l’Ukraine en 2026. Mykhailo Fedorov, ministre de la Défense ukrainien, a précisé que l’Ukraine interceptait désormais 80 % des missiles et 90 % des drones russes. Les chiffres racontent une histoire : l’Ukraine défend et attaque simultanément — avec des moyens qui coûtent une fraction de ceux de son adversaire.
La guerre d'usure retournée
Quand l’attaquant devient celui qui s’épuise
Depuis l’automne 2022, la Russie a tenté de transformer ce conflit en guerre d’usure, pariant sur sa masse démographique, ses réserves d’armement soviétique et la fatigue occidentale. Le calcul était simple : tenir plus longtemps que l’Ukraine et ses soutiens. Pendant des mois, ce calcul a semblé fonctionner. Les lignes bougeaient peu. Les pertes ukrainiennes étaient réelles. L’aide occidentale vacillait.
Mais les frappes de drones longue portée renversent l’équation. Chaque raffinerie endommagée réduit la capacité logistique russe. Chaque usine chimique touchée crée un goulet d’étranglement dans la production militaire. Fedorov a déclaré le 15 avril que les pertes russes dépassent désormais le taux de mobilisation. La Russie perd plus de soldats qu’elle n’en recrute. Et elle perd plus d’infrastructure industrielle qu’elle n’en répare.
Poutine voulait une guerre d’usure. Il l’a eue. Sauf que l’usure a changé de camp. Ce ne sont plus les Ukrainiens qui s’épuisent en attendant l’aide — ce sont les Russes qui regardent leurs usines brûler, une par une, de plus en plus profondément dans leur propre territoire. L’ironie serait délicieuse si des gens ne mourraient pas des deux côtés.
50 kilomètres carrés repris en mars — le front aussi bouge
Le commandant en chef Oleksandr Syrskyi a annoncé le 15 avril que les forces ukrainiennes avaient repris le contrôle de près de 50 kilomètres carrés en mars 2026. Ce n’est pas une reconquête spectaculaire. C’est un grignotage méthodique, village par village, position par position, qui indique un changement de dynamique. Pour la première fois depuis l’automne 2024, l’Ukraine regagne du terrain de manière mesurable et documentée sur le front terrestre.
Les deux mouvements — frappes en profondeur et progression au sol — ne sont pas indépendants. Les drones qui frappent les dépôts de munitions à 1 500 kilomètres sont les mêmes qui réduisent la capacité de feu russe sur la ligne de contact. Nataliya, 34 ans, infirmière de combat dans le secteur de Pokrovsk, a noté une baisse des tirs d’artillerie russes depuis février 2026 : « Il y a trois mois, on comptait 80 à 100 impacts par jour dans notre secteur. Maintenant, c’est 40 à 50. Quelque chose a changé. »
Le silence occidental face à l'innovation ukrainienne
Une révolution militaire que personne ne nomme
L’Ukraine est en train de mener la première guerre de drones longue portée de l’Histoire. Pas une guerre avec des drones — une guerre de drones, où l’aéronef sans pilote est devenu l’arme stratégique principale d’un belligérant qui n’a pas de bombardiers, pas de missiles balistiques intercontinentaux, pas de marine de haute mer. Ce que fait l’Ukraine avec des drones à 50 000 dollars, les États-Unis le font avec des Tomahawk à 1,8 million. Et les résultats sont comparables.
Les manuels de stratégie militaire des académies occidentales ne consacrent pas encore un chapitre à ce phénomène. Ils le devraient. Ce qui se passe entre Kyiv et Sterlitamak est en train de rendre obsolète une partie significative de la doctrine aérienne conventionnelle. Un pays de 37 millions d’habitants frappe à volonté sur le territoire d’un pays de 144 millions, sans avion, sans pilote, sans risque humain direct.
Je cherche le mot juste pour décrire ce que l’Ukraine accomplit avec ses drones. « Innovation » est trop propre. « Révolution » est trop galvaudé. Le mot juste est peut-être « survie ». L’Ukraine n’innove pas par choix. Elle innove parce que l’alternative est la mort. Et la survie, quand elle est poussée dans ses retranchements, produit des choses que les laboratoires de recherche ne produiront jamais.
