Igor Setchine et la machine à dollars de Poutine
Rosneft n’est pas une entreprise. C’est un État dans l’État. Igor Setchine, son directeur général depuis 2012, est un ancien officier du renseignement militaire, un homme que les diplomates occidentaux surnomment « Darth Vader ». Il a construit Rosneft en dépeçant Ioukos, la compagnie de Mikhaïl Khodorkovski, envoyé en prison en 2003 pour avoir osé défier le Kremlin. Chaque baril raffiné à Touapsé porte cette empreinte.
La raffinerie traite du brut provenant du pipeline Tikhoretsk-Touapsé. Elle produit de l’essence, du diesel, du kérosène d’aviation. Une partie de cette production alimente directement la base navale russe de Novorossiïsk, à 120 kilomètres au sud-est. Frapper Touapsé, ce n’est pas frapper un symbole. C’est couper une artère. Chaque jour d’arrêt de la raffinerie prive la Russie de revenus estimés à plusieurs millions de dollars et complique l’approvisionnement militaire dans toute la zone sud.
Je note que personne en Occident ne pleure quand une raffinerie qui finance des missiles Kalibr destinés aux immeubles d’habitation de Kyiv prend feu. Et personne ne devrait.
Le pétrole russe saigne depuis deux ans
Depuis le début de 2024, l’Ukraine a systématiquement ciblé les infrastructures énergétiques russes. Selon les données compilées par le Centre for Strategic and International Studies, plus de 20 raffineries ont été touchées sur le territoire russe entre janvier 2024 et janvier 2025. Le résultat est mesurable : la capacité de raffinage opérationnelle de la Russie a diminué, forçant Moscou à importer du carburant fini — une humiliation pour le deuxième producteur mondial de pétrole brut.
Et pourtant, certaines voix occidentales — notamment à Washington sous l’administration précédente — avaient demandé à Kyiv de ne pas frapper les raffineries russes, par crainte d’une hausse des prix mondiaux du pétrole. L’Ukraine a ignoré ce conseil. Les prix n’ont pas explosé. Mais les cuves de Touapsé, elles, oui.
600 kilomètres : la nouvelle profondeur stratégique ukrainienne
Un drone artisanal contre un empire
Touapsé est située sur la côte de la mer Noire, dans une zone que la Russie considérait comme son arrière profond, hors de portée, intouchable. 600 kilomètres. C’est la distance entre Paris et Marseille. Un drone ukrainien a parcouru cette distance, a évité les systèmes radar, a esquivé les patrouilles, et a frappé une cible industrielle massive avec une précision suffisante pour déclencher un incendie visible depuis l’espace.
Le coût d’un tel drone se situe entre 20 000 et 50 000 dollars. La raffinerie de Touapsé vaut plusieurs milliards. Le ratio coût-destruction est si déséquilibré qu’il redéfinit les règles de la guerre. Natalia, 34 ans, ingénieure dans une usine de drones près de Dnipro, assemble ces engins dans un atelier qui ressemble à un garage. Elle porte des gants en latex. Elle visse des composants achetés en ligne. Chaque drone qu’elle termine porte un prénom écrit au marqueur sur l’aile. Celui du 4 janvier portait peut-être un nom. Moscou ne le saura jamais.
Il y a quelque chose de vertigineux dans l’idée qu’une femme dans un garage de Dnipro peut infliger plus de dégâts économiques à la Russie qu’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU en dix ans.
La doctrine ukrainienne de l’usure énergétique
L’état-major ukrainien ne commente jamais officiellement ces frappes. Mais la doctrine est lisible : frapper l’énergie russe, encore et encore, jusqu’à ce que le coût de la guerre devienne insupportable pour l’économie de Moscou. Le Service de sécurité d’Ukraine (SBU) et la Direction principale du renseignement (HUR) coordonnent ces opérations avec une patience chirurgicale. Chaque raffinerie touchée est une facture de réparation de plusieurs centaines de millions de dollars. Chaque semaine d’arrêt est un manque à gagner que même les réserves du Fonds national de richesse russe — déjà entamé de moitié depuis 2022 — ne peuvent compenser indéfiniment.
