La facture du « dividende de la paix »
Après 1991, l’Europe a fait un choix. Pas un choix explicite — personne n’a voté pour se désarmer. Mais entre 1990 et 2020, les budgets de défense européens ont chuté de 2,5 % du PIB à moins de 1,5 % en moyenne. La France a fermé des sites de production d’armement. L’Allemagne a réduit la Bundeswehr de 500 000 soldats à 180 000. Les Pays-Bas ont vendu leurs chars Leopard. Le Danemark a supprimé ses sous-marins. Chaque fermeture d’usine, chaque réduction de ligne budgétaire était présentée comme un progrès. On appelait ça le dividende de la paix.
Vladimir Poutine, pendant ce temps, faisait exactement l’inverse. Entre 2010 et 2023, la Russie a multiplié par trois sa production de missiles balistiques et de croisière. En 2024, la Russie produit environ 100 missiles de croisière par mois, selon les estimations du renseignement britannique. L’Europe, dans le même temps, peine à en assembler une fraction. Le dividende de la paix n’était pas un dividende. C’était un crédit à taux variable dont l’échéance vient de tomber.
Nous avons cru que l’histoire était finie. L’histoire, elle, n’avait même pas commencé à se venger.
Les usines qui n’existent plus
MBDA, consortium franco-britannique-italien, est le principal fabricant européen de missiles. Son site de Bourges, en France, emploie environ 3 000 personnes. Pour doubler la production de missiles Aster — pilier de la défense aérienne européenne — il faudrait non seulement agrandir les lignes d’assemblage, mais aussi relancer toute une chaîne de sous-traitants dont certains ont purement disparu. Des savoir-faire ont été perdus. Des ingénieurs sont partis en retraite sans être remplacés. Des machines-outils ont été revendues à la ferraille.
En Allemagne, Rheinmetall a annoncé en janvier 2025 l’ouverture d’une nouvelle usine de munitions en Lituanie, prévue pour 2026. En Norvège, Nammo a lancé un plan d’expansion pour les obus de 155 mm. Mais chaque nouvelle ligne de production met entre dix-huit et trente-six mois avant d’atteindre sa cadence nominale. On construit aujourd’hui les usines dont on avait besoin en 2022.
L'appel de Kubilius — et le mur du réel
Un commissaire qui crie dans le vide institutionnel
Andrius Kubilius, commissaire européen à la Défense depuis fin 2024, a résumé la situation en une formule que personne à Bruxelles n’a pu contester : « Nous devons passer d’une économie de paix à une économie de défense. » Le mot clé est « économie ». Pas « budget ». Pas « politique ». Économie. Cela signifie des chaînes d’approvisionnement, des matières premières, des compétences industrielles, des contrats pluriannuels, de la prévisibilité financière pour les industriels.
Le plan européen ReArm Europe, présenté en mars 2025, prévoit de mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros d’investissements de défense sur la décennie. Le chiffre impressionne. La réalité derrière est moins glorieuse. L’essentiel repose sur de la dette nationale, des garanties de la Banque européenne d’investissement, et des mécanismes qui restent à voter par vingt-sept parlements. Le premier euro de missile supplémentaire produit grâce à ce plan n’existera pas avant 2026 au mieux.
Huit cent milliards en titre. Zéro missile de plus sur la chaîne d’assemblage ce matin. L’Europe excelle dans l’art de l’annonce qui repousse l’urgence au prochain sommet.
Le problème n’est pas l’argent — c’est le temps
Et pourtant, même avec un financement illimité, la contrainte centrale reste physique. Former un soudeur spécialisé en propulsion solide prend dix-huit mois. Certifier un nouveau lot de poudre propulsive prend douze mois. Qualifier un composant électronique pour un missile prend entre six et vingt-quatre mois selon la complexité. L’argent ne comprime pas le temps. Il peut acheter des machines. Il ne peut pas acheter l’expérience des mains qui les opèrent.
