Le privilège exorbitant né dans un hôtel du New Hampshire
En juillet 1944, dans l’hôtel Mount Washington à Bretton Woods, 44 nations ont décidé que le dollar américain serait la colonne vertébrale du système monétaire international. L’idée était simple : le dollar est adossé à l’or, toutes les autres monnaies sont adossées au dollar. Richard Nixon a rompu ce lien en 1971, mais le dollar est resté. Il est resté parce que le pétrole se vendait en dollars — les fameux pétrodollars — et parce que la puissance militaire américaine garantissait la stabilité du système.
Valéry Giscard d’Estaing avait trouvé la formule exacte dans les années 1960 : « un privilège exorbitant ». Les États-Unis pouvaient imprimer la monnaie que le monde entier était obligé d’utiliser. Chaque transaction en dollars, partout sur la planète, passait par une banque américaine. Chaque banque américaine répondait au Trésor américain. Chaque transaction en dollars donnait donc à Washington un droit de regard — et un droit de veto. Les sanctions contre l’Iran, contre la Corée du Nord, contre la Russie : toutes reposaient sur ce mécanisme. Couper un pays du dollar, c’était le couper de l’oxygène économique mondial.
On ne mesure pas un empire à ses soldats. On le mesure à sa monnaie. Et un empire dont la monnaie est contournée est un empire qui se fissure par le sous-sol.
Le système Swift comme arme de destruction massive
Quand l’Union européenne et les États-Unis ont déconnecté sept banques russes du réseau Swift le 26 février 2022 — deux jours après l’invasion totale de l’Ukraine — l’objectif était clair : asphyxier l’économie russe. Bruno Le Maire, alors ministre français de l’Économie, avait parlé d’une « arme nucléaire financière ». L’expression était à peine exagérée. Swift traite plus de 42 millions de messages financiers par jour, entre 11 000 institutions dans 200 pays. En être exclu, c’est disparaître du commerce mondial.
Mais la Russie n’a pas disparu. Elle a pivoté. Le système alternatif russe SPFS comptait 556 utilisateurs en 2023. Le système chinois CIPS en comptait 1 427 en mars 2024. Aucun des deux ne remplace Swift en volume ou en couverture — pas encore. Mais leur existence même prouve que l’arme nucléaire financière n’est plus nucléaire quand la cible a construit un bunker. Et le bunker est sino-russe.
L'architecture de contournement que personne ne veut voir
CIPS, SPFS, et le câblage parallèle du monde
Le Cross-Border Interbank Payment System chinois — CIPS — a traité 123 000 milliards de yuans en 2023, soit environ 17 000 milliards de dollars. Ce chiffre a doublé en deux ans. Le système fonctionne en mandarin et en anglais, connecte des banques sur tous les continents, et offre un règlement en temps réel en yuans. Ce n’est pas un prototype. C’est une infrastructure opérationnelle qui grandit à la vitesse d’un réseau social — et avec la même ambition : remplacer l’existant.
Côté russe, le SPFS est plus modeste mais remplit sa fonction : permettre aux banques russes de communiquer entre elles et avec leurs partenaires sans passer par un serveur que Washington peut débrancher. Elvira Nabioullina, gouverneure de la Banque centrale de Russie, a confirmé en janvier 2024 que le système traitait désormais 20 % du trafic interbancaire domestique. Le reste passe par des canaux bilatéraux directs avec la Chine, l’Inde, les Émirats arabes unis et la Turquie.
Nous avons brandi Swift comme une épée. Ils ont construit un bouclier. Et maintenant nous brandissons une épée que tout le monde sait contourner. C’est la définition exacte d’une dissuasion morte.
Les monnaies numériques comme accélérateur silencieux
Le yuan numérique — e-CNY — est en phase pilote depuis 2020 dans plus de 25 villes chinoises. Il a déjà traité 7 000 milliards de yuans de transactions selon la Banque populaire de Chine. La Russie développe son propre rouble numérique, testé depuis août 2023 avec 13 banques participantes. L’objectif à peine voilé : des transactions transfrontalières instantanées, traçables par Pékin et Moscou — mais invisibles pour Washington. Une monnaie numérique souveraine n’a pas besoin de Swift. Elle n’a même pas besoin de banques correspondantes. Elle a besoin d’un accord bilatéral et d’un protocole technique. Les deux existent déjà.