La Russie produit environ 5,4 millions de barils raffinés par jour. Chaque point de pourcentage de capacité perdue se traduit en dizaines de milliers de barils manquants. Multipliez par 365 jours. Multipliez par le prix du baril. Le chiffre donne le vertige. Et il donne surtout raison à ceux qui, à Kyiv, ont compris que cette guerre se gagnera aussi dans les colonnes de fumée des raffineries russes.
La mer Noire n'est plus un lac russe
De la flotte au fioul : l’effondrement d’un bastion
Il y a deux ans, la flotte russe de la mer Noire régnait. Le croiseur Moskva patrouillait. Les sous-marins lançaient des Kalibr sur les villes ukrainiennes depuis les eaux profondes. Aujourd’hui, le Moskva repose par 45 mètres de fond au large de l’île des Serpents, coulé le 14 avril 2022 par deux missiles Neptune ukrainiens. La flotte a été contrainte de se replier vers Novorossiïsk. Et maintenant, même l’arrière-base énergétique de cette flotte repliée brûle.
Touapsé n’est qu’à 120 kilomètres de Novorossiïsk. Le carburant qui sort de cette raffinerie alimente les navires qui restent. Frapper Touapsé, c’est frapper la capacité de la Russie à maintenir une présence navale opérationnelle en mer Noire. L’amiral Nikolaï Ievmenov, commandant en chef de la marine russe, a été limogé en mars 2024 après une série de pertes humiliantes. Son successeur hérite d’une flotte diminuée dont la station-service vient de prendre feu.
La mer Noire n’est plus un lac russe. Elle est devenue le cimetière des certitudes de Moscou — et Touapsé en est la dernière pierre tombale qui fume.
Le corridor céréalier et l’enjeu mondial
Quand la Russie a perdu le contrôle naval de la mer Noire occidentale, l’Ukraine a rouvert un corridor céréalier qui permet d’exporter du blé vers l’Afrique et le Moyen-Orient. Ce corridor longe la côte roumaine et bulgare. Il fonctionne parce que la marine russe ne peut plus l’interdire. Chaque frappe sur l’infrastructure énergétique côtière renforce cette réalité : la Russie recule, mètre par mètre, baril par baril, sur un théâtre qu’elle dominait totalement il y a trois ans.
Et pourtant, dans les chancelleries européennes, on continue de parler de « gel du conflit » et de « négociations réalistes ». Comme si la trajectoire n’était pas claire. Comme si Touapsé ne brûlait pas. Comme si la fumée n’était pas visible depuis les satellites que ces mêmes chancelleries consultent chaque matin à 8 heures.
La réponse de Moscou : le déni, toujours le déni
La grammaire du mensonge institutionnel
Le gouverneur Kondratiev a écrit sur Telegram : « Les services d’urgence sont sur place, la situation est sous contrôle. » C’est la phrase standard. Elle est identique — mot pour mot — à celles prononcées après les frappes sur la raffinerie d’Ilski en mai 2024, sur celle de Slaviansk-sur-Kouban en août 2024, sur celle de Krasnodar en octobre 2024. La Russie a une phrase pour chaque incendie. Elle n’a pas de solution pour les empêcher.
Le ministère russe de la Défense n’a publié aucun communiqué sur l’interception réussie de drones à Touapsé cette nuit-là. Le silence est plus éloquent que n’importe quel aveu. Quand Moscou intercepte, Moscou le dit. Quand Moscou ne dit rien, c’est que le drone est passé. Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, n’a pas été interrogé sur le sujet lors du point presse suivant. Personne n’a posé la question. La presse russe sait quelles questions ne pas poser.
Il y a un mot pour un pays qui ne peut pas protéger ses propres raffineries, qui ment sur ses interceptions, et qui envoie ses fils mourir pour conquérir un village de 200 habitants dans le Donbass. Ce mot n’est pas « superpuissance ».