KNDS, le consortium franco-allemand de défense terrestre, a vu ses effectifs passer de 7 000 à plus de 9 000 depuis 2022. Diehl Defence, fabricant du missile IRIS-T qui protège des villes ukrainiennes entières, recrute à un rythme jamais vu depuis la Guerre froide. Mais les candidats qualifiés manquent. L’industrie de défense européenne a été si longtemps considérée comme un secteur en déclin que des générations entières d’ingénieurs se sont orientées ailleurs.
Ce que l'Ukraine révèle chaque jour
Le laboratoire grandeur nature que l’Europe refuse de regarder
Serhii, 41 ans, opérateur de défense aérienne dans la région de Dnipro, passe ses nuits à surveiller un écran radar vieillissant. Quand un missile de croisière russe apparaît à 200 kilomètres, il a entre quatre et sept minutes pour décider, engager, et prier pour que l’intercepteur fonctionne. Certaines nuits, il n’a pas assez de munitions pour engager toutes les cibles. Il doit choisir. Un hôpital ou une centrale électrique. Un quartier résidentiel ou un nœud ferroviaire. Ce choix obscène est le produit direct de la lenteur européenne.
L’Ukraine a tiré plus de missiles sol-air en trois ans que l’ensemble de l’OTAN n’en a jamais utilisé en exercice. Ce conflit a consommé les réserves d’une génération en trente-six mois. Chaque rapport du commandement ukrainien est une leçon que les états-majors européens lisent avec un mélange de fascination et de terreur. La guerre moderne dévore les stocks à une vitesse que personne n’avait modélisée en temps de paix.
Serhii choisit entre l’hôpital et la centrale. Nous, nous choisissons entre le sommet de juin et celui d’octobre. La différence, c’est que son choix tue des gens. Le nôtre aussi — mais plus lentement, et sans images.
Les leçons que personne n’applique assez vite
Première leçon : la masse compte. Les armes de précision ne suffisent pas quand l’ennemi tire cinquante missiles et drones par nuit. Il faut des intercepteurs en nombre. Deuxième leçon : la durée compte. Une guerre de haute intensité ne dure pas six semaines comme en Irak. Elle dure des années. Les plans de défense européens étaient dimensionnés pour trente jours de combat. L’Ukraine en est à plus de mille.
Troisième leçon, la plus douloureuse : la dissuasion ne fonctionne que si l’adversaire croit que vous pouvez vous battre. Or Poutine a vu les stocks européens. Ses services de renseignement connaissent les cadences de production de chaque usine du continent. Quand le Kremlin calcule le rapport de forces, il ne regarde pas les communiqués de presse. Il regarde les chaînes d’assemblage. Et ce qu’il voit le rassure.
La dépendance américaine — le fil qui se tend
Washington regarde ailleurs, et l’Europe tremble
Pendant des décennies, la garantie de sécurité américaine a permis à l’Europe de sous-investir sans conséquence visible. Les États-Unis fournissent encore environ 60 % des capacités militaires de l’OTAN. Mais l’Amérique de 2025 n’est plus celle de 2005. L’administration Trump, revenue au pouvoir en janvier 2025, a multiplié les signaux d’éloignement. Les déclarations sur le partage du fardeau ne sont plus des rappels amicaux. Ce sont des ultimatums à peine voilés.
Le Pentagone redirige ses capacités vers le Pacifique. La menace chinoise sur Taïwan absorbe une part croissante de la planification militaire américaine. Chaque missile Patriot envoyé en Europe est un missile qui ne protège pas Guam ou Okinawa. Ce calcul, brutal mais réel, signifie que l’Europe ne peut plus compter sur un réapprovisionnement américain automatique. Le parapluie n’est pas fermé. Mais il est troué, et la pluie commence.
On a vécu soixante-quinze ans sous un parapluie qu’on n’a jamais payé. L’Amérique nous présente la facture. Et nous découvrons qu’on a oublié où on avait mis le portefeuille.