Le Fonds monétaire international a publié un rapport en octobre 2023 avertissant que la multiplication des monnaies numériques de banque centrale pourrait « fragmenter le système monétaire international ». La formulation est diplomatique. La réalité est brutale : chaque monnaie numérique souveraine est un canot de sauvetage qui permet de quitter le navire dollar sans se noyer.
Les BRICS et la contagion calculée
Le sommet de Johannesburg a changé la donne
Le 24 août 2023, à Johannesburg, les BRICS ont invité six nouveaux membres : l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Éthiopie, l’Égypte, l’Argentine et les Émirats arabes unis. L’Argentine de Javier Milei a finalement décliné. Mais les cinq autres ont accepté. Le bloc représente désormais 46 % de la population mondiale et 36 % du produit intérieur brut global en parité de pouvoir d’achat. Ce n’est plus un club de discussion. C’est un contre-ordre économique en formation.
Et la question du dollar était au centre de chaque session. Lula da Silva, président du Brésil, avait ouvert le sommet avec une question qui a fait trembler les couloirs du Trésor américain : « Pourquoi tous les pays sont-ils obligés de commercer en dollars ? Qui a décidé cela ? » La réponse, Lula la connaissait. L’audience aussi. La question n’était pas naïve — elle était performative. Elle donnait la permission. Elle disait : vous pouvez poser cette question à voix haute désormais.
Quand un président brésilien pose cette question devant 40 chefs d’État et qu’aucun ne rit, le dollar a un problème que la Réserve fédérale ne peut pas résoudre avec des taux d’intérêt.
L’Arabie saoudite, le domino le plus dangereux
En janvier 2023, le ministre saoudien des Finances Mohammed al-Jadaan a déclaré à Davos que Riyad était « ouvert à discuter de transactions dans d’autres devises que le dollar ». La phrase a fait l’effet d’une bombe silencieuse. L’Arabie saoudite est le premier exportateur mondial de pétrole. Le pacte historique entre Franklin Roosevelt et le roi Abdelaziz ibn Saoud en 1945 — pétrole en dollars contre protection militaire — est le fondement même des pétrodollars. Si Riyad accepte des yuans pour son brut, le dernier pilier structurel du dollar-roi s’effondre.
Et pourtant, en mars 2023, la Chine a importé du pétrole saoudien réglé en yuans pour la première fois. La transaction a été confirmée par le Shanghai Petroleum and Natural Gas Exchange. Pas un essai. Pas un projet. Un règlement effectif. Aramco, la compagnie pétrolière saoudienne, a reçu des yuans sur un compte à la succursale de Shanghai de la Industrial and Commercial Bank of China. Soixante-dix-huit ans de pétrodollars. Et un virement en yuans.
Ce que Washington ne dit pas à voix haute
Janet Yellen et la stratégie du déni mesuré
Janet Yellen, secrétaire au Trésor américain, a répété en avril 2023 devant la commission des finances du Congrès que le dollar restait « la devise de réserve dominante et le resterait pour très longtemps ». Elle a ajouté que « aucune devise n’approchait la profondeur et la liquidité des marchés libellés en dollars ». Les deux affirmations sont techniquement vraies. Le dollar représente encore 58,4 % des réserves de change mondiales selon le FMI au troisième trimestre 2023. Mais ce chiffre était de 72 % en 2000. La tendance est univoque. La direction est claire. Et personne à Washington ne veut prononcer le mot « déclin ».
Le piège intellectuel est le suivant : le dollar peut rester dominant et perdre son pouvoir coercitif simultanément. Il suffit que les pays sanctionnés — ou ceux qui craignent de l’être — trouvent des alternatives fonctionnelles. Ils n’ont pas besoin de tuer le dollar. Ils ont besoin de le rendre facultatif. Et c’est exactement ce que l’accord russo-chinois accomplit. Le dollar reste roi dans les marchés financiers de New York et de Londres. Mais entre Moscou et Pékin, entre Riyad et Shanghai, entre Téhéran et Mumbai — il est déjà absent.