Dmitri, 42 ans, pompier à Touapsé
Dmitri, 42 ans, est pompier dans la zone industrielle de Touapsé. Selon des témoignages relayés par des canaux Telegram locaux, les équipes de secours sont arrivées sur place vingt minutes après l’explosion. Vingt minutes pendant lesquelles les cuves de stockage ont alimenté un brasier que les caméras de surveillance ont capté en entier. Dmitri ne parle pas aux médias. Personne ne parle aux médias à Touapsé. Mais les vidéos montrent des silhouettes en combinaison jaune, minuscules devant les flammes, arrosant une fournaise avec des lances qui ressemblent à des seringues devant un incendie de forêt.
Ce que Dmitri sait et que Kondratiev ne dira jamais : ces frappes se répètent. Elles se répéteront. Et chaque fois, ce sont les mêmes hommes qui courent vers le feu pendant que les généraux dorment à Moscou, à 1 400 kilomètres de là, dans des appartements chauffés au gaz de Gazprom.
L'Occident regarde, hésite, temporise
Le paradoxe des armes à longue portée
Pendant des mois, l’Ukraine a demandé aux États-Unis l’autorisation d’utiliser des missiles ATACMS contre des cibles en territoire russe. Washington a dit non. Puis oui, partiellement, en novembre 2024, sous conditions. Puis l’administration a changé. Pendant ce temps, l’Ukraine n’a pas attendu. Elle a développé ses propres drones. Elle a frappé plus loin, plus souvent, plus précisément que ce que les ATACMS auraient permis. Le message est limpide : quand l’Occident hésite, l’Ukraine improvise.
Oleksii Reznikov, ancien ministre ukrainien de la Défense, avait déclaré en 2023 : « Donnez-nous les outils, nous ferons le travail. Si vous ne nous les donnez pas, nous les fabriquerons. » Touapsé est la preuve que ce n’était pas de la rhétorique. C’était un plan.
Je mesure l’ironie : l’Occident débat pendant six mois pour autoriser un missile. L’Ukraine, elle, envoie un drone à 600 kilomètres avec des composants commandés sur internet. L’histoire retiendra qui a agi.
L’Europe et la dépendance qui persiste
Malgré les sanctions, malgré les plafonnements de prix, le pétrole russe continue de couler vers les marchés mondiaux. La Turquie, l’Inde, la Chine achètent massivement. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les revenus pétroliers russes en 2024 ont atteint environ 180 milliards de dollars. Chaque dollar finance un obus. Chaque obus tombe sur une ville ukrainienne. Le circuit est direct, documenté, et connu de tous les gouvernements qui continuent d’acheter.
Quand un drone ukrainien frappe une raffinerie, il fait ce que les sanctions n’ont pas réussi à faire : il réduit physiquement la capacité de la Russie à transformer son pétrole en armes. C’est de la diplomatie par le feu. Et elle fonctionne mieux que douze sommets du G7.
Les précédents : une stratégie, pas un accident
Carte des frappes sur les raffineries russes
Janvier 2024 : raffinerie de Riazan, 180 kilomètres au sud-est de Moscou. Mars 2024 : complexe pétrochimique de Novochakhtinsk, dans le Rostov. Mai 2024 : raffinerie d’Ilski, kraï de Krasnodar. Juillet 2024 : terminal de Ioujno-Primorsk sur la Baltique. Septembre 2024 : dépôt de Proletarsk, Rostov — un incendie qui a duré dix-sept jours. Dix-sept jours. La colonne de fumée était visible depuis l’espace sur les images Sentinel-2 de l’Agence spatiale européenne.
Ce n’est pas du hasard. C’est une campagne systématique qui cible les nœuds logistiques de l’économie de guerre russe. Chaque frappe est calibrée. Chaque cible est choisie pour son impact sur la chaîne d’approvisionnement militaire. Touapsé s’inscrit dans cette logique avec une précision géographique implacable : la raffinerie alimente la zone sud, la zone sud alimente le front de Zaporijjia et de Kherson.