Le piège de la dépendance aux composants
Et pourtant, la dépendance ne se limite pas aux systèmes d’armes complets. Plus de 40 % des composants critiques des missiles européens proviennent de fournisseurs non européens, selon un rapport de l’Agence européenne de défense publié en 2024. Semi-conducteurs américains, propergols sud-coréens, alliages spéciaux japonais. Chaque maillon manquant peut arrêter une chaîne de production entière. MBDA a reconnu en 2024 que certains délais de livraison étaient directement liés à des goulets d’étranglement sur des composants importés.
La souveraineté industrielle de défense européenne est un slogan, pas une réalité. Construire cette souveraineté — vraiment la construire, avec des mines de terres rares, des fonderies de semi-conducteurs, des filières de propulsion autonomes — prendrait une décennie et des investissements que personne n’a encore chiffrés honnêtement.
Les résistances intérieures — le vrai champ de bataille
Vingt-sept pays, vingt-sept lenteurs
L’Europe n’a pas une industrie de défense. Elle en a vingt-sept. La France protège Dassault et Naval Group. L’Allemagne protège Rheinmetall et ThyssenKrupp Marine. L’Italie protège Leonardo. Chaque pays défend ses champions nationaux, ses emplois, ses brevets. Le résultat : des duplications absurdes, des économies d’échelle impossibles, et des programmes communs qui prennent quinze ans là où les Américains mettent cinq.
Le programme FCAS — le futur avion de combat européen — illustre ce dysfonctionnement. Lancé en 2017, il est déjà enlisé dans des querelles franco-allemandes sur le partage industriel. Le premier prototype n’est pas attendu avant 2029 au plus tôt. Les missiles qui armeront cet avion n’existent pas encore. La menace qu’il est censé contrer, elle, existe depuis trois ans sur le sol ukrainien.
Vingt-sept souverainetés qui refusent de se coordonner, ça ne s’appelle pas de l’indépendance. Ça s’appelle vingt-sept solitudes face à un ennemi qui, lui, n’a qu’un seul numéro de téléphone.
L’opinion publique, entre déni et réveil
En Allemagne, le Zeitenwende — le « tournant historique » annoncé par Olaf Scholz le 27 février 2022, trois jours après l’invasion — a produit un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr. Trois ans plus tard, une partie significative de ce fonds est encore bloquée dans des procédures d’appels d’offres. En France, Emmanuel Macron a porté le budget de défense à 413 milliards d’euros sur la loi de programmation militaire 2024-2030. Mais les associations civiles qui protestent contre l’installation de nouvelles usines d’armement ont gagné plusieurs recours locaux.
Nadia, 52 ans, habitante de Bourges, vit à trois kilomètres du site MBDA. Elle a vu les camions de chantier arriver pour l’extension de l’usine. « Je suis contente qu’ils agrandissent », a-t-elle confié à un reportage de France 3 en novembre 2024. « Mais j’aurais préféré qu’on n’en ait pas besoin. » Cette phrase contient toute l’ambivalence européenne. La conscience que la menace est réelle. Le souhait que quelqu’un d’autre s’en occupe.
Les missiles qui manquent — inventaire de l'absence
Défense aérienne : le trou noir
Le missile Aster 30, fabriqué par MBDA, est le pilier de la défense antimissile française et italienne. Sa cadence de production avant 2022 : quelques dizaines par an. Le besoin ukrainien à lui seul dépassait ce chiffre dès les premiers mois. Le missile IRIS-T SLM, fabriqué par Diehl Defence en Allemagne, protège des villes entières en Ukraine — Kyiv, Odessa, Dnipro. Chaque batterie livrée à l’Ukraine est une batterie qui ne protège pas Stuttgart ou Munich.