La dominance et le pouvoir ne sont pas la même chose. Le dollar domine encore. Mais son pouvoir — celui de plier un pays par un simple virement gelé — ce pouvoir-là s’éteint en silence.
Le paradoxe des sanctions qui accélèrent ce qu’elles devaient empêcher
Les sanctions occidentales contre la Russie devaient isoler Moscou. Elles ont isolé le dollar. Pas partout. Pas tout de suite. Mais dans l’esprit de chaque ministre des Finances de chaque pays non-occidental, une pensée s’est installée en février 2022 et n’a plus jamais quitté la pièce : « Si Washington peut geler 300 milliards de dollars de réserves russes du jour au lendemain, qu’est-ce qui empêche la même chose avec nos réserves ? » La réponse est : rien. Et cette réponse change tout.
Zoltan Pozsar, ancien stratégiste de Credit Suisse et l’un des analystes monétaires les plus respectés au monde, a écrit en mars 2022 un mémo qui a circulé dans toutes les banques centrales de la planète. Son titre : « Bretton Woods III ». Sa thèse : le gel des réserves russes marque la fin du système dans lequel les pays accumulent des actifs en dollars en faisant confiance à leur inviolabilité. « Nous vivons la naissance d’un nouvel ordre monétaire », écrivait Pozsar. Dix-huit mois plus tard, l’accord russo-chinois lui donne raison.
L'Inde, le funambule qui trahit tout le monde
New Delhi achète russe et paye en roupies
L’Inde a importé pour 46 milliards de dollars de pétrole russe entre avril 2022 et mars 2023, selon les données du ministère indien du Commerce. Avant l’invasion de l’Ukraine, ce chiffre était inférieur à 2 milliards. La multiplication par vingt-trois n’est pas un accident. C’est une décision. Prise par Narendra Modi, premier ministre indien, qui a regardé les sanctions occidentales, calculé le prix du baril russe soldé à 30 % sous le cours mondial, et choisi son portefeuille.
Et pourtant, l’Inde est membre du Quad — le partenariat stratégique avec les États-Unis, le Japon et l’Australie, censé contenir la Chine. Modi serre la main de Biden à Washington et signe des contrats pétroliers avec Moscou la même semaine. Le plus remarquable : une partie de ces transactions se règle en roupies indiennes et en dirhams émiratis. Pas en dollars. Le mécanisme est tortueux — pétrole russe, raffiné en Inde, réexporté en Europe — mais il fonctionne. Et chaque transaction qui évite le dollar est une preuve de concept pour tous les autres.
L’Inde ne choisit pas de camp. Elle choisit le prix. Et chaque baril payé en roupies est un petit référendum sur le dollar dont personne ne publie les résultats.
Le corridor roupie-dirham-yuan qui inquiète le Trésor
En juillet 2023, l’Inde et les Émirats arabes unis ont signé un accord de règlement en roupies et en dirhams. La première transaction a eu lieu le 18 août 2023 : Indian Oil Corporation a payé un million de barils de pétrole brut émirati en roupies indiennes. La transaction a transité par le système UPI indien connecté à la plateforme émiratie IPP. Pas un centime de dollar. La Banque centrale des Émirats et la Reserve Bank of India ont supervisé l’opération ensemble. Deux alliés stratégiques des États-Unis. Zéro dollar.
Ce corridor fonctionne désormais dans les deux sens. Des entreprises émiraties payent des exportations indiennes de technologies et de services informatiques en dirhams convertis en roupies. Le volume reste modeste — quelques milliards — mais le signal est nucléaire. Si l’Inde et les Émirats peuvent le faire, tout le monde peut le faire. Et tout le monde regarde.