On dira que c’est de l’escalade. On le dit à chaque frappe. Mais personne ne qualifie d’escalade les 200 missiles russes tirés sur l’Ukraine pendant les fêtes de fin d’année. L’escalade, visiblement, n’existe que dans un sens.
Le feu de Proletarsk : dix-sept jours de leçon
L’incendie du dépôt de Proletarsk, en août-septembre 2024, mérite qu’on s’y arrête. Dix-sept jours de flammes incontrôlables. Les pompiers locaux ont été dépassés dès la troisième heure. Des renforts ont été acheminés depuis Rostov-sur-le-Don, à 200 kilomètres. Ils n’ont pas suffi. Moscou a envoyé des unités spéciales. Elles ont mis quatre jours à arriver. Pendant ce temps, 74 000 tonnes de carburant ont brûlé. Le nuage toxique a forcé l’évacuation de villages environnants. Valentina, 67 ans, retraitée de Proletarsk, a été évacuée avec deux sacs plastique contenant ses médicaments et la photo de son mari décédé. Elle n’est pas rentrée chez elle avant trois semaines.
Valentina n’est pas ukrainienne. Elle est russe. Elle paie le prix d’une guerre qu’elle n’a pas choisie, lancée par un homme qu’elle n’a pas élu dans une élection libre, pour des raisons qu’on ne lui a jamais expliquées autrement que par la télévision d’État. Et pourtant, dans la grammaire du Kremlin, c’est elle la victime de « l’agression occidentale ».
Le carburant de la guerre : chaque litre compte
Du baril au blindé — la chaîne invisible
Un char T-72 consomme environ 300 litres de diesel aux 100 kilomètres en terrain difficile. Un convoi logistique de 50 camions entre un dépôt de l’arrière et la ligne de front consomme 25 000 litres pour un aller simple. La Russie déploie des milliers de véhicules chaque jour sur un front de 1 200 kilomètres. Faites le calcul. Chaque litre de diesel qui ne sort pas de Touapsé est un litre qui manque quelque part entre Avdiïvka et Robotyne.
Mykhaïlo Podoliak, conseiller du président Zelensky, a résumé la stratégie en une phrase sur X (anciennement Twitter) en décembre 2024 : « La guerre, c’est de la logistique. Détruisez la logistique, vous détruisez la guerre. » Ce n’est pas une métaphore. C’est de l’arithmétique militaire. Et l’arithmétique, contrairement à la propagande, ne ment pas.
Chaque colonne de fumée au-dessus d’une raffinerie russe est un convoi de moins sur la route de Pokrovsk. C’est brutal. C’est vrai. Et c’est la seule langue que comprend un régime qui a choisi la guerre.
Les sanctions trouées et le drone qui les remplace
Le plafonnement du prix du pétrole russe à 60 dollars le baril, décidé par le G7 en décembre 2022, devait étrangler les revenus de Moscou. Deux ans plus tard, la Russie vend son brut Oural à environ 65 dollars, grâce à une flotte fantôme de pétroliers vieillissants qui contournent les sanctions via des transferts de bord à bord en haute mer. Les assureurs grecs, indiens et émiratis ferment les yeux. Lloyd’s of London ne couvre plus ces navires — d’autres le font.
Face à cette impuissance réglementaire, le drone ukrainien fait ce que la diplomatie n’a pas su faire. Il ne négocie pas. Il ne sanctionne pas. Il détruit. Et chaque destruction est un fait accompli qu’aucun tanker fantôme ne peut contourner.
Les civils russes pris en étau
Touapsé, station balnéaire et cible militaire
Touapsé est une ville de 63 000 habitants sur la côte de la mer Noire, coincée entre les montagnes du Caucase et le rivage. En été, les touristes russes y viennent pour les plages de galets et les sanatoriums soviétiques reconvertis. En hiver, la ville sent le fioul lourd qui s’échappe de la raffinerie. Andreï, 28 ans, serveur dans un café du front de mer, a raconté sur un canal Telegram local que la détonation a fait trembler les vitres de son appartement, au quatrième étage d’un immeuble situé à 2 kilomètres de la raffinerie. Il a cru à un tremblement de terre.