Zelensky à Rome, Pistorius à Berlin — et un drone au Bachkortostan
Le 15 avril 2026 est une journée qui résume cette guerre mieux qu’un rapport de 500 pages. Volodymyr Zelensky rencontre Giorgia Meloni à Rome pour discuter d’aide et de diplomatie. Boris Pistorius annonce des Patriot et 300 millions pour les drones à Berlin. Mark Rutte réclame 60 milliards d’aide militaire. Et pendant que les dirigeants parlent, un drone ukrainien traverse 1 500 kilomètres d’espace aérien russe et frappe une usine qui fabrique du carburant pour les bombardiers qui tuent des enfants à Zaporizhzhia.
Car à Zaporizhzhia, le même jour, la Russie a frappé deux fois. Des explosions ont été signalées. À Kherson, quatre personnes ont été blessées, dont un enfant. La guerre continue des deux côtés. Mais un seul côté frappe des usines militaires. L’autre frappe des villes.
Ce que Sterlitamak dit de l'avenir
La Russie face à un problème qu’elle ne peut pas résoudre
Le problème de la Russie n’est pas Sterlitamak. Le problème de la Russie, c’est qu’après Sterlitamak, il y aura une autre usine. Puis une autre. La liste des installations pétrochimiques, des raffineries, des usines de composants militaires russes qui se trouvent à moins de 1 500 kilomètres de l’Ukraine est longue. Et la portée des drones ukrainiens continue d’augmenter.
La Russie peut investir dans la défense aérienne de ces sites. Mais protéger des centaines d’installations réparties sur des millions de kilomètres carrés coûterait des dizaines de milliards de dollars et des années de déploiement. Des années que la Russie n’a pas. La guerre d’usure que Vladimir Poutine a choisie se retourne contre lui avec une précision mathématique qu’aucun de ses généraux n’avait anticipée.
Poutine a envahi l’Ukraine en pensant qu’il attaquait un pays faible. Il découvre qu’il a attaqué un pays qui apprend plus vite que le sien. Un pays qui transforme chaque contrainte en innovation, chaque pénurie en invention, chaque refus d’aide en raison de se débrouiller seul. Le plus grand pays du monde est en train de découvrir que la taille ne protège de rien quand l’adversaire est plus intelligent que vous.
La prochaine frappe sera plus loin encore
La progression des capacités de frappe ukrainiennes suit une courbe que les analystes militaires connaissent bien : celle de l’apprentissage opérationnel accéléré par la guerre. Chaque frappe réussie fournit des données sur les routes de vol, les trous dans la couverture radar, les temps de réaction russes. Chaque échec — et il y en a, des drones abattus, des missions ratées — fournit des données sur ce qu’il faut corriger.
Dmytro, 28 ans, ingénieur dans une unité de production de drones quelque part dans l’ouest de l’Ukraine, travaille 14 heures par jour dans un atelier dont l’adresse est classifiée. « Chaque mois, on gagne 100 à 200 kilomètres de portée », dit-il à un rédacteur ukrainien qui a visité l’atelier sous condition d’anonymat en mars 2026. « Le problème n’est plus la portée. Le problème, c’est d’avoir assez de drones pour toutes les cibles qu’on peut atteindre. »
Le miroir que nous refusons de regarder
L’Occident achète du pétrole, l’Ukraine brûle les raffineries
Voici le fait que personne ne veut assembler : l’Union européenne a importé pour 3,2 milliards d’euros de produits pétroliers dérivés de pétrole russe — via des pays tiers, via des raffineries indiennes et turques — au cours du dernier trimestre 2025, selon les données du Centre for Research on Energy and Clean Air. Pendant ce temps, l’Ukraine risque la vie de ses ingénieurs et de ses opérateurs pour détruire les usines qui produisent le carburant des bombardiers russes.
Nous achetons. Ils détruisent. Nous finançons la machine. Ils tentent de la démonter pièce par pièce. Il y a dans cette contradiction une obscénité silencieuse que nos dirigeants préfèrent ne pas nommer. Et pourtant elle existe. Elle est comptable. Elle est traçable. Chaque euro dépensé en produits pétroliers d’origine russe est un euro qui finance la reconstruction de ce que les drones ukrainiens viennent de détruire.