L'or revient, et ce n'est pas de la nostalgie
Les banques centrales achètent comme en 1971
En 2022 et 2023, les banques centrales du monde entier ont acheté plus de 2 100 tonnes d’or — un record absolu en données remontant à 1950, selon le World Gold Council. Les deux plus gros acheteurs : la Banque populaire de Chine (225 tonnes déclarées en 2023) et la Banque centrale de Pologne (130 tonnes). La Turquie, l’Inde, Singapour suivent. Ce n’est pas un caprice de banquiers centraux. C’est une couverture contre exactement ce que l’accord russo-chinois signale : un monde où le dollar n’est plus un refuge mais un risque.
Nouriel Roubini, économiste qui avait prédit la crise de 2008, a déclaré en septembre 2023 : « Les banques centrales n’achètent pas de l’or parce qu’elles croient au retour de l’étalon-or. Elles achètent de l’or parce qu’elles ne font plus confiance aux actifs libellés en dollars. » Le prix de l’once a dépassé 2 400 dollars en mars 2024. Chaque lingot stocké dans un coffre à Shanghai ou à Ankara est un dollar qui ne sera jamais investi en bons du Trésor américain.
L’or ne ment pas. L’or n’a pas de politique étrangère. L’or ne gèle pas les comptes de ceux qui déplaisent. C’est pour ça qu’ils l’achètent. Et c’est pour ça que nous devrions nous inquiéter.
Le vrai message derrière les lingots
Quand la Chine réduit ses avoirs en bons du Trésor américain de 1 100 milliards en 2021 à 782 milliards en janvier 2024 — une baisse de 318 milliards de dollars — et remplace ces avoirs par de l’or, le message ne nécessite pas de traduction diplomatique. Pékin diversifie. Pékin se protège. Pékin se prépare à un monde où détenir de la dette américaine pourrait devenir un handicap plutôt qu’un atout. Un monde dans lequel Washington pourrait décider, comme avec la Russie, de geler ces avoirs.
Le Japon reste le premier détenteur étranger de dette américaine avec 1 138 milliards de dollars. Mais Tokyo aussi a commencé à réduire. Lentement. Discrètement. Chaque mois, quelques milliards de moins. Quand vos deux plus gros créanciers vendent votre dette pour acheter de l’or, vous n’avez pas un problème de perception. Vous avez un problème de confiance.
L'Europe entre deux feux et sans stratégie
Bruxelles parle d’autonomie stratégique et paye en dollars
L’Union européenne a annoncé vouloir renforcer le rôle international de l’euro en 2018. Six ans plus tard, la part de l’euro dans les réserves mondiales stagne à 20 %. Six ans plus tard, 80 % du commerce européen d’énergie se facture encore en dollars. Six ans plus tard, Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, parle toujours de « renforcer l’autonomie stratégique de l’euro » dans des conférences où tout le monde hoche la tête et personne ne fait rien.
Le problème est structurel. L’Europe n’a pas de marché des capitaux unifié. Pas de bons du Trésor européens — malgré le précédent du fonds de relance post-Covid. Pas de politique étrangère commune qui donnerait du poids à sa monnaie. L’euro est une monnaie sans État. Et une monnaie sans État ne peut pas rivaliser avec une monnaie adossée à la première armée du monde — ni avec une monnaie adossée à l’usine du monde.
L’Europe regarde la dédollarisation comme un spectateur dans un théâtre en feu qui commente la qualité des flammes. Pendant ce temps, la sortie de secours se referme.
La Belgique, carrefour invisible du système dollar
Euroclear, basée à Bruxelles, détient plus de 37 000 milliards d’euros d’actifs sous conservation. C’est par Euroclear que transitent les intérêts des actifs russes gelés — environ 3 milliards d’euros par an — que l’Union européenne envisage d’utiliser pour financer l’Ukraine. La décision, prise en juin 2024, crée un précédent dont les implications dépassent la guerre en cours. Si l’Europe utilise les intérêts d’actifs gelés d’un pays, quel pays acceptera encore de confier ses actifs à une institution européenne ?
