Premier pilote opérationnel du F-35B, et il choisit ses mots
Il dit : « C’est presque saisissant, la quantité d’information et de conscience que vous avez. » Le verbe est « saisissant ». Pas « utile ». Pas « avantageux ». Saisissant. Le lieutenant-colonel à la retraite Dave Berke a volé sur F-18, sur F-22, et sur F-35B. Il a été le premier pilote opérationnel de la version Marine. Il sait de quoi il parle quand il place l’information et la conscience situationnelle au sommet de la hiérarchie des besoins en guerre.
L’avion fusionne les données radio, infrarouge, laser, électro-optiques. Il les envoie aux autres appareils, aux navires, aux soldats au sol. Il voit sans être vu. Il décolle de pistes très courtes. Sur le papier, c’est le rêve. Dans la soute à munitions d’un porte-hélicoptères d’assaut en mer de Chine, c’est autre chose.
Quand un pilote de guerre choisit le mot « saisissant » pour décrire son propre avion, il ne vous vend pas un produit. Il vous confesse qu’il n’a pas les mots pour dire ce qu’il voit. Et ça devrait nous inquiéter autant que nous rassurer. Un outil qui dépasse le vocabulaire de celui qui l’utilise est un outil qui peut nous échapper.
Ce que le F-18 faisait, ce que le F-35 promet
Le F-18 Hornet et le AV-8B Harrier II — les deux avions que remplace le F-35 — étaient simples. Mécaniquement rudes. Un mécanicien pouvait les réparer dans un hangar en tôle avec une caisse à outils. Le F-35 demande un ordinateur, un logiciel à jour, et une pièce précise. L’un était fait pour la guerre. L’autre est fait pour la paix armée. Le problème, c’est qu’on ne choisit pas quelle guerre arrive.
Et pourtant, les Marines y vont. Ils n’ont pas le choix. Le Harrier est à bout. Le Hornet est dépassé. La Chine a déployé le J-20. Il fallait décider. Ils ont décidé. Reste à vivre avec la décision.
Col. Richard Rusnok et la prière algorithmique
« Prédire quand une pièce va tomber en panne »
Le colonel Richard Rusnok aide à planifier l’avenir de l’aviation des Marines. Sa phrase à Task & Purpose mérite d’être citée telle quelle : « Notre intention est de prédire quand une pièce va tomber en panne, puis de la changer au moment de notre choix, afin de ne pas avoir à envoyer ce dispositif de secours en avant pour aller réparer l’avion et le ramener. » La solution du Pentagone à un problème d’ingénierie, c’est de l’intelligence artificielle.
Ça peut marcher. Ça peut aussi ne pas marcher. L’IA prédictive fonctionne quand elle a des données, quand les capteurs remontent l’information, quand le logiciel est à jour. Sur une île du Pacifique, sous brouillage chinois, avec un satellite de communication qui a été touché trois heures plus tôt, l’IA prédictive est une ligne dans un PowerPoint.
On a remplacé la rusticité par la prédiction. On a remplacé le mécano qui connaît son avion par ses odeurs par un algorithme qui demande de la bande passante. Et pourtant, c’est peut-être ça le vrai visage de la guerre qui vient : des pannes prédictives, des drones relais, des logisticiens devenus informaticiens. Ou alors c’est un mirage. On le saura le jour où il sera trop tard pour changer d’avis.
Ce que les Marines ont déjà montré à Twentynine Palms
En 2024, lors d’un exercice de guerre simulée sur une île du Pacifique décrit par The War Zone, les escadrons F-35B ont démontré une capacité extraordinaire à effectuer la maintenance avec beaucoup moins d’outils et d’équipement que d’ordinaire. C’est le point lumineux de toute l’histoire. Les Marines s’adaptent. Ils improvisent. C’est dans leur ADN.
Mais l’adaptation des hommes ne compense pas indéfiniment la fragilité des machines. À un moment, une pièce manque. À un moment, le logiciel plante. À un moment, le caporal Rangel regarde l’avion et il ne peut plus rien faire. Et pourtant, l’avion doit redécoller dans vingt minutes pour aller chercher l’infanterie coincée derrière la ligne.
La Chine, la Russie, et l'horloge qui tourne
Pourquoi les Marines ne peuvent pas attendre
La doctrine Marines est claire depuis toujours : l’aviation existe pour aider les soldats au sol. Reconnaissance. Frappe. Appui aérien rapproché. Ce n’est pas la Force aérienne qui sécurise le ciel pour lui-même. Ce n’est pas la Marine qui protège la flotte. Les Marines volent pour le grunt dans la boue.
Dans les guerres contre le terrorisme, les pilotes sautaient directement en mission d’appui. L’espace aérien était vide. Contre la Chine, l’espace aérien sera saturé. Il faudra le nettoyer avant. Abattre les chasseurs ennemis. Neutraliser les défenses anti-aériennes. Brouiller les radars. Puis, seulement, aller aider les gars au sol. Puis recommencer. Puis bouger. Puis recommencer encore.