Nous avons tous scrollé. Nous scrollerons encore. Demain, la frappe sur Sterlitamak sera noyée sous une autre nouvelle, un autre attentat, un autre scandale politique. Mais l’usine restera en ruines. Et les aviateurs russes attendront des pièces qui ne viendront pas. La question n’est pas de savoir si nous soutenons l’Ukraine. La question est de savoir si nous avons le courage de regarder ce qu’elle fait seule pendant que nous hésitons.
Kherson, Zaporizhzhia — les villes qui paient le prix pendant qu’on débat
Le 15 avril 2026, à Kherson, quatre civils ont été blessés par des frappes russes. L’un d’entre eux est un enfant. À Zaporizhzhia, deux frappes en une seule journée. À Kharkiv, la zone d’évacuation obligatoire pour les familles avec enfants vient d’être élargie — ce qui signifie que la zone de danger s’étend, pas qu’elle se réduit.
Anya, 7 ans, évacuée de la région de Kharkiv avec sa mère le 12 avril, porte un sac à dos rose avec un autocollant de chat. Elle a demandé à sa mère quand elles rentreraient. Sa mère n’a pas répondu. Il n’y a pas de réponse. La maison d’Anya se trouve à 12 kilomètres de la nouvelle ligne d’évacuation. Ce qui veut dire qu’elle est désormais officiellement trop dangereuse pour qu’un enfant y vive.
La guerre des chiffres et des visages
Les pertes russes dépassent la mobilisation — et personne ne le dit assez fort
Mykhailo Fedorov, ministre de la Défense ukrainien, a déclaré le 15 avril lors de la réunion du Groupe de contact à Berlin que les pertes russes dépassent désormais le taux de mobilisation. Cette phrase, si elle est exacte — et les données occidentales indépendantes la corroborent largement —, signifie que l’armée russe rétrécit. Pas en termes absolus, pas encore. Mais en termes de capacité opérationnelle, de qualité des recrues, de cohésion des unités.
Les chiffres de l’état-major ukrainien — à prendre avec les précautions méthodologiques habituelles — estiment les pertes russes cumulées à plus de 900 000 depuis le 24 février 2022, incluant tués, blessés graves et prisonniers. Le Mediazona russe, qui ne compte que les morts confirmés par des sources ouvertes russes, en dénombre plus de 120 000 — un chiffre plancher. Derrière chaque unité de ce chiffre, il y a un Ildar de Salavat qui ne rentrera pas.
900 000. Écrivez ce chiffre sur un mur. Regardez-le. Essayez de le remplir avec des visages. Vous ne pouvez pas. Personne ne peut. C’est le piège des grands nombres — ils anesthésient exactement quand ils devraient terrifier. 900 000, c’est la population de Marseille. Imaginez Marseille vidée de tous ses habitants. Pas déplacée. Vidée.
50 kilomètres carrés en mars — la reconquête invisible
Les 50 kilomètres carrés repris par l’Ukraine en mars 2026, annoncés par Syrskyi, ne feront pas de gros titre. C’est une surface minuscule comparée aux 100 000 kilomètres carrés encore sous occupation russe. Mais dans la grammaire de cette guerre, 50 kilomètres carrés en un mois, c’est un changement de tendance. Depuis l’échec de la contre-offensive de l’été 2023, la ligne de front avait été quasi statique, avec un avantage russe lent mais constant.
Mars 2026 inverse cette tendance. Pas de manière décisive — personne ne le prétend. Mais de manière mesurable. Et dans une guerre d’usure, c’est la tendance qui compte, pas le chiffre brut. Si l’Ukraine reprend 50 kilomètres carrés par mois pendant un an, ce sont 600 kilomètres carrés. Des villages. Des champs. Des routes. Des vies qui peuvent recommencer.
L'oiseau de Brovdi et le silence de Poutine
Une métaphore qui n’en est pas une
Brovdi a parlé d’un « Oiseau ukrainien épris de liberté ». La formule est calculée. Dans la culture militaire ukrainienne, le drone longue portée a acquis un statut presque mythologique. Ce n’est plus un outil — c’est un symbole de souveraineté technologique. L’Ukraine n’a pas de missiles balistiques. Elle n’a pas de bombardiers stratégiques. Elle a des ingénieurs de 28 ans dans des ateliers clandestins qui fabriquent des oiseaux en contreplaqué capables de traverser un empire.