La réponse est déjà visible. L’Arabie saoudite a réduit ses dépôts dans les banques européennes de 15 % en 2023. Les Émirats arabes unis ont augmenté leurs réserves en or de 25 %. La Turquie a rapatrié une partie de son or stocké à la Réserve fédérale de New York. Chaque geste est individuel. La tendance est collective. Et la tendance dit : plus personne ne fait confiance aux coffres occidentaux.
Les failles béantes du rêve de dédollarisation
Le yuan n’est pas une monnaie libre — et ça change tout
Le yuan chinois représente 2,3 % des réserves de change mondiales selon le FMI au troisième trimestre 2023. C’est six fois moins que l’euro. Vingt-cinq fois moins que le dollar. La raison est simple et rédhibitoire : le yuan n’est pas librement convertible. Pékin contrôle les flux de capitaux entrants et sortants. La Banque populaire de Chine fixe un taux de référence quotidien et tolère une bande de fluctuation de 2 % autour de ce taux. Aucun gestionnaire de fonds rationnel ne stocke massivement ses réserves dans une monnaie dont la valeur dépend d’une décision politique prise chaque matin à Pékin.
Et pourtant, la Chine n’a aucune intention de libéraliser son compte de capital. Xi Jinping le sait : ouvrir les vannes, c’est risquer une fuite de capitaux massive — les épargnants chinois ont montré en 2015 qu’ils pouvaient déplacer 1 000 milliards de dollars en quelques mois quand la panique s’installe. Le yuan veut remplacer le dollar dans le commerce bilatéral. Il ne veut pas — et ne peut pas — le remplacer comme monnaie de réserve mondiale. La nuance est fondamentale.
La dédollarisation n’est pas le remplacement du dollar par le yuan. C’est le remplacement du dollar par rien. Un monde fragmenté, sans ancre, sans arbitre. Ce n’est pas un progrès — c’est un vertige.
Le rouble, monnaie de papier d’un pays en guerre
Le rouble a perdu 60 % de sa valeur face au dollar entre février 2022 et décembre 2023. L’inflation russe officielle atteint 7,4 % en 2023 — les estimations indépendantes la placent au-dessus de 15 %. La Banque centrale russe a relevé son taux directeur à 16 % en décembre 2023 pour tenter de contenir l’hémorragie. Aucune entreprise indienne, brésilienne ou sud-africaine ne veut accumuler des roubles. Même les exportateurs chinois exigent d’être payés en yuans, pas en roubles, pour les livraisons vers la Russie.
La dédollarisation russo-chinoise est en réalité une yuanisation des échanges russes. Moscou a troqué une dépendance au dollar contre une dépendance au yuan. Igor Setchine, patron de Rosneft et proche de Poutine, a lui-même reconnu lors d’un forum économique à Saint-Pétersbourg en juin 2023 que « le yuan est devenu notre monnaie de référence extérieure ». Dépendre de Pékin plutôt que de Washington : c’est le choix d’un pays qui n’a plus le choix.
Ce que les marchés savent et que les gouvernements taisent
Le rendement des bons du Trésor américain raconte l’histoire
Le rendement du bon du Trésor américain à 10 ans a atteint 4,99 % en octobre 2023 — son plus haut niveau depuis 2007. Ce chiffre ne s’explique pas uniquement par la politique monétaire de la Réserve fédérale. Il s’explique par une demande étrangère qui faiblit. Quand la Chine, le Japon et l’Arabie saoudite achètent moins de dette américaine, le Trésor doit offrir des rendements plus élevés pour attirer des acheteurs. Des rendements plus élevés signifient un coût de la dette plus lourd. La dette fédérale américaine dépasse 34 000 milliards de dollars en 2024. Le service de la dette a atteint 659 milliards de dollars en 2023 — plus que le budget de la défense.
Larry Fink, patron de BlackRock, le plus grand gestionnaire d’actifs au monde avec 10 000 milliards de dollars sous gestion, a déclaré en mars 2024 que « la tokenisation des actifs et les monnaies numériques pourraient redessiner le paysage financier d’une manière que nous ne comprenons pas encore entièrement ». Traduction pour non-initiés : même le roi de la finance en dollars prépare un monde sans roi.