Andreï ne manifeste pas contre la guerre. Personne ne manifeste contre la guerre à Touapsé. La dernière personne à avoir brandi une pancarte anti-guerre dans le kraï de Krasnodar a été arrêtée en mars 2022 et condamnée à 7 ans de prison en vertu de la loi sur la « discréditation de l’armée ». Le silence de Touapsé n’est pas du consentement. C’est de la peur comprimée dans un espace où respirer trop fort est un délit.
Je refuse de déshumaniser les civils russes de Touapsé. Ils ne sont pas l’ennemi. Ils sont les otages d’un régime qui utilise leur ville comme dépôt de munitions déguisé en station balnéaire. Mais je refuse aussi de les plaindre plus que les enfants de Kyiv qui dorment dans le métro depuis mille jours.
Le prix humain de l’indifférence
En Ukraine, Oksana, 31 ans, vit dans un abri à Kherson depuis que sa maison a été détruite par un missile russe en novembre 2024. Sa fille de 4 ans, Daryna, dessine des maisons avec des crayons de couleur. Toutes les maisons qu’elle dessine ont un toit. Aucune n’a de fenêtres. Quand on lui demande pourquoi, elle répond : « Parce que les fenêtres, ça casse. » Elle a 4 ans. Elle sait déjà que le verre ne protège de rien.
Le missile qui a détruit la maison d’Oksana a été fabriqué avec de l’acier russe, alimenté par de l’énergie russe, transporté sur un camion ravitaillé en diesel russe. Une partie de ce diesel venait peut-être de Touapsé. Le circuit est fermé. Le drone qui frappe la raffinerie ne venge pas Oksana. Rien ne vengera Oksana. Mais il interrompt, pour quelques semaines, la chaîne qui produit la prochaine Daryna qui dessinera des maisons sans fenêtres.
Ce que Touapsé change dans l'équation de la guerre
L’asymétrie renversée
Depuis février 2022, le récit dominant présentait la Russie comme le géant et l’Ukraine comme le petit. Le géant avait le pétrole, le gaz, les missiles balistiques, les ogives nucléaires. Le petit avait le courage et des Javelin. Ce récit est obsolète. En janvier 2025, l’Ukraine frappe le territoire russe à 600 kilomètres avec des drones autonomes, a coulé le navire amiral de la flotte ennemie, a repris l’île des Serpents, a maintenu un corridor céréalier que la marine russe ne peut plus bloquer, et a mené une incursion terrestre dans la région de Koursk en août 2024.
L’asymétrie n’a pas disparu. Mais elle s’est inversée sur un axe crucial : l’innovation. La Russie produit en masse. L’Ukraine innove en vitesse. Et dans une guerre d’usure, l’innovation finit toujours par battre la masse. Toujours. L’histoire militaire ne connaît pas d’exception.
Touapsé n’est pas une victoire. C’est une preuve. La preuve qu’un pays de 37 millions d’habitants peut faire saigner un empire de 144 millions — non pas malgré l’écart de puissance, mais précisément à cause de ce que cet écart révèle : la lourdeur, la rigidité, l’arrogance d’un système qui ne sait plus s’adapter.
Le signal envoyé à Pékin et Téhéran
Pékin observe. Téhéran observe. Chaque frappe ukrainienne sur le sol russe est une donnée que les planificateurs militaires chinois et iraniens intègrent dans leurs modèles. Si la Russie — deuxième armée du monde selon les classements d’avant-guerre — ne peut pas protéger une raffinerie à 600 kilomètres du front, que dit cela de la capacité d’un régime autoritaire à défendre son territoire face à un adversaire motivé et technologiquement agile ?
Taïwan regarde aussi. Et ce que Taïwan voit, c’est qu’un pays plus petit, plus pauvre, plus vulnérable peut tenir tête à un colosse nucléaire pendant mille jours et le forcer à reculer sur son propre sol. Ce précédent vaut plus que toutes les garanties de sécurité non écrites.