Personne, à Washington, n’ose dire tout haut ce que tout le monde pense : on n’est pas prêts. On a l’avion. On n’a pas la chaîne. On a la doctrine. On n’a pas les pièces. Et si la guerre commence demain, ce ne sont pas les généraux qui paieront. Ce sont des caporaux Rangel avec des clés, dans le noir, sur un pont qui tangue.
Les drones, le filet de sauvetage
Les Marines développent en parallèle une flotte d’appareils sans équipage. Frappes. Transport de cargo. Guerre électronique. Le plan d’aviation 2026 du Corps, publié en février 2026, mise lourdement sur cette complémentarité. Le F-35 fusionne les données, les drones les exécutent. Sur le papier, c’est cohérent.
Sauf que les drones dépendent aussi de la bande passante, des satellites, des logiciels. La même vulnérabilité, démultipliée. On empile la complexité sur la complexité en espérant que le tas tienne debout. Et pourtant, il n’y a pas d’alternative raisonnable. L’aviation habitée seule n’a plus le rendement nécessaire.
Ce qui reste quand on ferme le rapport
L’avion n’est pas le problème. C’est le symptôme.
Le F-35 n’est pas raté. Il est trop. Trop capable. Trop complexe. Trop cher. Trop dépendant d’une chaîne logistique que le Pentagone lui-même reconnaît incapable de tenir le rythme. Le problème n’est pas l’avion. Le problème est que l’Amérique a conçu un outil pour une guerre qu’elle ne veut pas mener, avec une logistique faite pour la paix.
Les Marines vont s’adapter. Ils l’ont toujours fait. Ils pousseront l’IA prédictive. Ils inventeront des combines. Ils réussiront à faire voler ces avions contre toute attente. Mais l’écart entre la promesse technologique et la réalité du terrain ne se comble pas par la bonne volonté. Il se comble par des pièces, des logiciels, des mécaniciens formés, et du temps. Et de ces quatre ressources, le temps est celle qu’on contrôle le moins.
Je repense au caporal Rangel sous son aile, sur le pont du Boxer, le 24 janvier 2026. Dans trois ans, il sera sergent. Dans cinq ans, peut-être qu’il sera sur une île du Pacifique, sous un filet de camouflage, à essayer de faire redécoller un avion de 80 millions pendant que des drones chinois cherchent sa position. Il réussira, ou il échouera. Et de ce moment-là dépendra la vie de trente Marines à deux kilomètres de lui. Voilà ce qu’on ne met pas dans les rapports du Pentagone : le visage de ceux qui paieront le prix de nos décisions budgétaires.
La question qu’on n’ose pas poser
Est-ce qu’on a construit la bonne arme pour la bonne guerre ? Personne, au Pentagone, ne peut répondre oui avec certitude. Et pourtant, on continue. Parce qu’il est trop tard pour reculer. Parce que la Chine avance. Parce que le Harrier est mort. Parce qu’il faut bien voler avec quelque chose.
Le F-35 volera. Mal, parfois. Brillamment, parfois. Et entre les deux, il y aura des hommes comme Rangel, des clés à la main, qui tiendront debout la promesse que nous n’avons pas su financer.
Conclusion
Un avion, un caporal, une guerre qui n’a pas commencé
Le Corps des Marines a choisi. Le F-35B sera son avion principal pour les trente prochaines années. Il n’y a plus de retour. Il n’y a plus de plan B. Il y a cet avion, ses 51% de disponibilité, ses promesses de fusion de données, et les hommes qui devront le maintenir en vie dans des endroits où il n’aurait jamais dû aller.
C’est peut-être génial. C’est peut-être suicidaire. C’est les deux en même temps, comme souvent dans les choix stratégiques américains. La seule certitude, c’est que le prix de l’erreur ne se paiera pas en dollars. Il se paiera en noms sur des murs.
Je ne sais pas si le F-35 sauvera les Marines ou s’il les enterrera. Personne ne le sait. Mais quand je regarde la photo de Lance Cpl. Rangel sous son aile, je vois un jeune homme à qui on a confié l’impossible, et qui ne le sait pas encore. Le jour où il le saura, il sera trop tard pour lui. Et pour nous qui l’envoyons là-bas, il sera trop tard aussi.
Ce qui ne reviendra pas
Le temps des avions simples est fini. Le temps où un mécano pouvait, avec une caisse à outils et un manuel plastifié, remettre un chasseur en vol dans un hangar en tôle — ce temps-là ne reviendra pas. On est entrés dans l’ère des machines qui nous dépassent, et on prie pour qu’elles tiennent. La prière n’est pas une stratégie. C’est un aveu.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Références journalistiques et documents officiels
Article source : Task & Purpose — « How the F-35 is changing Marine airpower », David Roza.
Rapport annuel 2023 du Director, Operational Test and Evaluation (DOT&E) — Pentagone. Rapport 2025 : DOT&E FY2025 Annual Report. Plan aviation Marines 2026 : USMC 2026 Aviation Plan. Reportage : The War Zone — Exercice Pacifique.
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