Les marchés ne sont pas patriotes. Les marchés ne sont pas alliés. Les marchés suivent le rendement et fuient le risque. Et le risque, aujourd’hui, c’est de croire que le dollar est éternel parce qu’il a toujours été là.
Irina, 43 ans, comptable à Novossibirsk
Irina Kolesnikova a 43 ans. Elle est comptable dans une entreprise d’export de bois à Novossibirsk, troisième ville de Russie. Avant 2022, ses factures étaient libellées en dollars. Le bois partait vers l’Europe. Les dollars revenaient. Depuis les sanctions, ses clients sont chinois. Les factures arrivent en yuans. Son logiciel de comptabilité a dû être reprogrammé. Sa banque — Sberbank — lui a ouvert un compte en yuans en mars 2023. « Je ne comprends pas les yuans », dit-elle dans une interview au média russe indépendant Mediazona publiée en septembre 2023. « Je convertis mentalement en dollars pour savoir si le prix est bon. Et puis je me dis : les dollars, c’est fini. »
Irina ne fait pas de géopolitique. Elle fait des colonnes de chiffres dans un bureau chauffé au gaz dont le thermostat est réglé à 19 degrés parce que l’énergie coûte cher même en Russie. Elle ne sait pas ce qu’est le CIPS. Elle ne connaît pas Zoltan Pozsar. Mais son quotidien est la preuve vivante que la dédollarisation n’est pas une théorie. C’est une femme de 43 ans qui apprend une nouvelle monnaie dans un logiciel russe qui plante trois fois par semaine.
Le scénario que personne n'ose écrire
Un monde sans ancre monétaire unique
Le monde n’a pas connu de système multidevises depuis les années 1930. À cette époque, la livre sterling, le dollar et le franc français se disputaient la suprématie. Le résultat : des dévaluations compétitives, des guerres commerciales, et — in fine — un conflit mondial. Barry Eichengreen, professeur d’économie à Berkeley et historien monétaire, avertit dans son ouvrage Exorbitant Privilege que « la transition d’un système unipolaire à un système multipolaire est toujours chaotique et jamais pacifique en matière monétaire ».
Le scénario probable n’est pas un remplacement ordonné du dollar par le yuan. C’est une fragmentation. Une zone dollar (Amériques, Europe de l’Ouest, Japon, Australie). Une zone yuan (Chine, Asie du Sud-Est, Afrique de l’Est). Une zone floue — Inde, Moyen-Orient, Afrique — qui navigue entre les deux et négocie au cas par cas. Chaque zone aura ses propres règles, ses propres systèmes de paiement, ses propres mécanismes de sanction. Et entre ces zones, des frictions. Des incompatibilités. Des murs invisibles que chaque transaction devra escalader.
Nous ne perdons pas une monnaie de réserve. Nous perdons un langage commun. Et quand le monde cesse de parler la même langue financière, il cesse de se comprendre — puis il cesse de se tolérer.
Le coût pour le citoyen ordinaire — ici, en Europe
Quand le dollar faiblit, le pétrole coûte plus cher pour tout le monde — parce que les producteurs compensent en augmentant les prix pour maintenir leur pouvoir d’achat réel. Quand les bons du Trésor américain offrent des rendements plus élevés, les taux d’emprunt en Europe suivent — parce que les marchés financiers sont interconnectés. Un Belge qui rembourse son prêt hypothécaire paye déjà, sans le savoir, le prix de la dédollarisation. Les taux de la BCE à 4,5 % en septembre 2023 ne s’expliquent pas uniquement par l’inflation européenne. Ils s’expliquent par la compétition mondiale pour les capitaux dans un système qui se fracture.
Ahmed, 29 ans, chauffeur Uber à Bruxelles, paye son essence 1,82 euro le litre à la station Q8 de la chaussée de Mons. Il ne sait pas que le baril de Brent est coté en dollars à Londres. Il ne sait pas que le prix du baril reflète en partie la confiance mondiale dans la monnaie américaine. Il sait que son plein coûtait 65 euros en 2020 et 95 euros en 2024. Trente euros de différence. Quatre courses Uber de différence. Et pourtant, personne ne lui a expliqué que deux autocrates qui signent un accord à des milliers de kilomètres de sa pompe à essence affectent directement le chiffre au bout de son relevé bancaire.