Le silence des diplomates, le bruit des flammes
Quand les mots ne servent plus à rien
António Guterres, secrétaire général de l’ONU, n’a pas commenté la frappe sur Touapsé. Il n’a pas commenté non plus les 73 frappes de drones Shahed lancées par la Russie sur l’Ukraine pendant la nuit du 1er janvier 2025. Son silence est proportionnel à son impuissance. Le Conseil de sécurité est paralysé par le veto russe. Les résolutions passent à l’Assemblée générale — 143 pays ont voté pour condamner l’invasion en 2023 — et finissent dans un tiroir que personne n’ouvre.
Les diplomates écrivent des communiqués. Les drones écrivent des faits. À Touapsé, à 3 heures du matin, il n’y avait pas de communiqué. Il y avait du feu, de la fumée et le silence d’un système international qui a cessé de fonctionner le 24 février 2022 à 5 heures du matin, quand le premier missile russe a frappé Kyiv.
Nous avons tous vu les flammes de Touapsé sur nos écrans. Nous avons tous scrollé. Nous scrollerons encore demain. Et après-demain. Jusqu’au jour où les flammes seront assez proches pour qu’on les sente — et ce jour-là, il sera trop tard pour se demander pourquoi on n’a rien fait.
La fatigue qui arrange les agresseurs
La « fatigue de guerre » est le meilleur allié de Vladimir Poutine. Chaque mois qui passe sans percée spectaculaire érode le soutien occidental. Les sondages Eurobaromètre de novembre 2024 montrent une baisse de 8 points du soutien à l’aide militaire à l’Ukraine dans l’Union européenne par rapport à 2023. Les budgets de défense stagnent. Les livraisons de munitions prennent du retard. Et pendant ce temps, la Russie produit 3 millions d’obus par an dans des usines qui tournent 24 heures sur 24.
Touapsé est un antidote à cette fatigue. Pas parce que la frappe change le cours de la guerre en une nuit. Mais parce qu’elle rappelle une vérité que la lassitude fait oublier : l’Ukraine se bat. L’Ukraine frappe. L’Ukraine ne recule pas. Et si un pays qui subit des bombardements quotidiens depuis mille jours ne se fatigue pas, quel droit avons-nous, nous qui regardons depuis nos canapés, de nous fatiguer à sa place ?
La colonne de fumée ne s'éteindra pas
Ce que Touapsé dit de la suite
La raffinerie sera réparée. Moscou enverra des équipes. Rosneft mobilisera des ressources. Quelques semaines, quelques mois, et les cuves seront remises en service. Mais le prochain drone est déjà en cours d’assemblage. Dans un atelier de Dnipro, ou de Zaporijjia, ou d’un lieu que personne ne connaît. Les mains qui le construisent savent exactement où il ira. Et la défense aérienne russe ne sait toujours pas comment l’arrêter.
La guerre d’usure se joue sur deux tableaux : la volonté et la logistique. La Russie a plus de logistique. L’Ukraine a plus de volonté. Touapsé est le point où ces deux lignes se croisent — le moment où la précision d’un seul drone compense l’immensité d’un empire. Ce croisement continuera. Les flammes reviendront. La fumée noire s’élèvera encore au-dessus de la mer Noire.
Daryna, 4 ans, continue de dessiner des maisons sans fenêtres dans un abri de Kherson. À 600 kilomètres de là, une raffinerie fume encore. Entre les deux, il y a une guerre. Et dans cette guerre, il y a un drone qui porte un prénom écrit au marqueur sur l’aile — un prénom que Moscou ne connaîtra jamais, mais que Touapsé n’oubliera pas.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources principales
Ukrinform — Drone attack sparks fire at Tuapse oil refinery in Russia
Reuters — Fire breaks out at Russia’s Tuapse refinery after drone attack
Agence internationale de l’énergie — Oil Market Report, décembre 2024
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