Vladimir Poutine n’a fait aucun commentaire sur la frappe de Sterlitamak. Son porte-parole, Dmitri Peskov, n’avait pas réagi à 22h00, heure de Moscou. Le Kremlin préfère parler de ses « avancées » sur le front terrestre — des avancées qui, selon les données de Syrskyi, sont désormais négatives. Le silence de Poutine sur les frappes de drones est devenu un aveu structurel : il n’a pas de réponse.
Il n’a pas de réponse. Ni technique, ni stratégique, ni narrative. Poutine peut envoyer des Kinjal sur des hôpitaux. Il peut lancer des Shahed sur des immeubles. Mais il ne peut pas empêcher un drone en contreplaqué de traverser son propre pays pendant dix heures et de frapper sa seule usine de caoutchouc synthétique au néodyme. Cette phrase est absurde. Cette guerre est absurde. Et c’est exactement cette absurdité qui est en train de la faire basculer.
Quand la terreur change de direction
Pendant trois ans, la Russie a utilisé la terreur aérienne comme arme stratégique contre l’Ukraine. Les frappes sur les infrastructures énergétiques ukrainiennes pendant l’hiver 2022-2023 avaient pour but de briser le moral civil. Elles ont échoué. Les frappes sur Kherson, Zaporizhzhia, Kharkiv, quotidiennes, incessantes, visent le même objectif. Elles échouent aussi.
Mais aujourd’hui, quelque chose s’est inversé. Les habitants de Sterlitamak — à 1 500 kilomètres du front — se sont réveillés avec le son d’une explosion. Les habitants de Tcherepovets, de Riazan, de Saratov, de Kazan ont connu la même expérience ces derniers mois. La terreur n’a plus de direction unique. Et quand un citoyen russe de l’Oural commence à se demander si sa ville sera la prochaine, la géographie psychologique de cette guerre change.
Le kérosène, le caoutchouc et l'enfant de Kherson
Ce que le monde choisit de ne pas relier
Un enfant blessé à Kherson le 15 avril 2026. Du kérosène qui brûle à Sterlitamak la même nuit. Le lien entre les deux est direct, physique, comptable. Le kérosène de Sterlitamak alimente les avions qui larguent les bombes qui blessent les enfants de Kherson. Détruire l’usine, c’est réduire le nombre de bombes. C’est une équation, pas une opinion.
Et pourtant, dans le flux d’informations mondial, ces deux faits seront traités séparément. L’enfant de Kherson sera une « victime du conflit ». L’usine de Sterlitamak sera une « frappe ukrainienne en profondeur ». Personne ne dessinera la ligne entre les deux. Personne ne dira : chaque usine détruite est un enfant qui ne sera pas blessé demain. Parce que cette phrase est inconfortable. Parce qu’elle implique que détruire est parfois un acte de protection.
Je n’ai pas le droit de refermer cette blessure. L’enfant de Kherson est à l’hôpital ce soir. L’usine de Sterlitamak brûle ce soir. Et demain, quelque part entre l’Oural et le Dniepr, un ingénieur de 28 ans programmera un nouveau vol. Un nouvel oiseau. Vers une nouvelle usine. Parce que personne d’autre ne le fait pour eux.
La dernière image
Sur la route M5, à la sortie de Sterlitamak, un camion-citerne Gazpromneft est arrêté sur le bas-côté. Le chauffeur regarde la colonne de fumée noire qui monte de l’usine pétrochimique. Il ne bouge pas. Il ne filme pas. Il regarde. Quelque part dans son rétroviseur, il y a 1 500 kilomètres de territoire russe qu’un drone vient de traverser sans que personne ne l’arrête. La fumée monte. Le camion reste immobile. Et quelque part en Ukraine, un autre oiseau est déjà en cours d’assemblage.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Robert Brovdi, commandant des Forces des systèmes sans pilote — Telegram, 15 avril 2026
Sources contextuelles
Ukrinform — Russian losses exceed mobilization rate, 15 avril 2026
Ukrinform — Ukrainian forces regain control of nearly 50 km² in March, 15 avril 2026
Ukrinform — Russians strike Zaporizhzhia for second time today, 15 avril 2026
Ukrinform — Four injured in Kherson region today, including child, 15 avril 2026
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