Le programme European Sky Shield Initiative (ESSI), lancé en octobre 2022 sous impulsion allemande, vise à construire un bouclier antimissile européen intégré. Vingt et un pays ont signé. Mais les commandes fermes de missiles pour alimenter ce bouclier restent en deçà des besoins identifiés. Le bouclier a un nom, une structure de commandement, et des lettres d’intention. Ce qu’il n’a pas, ce sont des missiles en nombre suffisant pour fonctionner.
On a construit un bouclier sans flèches. On a nommé un commandant sans armée. Et on a appelé ça une politique de défense.
Missiles de croisière : l’Europe n’en fabrique presque pas
L’Europe ne dispose d’aucun équivalent du Tomahawk américain en production de masse. Le Storm Shadow / SCALP, missile de croisière franco-britannique, est produit en quantités limitées par MBDA. Les stocks livrés à l’Ukraine ont réduit les réserves françaises et britanniques à des niveaux que les deux gouvernements refusent de commenter publiquement — ce qui, en langage militaire, signifie qu’ils sont bas. Le Taurus KEPD 350 allemand, que Berlin a refusé de livrer à Kyiv, existe en quelques centaines d’exemplaires au total.
La Russie, elle, aligne des Kh-101, des Kalibr, des Iskander, des Zircon. Poutine a des missiles. L’Europe a des communiqués.
Le facteur russe — une machine de guerre qui accélère
L’économie de guerre du Kremlin tourne à plein régime
En 2024, la Russie a consacré 6,7 % de son PIB à la défense, selon les estimations de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI). C’est le taux le plus élevé depuis l’effondrement soviétique. Les usines d’armement russes fonctionnent en trois-huit. Ouralvagonzavod, à Nijni Taguil, produit des chars T-72 reconditionnés et des T-90M à un rythme que les analystes occidentaux qualifient de « soutenable sur plusieurs années ».
La production de missiles balistiques Iskander a été doublée. Celle des drones Shahed, fabriqués sous licence iranienne dans la région de Tatarstan, atteint plusieurs centaines par mois. Le complexe militaro-industriel russe, qu’on disait rouillé et obsolète, a démontré une capacité de montée en puissance que l’Europe est incapable d’égaler aujourd’hui.
Pendant que Bruxelles votait des résolutions, Moscou coulait de l’acier. La différence entre une démocratie et une autocratie en temps de guerre, c’est que l’autocratie ne demande pas la permission au Parlement pour ouvrir une troisième équipe de nuit.
Les alliés de l’ombre : Iran, Corée du Nord
L’Iran a fourni à la Russie plus de 4 000 drones Shahed depuis 2022, selon les estimations du renseignement ukrainien. La Corée du Nord a livré des millions d’obus d’artillerie de 152 mm et des missiles balistiques à courte portée KN-23, dont les débris ont été retrouvés sur le territoire ukrainien et identifiés par des experts de l’ONU. Poutine ne se bat pas seul. Il a constitué un axe d’approvisionnement que l’Europe n’a pas réussi à contrer ni même à égaler en rapidité.
Et pourtant, les sanctions européennes contre l’Iran et la Corée du Nord dans le domaine de la défense, bien qu’existantes, n’ont pas empêché ces transferts. La logistique de la haine est plus efficace que la logistique de la solidarité. C’est un constat, pas une opinion.
Les solutions qui existent — si quelqu'un les choisit
Contrats pluriannuels : la clé que personne ne tourne
Les industriels européens de la défense répètent tous le même message : « Donnez-nous de la visibilité. » Un contrat de trois ans permet d’investir dans une chaîne de production. Un contrat de dix ans permet de former des ingénieurs, de construire des usines, de sécuriser des approvisionnements en matières premières. Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, l’a dit en mars 2025 devant le Sénat français : « Sans contrats longs, il n’y a pas de montée en cadence. C’est physiquement impossible. »
La Finlande a montré l’exemple. Dès 2023, Helsinki a signé un contrat-cadre de cinq ans avec des industriels nationaux et européens pour les munitions de 155 mm. Résultat : la cadence de production finlandaise a doublé en dix-huit mois. Un pays de 5,5 millions d’habitants produit proportionnellement plus de munitions que la France. La volonté politique est le seul accélérateur qui fonctionne.