La question que l'Occident refuse de se poser
Avons-nous accéléré notre propre déclin ?
Le gel des réserves russes était moralement justifié. La Russie a envahi un pays souverain, bombardé des maternités, déporté des enfants. Les sanctions devaient punir, dissuader, affaiblir. Mais les sanctions ont aussi envoyé un signal non intentionnel à chaque pays du Sud global : vos avoirs en dollars et en euros ne sont pas inviolables. Ils sont conditionnels. Ils dépendent de votre comportement — tel que défini par Washington et Bruxelles. Et cette conditionnalité a un coût stratégique que personne n’a calculé avant de dégainer.
Raghuram Rajan, ancien gouverneur de la Reserve Bank of India et ancien économiste en chef du FMI, a résumé le dilemme dans le Financial Times en décembre 2023 : « Les sanctions sont un outil puissant, mais chaque utilisation réduit leur puissance future. Quand les pays voient que les réserves ne sont pas sacrées, ils cherchent des alternatives. Et ils les trouvent. » Les sanctions contre la Russie étaient nécessaires. Les sanctions contre la Russie ont aussi accéléré la dédollarisation. Les deux vérités coexistent. Et cette coexistence est la chose la plus inconfortable que l’Occident doive accepter aujourd’hui.
Nous avions raison de sanctionner. Nous avions raison moralement, stratégiquement, historiquement. Mais avoir raison et avoir été prudent sont deux choses différentes. Et la facture de l’imprudence arrive — en yuans.
La dernière image
Il y a un coffre-fort dans le sous-sol de la Banque populaire de Chine, à Pékin, sur la rue Chengfang. On ne le visite pas. On ne le photographie pas. On sait qu’il existe parce que les rapports trimestriels en mentionnent le contenu : 2 235 tonnes d’or au dernier décompte officiel de décembre 2023. Des analystes de Goldman Sachs estiment le chiffre réel entre 4 000 et 5 000 tonnes — la Chine sous-déclare systématiquement. Chaque lingot pèse 12,4 kilogrammes. Chaque lingot est un mot dans une phrase que Pékin écrit depuis dix ans. La phrase n’est pas terminée. Mais les premiers mots sont lisibles.
Ils disent : nous n’avons plus besoin de votre permission pour commercer. Ils disent : votre monnaie était un privilège, pas un droit. Ils disent : le monde que vous avez construit en 1944, dans un hôtel du New Hampshire, avec des délégués qui buvaient du bourbon et dessinaient l’avenir sur des nappes en papier — ce monde-là se termine. Pas dans un fracas. Dans un virement en yuans. Dans une facture en roupies. Dans un lingot de 12,4 kilogrammes posé silencieusement dans un coffre que personne ne visite, sur une rue que personne ne connaît, dans une ville qui ne demande l’avis de personne.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires et références
Fonds monétaire international — Composition des réserves de change (COFER), T3 2023
World Gold Council — Gold Demand Trends, rapports 2022-2023
Banque centrale de Russie — Statistiques sur les paiements bilatéraux, 2023-2024
Cross-Border Interbank Payment System (CIPS) — Rapports annuels
Trésor américain — Treasury International Capital System, données 2023-2024
Financial Times — Déclarations de Raghuram Rajan, décembre 2023
Bloomberg — Données sur les rendements obligataires et réserves chinoises, 2023-2024
Reuters — Couverture du sommet des BRICS à Johannesburg, août 2023
Mediazona — Reportages sur l’économie russe post-sanctions
Zoltan Pozsar, Credit Suisse — Mémo « Bretton Woods III », mars 2022
Références complémentaires
Banque centrale européenne — Rapports sur le rôle international de l’euro
Saudi Aramco — Rapports financiers et déclarations officielles
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