La Finlande, qui partage 1 340 kilomètres de frontière avec la Russie, n’a pas eu besoin de trois sommets pour comprendre. Elle a une frontière. Et elle a une mémoire. La Guerre d’Hiver de 1939 n’est pas dans les manuels là-bas. Elle est dans les familles.
Achats groupés et standardisation : le tabou européen
Si les vingt-sept achetaient le même missile de défense aérienne — un seul type, commandé en masse — le coût unitaire chuterait de 20 à 40 % selon les estimations de McKinsey pour la Commission européenne (rapport 2024). Mais cela signifierait que la France accepte de ne pas acheter français, que l’Allemagne accepte de ne pas acheter allemand. Aucun chef d’État européen n’a encore eu le courage de dire à son électorat que la survie collective vaut plus que l’emploi dans une usine locale.
Le modèle existe pourtant. L’agence OCCAR, qui gère les programmes d’armement coopératifs, a démontré avec le missile Meteor qu’une commande groupée entre six nations pouvait réduire les coûts et les délais. Mais le Meteor a pris vingt ans entre la première étude et la mise en service opérationnelle. Vingt ans. La Russie, dans le même temps, a développé, testé et déployé le missile hypersonique Kinjal.
Le coût de l'inaction — en vies, en euros, en crédibilité
Chaque mois de retard se paie en sang ukrainien
Valentyna, 67 ans, retraitée de Zaporizhzhia, a perdu sa fille dans un bombardement de missile balistique le 2 janvier 2025. Le missile a frappé un immeuble résidentiel de neuf étages à 7h12 du matin. Sa fille, Iryna, 38 ans, professeure de mathématiques, dormait au cinquième étage. Il n’y avait pas d’alerte suffisamment précoce. Il n’y avait pas de système d’interception déployé dans ce secteur. Iryna est morte parce qu’un missile a volé sans opposition dans un ciel que personne ne protégeait.
Chaque mois de retard dans la production européenne de missiles d’interception se traduit par des villes ukrainiennes moins protégées. Les chiffres du Bureau du Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme dénombrent plus de 11 000 civils tués en Ukraine depuis février 2022. Ce chiffre est considéré comme largement sous-estimé par les autorités ukrainiennes et les ONG présentes sur place. Chaque semaine ajoute des noms à une liste que l’Europe pourrait raccourcir — si elle produisait plus vite.
Iryna enseignait les équations. L’équation qui l’a tuée est simple : un missile tiré, zéro intercepteur en face, un corps sous les décombres. Pas besoin de mathématiques avancées pour résoudre celle-là.
Le coût économique de l’impréparation
Un missile de croisière russe coûte entre 1 et 13 millions de dollars selon le modèle. Reconstruire ce qu’il détruit coûte entre dix et cent fois plus. La centrale thermique de Trypillia, détruite en avril 2024, alimentait une partie de la région de Kyiv. Sa reconstruction est estimée à plusieurs centaines de millions d’euros. Chaque infrastructure détruite parce qu’un missile n’a pas été intercepté est une facture que l’Ukraine — et ses bailleurs européens — paieront pendant des décennies.
Et pourtant, cette arithmétique ne semble pas suffisante pour accélérer les décisions. L’Europe dépense davantage en réparations d’après-frappe qu’elle n’aurait dépensé en missiles d’interception. C’est comme refuser d’acheter un extincteur et payer le pompier après l’incendie. Sauf que dans cet incendie, il y a des gens à l’intérieur.
Ce qui se joue au-delà de l'Ukraine
La dissuasion européenne est en jeu — pas seulement la solidarité
Le débat européen sur la production de missiles est souvent cadré comme une question de solidarité avec l’Ukraine. C’est un mensonge confortable. La vérité est que la capacité de l’Europe à se défendre elle-même est en jeu. Si la Russie perçoit — à juste titre — que les arsenaux européens sont vides, que les chaînes de production sont lentes, que la volonté politique est molle, alors la dissuasion conventionnelle s’effondre.
Les pays baltes le savent. L’Estonie consacre déjà 3,4 % de son PIB à la défense en 2025 — plus que la France, plus que l’Allemagne. La Pologne atteint 4,2 %, le taux le plus élevé de l’OTAN après les États-Unis. Ces pays, qui ont connu l’occupation soviétique, ne font pas de la géopolitique abstraite. Ils préparent leur survie. Varsovie a commandé 500 lanceurs HIMARS et 1 400 chars K2 à la Corée du Sud. Pas parce que la Pologne a de l’argent. Parce qu’elle a peur.
Quand un pays qui a 38 millions d’habitants achète plus de chars que la France et l’Allemagne réunies, ce n’est pas du militarisme. C’est la mémoire d’un peuple qui a été rayé de la carte trois fois en deux siècles et qui refuse qu’il y ait une quatrième.
Le signal envoyé au reste du monde
Pékin observe. Chaque mois d’incapacité européenne à monter en puissance est noté, analysé, intégré dans les calculs chinois sur Taïwan. Si l’Europe ne peut pas produire assez de missiles pour aider un allié à 2 000 kilomètres de Bruxelles, que fera-t-elle face à une crise dans le Pacifique qui menacerait ses approvisionnements en semi-conducteurs ? La crédibilité militaire est un actif global. Quand elle s’érode quelque part, elle s’érode partout.
Téhéran observe aussi. Et Pyongyang. Et chaque régime autoritaire qui se demande si l’Occident est encore capable de convertir ses mots en acier. La réponse, aujourd’hui, en juin 2025, est : pas assez vite. Pas assez fort. Pas assez.
Le réveil ou le naufrage
Ce que l’Europe doit faire — et ce qu’elle ne fera probablement pas
La liste est connue. Contrats pluriannuels garantis aux industriels. Commandes groupées entre nations. Standardisation des munitions. Réouverture de filières de formation technique. Sécurisation des approvisionnements en matières premières critiques. Création d’un stock stratégique européen de missiles, géré en commun. Chaque point de cette liste a été recommandé par au moins trois rapports officiels depuis 2023. Aucun n’a été pleinement mis en œuvre.
La raison n’est pas technique. Elle n’est pas financière. Elle est politique. Aucun dirigeant européen ne veut être celui qui dit à son peuple : « Nous allons dépenser moins pour les hôpitaux et plus pour les missiles. » Et pourtant, c’est exactement la conversation qui doit avoir lieu. Parce que sans missiles d’interception, les hôpitaux ukrainiens sont détruits. Et demain, si rien ne change, ce seront peut-être les nôtres.
La question n’est plus « faut-il augmenter la production de missiles ? » Tout le monde dit oui. La question est : qui va se lever de sa chaise, perdre une élection, froisser un allié, bousculer un industriel, et faire en sorte que la première ligne de production supplémentaire tourne avant Noël ? Personne ne lève la main. Et la nuit tombe sur Kharkiv.
La dernière image
Olena, l’infirmière de Kharkiv, dort avec ses chaussures. Pas par habitude. Par calcul. Quand la sirène retentit à 3 heures du matin, elle a quarante-cinq secondes pour descendre au sous-sol avec sa fille de six ans. Quarante-cinq secondes, c’est le temps que met un missile balistique Iskander à parcourir les derniers kilomètres avant l’impact. Olena ne sait pas si un intercepteur européen volera à sa rencontre cette nuit. Elle sait seulement que ses lacets sont déjà noués.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Références et liens
TV5Monde — Guerre en Ukraine : l’Europe doit augmenter d’urgence sa production de missiles
SIPRI — Base de données des dépenses militaires mondiales
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